Intensification de l’émotion
Dans le livre de Claude Minière, Le Divertissement, il y a une intensification de l’émotion, on pourrait presque dire de la brûlure. La scène de la classe est terrible : on ne ressent pas, on vit littéralement la solitude abyssale de cet enfant, sa désillusion. Et on se dit, mais on le savait déjà, que certains adultes peuvent être criminels avec les enfants et pas seulement en perpétrant sur eux des actes ignobles. Par leurs mots aussi.
La question du corps qu’on a
« A-t-on le corps qu’il faut. Je crois que certains se sont voulu un autre corps. A-t-on le corps qu’il faut pour aller où l’on veut avec la pensée, la mer et le soleil. » (CM, 57)
Et il faut poursuivre la citation car elle est importante : « C’est une vieille sornette la séparation de l’esprit et du corps mais on n’a pas encore trouvé dans les mots ni la parole et les écrits les moyens de dire au juste leur ligature particulière et leur conjugaison à tous les temps de l’indicatif et du subjonctif. Nous disons intellectuellement, volontairement et de manière moderne qu’ils ne sont pas séparables et pourtant dans l’expérience la distinction nous aide à sentir des bifurcations, des divergences, des parallèles, des tiraillements et croisements… Des différences de rythme, des degrés différents de présence. »
Et dans un de ces contrepoints que j’aime établir, cette note relevée dans la présentation, par l’éditrice Isabelle Sauvage, du livre d’Anne Malaprade Notre corps qui êtes en mots : « Ce corps, jamais parfaitement unifié, jamais sanctuarisé – au défaut de la prière, donc –, fait de pertes, agit comme le déchet d’une partie de soi et empêche de se rassembler comme un je. S’ensuivent comme des défauts de concordance : "On ne coïncide jamais
avec le corps qui attend de l’autre côté du détroit". »
La pointe qui fore
« Sous les divertissements, n’y a-t-il donc pas chez chacun une "pointe" qui obstinément fore son trajet, et qui sera ou non reconnue ? Écrire ou décrire, c’est peut-être rechercher cette pointe… » (CM, 58)
→ Oui sans doute chacun, cette pointe. Mais la force du divertissement et des divertissements, souvent manipulés par les pouvoirs économiques et politiques, est telle qu’elle détourne presque tout le monde de la reconnaître. Sauf peut-être, source d’espoir, au-travers de certains hobbies ou bénévolats.
La poésie
« La poésie, elle (…) est hors du temps, dans le temps hors des temps elle calme les idées, par un saut. La poésie est du vent, du grand air, du nuage, de l’échappée, de la légèreté des légendes sur ses deux jambes, sur les deux ailes (des dieux et des hommes)… Une gravure, grave et comique, la figure non d’une "vérité" profonde mais bien une courbe, taillée à l’encre forte, et qui s’envole, copeaux à l’instant, comme les atomes de lumière du vieux Lucrèce ? » (CM, 63)
Poésie encore, passée, présente, future
Poésie toujours avec Roubaud (Poétique, remarques). Il serait intéressant de faire un index des thèmes et de mesurer récurrences et prégnance des termes poésie, mémoire, souvenir, image, sonnet, etc. au fil des 4755 remarques.
« La poésie du passé est aussi une poésie présente (pas d’aphasie de la lecture de poésie). Il y a un présent du passé de la poésie (je ne pense pas que les poèmes de Cavalcanti, Du Bellay, etc. etc., sont des poèmes inexistants, dépassés, illisibles aujourd’hui. De plus ils ne peuvent être vraiment lus que comme poèmes d’aujourd’hui), il y a un présent du présent de la poésie (ce qui s’écrit) et un présent du futur de la poésie (ce qui tente de s’établir comme voie parmi les mondes possibles non décidés de la poésie à venir). (1517)
→ Les trois présents de la poésie, qu’il faudrait savoir embrasser quand on réfléchit à cette question ! Le présent du passé qui fait que nous lisons aujourd’hui, dans et avec notre monde d’aujourd’hui, ce qui a été écrit hier, le présent présent auquel il faut être attentif et d’autant plus attentif peut-être qu’il faudrait pouvoir entendre là le présent du futur, ce qui n’est pas donné à tout le monde ! Jacques Roubaud montre bien ici l’immense système de relations qu’est aussi la poésie, celui qu’elle entretient mais aussi celui qu’elle anticipe.
