Portraits de lecteurs
Grande promenade photographique au square St L. pour faire quelques portraits de lecteurs. Et un constat : des best-sellers plutôt que des livres plus pointus. Suis-je étonnée ?
Je ne dresserai pas un portrait complet de trois des femmes photographiées, la première lisait 50 nuances plus claires de EL James ; l’autre est en bikini, sur une serviette étalée sur la pelouse du square. Elle lit L'Accro du shopping à Hollywood, de Sophie Kinsella. Écouteurs dans les oreilles, smartphone posé à côté d’elle, sur la serviette.
La dernière est un personnage étrange. Elle est à l’ombre, petit chignon serré, visage fermé, elle est tout en noir. Elle est plongée elle aussi dans son livre, mais de celui-là, on ne doit rien savoir, il est recouvert de papier kraft.
→ Il y a dans cette enquête-là, l’enquête photographique, photos prises à l’insu bien sûr des « injoignables », les lecteurs, tout le travail post-opératoire ! Autrement dit le développement des photos et la tentative d’élucider un maximum de choses, notamment le titre du livre. Cela peut se faire par un zoom sur la page ouverte, cela marche parfois : cela a marché pour les nuances de gris mais pas pour un autre livre, dont je parlerai plus tard ! Parfois la page est trop floue pour que je puisse rien en relever.
La vieille dame et Modigliani (portrait de lectrice)
17.08.2016, 14h51, Je repasserai deux fois avec mon appareil à la hauteur de cette lectrice et je parviendrai à distinguer la couverture de son livre. Elle est assise à l’ombre sur un des bancs du square, droite, digne. Elle n’est pas jeune. Elle a les ongles longs, je les vois sur la tranche du livre, soignés, une grosse montre ronde plutôt moderne, deux blouses superposées, l’une à petits motifs en losange ou ronds clairs sur fond bleu, l’autre écossaise rouge et blanche. Elle en retire une au moment où je passe près d’elle pour la première fois. Elle a des taches sur le cou et le visage, des rides, de petites oreilles bien formées. Elle porte un pantalon de couleur jean en élasthanne, qui souligne son ventre. Les cheveux sont gris, légèrement bouclés, bien arrangés. Elle est très loin. Elle lit un livre de poche, un livre de Ken Follett qui s’intitule Le scandale Modigliani. Voici la présentation du livre par l’éditeur : « Une jeune, brillante et séduisante étudiante en histoire de l’art, décidée à écrire sa thèse sur la relation entre la drogue et la créativité artistique, découvre par la même occasion l’existence d’un Modigliani perdu ; elle décide de se lancer sur ses traces, entraînant derrière elle une série de personnages hétéroclites : des peintres, talentueux et méconnus, en colère contre le mercantilisme du marché de l’art ; des faussaires, des négociants d’art peu scrupuleux... »
Le mystère du lecteur, c’est bien son caractère injoignable (l’expression est de Siegfried Plümper-Hüttenbrink). Où est partie cette dame, dans sa lecture ? Pourquoi lit-elle cet auteur ? Apprécie-t-elle l’art, Modigliani, s’intéresse-t-elle à la création artistique ou bien est-elle simplement à la recherche d’un bon livre policier, de suspens ? Je ne le saurai jamais.
Henry et l’homme au torse nu (portait de lecteur)
17.08.2016, 14h45. L’enquête cette fois sera serrée. Je passe une première fois et je photographie cet homme, de dos, assis sur un banc. Il est en plein soleil, porte une casquette blanche, un short bleu court et il est torse nu. Sa peau est très bronzée et il a des lunettes de soleil. Il est totalement absorbé dans sa lecture. Je parviens à déchiffrer plusieurs phrases et selon ma méthode habituelle, je les inscris dans un moteur de recherche, entre guillemets. Mais aucune de ces phrases n’est reconnue. À ce stade, je ne me souviens plus que je suis passée une nouvelle fois, cette fois dans une autre allée, non plus derrière mais devant cet homme et que je l’ai de nouveau photographié. Et sur cette photo-là, la couverture du livre est apparente, et elle est déchiffrable : il s’agit de L’Américain de Henry James, dont le héros est bien un certain Newman dont j’avais lu le nom sur la page ouverte, une des dernières où Christopher Newman refermait une lourde pierre sur son passé. La femme qu’il aimait et qui était d’un tout autre monde social que lui venait de se faire carmélite. À côté de l’homme, une sacoche, une canette de coca et derrière lui, sans doute avec lui, allongée dans l’herbe, tout aussi absorbée dans son livre, une femme.
