Écrire de la main gauche
Le site Brain Pickings (langue anglaise) ouvre des pistes très intéressantes. Ainsi cet article : “I recently decided to teach myself to write with my left hand. This unorthodox pastime was sparked in part by rereading the vintage treasure Essays for the Left Hand by the pioneering Harvard psychologist Jerome Bruner, one of the loveliest and most underappreciated books written in the twentieth century. Since it was National Poetry Month, every day for the month of April I wrote out a poem a day with my left hand. Beyond to the tangible satisfaction of mastery painstakingly acquired, the endeavor had one unexpected and rather magical effect — it opened some strange and wonderful conduit through space and time, connecting me to the version of myself who was first learning to read and write as a child in Bulgaria. Generally lacking early childhood memories, I was suddenly electrified by a vividness of being, a vibrantly alive memory of the child’s pride and joy felt in those formative feats of the written word, of wresting boundless universes of meaning from pages filled with lines of squiggly characters
Somehow, as we grow up and learn to read, the thrill of mastery hardens into habit and we let the magical slip into the mundane. We come to take this wondrous ability for granted ». source
→ Maria Popova qui anime ce site Brain Pickings explique donc (je donne ici le sens de ces propos pour les lecteurs qui ne pratiquent pas la langue de Shakespeare), qu’elle a décidé pendant quelque temps d’écrire de la main gauche et comme avril était le mois de la poésie, elle a écrit un poème par jour avec cette main. Elle explique que cela a eu des effets tout à fait étonnants notamment celui de la remettre en contact avec la petite fille qu’elle fut, la petite fille apprenant à lire et à écrire en Bulgarie, alors même qu’elle se dit généralement plutôt privée de souvenirs d’enfance. Puis elle fait ce constat que lorsque l’enfant grandit, vient l’habitude et disparait le côté magique de ces opérations, lire et écrire. Que le fait de travailler avec sa main gauche a revivifié ses impressions d’alors.
→ Je me souviens que deux écrivains au moins ont écrit sur ce décalage de nos perceptions du fait d’un empêchement physique, Michaux et Le Clézio. Ce que cela induit. Et c’est en plein accord avec ce que je lis ces jours dans le livre de Santiago Espinosa qui, dans toute sa première partie dédiée au « Voir » (la seconde sera à « l’Entendre ») démontre comment notre vision est en fait cosa mentale, très peu fondée sur la réalité, mais faite de tout un ensemble de réflexes mentaux et d’habitudes d’interprétation, par le cerveau, des perceptions reçues et plus ou moins figées en images…
Les critiques de Hermann Hesse
Maria Popova cite ensuite les essais d’Hermann Hesse. Je lis à leur propos sur le site de l’éditeur Corti, ces mots :
« Les écrits de Hermann Hesse sur la littérature ont été rassemblés par le second fils de l’écrivain, Heiner Hesse, et édités en deux volumes en 1970. Parti à la recherche des articles publiés par son père sur une période qui s’étend de 1900 à sa mort, en 1962, il découvrit dans une soixantaine de journaux et revues plus de 3000 contributions consacrées à la littérature et n’en retint qu’un dixième.
L’image que l’on avait en Allemagne d’un Hermann Hesse solitaire et vivant hors du temps, évitant toute forme de relation avec ses contemporains, va s’en trouver bouleversée. Pendant une soixantaine d’années Hermann Hesse prend une part très active à la vie littéraire de son temps. Exerçant ce qu’il a appelé lui-même une "critique positive" ou une "critique par amour", il observe, recense, éclaire, explique, se donne pour tâche de faire lire, ne s’intéresse qu’à des écrivains et des œuvres dont il peut se sentir, sur le plan spirituel et artistique, solidaire. (Sur le site des éditions Corti) »
→ comme je me sens en phase avec cette idée de critique positive !