Roubaud qui ajoute un peu plus loin cette remarque importante : « Ce qu’il y a de difficile dans la poésie d’aujourd’hui, c’est qu’il y ait encore de la poésie, et pas que telle poésie ou tel poète est difficile. » (1520)
Travaillons !
« À toute nouveauté vraie dans les arts du langage il faut des lecteurs capables de la reconnaître, et de s’y sentir heureux. » (1525)
→ savoir aussi que toute nouveauté vraie (et le vrai ici est déterminant) devrait être dérangeante, elle devrait déranger un ordre établi. Cette propriété pourrait servir de sonar pour la détecter.
Le futur lecteur ne nait pas sensible à cette nouveauté, il se forme et sans doute surtout par la lecture de poésie. Il devient ainsi progressivement plus sensible à sa langue, il apprend à l’entendre comme on entend la musique. Il forme son oreille littéraire et poétique.
Perec et Proust
Très belles pages sur Perec (mais je l’ai déjà écrit, déploré même, impossible de tout citer de ce livre foisonnant de Jacques Roubaud, où on le voit penser, construire sa pensée, tourner sans fin autour des thèmes qui le travaillent, travailler ces thèmes, les développer, avec en bruit de fond ses expériences et ses immenses lectures, en anglais et en français, dont il laisse deviner parfois l’ampleur.) Mais le voici soudain réfléchissant à l’œuvre de Proust et je découvre un Roubaud plus que critique à l’égard de l’auteur de la Recherche. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte avant, alors que je l’ai tant lu et avec tant de passion ? Mais Proust aussi, je l’ai beaucoup lu et avec passion, ce qui évidemment ici va me poser quelques problèmes. Voici donc une salve de remarques coups de poing introduites par retp, mais cette fois, c’est un peu comme si Roubaud m’avait entendu m’interroger sur quelques acronymes ou abréviations pas commodes à déchiffrer : retp (recherche du temps perdu). « Il n’y a pas de temps perdu. (…) Le souvenir ne nous offre pas le passé, mais une image momentanée du passé construite par le présent. Le titre, donc, est impropre, n’est pas le nom propre du livre qu’il prétend être, mais un masque. » (1528)
On commence donc assez fort dans ces notes critiques. On s’amuse avec la petite glose sur la traduction du dit titre en anglais, le premier « infidèle et shakespearien » mais « modestement conforme » : Remembrance of things past, remplacé par In quest of lost time dont Roubaud nous dit qu’un lecteur du Times avait fait observer qu’en anglais courant d’aujourd’hui ça se traduirait par quelque comme « enquête sur les heures de travail perdues pour cause d’absentéisme » !!! (1529 et 1530).
L’humour est toujours présent chez Roubaud, peut-être pas assez souligné par les critiques. Ironie, autodérision, culture peut-être du nonsense ? Tiens, d’ailleurs, voilà ce qu’il dit de Proust : « Ce qu’il y a de meilleur dans ce livre, c’est le comique, un comique toujours méchant, directement ou obliquement ». Est-ce que j’ose citer la suite ? : « Le reste est toujours en train de tomber dans la sentimentalité "camp", sans parler de son invraisemblable penchant à un horrible "poétique" ». (1536)
→ Je crois me souvenir alors que dans ses excellentes Ruminations du potentiel (que j’ai entrepris de lire après avoir noté tout cela !), Jacques Jouet raconte qu’il a mené récemment une nouvelle traversée intégrale de la Recherche et cela en même temps qu’une autre lectrice et que cette dimension comique les avait profondément frappés tous les deux. L’autre lectrice (qui prend subrepticement la parole) parlant des « rires francs qui émaillèrent [s]a lecture (Jacques Jouet, Ruminations du potentiel, p. 32). C’est d’ailleurs formidable, j’y reviendrai, de lire Jouet et Roubaud en même temps d’autant plus que cela résulte d’un hasard !
