Entendre avec ses mains
Je découvre sur l’excellent site « Brain Pickings » cette lettre d’Helen Keller au New York Symphony Orchestra, le lendemain d’une diffusion de la Symphonie n°9 de Beethoven, Helen Keller qui était sourde et aveugle : (ma traduction, avec quelques approximations) « J’ai la joie de vous informer que bien que sourde et aveugle, j’ai passé une heure magnifique hier soir à écouter à la radio votre Neuvième de Beethoven. Je ne veux pas dire que j’ai « entendu » au sens où les autres personnes entendent. La nuit dernière, alors que nous écoutions en famille votre magnifique interprétation de cette œuvre immortelle, quelqu’un a suggéré que je pose ma main sur le haut-parleur pour voir si je percevais les vibrations. Il dévissa le couvercle et j’ai posé doucement ma main sur la membrane du haut-parleur. Quelle surprise de découvrir que je pouvais sentir, non seulement les vibrations, mais aussi le rythme passionné, la pulsation et l’urgence de la musique ? Les vibrations entrelacées et entremêlées des différents instruments m’enchantèrent. J’étais en fait capable de distinguer les trompettes, le rôle des timbales, les altos et les violons chantant dans un merveilleux unisson. Comme les voix des violons flottaient et s’épanchaient au-dessus des voix plus basses des autres instruments. »
Donc, après cette suggestion si inspirée d’un de ses proches, il s’est ensuivi pour elle un feu d’artifice de sensations vibratoires qui l’amènent à ces descriptions saisissantes quand on réalise qu’elles viennent de quelqu’un qui n’a plus vu ni entendu à partir de l’âge de deux ans.
C’est infiniment émouvant et tout à fait passionnant. Nous les voyants, nous sommes des invalides en ce qui concerne maintes perceptions et sensations, les sons en particulier, tant la vue domine tout et le toucher et l’olfaction de manière encore plus flagrante.
À Terre-Neuve (Géraldine Trubert)
Je découvre petit à petit le travail de l’artiste plasticienne mais aussi écrivain Géraldine Trubert. Je fais un relevé, sur son site, de cela, qui me parle tant :
« Terre-Neuve est une île et province canadienne au large de la côte atlantique.
Là-bas, des barques, des souches, des baraques, des baleines, un ours et l'océan tout autour.
J'y suis allée trois fois depuis huit ans et j'habite encore ces paysages. Des îles, des arbres et des hommes.
Entre là-bas et ici sont nés des dessins, des histoires, un livre d'artiste, un imagier,
essayant chaque fois de montrer ce que je vois de près à ceux qui sont loin.
Ce récit-géorama est une traversée en images, un archipel en quelque sorte,
tel un collage de mémoires, de vécus et d'intuitions.
Du littoral à l'intérieur de la maison, la forêt aussi s'étend.
→ cela parle très fort à mon monde imaginaire, tant par la localisation de tous les lieux qu’elle parcourt, souvent des îles, souvent septentrionaux, par le type de collecte qu’elle pratique et qui me renvoie à ce projet très embryonnaire de Fotoir : travailler à partir des photos prises pendant les voyages, les « absences » qui sont souvent tellement des « présences » à autre chose, à ailleurs, même tout près.
Un exercice accru de présence (Cécile Riou)
Je relis avec le plus grand intérêt un texte de 40 pages que m’a envoyé Cécile Riou. Écrivain sans doute trop peu connue, trop discrète, que j’ai rencontrée par l’intermédiaire de Jacques Jouet puisqu’elle figure dans son livre Ruminations du potentiel, dont Poezibao et Flotoir ont largement parlé.
Nous pensions elle et moi à une publication dans la revue Sur Zone de Poezibao, mais je me rends compte que compte tenu de la longueur du texte et de son mode de production, ce serait encore mieux de le publier en feuilleton.
Le texte est une phrase unique, composée de paragraphes écrits jour après jour et envoyés à des habitants de Vulaines (Mallarmé).