Et sur le livre, précisément
"Nous n’avons pas l’intention de déplorer que le livre ait pratiquement renoncé à ses privilèges d’antan et que, tout récemment, aux yeux des masses, il ait perdu, semble-t-il, à cause du cinéma et de la radio, de sa valeur et de sa force d’attraction. Nous n’avons néanmoins pas à craindre une destruction future, au contraire : avec le temps, plus certains besoins de distraction et besoins d’instruction populaire seront satisfaits grâce à d’autres inventions, plus le livre recouvrera de dignité et d’autorité. Car l’idée que l’écrit et le livre ont des fonctions éternelles supplantera bientôt la griserie du progrès la plus infantile. Il apparaîtra que la formulation par le mot et la transmission de ces formulations par l’écriture, ne sont pas que des auxiliaires importants, mais sont surtout l’unique moyen grâce auquel l’humanité peut accéder à une histoire et à une conscience durable de soi." (Hermann Hesse, cité ici)
→ ne peut-on considérer que ces mots écrits bien avant l’apparition des ordinateurs, des tablettes, smartphones et liseuses, s’appliquent parfaitement à cette nouvelle donne ? Et répondent aux sempiternelles annonces sur la mort du livre ?
Visage
Je reprends ma lecture de Boris Wolowiec, A oui et je lis les pages qui s’inscrivent sous le mot « visage ». Très belle séquence, avec des variations sur le thème du visage qui seraient aussi des litanies. Des exorcismes peut-être. Il y a sans doute de cette dimension chez Wolowiec, il me semble avoir déjà parlé de « formule ». Formules magiques, assemblage étonnant de mots. Redistribution des cartes à chaque mot invoqué, qui donne comme une impulsion, de nature psychique et physique et ouvre à de nouvelles combinaisons de mots où l’on retrouve toujours le même vocabulaire, avec des mots comme sang, terreur, hasard, catastrophe, blanc, etc. Il serait passionnant de faire une analyse informatisée du corpus des mots dans ce livre, avec leurs récurrences. Les mots les plus souvent repris semblent chaque fois confrontés, exposés au mot de tête du chapitre, celui qui le coiffe. Il y a un effet jeu de quilles ou de boules de billards : chocs, déplacements, éliminations, trajectoires. Quelque chose donc de très matériel, du concret dans les effets produits alors que la tonalité générale du propos semble souvent plutôt abstraite.
Sur le « gril »
Belle série de remarques de Roubaud dans Poétique, remarques sur son projet et son cycle Le Grand incendie de Londres. Il y a le ‘gril’, les livres tels qu’ils ont paru sur une assez longue période et le GRIL qui est le projet initial dont le ‘gril’ raconte l’échec. Il dit qu’il y a une dimension allégorique dans son livre, autour de ces grandes figures que sont la poésie ou les mathématiques (on pourrait ajouter la mémoire, centrale, qui pourrait bien être le cœur de tout le reste).
« ‘gril’ – il ne s’agit pas de retrouver le temps, mais de s’en débarrasser. » (2045)
Suivisme
Très juste et forte remarque : « A toute manière de dire, quelle qu’elle soit, le suivisme ôte toute tension. Il n’y a pas de disciples en poésie » (2047)
→ essentielle cette idée de tension. Peut-être cela que l’on perçoit, parfois en un éclair, quand on ouvre un livre de poésie, expérience (je parle de cette ouverture du livre) qui pour moi se reproduit souvent plusieurs fois par jour ou par semaine. Quelque chose retient, ou pas. Et c’est presqu’immédiat. Le livre peut être d’une qualité tout à fait honorable, mais il ne retient pas, il n’étonne pas, il ne remue pas, il ne surprend pas, il ne suscite pas cette petite effervescence électrique dans le cerveau ET le cœur qui serait le marqueur d’une œuvre.
Plusieurs modèles
Un conseil de bon sens, mais choisit-on ? : « Avoir plusieurs modèles pour n’être pas victime consentante d’un seul » (2050).