Roubaud qui peut-être se rattrape un peu par rapport à Proust ? « retp – Je dresse l’acte de mécontentement, par rapport à une attente plus haute. Cela n’empêche pas qu’on admire… » (1548) mais pas pour longtemps : là dit-il « affleure une niaiserie qui fait par contraste apparaître la sensiblerie dickensienne comme un monument de complexité. » (1537). Alors je passe un peu vite, trop inquiète de voir mon si cher R démolir mon si cher P.
La lecture
Il y a dans les remarques des paragraphes un peu plus longs, vingt à trente lignes, et aussi des notes en une seule phrase, parfois presqu’aphoristiques. Voici une nouvelle série autour de la littérature et de la lecture. « Hypothèse de la littérature : la littérature sert à lire » (1571) complété par « La littérature donne de la lecture : elle donne à lire pour lire ; par pour exciter encourager, reverser le gouvernement (…)
Boris Wolowiec
Belle nouvelle de ces dernières semaines, Boris Wolowiec a édité son grand opus A oui. Cette somme. Cette sorte de monstre aussi, auquel je me suis déjà largement affrontée et que je reprends, énergie nouvelle donnée par cette nouvelle édition. Comme Roubaud il ne peut se lire que pas à pas, trois à cinq pages maximum et comme Roubaud, avouons-le, en « sautant des pages » comme se le reprochent les enfants et comme je prône qu’il faut savoir lire certains livres pour pouvoir les lire. C’est ainsi par exemple que je lis les Cahiers de Paul Valéry. Roubaud, je saute des pages entières de gloses beaucoup trop érudites et spécialisées pour moi sur les troubadours, le sonnet, le trobar et le sirventes, etc. Wolowiec parfois j’isole tout un ensemble, parfois je saute des lignes et des pages. Je suis un peu comme le chasseur (photographique), en alerte, aux aguets, les choses défilent, passent, je les laisse passer et soudain quelque chose me fait signe. À moi et à moi seule, peut-être. Lecture imparfaite ô combien, partielle et partiale bien sûr mais ma lecture.
Wolowiec encore
Avec ce livre A oui, il faut accepter d’aller au fil de l’eau précisément, de se laisser faire, bousculer par le texte, accepter, voire observer, toutes ses réactions le lisant, de l’adhésion passionnée au rejet, parfois presque simultanés. Le terme monstre ne doit donc pas être entendu péjorativement mais comme désignant une masse inclassable, une immense collection d’assertions, lancées souvent par un seul mot, repris en répétition, lancées, jetées, adressées ou pas, c’est une des énigmes de ce livre. Autrement dit entreprise soit autiste, soit auto-suffisante ou bien à l’inverse sollicitant, peut-être plus que n’importe quelle autre, le lecteur. Ce qui expliquerait que Boris Wolowiec ait fini par éditer, lui-même, A oui, dans une maison créée d’abord pour cela, les Éditions du Vide immédiat, après avoir communiqué le livre, parfois quasi secrètement, à quelques-uns dont Ivar Ch’Vavar qui parmi les tout premiers a saisi l’énormité singulière de l’œuvre.
La vulgarité…
« La vulgarité atteste l’angoisse. L’obscénité affirme la terreur. » (BW, 139)
→ voici une assertion typique de Boris Wolowiec, une de celles aussi sur lesquelles on se casse les dents. Mais la question du sens, j’en ai déjà longuement parlé dans mes premières lectures que B. Wolowiec a reprises sur son site. Donc j’en suis encore à chercher le mode d’emploi de A oui. Puissante dynamique pour continuer la lecture.
Teilhard de Chardin
Boris Wolowiec en serait sans doute étonné, voir consterné, je ne sais, mais le lisant, a surgi soudain le souvenir de Teilhard de Chardin. En lisant ces mots très précisément : « L’univers du mal est celui de la croyance en l’infinitisation possible du corps à travers la toute-puissance de la pensée. Dans l’univers du mal la pensée laisse croire que le corps n’est que le signal organique de l’éternité de la lumière. » (BW, 141).
