Le paradisiaque est en Inde un domestique chargé d’arroser le sol de la demeure pour rafraîchir l’atmosphère. Mis au pluriel, ce même mot fait office de titre, énigmatique comme souvent, de l’avant-dernier livre de Pascal Quignard, quatrième tome de Dernier Royaume
De Paradis et d’Eden, il est toutefois bien question dans ce
livre, mais de tant d’autres choses, difficiles à définir précisément, même si
la thématique de Quignard tourne toujours autour des mêmes thèmes, indéfiniment
scrutés, auscultés à l’aide de notations, d’étymologies, de citations (très
souvent empruntées aux auteurs latins), de contes dont on ne sait jamais s’ils
sont inventés ou transcrits par Quignard. Il fait rendre gorge aux mots, aux
expressions parce que, au delà, il cherche à percer certains secrets, à
dévoiler certains mystères, le plus souvent liés à l’origine, à la vie utérine,
au temps, à la reconnaissance ou non-reconnaissance, au visage, au regard..
Au-delà de la "vérité " : « il y a un amont à la
vérité. Il n’y a pas que du linguistique (que du domestique) qui erre dans le
langage que nous acquérons vers l’âge de vingt mois. Il y a un indomesticable,
que je nomme le jadis et que j’oppose au passé comme la lave éruptive s’élance
et dévaste la croûte solide et beaucoup plus récente des vieilles explosions
sédimentées ». (252)
C’est une démarche étrange, déroutante, que celle de Quignard, une démarche qui avec pour viatiques le langage et l’écriture se livre à une exploration de territoires inconnus et de ce fait agrandit le monde (n’est-ce pas aussi cela la littérature ?). Son travail suscite une impression indéfinissable, comme si il ne s’adressait pas en nous à l’individu actuel ancré dans son XXIe siècle, mais à la lignée, à l’espèce même. Il procède par fragments, dans cette nouvelle forme qu’il avait déjà expérimentée en partie dans son œuvre antérieure, notamment Les Petits traités, mais qui semble définitivement adoptée et surtout productive depuis le premier tome de Dernier royaume. Car, dit-il « il faut être capable de pouvoir à tout instant dialoguer avec les habitants éternels. Les musiciens s’exercent chaque jour dans ce dessein. Les bêtes vivent dans ce dessein. Les écrivains lisent dans ce dessein » (248)
C’est une expérience forte, parfois même difficile car déstabilisante que de lire Quignard. Il tend au lecteur une sorte de miroir kaléidoscopique, fragmenté et fragmentaire non sans nous prévenir « le fait de se regarder encourt le risque de percevoir l’étrangeté la plus absolue » (116). Poursuivant un peu plus loin :
Reflet qui ne ressemble à rien.
Telle est l’âme de chacun.
Une tache onirique à sa source.
Une glaire pâle sur la paroi incompréhensible.
Je quitte donc aujourd’hui Les Paradisiaques pour entrer
dans Sordidissimes. A mes risques et périls. Mais tellement consentante !
©Florence
Trocmé

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