Sur le quatuor
Vu, il y a peu, un film intéressant sur une Académie d’été, en Suisse, créée par Seiji Ozawa. Ce qui m’a sans doute le plus retenue, c’est cette idée magnifique : tous les jeunes musiciens invités, qui tous jouent des instruments à cordes, sont répartis en plusieurs quatuors et travaillent dans cette formation pendant la durée de leur séjour. L’idée étant de leur apprendre à écouter les autres, eux qui ont surtout reçu une formation de solistes. J’ai aussi trouvé émouvant le personnage frêle d’Ozawa, dans sa petite chemise rose.
Gilles Ortlieb
Je lis Gilles Ortlieb, navigant, d’une humeur flâneuse qui me semble bien convenir à ses livres, de Et tout le tremblement à Dans les marges, d’Emmanuel Bove à la rue du faubourg Poissonnière (évoquée dans un large extrait proposé par Poezibao dans l’anthologie permanente).
À quoi sert le langage ?
« C’est pourquoi la question : à quoi sert le langage ? n’a qu’une réponse : À vivre. » Émile Benveniste, cité par Anne Malaprade dans une note de lecture du livre de Claude Royet-Journoud, La Finitude des corps simples.
Anne Malaprade qui écrit dans cette note remarquable : « Chaque séquence vit la langue, et témoigne de ce qu’une énonciation écrite est possible, même lorsque la voix se fait distante, silencieuse ou enfouie. Le terme d’énoncé, effectivement, ne convient pas vraiment aux fragments ici reconduits. Les notions de forme et de contenu ne suffisent pas pour décrire ce qui se joue, ce qui se trame, ce qui s’aventure dans cet ensemble vertigineux. La question de l’acte, celle de la production de l’énoncé et du cri est en effet constamment, littéralement et dans tous les sens, présente, alors même que les indices de personnes, les marques spatio-temporelles et les déictiques, étrangement, se subtilisent, se troublent ou s’assourdissent. »
Et enfin, cela aussi :
« L’alphabet et "le travail du nom" peuvent soutenir la réminiscence, l’actualisation d’événements traumatiques, "l’intime désastre". Ils dégagent par "une méthode descriptive" la simplicité des corps de la complexité du vivre, l’évidence de l’expérience depuis la composition de la langue. »
TRAM
Enfin, dans le livre de Jacques Roubaud (Poétique, remarques), je trouve l’explication plusieurs fois cherchée, du mot Tra (M, m). Cela veut dire Théorie du Rythme Abstrait. Curieuse cette manière de noter les concepts chez Jacques Roubaud. Sa pensée a une dimension mathématique, elle procède, me semble-t-il, mais je suis mal placée pour en juger, selon un mode mathématique comme il arrive à ma pensée d’avoir une forme musicale. Mais cette manière-là de penser m’est très hermétique. Ce qui ne veut pas dire que toutes les remarques qui composent Poétique me soient hermétiques, bien au contraire. Non, seulement celles qui s’appuient sur les concepts et des idées mathématiques dont je n’ai pas la moindre idée.
La TRAM avec un grand M, métaphysique, la TRAm avec un petit m, mathématique. Je le note comme balise aussi pour la suite de ma lecture.
Il y a aussi la TAM, Théorie Abstraite de la Mémoire.
Et cela qui me fait tant rire, le ROMPOL, non pas une forme poétique orientalisante, mais tout simplement le Roman policier.
Je note aussi que ce livre de Roubaud est particulièrement difficile à « extraire » (je reprends la formule récurrente des Carnets de notes de Pierre Bergounioux), alors même que certains énoncés s’imposent avec une grande évidence et servent de tremplin pour continuer à aller à sauts et gambades dans ce taillis de 4755 remarques. Je note aussi que ce livre a éveillé le souvenir d’une lecture passionnante, celle du livre de Véronique Montémont, Jacques Roubaud, l’amour du nombre.
Au cœur de l’âme indienne (portrait de lectrice)
Dans le tramway. Lundi 9 mai 2016, 16 heures. Visage très jeune, cheveux attachés, jean clair et baskets noires. Petites lunettes fines. Un gros sac Reebok sur les genoux. Une alliance. Parka noire avec fermeture éclair rouge. Petite chaîne en or autour du cou. Elle lit le Ramayana, dans une édition de poche et elle est complètement absorbée. Elle semble bien au cœur de l’âme indienne.
Avant-garde et destruction
Jacques Roubaud, remarque 973 : « Pour que le geste avant-gardiste ne soit pas qu’un geste de dérision (en un sens un geste nul), il faudrait savoir ne pas mépriser, ignorer la forme à détruire. Exemple : le "sonnet" de Gerhard Rühm. »
Gerhard Rühm qui est à la fois musicien contemporain, écrivain et artiste. (Notice en anglais ou en allemand).