Qu’est-ce que lire ?
Je reprends Roubaud que j’avais laissé à l’orée d’une nouvelle série de réflexions et remarques sur la lecture et la littérature ? Qu’est-ce que lire ? Pourquoi lire ? Pourquoi tant ne lisent pas et n’en semblent pas affectés ? Pourquoi certains ne peuvent s’en passer ? me disais-je en regardant dans le métro trois « injoignables » installés dans un même carré de places, un vrai miracle au fond.
La poésie est difficile
dit Roubaud (1573) qui démontre que cette difficulté ne tient pas aux mots employés mais qu’elle est « une et indivisible ; elle tient à ce qu’elle est poésie. Ce qui rebute a priori, c’est la pensée qu’on peut employer un mode aussi peu ordinaire d’exercice de la fonction de langage. Ce qui peut réduire la difficulté de la poésie, c’est abandonner cette mauvaise raison de ne pas la lire et d’affronter ce refus pour ce qu’il est, un abandon paresseux aux modes d’existence contemporains »
→ ces modes mêmes qui me faisaient considérer comme presque miraculeux que trois personnes sur quatre dans un carré de sièges du métro lisent de vrais livres. Même s’il est est plus qu’improbable qu’il se fut agi de poésie.
L’absence de poésie
« Le constat de l’absence de la poésie est souvent fait, n’est plus à faire ; on pourrait même dire qu’il occupe plus de place dans les journaux que la poésie elle-même ».
→ oh oui ! Raison pour laquelle Poezibao, un dazibao de la poésie, essaie de placarder sur les murs de l’internet quelques fragments de poésie. Poezibao qui dresse ses petites stèles de poésie !
On peut ajouter cela encore : « Ce n’est pas la langue de la poésie qui est écart, c’est la poésie elle-même ; et d’autant mieux, sans doute, que la langue, dans la poésie, est sans écart. » (1619)
Poésie du rythme
La question du rythme agite aussi beaucoup Jacques Roubaud, mais dans une analyse de la versification et des mètres qui trop souvent me dépasse. Grave lacune. « La poésie est le lieu de mémoire de la composante rythmique de la langue. ». Je ne sais pas s’il a discuté avec Henri Meschonnic, je ne sais pas ce qu’il pense de tous ses travaux sur le rythme.
Moral et éthique
Je poursuis ma lecture de A Oui, de Boris Wolowiec. Il fait apparemment une distinction très tranchée entre morale et éthique. Je pense que cette distinction est importante. Je pense que cette assertion : « l’élégance de l’éthique affirme le geste de symboliser la discontinuité immorale du temps jusqu’à ce que la prolifération insensée des instants provoque le pacte de plaisir de la certitude » (BW, 143) atteste sans doute d’une dimension très profonde du livre et j’y vois une explication du A Oui du titre.
Et un peu plus loin, en effet, il parle du moraliste cynique qui « digère l’organe de la négation infinie sans jamais le manger. »
Dans toutes ces pages, des formules cinglantes et terribles : « l’homme moral délivre sans cesse le pendu du suicide pour pouvoir l’étrangler à travers ses moignons de pur témoin. »
→ je ne veux pas ici lister des exemples concrets, mais j’ai été traversée par toutes sortes de situations contemporaines où, sous couvert de morale, on assassine.
Faire bouger
Une jauge de l’importance d’un livre serait sa capacité à nous faire bouger intérieurement. Par le jeu des associations en premier lieu peut-être. Certains textes ne suscitent rien, aucun remuement, aucun ébranlement ni de mémoire ni de réflexion. Or il y a de l’endormi qui cherche à être éveillé chez le lecteur. Il expose son vide, son attente, face à page, avec le livre : face devant contre, pour reprendre le beau titre d’Isabelle Garron. Il se confronte, il attend d’être touché, atteint. Que les mots ici donnés viennent réveiller chez lui d’autres mots, peut-être, de l’enfoui, du non-pensé, du refoulé, du tu et du su, tout un magma qui ne demande qu’à être fécondé par la lecture, repris par elle, remis en chantier et ramené à la vie.
