L’infime minorité de la minorité
Devant l’état du monde, on pourrait renoncer et se dire que nos petites entreprises de création ou de diffusion de la création sont totalement inutiles et pire inopérantes. Mais si Chalamov avait cédé à cette tentation à la Kolyma, nous n’aurions pas son témoignage, fondamental pour beaucoup d’hommes et de femmes, aujourd’hui. Une minorité, une toute petite minorité peut-être mais à qui ces textes peuvent donner le courage nécessaire pour résister, et parmi cette toute petite minorité il y a peut-être l’infime minorité de la minorité qui réussira à avoir une action efficace quelque part dans le monde.
Dans ce contexte de réflexion, j’ai été touchée par une note de lecture d’un livre de François Jullien, parue dans Le Monde, daté dimanche 2 octobre 2016. En voici quelques extraits : « Tout d'abord, rappelle-t-il, "la revendication identitaire est l'expression du refoulé produit par l'uniformisation du monde". Le global renforce le local, la mondialisation accentue le besoin de nation, l'ouverture des frontières aiguise le repli identitaire. Le communautarisme menace donc le commun. Mais "l'identité culturelle" n'est pas le mot adéquat pour entrer dans le débat. "On se trompe ici de concept", assure le philosophe. L'identité est une chose figée, alors que "le propre de la culture est de muter et de se transformer". La France est à la fois chrétienne et laïque, grecque et romaine, croyante et athée, etc. Ainsi, "il n'y a pas d'identité culturelle", assure-t-il, mais des "ressources" d'intelligence partagées (comme Molière, Pascal ou Hugo) qu'il convient d'activer pour résister à cette menace. L'erreur consiste à confondre l'identité et l'identification (à la manière de l'enfant vis-à-vis de ses parents). Or la culture vise au contraire à promouvoir la capacité de "désadhérence". En un mot, la culture crée de l'écart et non de l'identification. Défenseur des humanités classiques, François Jullien invite ses contemporains à "réenseigner" le latin et le grec, abandonnés par "faux modernisme et faux démocratisme" - tout comme l'usage du subjonctif, d'ailleurs -, alors qu'ils constituent des "ressources majeures" d'appréhension du langage et du monde. Maigres armes face à la menace intégriste ? "Il n'y a pas de petites ressources", rétorque François Jullien (…) Philosopher, écrit-il, "c'est s'écarter, sortir des sentiers battus par l'opinion" »
→ ce n’est pas tant pour la défense, très utile, du latin et du grec que j’ai recopié des extraits de cet article mais pour cette idée majeure que la culture promeut la capacité de désadhérence. C’est vrai dès l’enfance, où lire permet précisément de desserrer l’étau de l’identification aux parents, permet d’apprendre qu’il y a autre chose que ce que l’on voit et vit, que certains vivent ailleurs, pensent autrement, etc. Lire depuis le plus jeune âge pourrait bien être une des plus formidables ressources contre l’intolérance. Et contre le risque qu’un esprit autre prenne le contrôle du sien. Se soustraire aux influences excessives, se mettre à l’école non de l’unique mais du pluriel, parce que pour reprendre une de mes interrogations récentes on lit Proust et Valéry ; mais aussi les meilleurs auteurs jeunesse (ou ceux qui sont considérés comme les meilleurs) tout comme cette pauvre chère Enid Blyton avec son Club des Cinq si décrié du côté de la rue de Sèvres parisienne !!!! Ou Jules Verne que je m’étais permis de citer dans un devoir de français, déclenchant ainsi l’ire de la correctrice, au prétexte que « ce n’était pas de la littérature ». (note de lecture de Il n’y a pas d’identité culturelle de François Jullien, signée Nicolas Truong, Le Monde du dimanche 2 octobre 2016)
Ce que peut un corps
Et circulant d’article en article, je lis celui-là, signé de l’historien Patrick Boucheron, « que peut l’histoire ? » (Le Monde idées du 1er octobre) : « Que peut l’histoire aujourd’hui ? Que doit-elle tenter pour persister et rester fidèle à elle-même ? Telle est la question, grave sans doute, que je souhaite poser. S’y entend peut-être en écho le cri de Spinoza, cette manière d’ontologie qui se dit dans les termes de l’éthique : nul ne sait ce que peut un corps. »
Où l’on rejoint ma réflexion récente sur ce que peut la minorité de la minorité, fut-ce à des dilutions dignes d’Hahnemann.