Roubaud ajoute en sa remarque suivant : « Il est vrai qu’en agissant ainsi, le geste avant-gardiste perd de sa force de destruction. Tel est son paradoxe irréductible. »
Le poème
Remarque 978 : « Un poème dit toujours quelque chose. Mais la poésie n’est pas ce qu’il dit » (Jacques Roubaud)
La bonne note de lecture
Que serait-elle ? Pourquoi ai-je de moins en moins envie d’en rédiger ? Je suis toujours partagée entre la note plate (selon la conception d’Antoine Emaz, qui écrit dans Planche : « il faudrait être plat. La critique doit rester au service du livre, même quand elle est négative ») et une note qui engage peut-être plus d’affect et de subjectivité (mais les notes d’Antoine ne sont pas froides, pour autant !). Cela dépend en fait de la visée de la note, exercice critique destiné à situer, à classer, à penser, note visant à une certaine pérennité (même minime) ou bien exercice émotif (pour ou contre ; pour moi toujours pour, ou presque, je n’aime pas détruire) destiné à susciter une adhésion immédiate du lecteur potentiel. Il y a aussi la note purement narcissique destinée à mettre plus son auteur en valeur que le livre ou l’auteur dont il est question et bien sûr la note complaisante, qui n’a pas d’intérêt, car elle est faussée. Il y a aussi, c’est un peu différent, la note indulgente par amitié. Ce qui aboutit sur le plan strictement critique à la même chose : une note faussée, non juste. Il est si difficile d’émettre fut-ce de simples réserves quand on connait personnellement l’auteur (et plus difficile encore quand on l’aime !). Et le livre étant fini, publié, exposé en quelque sorte, on ne peut procéder à la manière d’un éditeur, faire part de réserves, voire de suggestions.
Roubaud et ses remarques
Je m’interroge sur la construction du livre. Certes les notes sont numérotées mais elles ne sont pas datées et, sur la quatrième de couverture, Jacques Roubaud insiste sur le souhait qui fut le sien de ne pas unifier ni corriger ces pages : « écrites durant plus d’un demi-siècle, je ne les ai pas datées. En n’unifiant pas, je laisse (du moins je l’espère) une trace du temps. L’idée qui est la mienne est la suivante : chaque remarque est une image et le lecteur doit la recevoir comme telle. »
→ très concrètement on aurait envie parfois, en effet, de recopier telle ou telle remarque sur un petit bristol, donc d’en faire une sorte de carte à jouer, d’image.
→ la numérotation laisse cependant penser que ces remarques furent écrites à la suite. Simple supposition.
Par moments, il y a comme une séquence, plusieurs notes se suivent qui manifestement se déduisent les unes des autres, poursuivent le raisonnement. Et puis abruptement, on débarque dans un autre sujet. C’est un peu comme si on recevait des paquets de mer : un paquet de mer mathématique, puis un autre sur la poésie et de nouveau tout un nuage de notions sur la poésie et ainsi de suite, de manière plus ou moins cyclique.
Cette première partie me semble mettre en évidence l’empreinte mathématique qui marque le travail de recherche de Jacques Roubaud, qu’il parle spécifiquement de nombres, mais aussi bien de poésie, de mémoire, de temps. Les nombres, leurs propriétés, leurs liens, leur combinatoire, leurs combinaisons, sont comme un continuo sur lequel se bâtit la réflexion, y compris en partie la réflexion poétique. Toutefois tout ce qui a trait à la mémoire – et c’est considérable – semble apporter du « flou » à cette rigueur numérique.
Les grands nombres
« La maîtrise des grands nombres est liée au rêve de la maîtrise "numérique" du monde par l’énumération des singuliers ».
→ il se peut que je ne comprenne pas bien le sens de cette remarque 1007 mais elle me fait songer à toute la question des big data, à l’immensité de la masse de données en expansion croissante dans notre monde numérique. Cela même que je suis en train de taper sur mon clavier d’ordinateur, ces mots, viennent s’agréger à cette masse dont l’expansion semble infinie et incontrôlable et dont beaucoup cherchent à extraire du sens, pour le meilleur et pour le pire.
→ les singuliers ? : unité, dualité, triade et quatuor. Peu de vraies relations au-delà de ces entités ? Le quatuor déjà souvent à la limite de la rupture ?