Parfois trop technique
Oui, je l’ai déjà écrit, qu’il s’agisse de mathématiques ou de poétique, certaines pages de Roubaud, en ses remarques, me sont totalement inaccessibles. Longs développements sur toutes les formes de sonnets, sur le trobar et le caudato, etc. Et puis se laissant porter au fil de ces remarques, les survolant en drone (c'est-à-dire tout de même assez près du texte), soudain cela : « Être poète aujourd’hui, c’est une seule chose ; continuer la poésie. » (1814) ou bien encore cela : « Je ne montre pas le monde, je fais seulement le geste de le montrer ».
→ Lisant cette dernière remarque, je songe à ce qui peut arriver lorsqu’on a un appareil de photo avec soi et que l’on voit soudain quelqu’un d’autre prendre une photographie. Il a vu quelque chose et pour moi c’est comme s’il faisait le geste de me montrer qu’il y a quelque chose. À moi alors d’agir. Dans sa remarque, Roubaud montre que le lecteur n’est pas passif, mais qu’il est aidé par le poète, qui par son geste l’invite à voir, à penser.
Relire la poésie
Et cette double remarque qui fera une belle note sur la création pour Poezibao :
« On ne peut pas lire un poème une seule fois » (1840)
« Si la poésie est "maintenant", si un "maintenant" n’est approché que comme un de ses futurs antérieurs possibles, il faut réitérer la lecture d’un poème. » (1841)
→ et je note par devers-moi que ces deux remarques s’appliquent admirablement et presque plus naturellement pour moi à la musique, à l’écoute d’une œuvre musicale. Il y a toujours dans le maintenant de l’écoute un futur antérieur non seulement possible mais désiré et anticipé.
Ruminations du potentiel
J’avais d’abord pris le livre de Jacques Jouet pour trouver des textes pour l’anthologie permanente et les notes sur la création de Poezibao. Et puis le livre, que j’avais mis de côté, s’est incrusté en quelque sorte, comme on dit d’une personne qui ne veut pas s’en aller de chez soi !!! C’est un livre formidable et intrigant.
Voici par exemple son ouverture, autour d’une supposition, puisque tout le livre est ainsi construit : « à supposer qu’on me demande ici quel est le spectacle qui serait capable de me plonger un temps dans une méditation calme et substantielle » et il enchaîne, évoquant alors « un quelconque piquet de hasard planté dans le lit » d’un cours d’eau et qui « a retenu par sa seule présence ce qu’il était à sa portée de retenir » (JJ, 7)
→ outre le fait que cette image a une étrange résonance en ces jours marqués par des inondations considérables dans toute la partie nord de la France, alors que les esprits sont emplis d’images de submersion et de flottaisons à vau l’eau, etc. je pense au Flotoir, à la construction de ces pages du Flotoir, à « sa façon à lui d’avoir effectué son exclusive retenue dans le lot des choses qui roulent leur présence minime ».
→ oui cet impact de ces images, de ces récits, de ce qui s’ensuit dans l’imaginaire, toute cette eau, cet engloutissement métamorphosant, ce retrait presqu’aussi incompréhensible, ce qui disparaît du regard et peut-être moisit déjà ou pourrit sous la surface, ces bribes de vie hachées par la puissance de l’eau : c’est tout un mode de pensée, une philosophie presque qui nait de ce régime d’immersion.
→ je reviens à Jacques Jouet et à son piquet. Il y a bien ce flux des mots, particulièrement ardus en cette soirée de lecture, rocailleux, pour une conscience emplie d’eau (par nature et par circonstances) : Wolowiec, Roubaud, Espinosa, Jouet. La lecture que j’en fais ? Un piquet planté dans le flux autour duquel quelques fragments (pourquoi ceux-là ?) sont venus s’agglutiner, forcer de se parler alors, de se dire et de dire quelque chose. Ne parle-t-on pas toujours dans ces cas-là de la solidarité ?
Le textes de Jouet sont virtuoses. Il est rare que j’applique ce mot à un texte, bien plus souvent au jeu d’un musicien. On est pris au piège de sa phrase, on est embarqué comme les débris par le flot montant et souvent on va se fracasser à la chute, dans le vide ou contre un mur. Je pense parfois à Laurent Albarracin.