Et avoir le culot de se dire : « et si c’était toi ? », pas par ton œuvre, mais par le partage incessant des livres, de la musique, etc. Parmi d’autres, tout aussi obscurs.
Et quel écho dans ces propos de Patrick Boucheron avec tout ce que je viens d’écrire : « Car l’histoire peut aussi être un art des discontinuités. En déjouant l’ordre imposé des chronologies, elle sait se faire proprement déconcertante. Elle trouble les généalogies, inquiète les identités et ouvre un espacement du temps où le devenir historique retrouve ses droits à l’incertitude, devenant accueillant à l’intelligibilité du présent. (…) La scientia et la ratio des docteurs s’emparent de cette exigence déchue de vérité, la relèvent, la ressaisissent par le débat et la dispute, la rendant ainsi profuse et diverse, inventive, ouverte – la raison scolastique étant le contraire en somme de cette foi nue et obtuse que fantasment aujourd’hui les fondamentalismes. Et voici que s’immisce entre Sacerdotium et Regnum le troisième pouvoir du Studium. (…) Est-il vraiment trop tard ? Non sans doute, si l’on sait se donner les moyens, tous les moyens, y compris les moyens littéraires, de réorienter les sciences sociales vers la cité, en abandonnant d’un cœur léger la langue morte dans laquelle elles s’empâtent. C’est à une réassurance scientifique du régime de vérité de la discipline historique que nous devons collectivement travailler, réconciliant l’érudition et l’imagination. L’érudition, car elle est cette forme de prévenance dans le savoir qui permet de faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités. L’imagination, car elle est une forme de l’hospitalité, et nous permet d’accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit d’altérité. »
Et enfin, cela, admirable et tellement porteur :
« Nous avons besoin d’histoire, car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience – non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Étonner la catastrophe, disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. »
Monet
Je viens de « dévorer » un merveilleux petit livre de Stéphane Lambert paru aux éditions Arléa, Monet, Impressions de l’étang. Monet : « je veux devenir chaque chose que je peins ! Et plus que toute autre chose, je veux être l’eau ! L’eau à deux faces, à mille faces, qui porte et engloutit, passe et revient, absorbe et reflète, l’eau vers quoi tout chemine… » (p. 23)
→ et moi je voudrais aussi être l’eau, je suis l’eau, avec cette attirance forcenée qui m’entraîne vers elle, fleuve, rivière, mer, lac, où que je sois. Je voudrais écrire l’eau comme Monet dit vouloir peindre l’eau, l’eau la musique, l’eau le son, leçon de l’eau, le son de l’eau, l’eau des sons (et L’eau et les songes, en fusionnant deux titres différents de Bachelard !)
→ c’est un très bon livre, issu d’une fiction écrite pour France Culture, sur les dernières années de Monet, son amitié avec Clémenceau et le projet des Nymphéas pour l’Orangerie. Avec la présence émouvante de Blanche, qui est à la fois la fille de la seconde femme de Monet et la femme de son fils Jean, Blanche qui fut l’ange gardien des dernières années à Giverny.
Nietzsche
Timide avancée dans Voir et entendre de Santiago Espinosa, avec la découverte de cette citation de Nietzsche dans Aurore : « L’oreille, organe de la peur, n’a pu se développer aussi simplement qu’elle l’a fait que dans la nuit ou la pénombre des forêts et des cavernes obscures, selon le mode de vie de l’âge de leur peur, c'est-à-dire du plus long de tous les âges humains qu’il y ait jamais eu : à la lumière, l’oreille est moins nécessaire. D’où le caractère de la musique, art de la nuit et de la pénombre. » (cité p. 74)
→ Et cette nécessité, pour moi, d’écouter la musique les yeux fermés. Ce constat au concert que je ne peux, pour une fois (!) faire deux choses en même temps, regarder et écouter. Je dois regarder un temps, puis fermer les yeux pour écouter. La vue distrait l’écoute qui n’est entière et profonde que lorsque les yeux fermés. Je songe aussi à ces nuits magnifiques (parfois magnétiques !) où j’écoute de la musique, loin de toute préoccupation, de toute occupation, de tout bruit.