Et l’infiniment petit poétique
Je relève encore cette remarque passablement énigmatique mais qui étrangement résonne avec la note de lecture qu’Anne Malaprade a consacrée au livre de Claude Royet-Journoud, La Finitude des corps simples : « Un évènement poétique suscite un processus de mémoire. On pourrait le comparer à la trajectoire d’une particule. De même que la particule du très petit physique n’est identifiable qu’indirectement, de même l’évènement infiniment petit poétique peut être invisible et ne consister (pour le regard de l’observateur) qu’en trajectoires de mémoire. » (Remarque 1019)
Mémoire et époque moderne
« Une hypothèse du moderne : période de l’affaiblissement, sinon de la destruction non de la mémoire interne mais de ses modes antérieurs de fonctionnement, en particulier des stratégies, des formes de vie de sa maîtrise (en particulier l’oubli et la décadence en mnémotechnie des arts de mémoire. »
Jacques Roubaud qui ajoute cette remarque : « Les stratégies d’apprentissage de la mémoire sont aussi anciennes que le langage, la poésie, le nombre ». Il aurait pu sans doute ajouter le chant, mais j’ai déjà remarqué que l’univers du son, et celui de la musique, ne sont pas au centre de ses recherches. (Remarques 1028 et 1929)
→ Lieu peut-être de relater ici cette étrange expérience. Ayant accepté de participer à une cohorte d’épidémiologie médicale, pour laquelle j’ai été tirée au sort, j’ai dû me prêter à des tests cognitifs. On m’a présenté successivement quatre feuilles avec quatre mots. On m’a fait répéter les quatre mots de chaque feuille après les avoir cachés. On m’a ensuite demandé de redire autant de mots que possible sur cet ensemble de seize. Puis on m’a donné un chiffre, disons 387 et on m’a demandé de compter à l’envers. On m’a redemandé de redonner le plus grand nombre possible des seize mots. Puis de nouveau de compter à l’envers à partir de 492… À ma question : pourquoi ce compte à rebours entre l’évocation des mots ? la psycho neurologue m’a répondu : « pour purger la mémoire de travail ».
Ce qui est curieux c’est que plus de dix jours après l’expérience, je suis capable de donner encore quasiment toute la liste. Alors que j’éprouve des difficultés avec le « par coeur », qu’il s’agisse de mémoriser une pièce de musique ou un poème.
Roubaud, Mallarmé et la musique
→ Oui, en effet, toujours me manque dans cette pensée de Jacques Roubaud celle de la musique. C’est un trou béant, presqu’inexplicable. Il y a le son, le nombre, la combinatoire, il aurait dû y avoir la musique.
Mais il y a aussi l’approche pour le moins curieuse de la musique par un Mallarmé. Je lis ce livre dont le titre est en forme de chiasme, Mallarmé et la musique, la musique et Mallarmé. En fait Mallarmé voulait, selon une formule célèbre, « reprendre à la musique son bien », il la jalousait et disait très clairement qu’il ne « connaissait a priori par grand-chose à la musique ». Les contributions à cet essai collectif, sous la direction d’Antoine Bonnet et de Pierre-Henri Frangne, attestent toutes de ce que l’on pourrait presque nommer (aucun des contributeurs ne le fait pourtant) un détournement de la musique par Mallarmé. « Pas beaucoup de musique au sens strict, finalement, dans cette œuvre littéraire car Mallarmé était poète, et théoricien. Malgré tout, c’est bien un "objet musical" que l’on retrouve au chevet de son lit de mort, le Beethoven de Wagner : inconscient mais vibrant hommage du poète à la Musique qui l’occupa d’une manière ou d’une autre sa vie durant. » (Mallarmé et la musique, La musique et Mallarmé, sous la dir. d’Antoine Bonnet et de Pierre-Henry Frangne, p. 96)
La montée des eaux
La montée des eaux menace 1,2 milliard de personnes d’ici 2060.
Résolument ailleurs (Portrait de lectrice)
Dame toute ronde. Pantalon noir, polo rayé coq de roche et blanc. Cheveux mi- longs poivre et sel. Ballerines en daim. Visage rond à petit double menton, fines lunettes, léger duvet sur la lèvre supérieure, très hors du temps et sans âge. Beaux yeux bleus. Elle lit La Première Compagnie des Indes de Marie Ménard-Jacob.