Michaux, radio
Sentiments très étranges, hier soir, tard, en écoutant via un podcast des Nuits de France Culture une émission des années 60 sur Henri Michaux. La qualité inégalée de France Culture, à tous les niveaux, intelligence de la conception et de l’utilisation du média radio, beauté des voix disant les textes (rien moins que Roger Blin ou Michel Bouquet). Et ce qui m’a frappée surtout, c’est la diction. Bien plus lente que celle d’aujourd’hui, plus profonde si ce mot peut avoir un sens dans ce contexte. Une diction avec une sorte de respiration, même brève, mais qui ouvre l’écoute et la laisse respirer.
Je me souviens
Sentiment que l’écoute de ces très anciennes émissions pourraient fonctionner telle la fameuse madeleine de Proust : inductrice de souvenirs et de sensations, tant cette écoute fut constante et tellement féconde. France Culture et France Musique ont indéniablement été mes vrais maîtres. Souvent ce sont ces deux stations qui m’ont conduites vers les livres et vers les disques, comme personne autour de moi ne savait le faire et pas même dans le milieu universitaire, fréquenté quelques années.
→ Mais reprenant les Remarques de Roubaud, après une longue interruption, je découvre celle-ci, si intéressante et juste : « Je me souviens est déjà, en larges pans, incompréhensible à un moins de trente ans. Il sera, plus tard, appréhendable par une annotation. » (Remarque 2799)
Je remarque à propos des Remarques
que plus le livre avance, plus Jacques Roubaud renvoie telle remarque à une remarque antérieure, via son excellent système de numérotation. Mais je regrette soudain que cela fonctionne uniquement dans le sens rétrograde et que la note appelée plus tard dans le temps ne soit pas aussi évoquée, par anticipation dirait Roubaud, dans la note antérieure. Il y aurait alors, peut-être, des systèmes de boucles sans fin.
De l’accélération
Toujours pensant à cette remarque de Roubaud sur Je me souviens de G. Perec. Cette idée que l’obsolescence des je me souviens serait de plus en plus rapide à se manifester. En raison de l’accélération du temps. Je me demande alors si le mathématicien Roubaud connait une fonction mathématique, qui existe forcément, qui traduise l’accélération d’un phénomène, comme dans le Boléro de Ravel ou la fin du Nocturne op. 55 n°1 en sol mineur de Chopin. Tout ce qui concerne la dilation ou l’accélération du temps, qu’elles soient réelles ou ressenties me semble un excellent indicateur à de multiples points de vue. Me semblent en dire très long.
Mémoire
« La mémoire exige non seulement des images mais l’ombre de ces images. C’est elle qui nous donne le sentiment du passé. » (2854)
→ ces remarques de Roubaud, dont certains sont pour moi trop techniques, je l’ai déjà dit (considérations très pointues sur les mathématiques et sur la métrique poétique), sont un extraordinaire réservoir d’annotations sur la mémoire, qui serait presque le vrai fil rouge de toutes les remarques. On sent la pensée de Roubaud revenir sans cesse sur ce thème, l’enrichir, le nourrir, le retourner, le relier à son œuvre, aux œuvres des autres, à tout un ensemble, immense, de travaux, de réflexions.
Et cela nous vaut, à nous lecteurs (il faut être certes un peu patient, mais en se donnant le temps, on avance dans cette forêt de notes touffue, mais soigneusement balisée, cela nous vaut la découverte de véritables pépites. Comme cette remarque que je viens de citer. L’ombre de l’image dans la mémoire, l’ombre qui, peut-être, se creuse, se densifie de tous les retours de l’image dans la conscience. Ombre morte ou inerte qui de nouveau entrerait en vibration dans la réminiscence ?
Le texte d’un poème et la mémoire
Ces deux remarques de Jacques Roubaud, pour enrichir ma réflexion sur mon grand terrain d’études, la poésie : « Tout texte d’un poème, comme toute "performance" est, mais n’est qu’une partition. Mais l’instrumentiste n’est pas le poète, c’est vous. » (2892)
→ vous, le lecteur, vous le lecteur silencieux, mais vous aussi, le lecteur à haute voix, l’acteur, me dis-je en repensant à cette émission sur Michaux et à l’admirable médiation du texte que représente la lecture par des gens qui savent lire (ce qui est loin d’être le cas de tous les poètes !).
« Pénétrer un poème, l’entendre, nécessite le geste de la main, le geste de la voix : recopier, apprendre, réciter. » (2893)
→ je pourrais dire avec un peu d’ironie que j’ai « tout bon » pour le premier item, recopier, mais pas du tout pour les deuxième et troisième, apprendre, réciter et que c’est un grand regret et aussi une vraie incapacité. Comme pour la musique : je ne sais pas apprendre par cœur.