La Radio parfaite
David Christoffel m’a signalé un très beau projet qu’il a mené pour le Printemps des Arts de Monte-Carlo et qu’il va renouveler pour l’édition de cette année : une web radio, joliment baptisée La Radio parfaite (voudrait-elle éviter tous les défauts des autres radios, musicales en particulier ?). Accessible sur Soundcloud, elle fourmille d’émissions passionnantes. Notamment une série intitulée « Dans la discothèque de… ». J’ai écouté jusqu’à présent celle consacrée à la discothèque du pianiste Roger Muraro et en partie celle du médiéviste Marcel Pérès. C’est passionnant et j’aime beaucoup le parti choisi par David Christoffel, un dialogue où l’intervieweur est manifestement présent mais totalement silencieux. Belle leçon de journalisme, d’humilité aussi, de respect pour la personne interviewée et ses propos auxquels toute la place est donnée, sans parasite. C’est remarquable.
De la poésie
Dans le livre de Santiago Espinosa, des pages difficiles mais importantes pour ma réflexion générale sur la poésie : « Pour Heidegger, la poésie est tout le contraire de ce que nous croyons être cet art, c'est-à-dire un genre de langage où tout est dit dans la forme ; mieux : ou forme et contenu ne font qu’un et où il n’y a nul besoin de faire appel à la compréhension rationnelle (…) une fin en elle-même, une forme auto-suffisance comme le sont toute réalité et tout art, et capable en outre de ravir celui qui l’écoute. Langage qu’il faut comprendre dans et par tous les sens pour reprendre la formule de Rimbaud. » (p.96)
Nos bibliothèques
Cette merveilleuse remarque, à faire sonner avec le nom de Warburg, de Christian Tarting dans son article pour le dossier Bonnefoy de Poezibao : « …dans le beau désordre, dans le grand mouvement stochastique qui donne vie à nos rayonnages et dont la circulation parfois (euphémisme) nous échappe. »
→ J’aime aussi son idée du carré essentiel, alors que chez moi se forment des archipels, émergeant de l’océan de livres et de disques, petits archipels des œuvres essentielles, les livres, les disques, les partitions toujours repris, même brièvement.
Par cœur
Belle expression qui devrait m’encourager à pratiquer un exercice extrêmement difficile pour moi mais dont je ressens la nécessité et pas seulement pour lutter contre le vieillissement cérébral : apprendre par cœur. De la musique, de la poésie. Les deux premières lignes de la sonate en la majeur K. 331 de Mozart. « Fantaisie » de Nerval, « il est un air…). Commencer tout petit puis augmenter l’empan. Par cœur, oui, il s’agit aussi d’avoir cette musique, ce poème dans le cœur, au cœur de soi. D’autres ensuite, dans la mesure de mes moyens. Mais je me souviens d’une remarque de Fred Griot, me disant que la mémoire est comme un muscle, et qu’elle se travaille.
La mort de l’auteur
Bouleversée aussi par le texte, magnifique, que Patrick Née m’a envoyé spontanément, pour une pré-publication, avant parution en juin prochain dans la revue Place de la Sorbonne, son hommage à Yves Bonnefoy. Je retiens notamment ces mots : « La trop vantée mort de l’auteur a fait long feu, verso d’une médaille truquée dont l’avers glorifiait la prétendue autonomie du texte – alors qu’œuvre et vie restent les vases communicants de toute grande création, et qu’on peut aisément vérifier l’authenticité de l’une aux très réels usages de l’autre. »
→ question que j’abordais récemment en lisant le livre de Jean-Christophe Bailly autour de la ville de Marseille.
La puissance herméneutique de l’empathie
Autre passage très important de cette note, qui ouvre pour moi de nouvelles perspectives et m’aide dans ma difficile avancée en territoires (oui avec un s et c’est bien là la difficulté) de poésie. Une poésie que je ne peux, personnellement, voir détachée de l’humain, de l’homme.