Têtes vides
De nouveau une séquence sur la mémoire dans les remarques de Roubaud. Celle-ci par exemple : « Le moment contemporain est celui de la pénétration des têtes vides par les images externes. Il est caractérisé par le remplissage des têtes. » (1040)
Roubaud qui ajoute dans la remarque 1042 que « les images qui refont les têtes sont des images qui ne sont pas formées à l’intérieur. »
→ Immense et terrible portée de ce constat. On pense bien sûr à la trop célèbre formule d’un directeur de chaîne de télévision sur le temps de cerveau disponible. Notre for intérieur ne serait plus la résultante, toujours en remaniement, d’un lent processus de filtrage de nos lectures, de nos écoutes, de nos rencontres, toutes plus ou moins choisies, mais le fruit d’un matraquage d’images et de fictions, imposées de l’extérieur par la doxa et le pouvoir économique et qui ne sont pas plus assimilées que certaines fibres par notre organisme. Jacques Roubaud dit aussi, ce qui aggrave encore le constat, que les images dont ils parlent, non formées à l’intérieur « tentent d’échapper à la langue ». Il souligne enfin à quel point « la topologie de [ces] images pénétrantes est pauvre » (1046).
→ quelle est dans nos têtes la part des images qui nous sont propres et celles qui ne sont que des corps étrangers. Celles qui ont été assimilées, travaillées par la mémoire et l’influence sous-jacente de notre inconscient et celles qui nous ont envahis, à notre corps défendant ou trop consentant ?
Et ne serait-ce pas un des effets de la littérature, et singulièrement de la poésie, que de nous aider à constituer, à reconstituer notre mémoire, notre monde intérieur, dans sa spécificité ? Cela qui fera que nous ne sommes pas le clone de notre voisin.
Il y a là une vingtaine de remarques (1028 à 1048) qui sont autant de coups de massue ! On est frappé par l’évidence de la démonstration. Et soucieux de penser plus avant le rapport entre la mémoire et cette tendance contemporaine à vider les têtes.
Et la poésie
Cette séquence débouche soudain sur une nouvelle série de remarques, sans solution de continuité, sur la poésie. La poésie et la mémoire, précisément : « La poésie a affaire à notre mémoire intérieure, à celle de chacun de nous. Elle agit sur les formes-mémoire d’une manière spécifique, qui n’est ni celle de la mémoire-souvenir, ni celle de la mémoire-pensée. Elle suscite souvenir(s) et pensée(s) (et bien d’autres choses encore, comme les affections) mais selon son effet propre, qui est l’effet-poésie. » (1066)
Effacement du référent
Dans le livre sur Mallarmé et la musique, évocation de la « règle mallarméenne de l’effacement du référent »
Effacement du référent, effacement de la référence, aussi : une difficile question, toujours, pour qui travaillant à partir d’extraits de livres ou de citations, aussi bien pour le flotoir que pour Poezibao, a toujours scrupule à les référencer très précisément, pas tant pour que ce soit vérifiable, mais pour qu’on puisse les retrouver facilement. Pas une question de contrôle, mais une question de transmission. Certains citent et font comprendre qu’ils citent, de façon plus ou moins claire (italique, guillemets) et ne donnent pas leurs sources, ou bien de manière quelque peu reléguée dans un coin de livre : ils brouillent volontairement la piste, ils gomment la frontière entre leur texte et l’autre texte, les chevillant soigneusement l’un à l’autre, sans solution de continuité. On est là en eaux très troubles où tout repose sur la démarche et l’attitude profonde de l’auteur, attitude que le lecteur peut ne pas connaître. Authentique création qui s’incorpore des fragments de l’autre texte ou bien manœuvre de plagiaire masqué qui tente de valoriser sa maigre production par ce qui ne lui appartient pas ?
Les livres sont des mines
Les livres sont des mines, je suis le mineur, la chercheuse de métal rare ou précieux, ou plus simplement de celui dont j’ai besoin. Quête sans fin, butins inégaux : de foison à fétu, de profusion à infime.
Valéry sur la musique
Dans le livre Mallarmé et la musique, la musique et Mallarmé, remarquable contribution de Philippe Charru dont je connais déjà un peu le travail, notamment sur Bach.
Il cite Valéry : « De la fin de l’automne à la fin du printemps, le concert Lamoureux était l’évènement hebdomadaire qui sanctifiait les fidèles de l’art, et particulièrement les poètes. (…) Stéphane Mallarmé subissait avec ravissement, mais avec cette angélique douleur qui naît des rivalités supérieures, l’enchantement de Beethoven ou de Wagner. Il protestait dans ses pensées, il déchiffrait aussi en grand artiste du langage qu’il était ce que les dieux du son pur énonçaient et proféraient à leur manière. Mallarmé sortait des concerts pleins d’une sublime jalousie. Il cherchait désespérément à reprendre par notre art ce que la trop puissante Musique lui avait dérobé de merveilles et d’importance. » (cité p. 128)
→ toujours cette intelligence inouïe de Valéry, toujours cette perspicacité et cet art de dire en dix lignes ce que tout le livre que je suis en train de lire, parfois difficilement en raison de sa densité et de mon manque de connaissance de Mallarmé, peine à dégager en quinze contributions différentes !