Je relève cela, qui me parle beaucoup :
« l’objet du jour est – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de présence et d’attention au monde, je choisis un objet – le fauteuil de Molière, tavelé, vieilli et sous plexiglas, équipé d’un système de bascule qui en fait, si on le souhaite une chaise longue, pièce de mobilier que jusque-là j’associais systématiquement à Tchekhov, et aussi à la sieste – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de ténacité et d'application au monde, je choisis une odeur ou une matière – ce qui plus que les visages imprimés en camouflage sur les faux bouleaux de Gorki, à la Comédie Française – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de assiduité et de concentration au monde, je choisis une odeur ou une matière – donne le sentiment heureux et plein du temps qui passe, l’occasion, comme l’écrit la publicité francilienne de « fai[re] la rencontre de votre vie professionnelle », rencontre plus ou moins affriolante pour ce qui concerne les soudeurs, au moins côté fauteuil car on ne sait pas très bien où poser son – car dans ce poème du jour, je choisis, par un exercice accru de ponctualité et de vigilance au monde, je choisis de nommer ce dont je viens de parler, ici le fauteuil et la conscience éclairée du temps qui se promène, principalement, qui se promène – »
Cécile Riou dit s’être inspirée du diurnoscope inventé par Benoît Richter. Je lis cette définition : « Un diurnoscope est une forme poétique, texte à contrainte, qui a été inventé par Benoît Richter : citation de l’objet du jour, une matière, une odeur qui n’appartient qu’à ce jour, un visage rencontré ce jour, un sentiment qui ne date pas d’aujourd’hui, une phrase lue aujourd’hui, et la nomination de ce qui précède. » Et cette définition me renvoie à mon expérience propre, celle dite du son du jour ou de la lumière du jour, lorsqu’il s’agissait, chaque jour, de faire un relevé sonore ou visuel, un son, un bruit, une mélodie d’une part, une couleur, un éclairage, une lumière d’autre part et d’écrire un court texte à leur sujet. Il y avait ce même exercice accru de ténacité et d’application au monde, de concentration au monde, de vigilance au monde, de présence et d’attention au monde, pour reprendre toutes les belles expressions de Cécile Riou.
À rapprocher de cela dans une note d’Antoine Emaz pour Poezibao, à propos de Thierry Bouchard : « Vacance, on l’aura compris, signifie éveil des capacités d’observation, de réception et de réaction : en cela Blue Birds’ Corner peut paraître cousin du Journal de Jules Renard, mais sans dates, et chaque note devenant texte travaillé en soi, développé, autonomisé. »
Échange longue distance (Thomas Kling)
Je reçois l’annonce de la parution d’une nouvelle traduction de ce poète allemand et je note cela : « Quand Échange longue distance paraît en 1999, Thomas Kling vit depuis quatre ans dans l'ancienne base de fusées de Hombroich, au cœur de la mégalopole de la Ruhr. Il a installé son bureau dans le mirador où il observe le monde, compulse ses archives et prépare ses derniers grands recueils. Il s'est lancé dans une ambitieuse entreprise d'archéologie de la langue allemande, où la poésie dispute aux sciences humaines et aux sciences naturelles la représentation légitime de la réalité.
Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la littérature ? Kling choisit de répondre en reporter. Il plonge dans le passé, dans les tranchées de Verdun. L’histoire est un tombeau ouvert, il la regarde dans les yeux. Kling ne maquille pas ses sources, il n’efface pas ses traces, au contraire, il fait ce que ne font pas les poètes, il les révèle. Albums, cartes postales, images d’archives : les archives sont les veines de l’histoire. Il cherche à lever le brouillard. Il cherche le cœur d’un pays bouleversé par l’histoire. Il cherche le temps niché derrière les visages. Nous sommes lecteurs et spectateurs investis, projetés au centre de cette maison du langage, à l’intérieur du temps, objets sensibles et vivants dans la matière sensible de l’histoire. Kling nous révèle notre réalité, profonde, résonnante et éclatée. Archéologue radical, démiurge pop, savant instinctif, écrivain furieux, Thomas Kling c’est ça : magie crânienne. » (note de François Heusbourg, traducteur et direction des Éditions Unes).