« Il faut ici recourir à une notion capitale pour rendre compte d’un tel degré de compréhension de l’autre – Shakespeare en l’occurrence, mais tout aussi bien l’être féminin chez Shakespeare : il s’agit de l’empathie (Einfühlung). Pour plus de précisions, je renvoie à Odile Bombarde qui en a détecté la force structurante ; qu’il suffise ici de comprendre qu’un tel don permettait à Yves Bonnefoy de pénétrer très avant dans la création d’autrui, que ce soit pour la traduire ou pour l’interpréter ; et que le reproche qui lui fut souvent fait de transformer cet autrui à son image, en projetant sur lui ses propres obsessions, tombe au néant dès lors qu’on saisit vraiment ce qu’il en est de la puissance herméneutique de l’empathie. Certes il y a bien un « Rimbaud » d’Yves Bonnefoy, comme il y a de lui un « Baudelaire » ou un « Mallarmé » – sans compter un « Poussin », un « Piero », un « Goya », un « Giacometti » du même (et aussi, plus souterrainement mais plus décisivement peut-être encore, un « Alberti »). Mais ils restent bien différenciés entre eux, quoique constamment mis en dialogue les uns avec les autres, œuvrant ensemble à une méta-histoire des apparitions de la poésie dans le monde.(…) Surtout leur interprète, au-delà de sa conscience critique ou de ses savoirs très sérieusement acquis (sa révérence étant grande à l’égard des maîtres positivistes, des historiens scrupuleux, des scholars les plus avertis : "Poésie et histoire, même combat", proclame le Goya en 2006), a su brancher son inconscient sur celui de chacun d’entre eux. Et c’est alors à une couche profonde d’universalité – comme l’est l’inconscient humain – qu’il a pu atteindre : celle-là même qui fait de toutes ces œuvres, aussi éloignées soient-elles par l’histoire ou la langue, une inépuisable réserve de sens pour le passé comme pour le présent et l’avenir. La radicalité d’un engagement interprétatif qui passe par cette intuition d’inconscient à inconscient est précisément le gage de sa fécondité : ce qui se découvre alors provient des possibles inscrits dans la richesse créatrice de l’œuvre envisagée, révélés à notre état présent de culture qui peut, dès lors, les intégrer consciemment. »
→ je suis éminemment sensible à deux notions, car je crois qu’elles correspondent aussi à ma manière de travailler et d’aborder les œuvres : l’empathie et le fait de « brancher son inconscient », sur l’œuvre que l’on accueille. Ce que j’ai parfois appelé la lecture flottante, en écho au concept d’écoute flottante, utilisé dans le domaine de la psychanalyse.
L’émotion qui donne à penser
Toujours extrait de cet article si important : « Aussi faut-il concevoir, sur ce plan premier du jaillissement de l’écriture, la spirale dialectique suivante : procéder par entrelacs involontaire entre une extrême culture et le surgissement d’images échappées d’un tout autre fonds, celui des émotions archaïques de l’enfance, des affects les moins conceptualisables. Le résultat ? Un très haut langage, dont l’extrême simplicité des "grands signifiants" auxquels il recourt (l’arbre, le feu, une pierre, l’épaule de l’aimée, la barque sur le fleuve, la face riante dans la lumière) convoque les grands mythes de notre culture occidentale pour donner forme aux expériences et émotions les plus intimement subjectives – ce qui libère, en permanence pour le lecteur, un sens parfaitement involontaire, lui-même dépliable en d’étonnants contenus de pensée : s’ils sont mis en relation avec la partie réflexive de l’œuvre (qui a su construire dans d’innombrables essais et conférences l’une de ces cités idéales comme on en peignit au Quattrocento, où toutes les formes s’ajointent en un tout harmonieux), ces contenus donnent au lecteur la joie profonde d’une émotion qui donne à penser, selon toute l’intensité d’une pensée incarnée.
Marie Cosnay
Dans un bel entretien pour Diacritik avec Emmanuèle Jawad : « L’histoire littéraire, c’est-à-dire ce à quoi j’ai eu la chance d’avoir à faire, ou plutôt les quelques-uns dans cette histoire littéraire qui sont les jalons, mes amarres : Ovide, Shakespeare, Stendhal, Manchette, qui est cité et présent même quand il n’est pas cité, dans Sanza lettere. (…) L’histoire littéraire et les quelques-uns, je les écris pour les lire. C’est une façon de lire et relire, de lire mieux, quand on retrace, à sa façon, modestement. »
Par coeur
Je continue ce travail-là. Je sais désormais bien « Fantaisie » de Nerval et j’entreprends d’apprendre le 1er sonnet de Jean Cassou (Trente-trois sonnets composés au secret). Ce qui est infiniment plus difficile. D'autant que je n'ai jamais appris ce deuxième texte, alors que « Fantaisie » de Nerval, si, jadis.