Élimination
Cette autre très belle citation faite par Philippe Charru : « Je n’ai créé mon œuvre que par élimination, et toute vérité acquise ne naissait que de la perte d’une impression qui, ayant étincelé, s’était consumée et me permettait, grâce à ses ténèbres dégagées, d’avancer plus profondément dans la sensation des Ténèbres Absolues. La Destruction fut ma Béatrice. » (Cette fois citation de Mallarmé, p. 130)
Non disparition de la poésie
Retour à Roubaud et à ses Remarques de poétique : « (…) Il faut affirmer la non-fatalité de la disparition de la poésie. »
→ L’excellent éditorial du Journal du Marché de la poésie écrit par Yves Boudier enfonce ce clou : la poésie n’est pas morte. Je vais reprendre, avec son accord, des extraits de cet article dans Poezibao.
Jacques Roubaud qui écrit aussi : « Il faut affirmer que la question de la poésie ne concerne pas que les poètes. La chute de la poésie menace la langue. La chute de la poésie menace chacun en sa mémoire, menace sa faculté d’être libre »
→ il me semble qu’il ne s’est pas dit autre chose l’autre soir lors de la séance de clôture des très intéressantes « Rencontres poétiques du Lycée Racine », mises en œuvre par Pierre Drogi.
Les curieux acronymes de Jacques Roubaud
Dans ces remarques, écrites au fil du temps (il dit sur un demi-siècle !), Jacques Roubaud crée de curieux acronymes. ECOPROF, économie du profit, IVIMON, idée du village mondial ou le très amusant TONUTRIN, Tout numérique à transmission instantanée : « Le rôle social du poète (dans les temps de l’ECOPROF et du l’IVIMON) ne peut être que très modeste » (1116) mais il dit aussi « je défendrai l’idée de la relative neutralité de la technique (donc du TONUTRIN) » (1117). Cette dernière remarque à verser au dossier de la lecture ou de l’écriture numérique ?
Fatalité
« La fatalité de l’avant-garde est la posture de secte. »
→ beau sujet pour des étudiants en histoire littéraire. Illustrez !
Debussy
Pierre Charru, toujours dans sa contribution au livre sur Mallarmé et la musique, fait une très belle analyse de l’apport musical de Debussy. Et je lui dois de nouveau la découverte de cette très belle citation, de Debussy lui-même, cette fois : « La musique est un total de forces éparses ».
Pierre Charru qui ajoute un peu plus loin : « Pour Debussy le monde n’est pas un texte à lire ni à transposer. Sa langue musicale nous fait entendre un en-deça de la représentation du monde où la musique trouve son lieu de prédilection, un lieu qui est en réalité un évènement irréductible, celui de la rencontre et de la communication avec le monde, non sur le mode de la parole proférée mais sur celui du sentir. Sa musique ne nous dit rien du monde, mais nous donne d’éprouver sa présence. Elle ne représente pas le monde mais nous y rend présent. » (136)
Piano préparé et sensibilité acoustique
Nouvelle contribution dans ce livre sur Mallarmé, celle de Philippe Albéra autour de la riche question « Boulez et Mallarmé ». Contribution qui s’ouvre par des pages fort intéressantes sur ce qui oppose Boulez et John Cage, notamment autour de la question du hasard. Où il est montré que Boulez, s’il a accepté une forme d’aléatoire, ne l’a fait qu’à condition de pouvoir contrôler très étroitement le processus, tandis que Cage au contraire, par le recours au hasard, a tenté de libérer le langage musical.
Autour du piano préparé : « Le piano préparé nous dit Boulez ne donne pas "des sons purs – fondamentales et harmoniques naturelles" – mais "fournit des complexes de fréquences". (…) Il peut alors poser la question : "L’éducation traditionnelle que nous avons reçue – ou subie – nous priverait-elle d’une sensibilité acoustique plus affinée ?" » (142)
→ Je pense qu’un Alain Bancquart qui a tant travaillé sur les quarts, voire les huitièmes de ton (et au-delà) serait en accord avec cette idée d’un déficit de la sensibilité acoustique, formatée par le système tonal et ses dérivés.