Et donc je peux ajouter cette remarque, quelques pages plus loin : « (généralisation de la thèse de Léon Robel : un poème est l’ensemble de ses traductions) : un poème est l’ensemble de ses mises en mémoire, privées et publiques, internes et externes. » (3003)
Et celle-là : « Mémoire de poésie : lumière noire de la mémoire : diaphane de l’obscur en nous » qui inévitablement me renvoie au Soleil noir de la mélancolie de Nerval : « Ma seule Etoile est morte – et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la mélancolie »
Mireille Gansel
Je commence son livre (à paraitre fin septembre) Une petite fenêtre d’or, publié dans la maison d’édition créée notamment par Jean-Yves Masson. Le livre s’ouvre une belle évocation de l’écrivain Aharon Appelfeld, à sa petite table, près de la fenêtre (je pense soudain, même si les univers peuvent sembler aux antipodes au très bel extrait de Chaise, table, papier de Boris Wolowiec publié dans Poezibao.
« A côté de la fenêtre Aharon Appelfeld écrit. Je suis en avance et le trouve avec ses feuilles manuscrites. Un sourire d’hospitalité. Et ses yeux bleus d’enfance. "tu vois, c’est un travail manuel…écrire, puiser, puiser au plus loin…" _ et Aharon Appelfeld emploie le mot "schöpfen" qui signifie "créer" mais aussi "puiser" ». (p.9)
Sur la langue
Le livre est tissé de considérations sur la langue, sur les langues, bien sûr, puisque Mireille Gansel a pour vocation de traduire. L’allemand (elle a traduit toute l’œuvre de Nelly Sachs et une grande partie de celle de Reiner Kunze par exemple) mais aussi le vietnamien et à l’occasion, en collaboration, d’autres langues.
« Notre judéo-allemand a de ces antennes. De ces intuitions qui sont comme des réminiscences. De par la réfraction de ses mots-métissés. Ses grammaire et rythme traversés par tant d’autres langues. Dans l’aura de l’hébreu. » (p.26)
Dans ce livre
vibrant, ouvrant sur des mondes enfouis, lointains, disparus, des évocations magnifiques et pour moi la joie de retrouver tant d’êtres et de thèmes abordés dans nos conversations : Appelfeld, Nelly Sachs, Reiner Kunze, Eugénie Goldstern et même Janusz Korczak alors qu’il y a quelques jours, par pur hasard, j’ai saisi un moment de la rediffusion d’un ancien documentaire consacré à cet immense humaniste et pédagogue.
Photo, autour d’Elina Brotherus
D’un grand article de Philippe Dagen dans Le Monde du dimanche 21 Août 2016 sur sur l’exposition d’une photographe finlandaise Elina Brotherus, ces mots :
« Dans d'autres autoportraits contemporains, le fil noir du déclencheur court sur le sol jusque sous le pied de l'artiste, qui regarde l'appareil d'un air entre suspicion et résignation : pas question d'être dupe des charmes de l'image, pas question de feindre la surprise et la spontanéité. Toute photo est une construction, plus ou moins calculée et savante. Ce n'est pas, comme on aimerait le croire, un vrai morceau de la réalité, mais une fiction avec, éventuellement, de petits morceaux de réel à l'intérieur. »
→ idée qu’il serait intéressant de chercher la ou les motivations qui sont à l’origine de l’appui sur le déclencheur et au-delà de ces motivations, de chercher à savoir ce que l’on attend du résultat, au-delà du simple constat, banal mais potentiellement fécond, que la photo est réussie ou ratée.
Autre remarque qui a une portée qui va au-delà de l’art photographique et pourrait sans doute concerner les arts poétiques : « D'une aiguille presque invisible, Brotherus crève les lieux communs après les avoir gonflés. »
Les remarques de Jacques Roubaud
J’aurai cheminé tout l’été dans ce livre passionnant et je suis loin de l’avoir fini et d’en avoir fini plus encore avec ces milliers de remarques (4755) sur la mémoire, la poésie, la métrique, l’Oulipo, la contrainte, le temps, les Troubadours, etc.