Figures
Chez Wolowiec il y a comme de grandes figures, des entités figurées. Aux alentours de la page 150, voici le nihiliste, le paranoïaque et le pervers : « le pervers laisse croire qu’il fait semblant de faire ce qu’il fait en vérité », une de ces phrases diaboliques de Wolowiec, dont on sait d’emblée qu’elle est incroyablement juste mais qui se dérobe à l’analyse, la ridiculise et la prend à rebrousse-poil, le raisonnement se fuyant lui-même comme une vision en abyme.
Regroupés sous l’en-tête « nihilistes » (il faudrait étudier, un peu plus tard, la structure du livre et la liste des mots qui en constitue la table des matières et l’ossature), on trouve donc comme on l’a dit le nihiliste, le paranoïaque, le pervers mais aussi l’ironie et l’ironiste, le traître et la trahison, la fidélité aussi (BW, 150 et 151)
Jacques Jouet
Ses phrases sont insensées. Il faudrait faire une analyse grammaticale ou logique, les mettre sur une table à disséquer. Proust parfois semble enfantin dans ses constructions. Les phrases de Jouet sont un dédale en ce sens qu’elles fonctionnent souvent selon une logique pervertie mais avec toutes les apparences de la logique déductive impeccable. Très beaux jeux d’écho avec Roubaud, dont on sent bien qu’il l’admire profondément, qu’il est en dialogue avec l’œuvre certainement et avec l’homme sans doute (ils sont tous deux oulipiens).
La note
D’Antoine Emaz, dans un courriel, ce passage que je reproduis avec son accord : « Je me dis qu’il faudrait vraiment qu’un universitaire se penche sur la forme "note" durant ces vingt dernières années et ses adaptations multiples : le flotoir est très différent de Minière, Bon, Georges, Ascal, Berlottier, Dubost… mais toujours des notes, du discontinu. Quelque part, on ne peut plus tenir un discours englobant, totalisant, définitif… La note est peut-être la forme littéraire la plus appropriée pour une époque du flux, du mouvant, du certain temporaire, révisable, transitoire… »
Vigilance
Être vigilante quant au volume des activités. Comme la Seine, le niveau a beaucoup monté ces derniers temps. Mais j’ai une jauge, un thermomètre, le Flotoir. Si celui-ci est en rade, c’est que j’en fais trop, car le Flotoir m’est vraiment nécessaire, à tous points de vue. Il a des creux, tout à fait normaux, des pics, normaux aussi, ce n’est ni maniaquerie ni dépression, c’est sa/ma nature, mais s’il devait rester longtemps en carafe (pas facile de faire entrer un radeau dans une bouteille), ce serait signe je pense que je dérive (que de métaphores marines).
De Paris à Lodz (portrait de lectrice)
métro – 8 juin 2016 – 9h45. Gros livre en main et ballerines légères, orange. Dame pas jeune, jambes légèrement écartées prises dans un pantalon bleu roi. Petit chemisier à fleurs de couleurs vives, joyeuses, en accord avec les ballerines et veste légère grise, avec liseré noir sur le revers et retours de manche à motif noir et blanc. Les cheveux, sans doute teints, sont châtain assez clair et bien coiffés. Elle porte des lunettes et étrangement, compte tenu de son style et de son âge, des écouteurs blancs dans les oreilles. Peut-être pour se protéger du bruit infernal d’un groupe de musiciens qui donnent concert dans la rame. Elle le commence, ce gros livre, dont je devine à peine le titre, déchiffrant d’abord Stadt, puis Ghettostadt, ce qui me permettra, un peu plus tard, de connaître sa lecture : Ghettostadt : Lodz et la formation d’une ville nazie de Gordon J. Horwitz, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2012, 375 p. Je reconnais sur la quatrième de couverture le petit logo auquel je suis devenue subitement particulièrement sensible, celui du CNL.