Futur antérieur de la poésie
et retour aux Remarques de poétique de Roubaud, il en sera sans doute ainsi pendant des semaines, tant le livre est passionnant et dense et tant il est impossible d’y cheminer à grands pas. Cette idée : « La poésie anticipe sur les changements dans la langue (le temps de la poésie est aussi un futur antérieur), les annonce, éventuellement participe à leur émergence. » (Remarque 1154). Il fait ce constat en analysant les raisons de la difficulté de la poésie extrême-contemporaine. Ce qu’elle dit et comme elle le dit n’a encore aucune présence dans la mémoire du lecteur. Il doit accueillir quelque chose qui est une sorte de corps étranger. « La difficulté de la poésie aujourd’hui est qu’elle est poésie. Ce qui est difficile à admettre, à entendre, et à comprendre (l’a toujours été plus ou moins, mais l’est à l’extrême dans les conditions actuelles), c’est qu’il y ait, encore, cette manière particulière de traiter la langue qui constitue la poésie. La difficulté première est là. Toute autre difficulté est secondaire. » (1163)
La notion de sens en poésie
Roubaud encore, remarque suivante : « Cela tient bien sûr à la nature toute particulière de la notion de sens en poésie. S’il y a sens, c’est sens formel et effet intérieur de sens. Dans toute forme-poésie du présent, d’un type nouveau, il y a difficulté à saisir ce sens, à l’admettre, à le reconnaître parce qu’on est habitué (scolairement et idéologiquement habitué) à chercher autre chose, une des formes habituelles du sens. » (1164)
→ ce sont alors ces formules-type et ces réactions : ça ne veut rien dire, ça n’a ni queue ni tête, c’est du charabia… ! Alors que peut-être, au contraire, c’est devant ce manque de sens apparent qu’il faudrait être en alerte. Il faut toutefois mettre en évidence une difficulté supplémentaire, due à l’action des « faiseurs », ceux qui trichent et font exprès de monter des élucubrations pour faire croire à une profondeur qui n’est pas la leur.
Livre dans les mâchoires de la porte
Encore un portrait de lectrice, mais cette fois il n’est pas de mon fait. Je le relève dans Journal itinérant 1980-81 de Siegfried Plümper-Hüttenbrink (qui est précisément la personne qui m’a incitée à reprendre mes portraits de lecteurs !) : « Dans le métro, une femme absorbée par la lecture d’un livre. Soudain elle est prise d’un soubresaut, se précipite sur les portes coulissantes, qui de sitôt se referment sur sa lecture. Elle restera ainsi, debout, le livre bloqué entre ses deux mains, le temps d’une station à l’autre. » (SPH, 20)
Tel est le Réel
Dans ce même livre je note : « Tel est le Réel : bouclé à double tour, tautologique. Il est par définition, ce qui ne pourra jamais entrer en coïncidence avec, se décalquer sur, se laisser voir à nu pour faire l’objet d’une description. » (SPH, 21)
→ ce qui me fait irrésistiblement penser au Grand Chosier et à d’autres livres de Laurent Albarracin.
Tant de temps, plus de temps
Je suis souvent aux portes d’un univers qui m’attire mais qui me fait penser qu’il faudrait tant de temps pour l’explorer que je ne l’ai plus, ce temps, à ma disposition.
Conjonctions & coordination
Parfois frappée par d’incroyables « rencontres », de faits, de personnes. Serais tentée d’en faire une nouvelle rubrique de ce flotoir.
Ainsi : « En 1953, Pierre Boulez offre à John Cage les œuvres complètes de Mallarmé » (Mallarmé et la musique, p. 155)
Il y a dans ces mêmes pages une autre conjonction que je trouve fascinante, celle de Paule Thévenin, Michel Butor et Pierre Boulez, évoquée dans une contribution de Robert Piencikowski, « Boulez selon Mallarmé selon Butor » (p. 167 et suivantes). Michel Butor qui, tout jeune, se rend à la demande de L’Express à Baden Baden, pour assister à des représentations de Pli selon pli de Pierre Boulez, en compagnie de Paule Thévenin. L’amie d’Antonin Artaud, l’éditrice de ses œuvres complètes mais aussi du livre Le Pays fertile, Paul Klee, de Pierre Boulez.
L’œuvre ouverte
Je ne fais pas ici allusion au beau travail en ligne de Laurent Margantin mais à un livre d’Umberto Eco, dont je ne connaissais pas l’existence et qui m’intéresse d’autant plus qu’on dit qu’il fut écrit à la suite de nombreux entretiens avec Luciano Berio, André Boucourechliev (qui a d’ailleurs contribué à sa traduction en français, par Chantal Roux de Bézieux) et Henry Pousseur.
Les écrivains et la musique
Ce constat, dans l’article sur Butor et Boulez : « Les écrivains, ou plus généralement les gens de lettres, étaient peu enclins à faire état de leurs goûts musicaux, soit que ceux-ci fussent si conventionnels qu’ils préféraient n’en point faire étalage, soit qu’ils fussent simplement plus discrets. À ce titre Michel Butor fait plutôt figure d’exception [et] son penchant prononcé pour l’art sonore allait bientôt le singulariser parmi ses pairs. » (170)
→ c’est aussi mon constat. Assez peu d’écrivains sont sensibles à la musique. Avec d’admirables exceptions comme Thomas Mann ou Michel Butor, précisément.