→ Je suis d’autant plus sensible à ces propos que je connais Hombroich, son double aspect, colonie d’artistes où vit notamment Oswald Egger que traduit Jean-René Lassalle et dont il me parle souvent, dont il vient aussi de me donner sa dernière traduction en français, rien qui soit, et musée magnifique, totalement méconnu, succession de petits bâtiments de briques dans un grand parc sauvage où l’on vous laisse vous balader en toute tranquillité, sans l’ombre d’un gardien malgré de très belles œuvres d’art (des Fautrier, des Schwitters notamment).
→ « notre réalité, profonde, résonnante et éclatée »
Vie commune (Stéphane Bouquet)
Je viens de lire son livre, Vie commune, je l’ai aimé, je me demandais comment en parler ici mais je lis ces notes, remarquables, de Jean-Claude Pinson (sur le site Sitaudis : « Le corset mallarméen n’est certes pas sans vertu. Il invite à densifier le poème, à le resserrer à la taille, à prévenir tout relâchement. Mais il est d’autres façons de renouer les liens du poème et de le faire danser. On peut par exemple le faire aller, pieds libres, sans pointes ni escarpins, de par la prose du monde. Élargir de la sorte le poème, le libérer et l’agrandir, c’est ce que fait de livre en livre, depuis maintenant quinze ans, Stéphane Bouquet.
La première singularité de Vie commune est de rassembler en un même volume trois poèmes plutôt longs, une pièce de théâtre et trois nouvelles, l’auteur se proposant de « mêler les genres et l’emmêlement des gens » et revendiquant la « porosité » des premiers. En cela, Stéphane Bouquet se situe bien du côté de cet « élargissement » de la poésie évoqué déjà par Gracq en 1978 et très récemment réaffirmé (bien qu’en un sens différent) par Jean-Christophe Bailly dans un remarquable essai (L’élargissement du poème, Christian Bourgois, 2015). Cependant, cet élargissement peut se comprendre en deux sens. Soit la poésie sort de ses gonds et s’en vient irriguer la prose du monde, comme l’ont voulu en leur temps les Surréalistes ou comme le veulent aujourd’hui bien des membres de ce que j’appelle le « poétariat », ceux par exemple rassemblés dans le collectif « Catastrophe ». Soit, action plus restreinte, le poème allonge le pas, se fait prosimètre, se déploie dans une prose où la poésie cesse d’être « poésie-élixir », poésie quintessenciée, pour devenir « poésie-levain », plus diffuse et « irradiant de part en part un excipient littéraire sans elle inerte » (la distinction est de Gracq) ».
Thomas Kling
Je continue mon approche d’Échange longue distance de Thomas Kling. Lisant la très belle préface de François Heusbourg dont j’ai cité de larges extraits un peu plus haut, je songe que plus ça va, plus nous sommes montage. Montage génétique, ce n’est pas nouveau mais surtout montage par empilement de fragments, tout ce qui bombarde notre être à longueur de jour et de nuit et qui pénètre plus ou moins largement dans notre chair, sous la peau, au-delà de l’épiderme, vers le cœur, vers les nerfs.
Notre réalité, profonde, résonnante et éclatée
Et le soir venant, c’est comme un nuage de mots qui flotte en nous, nuage de mots, ou ce que j’ai appelé parfois pelote de régurgitation. Cela qui reste, apparemment, de ce que nous avons traversé et plus encore de ce qui nous a traversés. Quelle destinée pour tous ces fragments d’expérience, fin dépôt qui va tomber sur le plancher de l’océan en une petite pluie très fine ? Ensevelissement dans des coins inaccessibles de la mémoire, de la conscience. Destruction pure et simple ? Le cerveau détruit-il quelque chose de ce qu’il reçoit ? Des seuils d’intensité ou des niveaux de répétition doivent-ils être atteints pour que quelque chose perdure, demeure ?
« L’art comme l’histoire sont debout à l’intérieur de nous, en mouvement » dit encore François Heusbourg.
Un laboratoire imaginaire
« Je pense que, lorsque nous écrivons des textes, nous ne sommes pas des Robinsons sur une île déserte. Bien sûr nous travaillons seuls, individuellement, mais c’est justement cela qui permet d’établir un lien avec ceux qui ont travaillé avant nous, c’est la raison pour laquelle j’évoque ici Robert Musil, afin de montrer que, lorsque nous sommes assis devant une feuille avec notre crayon, nous vivons dans un laboratoire imaginaire avec d’autres personnes qui ont quelque chose de crucial à dire.