Dostoïevski selon Frank Castorf,
Dans Le Monde, belle interview du metteur en scène allemand par Brigitte Salino. À propos de Dostoïevski dont il donne en ce moment à Paris, son spectacle autour des frères Karamazov ; il dit : « Il n'y a jamais chez lui une tendance claire. Il est toujours polyphonique dans son regard sur le monde, sa pensée, sa psychologie, sa religion. Et cela se retrouve évidemment dans toute son œuvre. Dostoïevski se situe vraiment à l'antipode de Goethe. Goethe est comme un lac de montagne, clair et limpide. Avec lui, tout va bien. En comparaison, Dostoïevski est un torrent de montagne, qui arrache tout sur son chemin. Il dit ce qu'il pense, et parce qu'il dit tout, il est très proche de la vérité. Cette voix polyphonique qui est à l'intérieur de lui, de sa réalité, et de sa transcendance, est celle que l'on retrouve dans tout être humain. Elle nous montre qu'il faut toujours être capable de reconnaître sa propre culpabilité, de voir de l'autre côté du miroir, si vous voulez, et d'accepter d'une certaine manière que la vie aille de pair avec la terreur. C'est pour cela qu'il est si important dans notre monde d'aujourd'hui »
Monde du 11 septembre 2016
Modernité
De l’artiste Ben, extrait de sa déconcertante et prolifique newsletter :
« Les dates servent à dire
"je l’ai fait avant toi"
Isou dirait homologuer
Duchamp dirait
le nouveau n'est plus nouveau
Arman dirait
Aujourd’hui comme hier
Tout est une question de dates
Mais il faut avoir quelque chose à dater. »
(Newsletter du 9 septembre, au moment où le musée Maillol lui consacre une exposition).
Classica
Lecture très agréable du magazine Classica, avec notamment un long et bel article en cinq chapitres d’Olivier Bellamy sur Martha Argerich.
Noté aussi qu’il faudrait lire Flegeljahre de Jean Paul (1804) pour mieux comprendre les personnages de Florestan et Eusebius invoqués par Schumann pour expliquer la double face de son tempérament..
Noté aussi parmi les œuvres à écouter, L’Anneau de Salomon et l’Enfant des Iles de Jean-Louis Florentz, une recommandation de Benoît Duteurtre qui dans ce même article déplore les disparitions bien trop tôt de trois grandes figures de la musique d’aujourd’hui, Florentz (1947-2004), Gérard Grisey (1946-1998) et Olivier Greif (1950-2000).
J’ai également appris que le chef d’orchestre Stéphane Denève désire fonder un CffOR (Centre pour le futur répertoire orchestral), autrement dit une plateforme numérique au service de toute la musique symphonique créée à partir de l’an 2000.
Parmi les disques à retenir, le deuxième disque de Lucas Debargue, le double disque Liszt de Daniil Trifonov et des sonates de Beethoven par Nelson Goerner. (Classica n°185)
Jacques Brémond et les « lettres perdues »
Un tout petit livre, chez Rougier V. de Jacques Brémond, Lettres perdues, sous-titre courriers accidentés. L’auteur passe en revue le destin étrange d’un certain nombre de missives, illustrations à l’appui, telle cette lettre naufragée dans un accident maritime en 1901 puis retrouvée par les sauveteurs et adressée à son destinataire.
Julian Barnes et Chostakovitch
Je lis Le Fracas du temps, roman de Julian Barnes qui tourne autour du personnage de Chostakovitch. Livre impressionnant qui donne à penser sur les pressions inouïes que subirent les artistes dans les régimes dictatoriaux, le climat de peur et d’angoisse qui les opprimait en permanence. Les pertes immenses qu’ils subirent parmi leurs amis, leurs proches. Le côté totalement arbitraire des menaces et des décisions du pouvoir. Ainsi Chostakovitch adulé par le régime se voit soudain gravement menacé parce que Lady Macbeth de Mzensk, son opéra auparavant bien accueilli, déplait à un apparatchik. Il en vient à croire une arrestation, voire une élimination, imminentes. Scène emblématique : toutes les nuits, il se poste devant son ascenseur avec une petite valise en attente de l’arrestation. Puis finalement le vent tourne, pour des raisons tout aussi absurdes et il revient en grâce.
Cette constatation une fois encore qu’un roman peut aider, mieux parfois qu’un livre de musicologue, à comprendre la situation réelle d’un artiste. Et que nos jugements péremptoires sur les rapports de tel ou tel à un régime dictatorial sont peu respectueux de la réalité de la vie et du contexte. Bien trop aisés, confortablement installés dans nos fauteuils démocratiques et jouissant de la liberté d’expression. Et importante aussi, cette idée que ce qu’apporte une telle fiction, certainement très solidement étayée sur le plan historique et musicologique, peut aider à mieux comprendre la musique de Chostakovitch, à mieux y percevoir les éléments d’ironie et de résistance, parfois très cachés.