→ je pense au côté monomaniaque, monolingue, monolithique aussi parfois de ceux qui se sont enfermés dans une seule œuvre. À tous ceux se sont donné un seul dieu, une seule figure tutélaire.
Histoire formelle de la poésie
Très importante aussi cette remarque 2100 : « L’histoire formelle de la poésie est non seulement possible mais nécessaire. Elle suppose et soutient l’idée que la poésie existe encore, et existe comme activité autonome. Elle suppose et soutient l’idée que la poésie, art dont le matériau essentiel est la langue, n’est que cela : une activité autonome dans la langue. Et qu’elle est la seule à n’être que cela. »
À compléter de trois remarques adjacentes ou toutes proches :
« Chaque poème est au bout d’une très longue histoire formelle. » (2101)
« La poésie examinée du point de vue formel est comme la dernière parole de Svevo. Un vrai poème formellement significatif est une dernière parole qui en contient d’innombrables autres (et en annonce qui vont venir plus tard, qui sont là au futur antérieur). (2102)
Et enfin : « La poésie est résistance des langues à l’uniformisation généralisée. » (2107)
Jouet encore
Je reprends Jacques Jouet avec qui j’ai pu échanger quelques mots au Marché de la poésie. Benoît Casas son éditeur (éditions Nous) m’a offert ce qui fut l’amorce, l’entame, le début de l’aventure, un livre intitulé A supposer… et qui date de 2007. Très intéressant de vivre / lire le processus à l’envers en quelque sorte et de se pencher sur sa genèse après avoir découvert, il y a peu, son plein épanouissement. Jouet parle à propos de ses premiers « à supposer… » de « petites choses verbales » et d’emblée il y a ce mouvement de balance, d’ambivalence peut-être entre poème et philosophie. Un peu plus loin il parle de pensoir et de son dada du moment, dont on constate qu’il a tenu le coup pendant près de 10 ans, ce dada : « l’interrogation de la pensée dans une forme contrainte ».
La lectrice
Très souvent aussi Jouet -et cela me touche tout particulièrement comme une adresse personnelle ce qu’elle pourrait être et ce qu’elle n’est pas-, Jacques Jouet parle non pas du lecteur mais de la lectrice. Il parle du nœud formé par certains de ses textes (je souscris, aucune difficulté à remonter le fil le plus souvent mais une autre chose serait de le dénouer, je ne m’y suis pas encore vraiment essayé) et écrit qu’il faudrait « face à ce nœud comme face à une phrase filée de bonne substance et de bon rythme, qu’un regard doux, réfléchi, concentré, éduqué, critique, libre, sache faire ce qu’il faut, sans trop d’effort, pour les apprécier, le défaire et la comprendre. » (À supposer, p. 9)
Cette cohorte d’adjectifs me semble définir parfaitement ce que serait un bon lecteur (une bonne lectrice !) : bienveillante et ouverte, attentive (toutes antennes dehors), (un peu) informée donc en capacité d’être critique, mais libre. Vis-à-vis des autres, des institutions, de la doxa, des préjugés. Vaste programme.
Anastomose
Jouet parle de sa phrase bien méandreuse, anastomosée… (À supposer, p. 10)
L’anastomose en médecine désigne l’abouchement de deux vaisseaux sanguins, artériels ou lymphatiques et, par extension., entre deux conduits de même nature ou entre deux nerfs. Employé aussi métaphoriquement comme dans cette citation d’Emmanuel Mounier : L'intelligence se greffe sur l'instinct sans que les anastomoses soient toujours visibles ni les influences assignables. E. MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p. 609.
Il y a donc un élément de circulation, d’échange, et c’est bien cette impression que donne la phrase unique de Jouet dans ses « à supposer... ». Un peu comme un fleuve qui s’enrichirait de ses affluents dans sa marche à l’embouchure. D’où la nécessité pour le lecteur (la lectrice !) de se laisser porter par le courant, sans trop chercher à comprendre les méandres, les processus d’abouchement.