Et je n’écris pas de textes, mais j’écris des textes lorsque je peux faire abstraction du fait que je suis moi. Faire l’intermédiaire entre mes sentiments – que j’ai hérités de mes parents et grands-parents – le monde extérieur et les mots qui ont leur propre capacité de résistance est une activité extrêmement terre-à-terre. Comme dit Kleist : « Car ce n’est pas nous qui savons, mais c’est avant tout un certain état de nous qui sait. » (Alexander Kluge, « La différence », Discours prononcé lors de la remise du prix Kleist à la bibliothèque du Patrimoine culturel prussien de Berlin. Cité par le site Le Saute-Rhin, ici)
Mémoire, encore
Or dans le même temps, je lis deux articles très différents, mais où de nouveau la notion de mémoire intervient très fortement.
Le premier est une interview de Lucas Debargue parue sur le site de France Musique, Lucas Debargue ce pianiste hors-normes, révélé en 2015 au concours Tchaïkovski et dont il a été tant de fois déjà question dans ce Flotoir. À une question de Victor Tribot Laspiere qui lui demande comment il parvient à se nourrir intérieurement dans la vie très décousue qu’il mène maintenant du fait de ses multiples concerts, Lucas Debargue répond : « J'ai trouvé la réponse dans Le Temps Perdu de Proust. Il est très important de ne pas oublier la richesse de ces années d'enfance et d'adolescence avant de manquer de temps en permanence. Bien sûr, il y avait du travail, beaucoup de travail, des lectures, des impératifs sociaux mais aussi beaucoup de temps perdu. Et ce temps constitue une réserve pour l’avenir. C’est le principe de la "madeleine". Cela permet de créer des bulles de mémoire, c’est une sorte de capital pour le moment où justement on n’a plus le temps. C’est une assurance-vie ! Par exemple, je vais jouer un accord d’une sonate de Schubert, et c’est tout un pan de ma vie qui va resurgir et nourrir mon interprétation. C’est comme un parfum, cela me porte à un niveau de sensibilité que j’ai eu à un moment de ma vie. (…) Selon moi, tout repose sur la mémoire. Absolument tout. » Et à cette autre question sur ce qu’il entend par l’expression « caractérisation musicale », il répond : « Cela peut être une multitude de choses, une sensation physique, une image, une odeur. L’idée est de faire des associations entre tel élément musical et un élément de mémoire lié à un moment de vie. C’est ainsi que je construis mon interprétation. Je vais travailler son par son jusqu’à réussir à le relier à un élément de ma mémoire, puis je passe au son suivant. Le but est de savoir comment aller du premier son au deuxième. »
Le monde d’hier
Oui le monde d’hier toujours depuis Kluge dans son laboratoire imaginaire, Lucas Debargue et son travail musical fondé sur la mémoire et enfin, pour cette série de conjonctions, le comédien Jérôme Kircher qui joue actuellement l’adaptation du Monde d’hier de Stefan Zweig au théâtre. Dans un entretien au journal Le Monde, je relève ces mots qui me font penser, de très près, au travail note à note du pianiste Lucas Debargue : « Je n'aborde pas beaucoup les rôles de manière psychologique, note-t-il, je travaille le texte, les phrases. Je les décortique. Un de mes meilleurs amis est réparateur de pianos, et j'ai l'impression de faire un peu le même métier que lui, quand il démonte un instrument et le remonte entièrement, pièce par pièce. La pensée m'intéresse plus que le corps, mais en tant que comédien, je suis là pour traduire cette pensée dans le corps... ». Il ajoute, et là on en vient à ce travail de la mémoire, à cette accumulation des expériences, des écoutes, des lectures dans la mémoire, qui nous fait ce que nous sommes : « Chaque rôle s'additionne aux autres, constate-t-il. Tous restent quelque part, dans la gibecière, et peuvent ressortir à un moment ou à un autre. Et le jeu s'étoffe, s'enrichit au fur et à mesure, comme pour un peintre qui aurait de plus en plus de couleurs, ou de matériel. Et plus un acteur a de matériel, plus il peut être fort, non pas techniquement, mais émotionnellement. »
→ mon expérience, encore bien brève et peu approfondie, de l’apprentissage par cœur de textes poétiques me permet de me rendre compte de cet enrichissement qu’il apporte, à la mémoire, à sa propre langue. Quand viennent à surgir inopinément des bribes de vers. Certains auteurs pratiquent cela admirablement, je pense à Auxeméry, je pense à Bernard Chambaz, qui semble coudre littéralement à même l’étoffe de son texte des bribes de Nerval, de Desnos, des poètes américains. Avec un effet de naturel que seule sans doute la longue pratique, la vie intérieure indépendante de ces textes à l’intérieur de soi, leur soumission aux étranges mécanismes neuronaux, peut produire.