Lire les mains croisées
Métro – 8 juin 2016 – 10h55. Cheveux blonds, très fins, comme crêpés, blond clair. Je lui donne entre soixante et soixante-dix ans. Elle porte un jean, et sur un chemisier bleu col ouvert, une petite veste-débardeur sans manches, également en jean. Elle a deux sacs, l’un en bandoulière, l’autre accroché à son bras gauche. Son livre repose dans ses mains croisées. C’est un livre de poche, de Jean-Paul Kauffmann, titre commençant par La… Après recherche, grossissement de la photo prise subrepticement et inspection des couvertures des livres de poche publiés par l’auteur, j’opte pour La lutte avec l’ange. Je me souviens de Jean-Paul Kauffmann, de sa si longue captivité au Liban (22 mai 1985 - 4 mai 1988). Je me souviens de sa femme à la télévision. Je me souviens de Claude Vigée, croisé dans les allées du Marché de la poésie il y a plusieurs années déjà et me disant qu’il venait, une fois de plus, d’aller voir le tableau de Delacroix, dans l’église de Saint-Sulpice, chapelle des Saints Anges : La Lutte de Jacob avec l’ange.
Cherchant à revoir ce tableau, je constate que c’est sans aucun doute, si mal que je l’ai vue, l’image qui était sur la couverture du livre de la dame aux cheveux crêpés.
Chimiofacilitation
Je découvre ce terme à la fin d’un article du Monde (daté mercredi 8 juin 2016) qui expose la méthode d’un psychologue québécois, Alain Brunet, pour traiter les états de stress post-traumatique. Il associe en fait un médicament, le propranolol à une psychothérapie brève avec réactivation du souvenir traumatique. Le médicament a pour effet de diminuer l’intensité des émotions associées à un souvenir.
On pourrait dire en somme qu’il s’agit d’une sorte de désensibilisation. Alain Brunet a pu mener une grande étude parisienne à partir d’une cohorte de victimes des attentats de novembre 2015. Certains considèrent que cette « chimiofacilitation » d’une psychothérapie constitue un changement de paradigme en psychiatrie.
Ruminations
Toujours enchantée (presque au vrai sens du mot, subir un enchantement !) par le livre de Jacques Jouet. Dans une note il explique que chaque « à supposer » est un texte à phrase unique continue. Il évoque Cortázar ce qui me rappelle ma passion pour cet écrivain alors que j’étais toute jeune. Ah, Marelle ! Et flambée d’échos, allons-y ! 1. Aujourd’hui je suis tombée sur un article sur Blow up, film auquel je pense beaucoup en ce moment à cause de certaines pratiques photographiques et je découvre, ce que j’ignorais totalement, que ce film est inspiré d’une nouvelle de Cortázar. Et je découvre aussi que Cortázar a été surtout traduit par Laure Bataillon, alors même qu’il y a un jour ou deux ont été évoqués devant moi les Prix Laure Bataillon. Je reviens à Jacques Jouet. S’esquisse alors en mémoire un autre titre, je le devine qui apparait lentement dans le bain révélateur, il y a les mots « à monter », je sais qu’il y a un chiffre, aussi et soudain, voilà, c’est 62 maquette à monter. Et le plus curieux, c’est que cherchant ce chiffre, ce qui a surgi dans ma mémoire, c’est le numéro d’immatriculation de la 2CV de ma mère alors que j’étais enfant. Je le sais encore par cœur mais me garderai bien de le donner ici. Il y avait un 2 dans ce numéro. Je ne pense pas que la 2 CV et la lecture de 62 maquette à monter aient été contemporaines.
Les lignes continues
Jacques Jouet évoque la fascination de Julio Cortázar pour les « lignes continues formant réseau ».
→ en phase avec mes nombreuses réflexions rêveuses sur les lignes qui s’entrecroisent sur une route, dans une gare, dans un livre. Le livre n’est-il pas un ensemble de lignes continues faisant réseau.
OuliPo
Puis voici trois chapitres autour de l’ouliPo, très intéressants. Notamment sur l’essai oulipien. Jouet cherche les tentatives proprement oulipiennes essayistes et bien entendu, sans le dire, entend contribuer à leur création, on va le voir un peu plus loin. Il cite dans un premier temps son propre essai oulipien sur Perec, Les sept règles de Perec, monovocalique.