Photographie
D’un échange avec Boris Wolowiec : « Il serait intéressant d’imaginer la lecture comme une manière de photographier un livre. Ou encore lire serait une manière d’accomplir des gestes de montage d’images. J’ai à ce propos l’impression que votre geste de lecture du Flotoir et celui de vos montages photographiques ne sont finalement qu’un seul et unique geste. La lecture serait ainsi une sorte de cadrage flottant, de cadrage flottant des phrases d’un autre. Lire par exemple comme le personnage de Blow up d’Antonioni. Cependant la lecture n’est pas toujours le geste d’agrandir un détail de l’œuvre, c’est aussi parfois celui de le diminuer avec subtilité. Lire ce serait photographier des phrases afin de modifier la taille des phrases. En effet les phrases ont à la fois la taille de leur apparition à l’intérieur d’un livre et aussi en même temps d’autres tailles, les tailles de leur retentissement dans le cerveau ou le corps des autres, ou encore la taille de leur retentissement à l’intérieur du vide. (J’ai esquissé une petite étude à propos de la multiplicité des tailles à l’intérieur des Conversations avec Laurent Albarracin.) Lire comme un photographe c’était sans doute aussi le désir resté inaccompli de Roland Barthes. Ce qu’il aurait pressenti pendant l’intégralité de sa vie sans jamais parvenir à le révéler avec netteté. »
Et précisément…
Pensant à Boris Wolowiec, au fait que je me casse souvent les dents dans ma lecture d’A oui ; à ce soupçon qui me traverse que quand je me saisis d’une phrase, j’opère un détournement de substance. Pourquoi ? Parce que je suis de manière irrépressible en quête de sens, mais dans une acception bien trop limitée, autrement dit, pour simplifier : qu’est-ce que cela veut dire ? Et encore, disant cela, je ne suis pas assez précise car bien sûr cela veut dire quelque chose, mais quelque chose dont il peut m’arriver de penser que cela n’a pas de sens ! Or, cette question du sens me parait centrale en poésie contemporaine. Peut-on tenter une analogie, je la tente en tout état de cause car elle m’aide à penser un peu plus avant, une analogie donc avec la peinture qui, il y a bien longtemps, un peu plus de cent ans si l’on s’en tient à la date repère de 1910 et à la fameuse aquarelle de Kandinsky, a commencé à renoncer à la figuration stricto sensu. La matière première de la poésie c’est la langue. La matière première de la peinture c’est… la peinture, matériellement, la peinture avec ses couleurs, ses textures, etc. La langue doit-elle obligatoirement véhiculer du sens, une histoire, un récit, une signifiance ? Je crois me souvenir que Boris Wolowiec compare son geste poétique au geste d’un Pollock. La poésie de Boris Wolowiec (et sans doute aussi celle de Philippe Jaffeux) serait un geste (et une geste !), en cela radicalement autre, nouvelle, un geste qui « pours and drips » (déverse et fait goutter) les mots en sur la page, en coulées, avec appariement des substances, sens et/ou sonorités. Avec pour effet que 1. le sens est second, mais qu’il peut advenir. 2. que l’important réside dans l’ébranlement dynamique chez le lecteur du fait d’une sorte d’électrification sensitive et que donc 3. le lecteur doit se faire conducteur (comme un matériau). « À l’intérieur du coma d’incendie de la bouche pleut le silence animal de l’arbre du destin » (p. 164)
La question du sens encore
Si le sens est « second », sa possibilité n’est pas niée, ou rejetée, ses conditions de possibilité sont présentes. Fruit d’un hasard ou d’une pulsion inconsciente, telle la figure qui semble apparaître dans ce caillou et ce tableau « abstrait » et c’est dire alors que le sens peut venir aussi bien de l’écriture que de la lecture. Un sens nouveau, encore inouï, peut aussi se faire jour par le frottement des vocables. Pas forcément voulu, pas exclu. « Le crâne dort la solitude. » (p.167)
Pandiculation