André Markowicz
J’ouvre Partages, vol. 2, je lis dans l’introduction qu’André Markowicz en est venu à considérer son espace Facebook, le lieu même où un jour sur deux il inscrit de très fortes chroniques qui portent aussi bien sur ses traductions en cours ou passées, ses auteurs (russes, chinois, anglais, etc.) que sur la situation en Ukraine, sur le pouvoir russe, etc., comme une maison, alors même qu’il est dans un lieu qu’il dit lui-même « sans-lieu », ce lieu qu’il s’est choisi comme lieu d’écriture. Il ajoute : « Ce non-lieu est donc pour moi un lieu de parole, mais ce n’est pas un lieu de la parole écrite. C’est une parole écrite-parlée, celle de l’entretien, puisque chaque texte est écrit en présence. »
→ cette remarque me semble à la fois parfaitement juste concernant l’expérience d’André Markowicz et refléter aussi ce qu’il en est pour moi, du Flotoir, donc je peux dire qu’il est écrit en présence. Sans aucun doute. Dans l’idée évidente du partage de la joie de la découverte, livre, musique, simple citation, impression et de toutes les questions qui les traversent et me traversent.
Complexité accrue
Complexité accrue. Nécessité de procéder par rapprochement, lier des faisceaux de textes, d’idées, de références, mais en allant au-delà du trop facile copier/coller. Monter tout cela avec mon propre texte, réflexif, explorateur, charnière des relevés autres.
Le fait
Le fait est nécessairement un passé composé
Flotoir
Le Flotoir est la matrice.
La ruse pongienne
Toujours dans la note d’Antoine Emaz, cette remarque sur Ponge : « Car on retrouve bien ici la ruse pongienne : si le poème traite d’une chose anodine, d’un fait insignifiant, c’est bien sûr pour ramener la poésie à la réalité rugueuse et se défaire d’un lyrisme sentimental post-romantique, mais c’est tout autant placer à l’évidence la poésie moins dans l’objet traité que dans le traitement littéraire de l’objet. »
Une grande note de lecture
Une grande note de lecture est celle qui tout en disant beaucoup sur le livre étudié ouvre largement sur plus vaste que lui, parfois sur toute la littérature, sur la création, sur le monde.
Le savant peut l’offrir mais trop rarement. L’auteur de la note doit décoller du savant, du savoir pour s’ouvrir à ce que suscite aussi ce livre en lui et en livrer l’écho. Ce que le savant trop souvent redoute de faire, dressé qu’il a été à faire autrement, voire à éviter cela à tout prix. Les meilleurs gagnent en liberté, surtout en vieillissant. Et certains restent à vie des savants secs.
Je lis Kling
Je lis Kling, je lis Markowicz, je lis la première guerre mondiale, je lis les persécutions en Russie, je lis Trakl et sa sœur et je lis la grand-mère longuement détenue miraculeusement libérée, comme Chostakovitch, je lis un sonnet d’André Markowicz, je me laisse prendre par le souffle de cet écrivain hors-normes. Hors-normes ses entreprises, « tout feu tout flamme », oui mais d’un feu gigantesque capable de faire feu de mille bois, bouleaux de Russie et érables d’Amérique, de brasser ensemble à quelques pages de distance Tsvetaieva et Pound, quelque chose d’une fusion au double sens du mot, brûlure et interpénétration. Il est lui il est l’autre, il traduit, traverse, revient avec, repart sans ou avec. Et trace, trace sa route, laisse des traces, mille traces, petit poucet des autres perdus, pas mie de pain mais morceaux de ciel et de lave.