Portrait de lectrice
Autobus. 22.05.2016. 17h40. Jeune fille, pantalon en jean gris avec une large bande noire sur le côté. Les cheveux sont blonds, longs, répartis des deux côtés du visage qui est bien dégagé. Elle porte un tee-shirt blanc à motifs gris et à bandes noires et un grand gilet, léger, noir aussi. Elle ne doit pas avoir très chaud. Il pleut, il fait très humide et froid. Et ses pieds sont nus dans des petites sandales toutes fines ! En bandoulière, une sorte de sacoche en tissu Burberry. Elle lit un vieux livre de poche à tranche colorée rouge passé comme je n’en ai plus vu depuis des années. Comme il y en avait dans la bibliothèque de la maison d’enfance, trésor fascinant auquel je ne pouvais accéder qu’accompagnée, car il s’agissait de savoir si tel ou tel livre était « pour » moi, compte tenu de mon âge. Qui plus est, ce livre est un Cronin, auteur qui était bien présent dans cette bibliothèque, auteur phare du catalogue du Livre de Poche à ses débuts. Je ne lis que le début du titre, qui ne me dit rien, L’Epée… ; L’Epée de justice, je ne me souviens pas du tout de ce titre, je me souviens de La Citadelle, bien sûr, des Clés du Royaume (le n° 2 de la collection du Livre de poche après Koenigsmark de Pierre Benoît !). Est-ce dans l’un de ces livres que le héros, sorti acheter des cigarettes, ne reviendra jamais car il se sera fait renverser par une voiture ? Je me souviens aussi de l’exposition à Beaubourg pour les 50 ans du Livre de Poche, en 2003, j’avais écrit un article à l’époque. Je me souviens de Joseph Peyré et de son Escadron blanc, de A.J. Cronin, de Mazo de la Roche, de Daphné du Maurier, Rosamond Lehmann, etc.
Langue et poésie
Jacques Roubaud, toujours, remarque 1214 : « La poésie, si je l’accueille et la reconnais, fait de la langue ma langue plus que tout autre usage, me fait possesseur de ma langue. Ma langue est à moi par la poésie. »
Une prise de vue
« Tête inclinée, on furète entre les pavés, à l’affût du moindre incident de parcours. On se piste et se traque en marchant sur le hasard. Glane des vétilles, s’acharne sur des riens. Voyez donc ! Là, au tournant, qui l’aurait cru, encore qu’au vu de personne, un rien se détache, acquiert un relief saisissant au point d’en aller choir dans l’œil. Et on appelle cela une prise de vue. Ein Augenblick.
Cette belle remarque de Siegfried Plümper-Hüttenbrink dans son livre Journal itinérant 1980-81 est le très fidèle écho de mon expérience photographique. Quand il y a cette pulsion à photographier mais que rien ne se présente. Cet affût, cette attente, et soudain cela qui s’assemble et qui fait signe.
Pour les non-germanophones, on peut préciser qu’Augenblick en allemand veut dire instant, moment. Formé de der Blick, la vue, la perspective, le regard, le coup d’œil et de das Auge, l’œil.
Guy Lelong
Sa contribution au livre Mallarmé et la musique est assez surprenante, car elle me semble un peu hors-cadre, en ce sens qu’elle est plus critique, moins policée que ne le sont d’habitude les contributions à ce genre d’ouvrage collectif. Réponse du berger à la bergère, peut-être, le directeur de l’ouvrage, Antoine Bonnet, dans sa conclusion, adresse une pique, en petite note, à Guy Lelong, disant qu’il fait « un contresens en interprétant la musique spectrale comme "poursuite des opérations mallarméennes." » (p.223)
Guy Lelong dont les notes, très intéressantes, se centrent aussi bien sur Buren que sur Gérard Grisey, avec allusions à Perec et Roubaud. Il écrit que « certaines des pensées, les plus vives à [ses] yeux de ces dernières décennies et jusqu’à aujourd’hui, ont renoué avec la pensée de Mallarmé sans l’avoir revendiqué » (p.199). Il se base sur ce qu’il distingue comme les deux « révolutions mallarméennes ». La première qui déduit les œuvres des propriétés de leur médium et la seconde : « le texte, s’il prend son autonomie par rapport au sens, n’est en revanche plus autonome de son lieu d’accueil, la page, autrement dit son contexte. » (p.192). Sa contribution me semble une des plus intéressantes de tout cet ensemble. Lui qui écrit encore qu’il « ne s’agit plus de mettre en musique un texte préalable, mais de déduire ce texte de sa destination musicale et des propriétés que le texte partage avec la musique. » (p.199). Ce qui me renvoie, une fois encore, à ce qu’Alain Bancquart m’avait dit à propos de la composition d’une de ses œuvres, fondée sur la diction Marie-Claire Bancquart d’un poème écrit par elle.