Boris Wolowiec emploie ce mot. Je cherche à en préciser le sens. « C’est l'action souvent associée au bâillement, caractérisée par un étirement généralisé des muscles », dit le TLFI qui ajoute : La pandiculation consiste à porter les bras au-dessus de la tête, renverser la tête en arrière, tout en étirant les muscles des cuisses et des mollets. Un creusement du dos est également remarqué. »
Boris Wolowiec : « Le crâne incruste la pandiculation de paralysie de la nuit. » (p.167)
Image
Je reprends ma lecture, un temps suspendue, mais qui travaille en arrière-plan, de Santiago Espinosa. Dans cette grande interrogation titrée Voir et entendre, il pose la question, dans la première partie, de la prééminence du voir et singulièrement dans le travail des philosophes. Il écrit que l’on pourrait penser que le sujet n’est qu’un « présupposé logique, c'est-à-dire une image du véritable moi variable produite à la fois par l’imagination et par le langage » ; (SE, 42)
→ autrement dit une sorte de construction, voire de reproduction ! Fruit de deux « producteurs », imagination et langage, dont on connaît le manque de fiabilité. Il enfonce le clou en s’appuyant sur Bergson dans son Essai sur les données immédiates de la conscience : « nos actions journalières s’inspirent bien moins de nos sentiments eux-mêmes, infiniment mobiles, que des images invariables auxquelles ces sentiments adhèrent ». Et lui, S. Espinosa continue : « le moi logique, ce produit du langage, prétend donner un soutien ferme à ce qui n’est que diversité et instabilité ».
S. Espinosa propose aussi cette superbe citation de Hume : le moi comme « un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes aux autres avec une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel. » (in Traité de la nature humaine, cité p. 44)
L’intérêt de l’image
Et c’est bien là en effet l’intérêt de l’image, ajoute-t-il : « elle donne une forme stable à ce qui n’en a pas. Voilà somme toute le problème de Dorian Gray dans le roman de Wilde (et de la photographie au sens large : la beauté est effectivement trop éphémère ; l’image, elle, renvoie toujours à elle-même dans son immobilité. » (SE, 43)
→ une photo est donc en quelque sorte un Suaire de Turin.
Hantômes
J’ai maintenant entre les mains le livre d’Isabelle Baladine Howald, dont j’avais lu le texte sur manuscrit. Ce livre s’appelle Hantômes. D’Hantômes je ne peux pas parler, je dois me taire. « Mort est une seule syllabe ». C’est un livre à prendre avec une infinie précaution, une délicatesse immense. On ne peut pas en parler, on peut seulement le traverser. En écoutant. Aussi doucement que possible : « Suspens de tout // jamais de réponse /// le r du mot » (p. 51). « Seule la mort interrompra le deuil » (55).
C’est un livre bouleversant. Que l’on a peine à lire comme on dirait qu’on a chagrin à lire. On ne peut presque pas, alors qu’il n’expose rien, ne dit rien, qu’on ne sait presque rien, que toute idée de pathos lui est totalement étrangère. Sauf à penser à l’Anatole de Mallarmé. À son tombeau. Le livre s’appuie sur ce tombeau.
Roubaud, Rimbaud
Roubaud en sa Poétique, remarques fait un sort au livre d’Alain Borer sur Rimbaud : « Quelle est le sens de la démarche ? faire comme si le renoncement à la poésie était la poésie ; renversement qui va contre le sens même du geste. » (2116)
Le geste moderniste
Roubaud poursuit sa réflexion, déjà évoquée ici, sur le modernisme. « Le geste moderniste n’a de sens que dans le moment de la destruction. Il est difficile de faire sauter deux fois la même maison. » (2121)
Roubaud et Wolowiec
Viennent ensuite des remarques qui pourraient m’éclairer sur ce que j’ai écrit à propos de Boris Wolowiec. « La poésie se réduit à la langue comme le poisson à l’eau ». Formule quelque peu paradoxale, qui ressemble à un koan. Si on essaie de la saisir, elle vous glisse entre les mains, comme le poisson dans l’eau !