Expérience
Malade, fatiguée, modifications des perceptions et… des devoirs. Il s’agit soudain de prendre conscience de l’arrimage d’aimer et de faire. Exemple : lire quelque chose qui me retient, me plait, me parle, m’intéresse (aimer) et immédiatement, le noter, projeter de l’apprendre, de le travailler, d’en faire quelque chose. (faire).
Apprendre à écouter
« Apprendre à écouter, c'est-à-dire à me taire » écrit Lyn Hejinian, dans ce livre fascinant Ma vie (p. 51). Se taire intérieurement, cesser de produire du commentaire, de la glose, de croire que ce commentaire est nécessaire à qui que ce soit
Drumming
J’écoute Drumming de Steve Reich. Ici la technique que l’on dit minimaliste et répétitive, deux termes qui desservent cette musique, fonctionne à plein. Toujours eu ce sentiment que cette musique, Reich, Glass, était pour moi la plus convaincante, la plus envoûtante quand elle était écrite pour des percussions. Drumming est une œuvre saisissante où l’infime variation du schéma rythmique génère des sensations musicales très particulières. J’aime particulièrement les parties deux et trois avec marimbas et Glockenspiel. Et cette musique peut aussi susciter de l’émotion, comme en cette fin de la troisième partie où les instruments s’éteignent peu à peu, comme s’arrêtent les métronomes dans la pièce de Ligeti, rendant compte, avec une infinie justesse, d’une vie qui s’arrête.
→ J’ai toujours rêvé de jouer des percussions.
« Ma vie » mode d’emploi (Lyn Hejinian)
Oui le livre de Lyn Hejinian, Ma vie, que viennent de traduire Abigaïl Lang, Maïtreyi et Nicolas Pesquès a quelque chose de fascinant. Une sorte de ma vie mode d’emploi où la poète se donne la contrainte, alors qu’elle a 45 ans, de composer 45 textes de 45 phrases. C’est un peu un dédale de phrases, dans lequel on chemine avec des fils rouges, des phrases récurrentes, comme le si bel incipit « une pause, une rose, une chose sur du papier. ».
Page 5, glissée dans le texte, cette remarque qui me semble importante quant au projet : « quelque chose d’implicite dans le texte fragmenté ». Ou comment se livrer à une introspection autobiographique de manière totalement éclatée, gommant ainsi maints effets de l’autobiographie et notamment tout effet de complaisance. Sans que ce soit pour autant une autobiographie dépersonnalisée ou a-sensible, bien au contraire. Le sensible est partout et jaillit constamment devant les yeux du lecteur. Peut-être aussi parce qu’il peut se promener dans le dédale, se l’approprier, s’y faire des petites niches
Le langage comme la peau du fruit
« le langage comme la peau du fruit autour du fruit » (LH, 57)
Bernard Chambaz
Je lis Etc. de Bernard Chambaz et je retrouve la force et la beauté des grands livres Été. Ce mélange de naturel et de culture, de profondeur, de joie et de désespoir, cette omniprésence du martin-pêcheur, le fils disparu à l’âge de 16 ans, cette humanité, cet amour de la littérature. Et pour moi-même, je note dans mon carnet : « il est trop beau, le livre de Bernard Chambaz », employant à dessein cette expression dont je ne sais si elle est enfantine ou familière, mais qui dit si bien le débordement du sentiment que l’on peut éprouver devant quelque chose.