→ ce monovocalique éveille de bien amusants souvenirs ! Une époque où je jouais à remplacer toutes les voyelles par des u, jeu qui se terminait invariablement par la constatation que c’utut umusunt purcu quu çu fusut lu buchu un cul du pul !!!
Les ruminations jouetiennes
En fait dans ce livre, avec sa forme bien particulière, textes commençant toujours par à supposer et constitués d’une seule phrase continue, parfois fort longue, souvent tout à fait vertigineuse et propre à faire perdre pied au lecteur, ce qui bien sûr est voulu, Jacques Jouet compose de mini-essais (sur l’ouliPo, sur Bouvard et Pécuchet, sur Proust, sur Roubaud, etc.).
J’écris cela, sans avoir lu la quatrième de couverture et lorsque je retourne le livre, je découvre : « J’ai d’abord pensé que les "à supposer…" étaient surtout des poèmes en prose. Je le pense toujours, mais ce sont aussi des essais. C’est la première manière que j’ai trouvée pour contraindre l’écriture de l’art de l’essai et peut-être fonder une forme ». (JJ)
→ il me semble que quelques paragraphes du Flotoir, rares, procèdent peut-être aussi d’une manière de ce type. Je me rends compte d’ailleurs que lisant Jouet, je me fonds facilement dans sa manière d’écrire, en une sorte de mimétisme dû au fait que ma propre écriture, que j’ai sans doute un peu bridée, s’apparente volontiers à une sorte d’estuaire où le flux, le flot se ramifient en nombreux canaux, sous-canaux et courants dérivés. Le Flotoir lui-même ressemble sans doute à un estuaire.
La question de la forme
Mais je ne suis pas une lectrice professionnelle en ce sens que c’est rarement la forme qui me requiert au premier chef. Non, il y a un je ne sais quoi (même si je fais effort flotoirement pour le préciser au moins un peu) qui lance le moteur de la lecture. Un singulier qui m’accroche. Je me souviens avoir évoqué devant les élèves de Pierre Drogi ce livre qui me semblait totalement hermétique jusqu’à ce que, soudain, trois mots, trois mots seulement, déclenchent une machinerie complexe pensée-rêve-associations mettant en train le désir de lire, un peu comme dans ces romans où le héros sonde une immense paroi lisse et découvre soudain un mécanisme secret, clé d’une ouverture qui le libère ou bien le mène vers le secret qu’il cherche. Dans les contes, c’est souvent une sensibilité exacerbée qui permet de l’emporter sur le destin, comme dans la belle histoire de la Princesse au petit pois d’Andersen. Je ne suis pas princesse, ni duchesse (même si certain ami cher m’adresse parfois des cartes postales portant ce titre qui époustoufle, à tort, le gardien de mon immeuble), mais il m’arrive de sentir le petit pois sous toutes les couches qui le dissimulent. « Vous êtes une sorcière » m’avait dit une autre amie chère, poète elle aussi.
Les deux triangles
Intéressante configuration posée par Jacques Roubaud dans Poétique, remarques : « Le triangle de la modernité métrique, R.L.M. (Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé) renvoie à une autre, d’importance au moins égale, le triangle H.B.N. (Hugo, Baudelaire, Nerval). Tout se passe entre les deux "faces" de ce prsme. » (2027)
Et puis deux autres remarques, un peu piquantes mais si justes. A propos du Grand Incendie de Londres, qu’il appelle ‘gril’ dans le livre, Roubaud écrit : « j’écris contre la lecture-zapping. J’accepte que la lecture-zapping fasse refermer mon livre à cause de sa lenteur et pesanteur initiales. Aux lecteurs pressés, le ‘gril’ dit : ce livre n’est pas pour vous. » (2038) et tout de suite après cette autre remarque : « Je n’écris pas l’impossibilité d’écrire, aporie lassante de tant de têtes molles, interminablement écrite. » (2039)
Le temps perdu ?
« Le temps n’est jamais perdu ; ou bien il est annihilé ou bien il est coprésent par la mémoire. » (2040)