« Le sens d’un jeu de poésie est dans sa règle et dans l’activité qui consiste à "suivre la règle" » (et bien entendu, il faut entendre cela bien au-delà de la seule poésie à contraintes).
Toujours me faisant songer à mes notes sur Boris Wolowiec : « Créer un monde possible de langue et le comparer avec le nôtre. » (2151)
→ on peut donc dire que s’il y a nouveau monde, le lecteur est un explorateur. Il prend beaucoup de risques, peut se perdre, se noyer, mais il peut aussi faire de très importantes découvertes. Il peut également se comporter comme un pilleur. Il est aux avant-postes, ouvre la route. Belle visée pour le lecteur-critique.
→ Petit rappel, cette autre citation de Jacques Roubaud : « Cela tient bien sûr à la nature toute particulière de la notion de sens en poésie. S’il y a sens, c’est sens formel et effet intérieur de sens. Dans toute forme-poésie du présent, d’un type nouveau, il y a difficulté à saisir ce sens, à l’admettre, à le reconnaître parce qu’on est habitué (scolairement et idéologiquement habitué) à chercher autre chose, une des formes habituelles du sens. » (1164)
Poésie et langues
« La poésie d’une langue fait le portrait de cette langue. »
→ Si le poète est souvent un traducteur, ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard.
→ Pour connaître une langue, lire de la poésie dans cette langue.
Chaque mot en poésie est un nom propre
« Pour Mallarmé, les langues sont imparfaites, "imparfaites en cela que plusieurs". Pourquoi la poésie, qui s’établit dans les langues, ne le serait-elle pas, a fortiori, elle aussi ? parce que chaque mot en poésie est un nom propre, un singulier de langue (c’est sa "pureté"). De poésie à poésie (par-dessus la frontière des dialectes), chaque mot est incomparable à chaque autre, chaque mot est parfait. » (2181)
→ Roubaud qui écrit, quelques remarques plus loin, ce qui précisément naissait à ce moment précis dans l’esprit : « Remarques sur ces remarques : chaque remarque est toujours implicitement interrogative. Chaque remarque doit être reçue comme entourée d’un doute : est-ce bien ainsi ? »
Non, pas forcément, tant elles semblent parfois assénées et laissent alors quelque peu sonnée. Occasion aussi de réfléchir dans quel état d’esprit on lit. Il y a les esprits systématiquement critiques, devant qui rien ni personne ne trouve grâce. J’accepte cette attitude à une condition, essentielle, que la démolition soit très solidement argumentée. Il y a les esprits trop facilement convaincus par la puissance de persuasion de l’auteur. L’idéal, de justesse, de justice aussi, serait de se trouver entre les deux. Accueillir avec bienveillance mais être capable de mettre en doute. Il faut pour cela avoir de solides moyens, fondés sur une très grande pratique, une vraie expérience de la chose artistique dont il est question (littéraire, picturale, musicale).
Et précisément, ce Poétique, remarques de Jacques Roubaud me semble un vrai bréviaire pour le critique littéraire tant il pousse à se poser des questions cruciales, tant il brasse de problèmes de poésie.
Jacques Jouet
Dialogue établi, sans doute un entretien à venir dans Poezibao. Il me fait part de ses projets au très long cours, notamment celui du poème quotidien. J’aime quand il parle d’une « pratique de poésie qui se refuse autant que possible à établir des préférences et des exclusions – de lecture ou de composition – » et qu’il fait part de son « envie de composer encyclopédiquement de la poésie, non seulement pour parler du monde, mais pour parler aussi encyclopédiquement de la poésie » (je suis obligée dans mes citations de tronquer les phrases de Jouet puisque je rappelle que chaque à supposer (qui tient en général sur un ou deux pages) est constituée d’une phrase unique, bien méandreuse, anastomosée…