Alors que les espèces disparaissent
J’ai à cœur de lire quelques passages d’un livre de Jean-Claude Ameisen, parce qu’on vient d’apprendre des chiffres désastreux en ce qui concerne la disparition des espèces animales, maintenant que les scientifiques considèrent que nous sommes engagés dans la 6ème extinction. Or chez Jean-Claude Ameisen, dans ses chroniques, ses émissions, les animaux sont omniprésents, près de l’homme. Et les passages lus hier, consacrés au monde sonore (tiens donc !), réveillent le souvenir déjà en voie d’extinction lui aussi de ce « Grand Orchestre des animaux » qui fait actuellement l’objet d’une exposition à la Fondation Cartier. Autour de ce très étonnant personnage qu’est Bernie Krause, ancien compositeur de musique de films qui enregistre les sonorités du monde animal depuis plus de quarante ans, lesquelles sont selon lui bien plus qu'un simple bruit de fond confus : elles sont orchestrées comme une partition et chaque espèce a sa signature. Le musicien a enregistré cinq mille heures d'enregistrements sonores de quinze mille espèces. (très bonne vidéo de présentation). (Jean-Claude Ameisen, Nicolas Truong, Pascal Lemaitre, Les chants mêlés de la Terre et de l'Humanité)
Je relève ces mots, par exemple, au sein de pages magnifiques sur les bruits de la nature, ceux que nous percevons et ceux que nous ne percevons pas : « Il y a une "écologie des paysages de sons" Et la complexité de l’architecture d’un paysage sonore est un reflet de la richesse et de la complexité de l’écosystème. Krause reconnaît à l’oreille l’altération d’un écosystème. Il détecte les dégradations provoquées par les activités humaines, même si des précautions ont été prises pour ne pas perturber les animaux, et que la vue ne détecte aucune altération importante. Les voix des animaux sont plus faibles, plus rares, plus chaotiques.
Certaines voix manquent – celles de certains oiseaux, de certains insectes, de certaines grenouilles… Le paysage perd de sa musique. L’orchestre se défait. La « biophonie » est altérée. Depuis trente-cinq ans, il a enregistré ces paysages de sons dans plus de 15 000 sites naturels à travers le monde : près de la moitié, dit-il, sont aujourd’hui devenus muets. »
→ certaines voix manquent, Bernard Chambaz ne dit pas autre chose qui n’entend plus la voix de son martin-pêcheur, mais non plus celles de Mathieu Bénezet, de Robert Desnos, de tant d’autres qu’il évoque magnifiquement dans son livre, riche de toute la richesse des mondes qu’il a visités, des poètes qu’il a lus.
Un attachement à ce monde
Michel Deguy dit-il autre chose, lui, non, je ne crois pas, dans Le Monde daté vendredi 28 octobre 2016 : « [écrire] c'est espérer transmettre un attachement à ce monde que l'on va appeler le terrestre. Mais c'est aussi un attachement à la langue, à la beauté de la langue. Un "faire-voir" par le dire. C'est un attachement double, jumeau, croisé, duel. Le titre de Francis Ponge est magnifique : ce "parti pris des choses" qui dépend du "compte tenu des mots". Il ne s'agit pas d'une duplicité, mais d'une dualité fondamentale. Un attachement au terrestre, à ce que les philosophes appellent l'ouverture au monde, c'est-à-dire aux choses du monde. »
Michel Deguy qui ajoute que la chose est menacée par son devenir-image. « L'image (…) représente un danger dans la mesure où on ne parle plus aujourd'hui directement des choses. Cette altération de la chose dans l'image est le champ d'une inquiétude que je place volontiers dans la descendance de Baudelaire et de sa méfiance à l'égard de la photographie, par exemple. »
Et à retenir aussi ce bel échange avec l’auteur de l’entretien Amaury da Cunha :
« - Au sujet de Rimbaud, Pierre Michon écrit qu'il représente souvent, pour de jeunes écrivains, un "tourniquet identificatoire". Un héritage littéraire peut-il être galvaudé ?
- Souvent la jeunesse, comme elle est pleine de feux, croit qu'elle hérite de Rimbaud, alors que notre temps est anti-rimbaldien. Pourquoi ? Parce que Rimbaud dit que la vraie vie est absente, mais aujourd'hui, dans notre existence médiatique, "screenisée", la vraie vie est présente, soumise à cette injonction : "Vivez votre vie en direct." Michon a complètement raison. Il faudrait faire une relecture de Rimbaud qui dit aussi que l'amour est à réinventer, ou que l'éternité est retrouvée. Un poète d'aujourd'hui devrait plutôt écrire qu'elle est perdue, l'éternité. Car on ne peut pas être innocent en écriture, ni ignorant, bien sûr. Il est impossible qu'un poème ne soit pas aussi, d'une certaine manière, une histoire de la poésie. Nous sommes des héritiers, nous recevons, nous donnons. »