Ravel et Debussy
Dans la belle conclusion de l’ouvrage, extrêmement riche et dense sur Mallarmé et la musique, conclusion signée Antoine Bonnet, je relève une très intéressante confrontation de la façon dont et Debussy et Ravel ont mis en musique, chacun, trois poèmes de Mallarmé (dont deux identiques). C’est un peu dur, mais sans doute très juste pour Ravel, ne sous-estimant pas par exemple la profonde intelligence qu’il pouvait avoir de ces poèmes. Et cela montre que Debussy seul fut à même de « destituer la mélodie de ses prérogatives historique : l’imitation des affects. » (p. 223)
Les trois âges du langage
Toujours dans ce même ouvrage, belle évocation des trois âges du langage selon Walter Benjamin, par Dimitri Kerdiles. 1. Le langage est l’outil de Dieu, il est créateur de la réalité qu’il désigne, performatif de sorte « qu’il règne entre le nom et la chose une unité absolue ». 2. Vient le temps d’Adam qui nomme et distingue : « si les mots ne sont déjà plus eux-mêmes l’être qu’ils disent, ils en sont encore une connaissance véritable. ». 3. puis c’est le langage humain, après le renvoi d’Eden et Babel : « le langage est réduit à un vulgaire outil de communication », « disjoint de son sens et morcelé, il tombe dans "l’abîme du bavardage" et perd finalement toute valeur de connaissance. » (p. 208)
Les langues imparfaites
« Les langues imparfaites en cela que plusieurs, manque la suprême : penser étant écrire sans accessoires, ni chuchotement mais tacite encore l’immortelle parole, la diversité, sur terre, des idiomes empêche personne de proférer les mots qui, sinon se trouveraient, par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité. » (Mallarmé, in Crise de vers, cité par Dimitri Kerdiles, p. 208)
Des ouvrages savants
Je prends conscience que j’aime lire des essais, des études universitaires, compte-rendu de colloques, thèses et autres mémoires, pour l’extraordinaire richesse de citations qu’ils recèlent en général. Autre accès donné à des œuvres qu’on n’a pas toujours lues, qu’on ne lira peut-être jamais faute de temps ou de choix en ce sens et qui pourtant contiennent des pensées qui nous sont importantes, raison pour laquelle souvent nous avons choisi de lire ces essais ! Ce sont en quelque sorte les retombées positives de certaines lectures, parfois ardues, toujours demandeuses de temps et de disponibilité.
Il revient au vers…
« Il revient au vers de dissoudre la fonction communicative du langage », dit aussi Dimitri Kerdilès et il se trouve que ces mots, je les ai relevés juste avant de reprendre Poétique, remarques de Jacques Roubaud, de telle sorte que je me suis demandé, un court instant, à qui je devais en attribuer la paternité.
Jean Pleurdegoies et la boîte de mouchoirs
Pourquoi, mais pourquoi, lisant sur une boîte de mouchoir (oui !) cette astuce un peu facile sur les noms propres, j’ai été soudain traversée par une envie de créer un personnage, de lui donner un nom, d’en raconter, qui sait, l’histoire. Désir de maternité fictive, si longtemps après la maternité réelle ? Très étrange en tout état de cause. Et pourquoi sur ce nom, fort beau au demeurant, Pleuredegeois ?
Le problème du compositeur de poésie.
Je reviens à Roubaud et à ses remarques et note ici intégralement la 1265, exceptionnellement longue (les notes font souvent une ligne à peine, parfois deux ou trois, les notes plus longues sont rares. »
« Il y a un vrai problème pour le compositeur de poésie (…). Le fait de ne pas dire selon les modes ordinaire de dire, le fait de l’intention toujours déjouée de dire (et aussi la nécessité assez générale de dire au sens ordinaire, et le fait d’avoir dit quelque chose, au sens ordinaire, le plus souvent), le fait qui en résulte, au sens strict ou comme horizon de menace, le fait de l’impossibilité de dire (la vide blancheur du papier mallarméen) (ce sont des situations que rencontre inévitablement la poésie), se heurtent à ce spectre, à cette horreur du non-dire et du dire-rien, soit parce qu’il n’y aurait rien à dire (au sens ordinaire), soit parce que ce qu’on dirait ne serait que ce qu’on aurait dit (au sens ordinaire) (deux visages d’un néant). (Remarque 1265)