À propos de l’apprentissage par cœur de la musique, j’ai noté cette approche qui me semble féconde (quelque part dans un article) :
-mémoire analytique : analyser la construction de la pièce, des répétitions, les motifs mélodiques ou rythmiques récurrents ;
-mémoire auditive : chanter au maximum toutes les parties, les mémoriser si possible ;
-mémoire visuelle : photographier des fragments puis de plus grandes parties de la partition, fermer les yeux ou fixer un mur blanc et essayer de les projeter ;
-mémoire tactile : travailler les yeux fermés en prenant conscience des sensations dans les mains ou les bras ;
-mémoire imaginative : essayer de placer les items dans un « décor » comme dans les arts de la mémoire ou bien s’en donner des représentations concrètes, paysages, objets, conversations, etc. (mais de cela je suis incapable, n’ayant jamais pu me figurer naturellement quoi que ce soit sur la musique – si je le fais c’est toujours artificiel et faux) ;
-mémoire neuronale enfin, par la répétition.
mais cette dernière doit être intelligente !
→ et je constate que certains de ces éléments sont valables aussi pour l’apprentissage par cœur d’un texte. Comment il est fabriqué et construit (je viens de faire une petite analyse structurelle du premier quatrain du sonnet de Cassou), les enchaînements, ce qui se répète éventuellement, les images, l’idée de mettre certains fragments « en musique », etc.
André Markowicz
Une très belle et émouvante vidéo sur son travail de traducteur. Elle a été tournée au Québec en 2015 et le sujet en était « La liberté du traducteur ».
André Markowicz y parle des deux mots (que je ne sais reproduire) qui en russe signifie la liberté. Le premier désigne la liberté au sens politique et Markowicz dit qu’elle n’a jamais existé en Russie, de toute son histoire, sauf peut-être… deux ans et demi. Et l’autre liberté, liberté intérieure et volonté, sentiment qui fonde en tant qu’être humain et qui est inaliénable.
Il parle beaucoup d’Eugene Onéguine, 6500 vers, sur lesquels il a buté pendant des années. Sa mère le savait entièrement par cœur ! (J’ai encore du travail, j’en suis à 20 vers depuis ma décision de tenter d’apprendre un peu de poésie par cœur la semaine dernière, 16 de Nerval et 4 sur 16 de Cassou). Il dit que c’est le plus grand livre jamais écrit en russe. Pouchkine, le poète russe. Un compagnon de vie. Il a tout créé, cela parait incompréhensible. Pouchkine, le vide lumineux de la culture russe, le soleil de toute la culture
Les formes de Pouchkine sont restées les garantes de l’humanité. La poésie russe est le seul humain intime, chaleureux, d’une société radicalement non humaine. Être juste un volume de voix pour la pensée de l’auteur, dit-il à de jeunes acteurs avec qui il travaillait sur Onéguine.
Il aimerait trouver un moyen de montrer où la traduction s’arrête. Car pour lui, là où ça commence à devenir vraiment intéressant, c’est quand il ne peut plus traduire. Mais on peut alors tenter de continuer par d’autres chemins. On ne peut pas traduire une société, l’expérience historique, mais c’est aussi pour ça qu’il a proposé de traduire tout Dostoïevski.
Tellement émouvante aussi la façon dont il parle, constamment, de Françoise Morvan, sa compagne, avec qui sans cesse il travaille et discute. Ou de sa rencontre avec Hubert Nyssen (fondateur d’Actes Sud) et la liberté sidérante qu’il lui a laissée.
Très beaux propos sur l’à quoi bon ? En effet, à quoi bon faire Poezibao, lire Onéguine, écouter Bach, dans un monde qui ne sait même plus que la poésie ou la musique existent…
De la citation
« Les citations ont un intérêt particulier dans la mesure où nous ne notons jamais que nos propres paroles quel que soit celui qui les a écrites. « (Wallace Stevens dans une lettre en 1909)
Montrer du doigt
Marcel Cohen dans un entretien avec Alain Veinstein : « Je pense que "dire" pour un écrivain c’est peut-être simplement montrer du doigt, montrer du doigt le monde dans lequel nous vivons ; c’est peut-être pour un écrivain rendre visible quelque chose qui est perdu dans l’accumulation des preuves autour de nous. »
Apprendre par cœur
J’aimerais qu’il en soit, petit à petit, du choix du prochain poème à apprendre par cœur, comme du choix d’une nouvelle partition à étudier : un moment de découverte, de liberté, délectables.
Et j’en viens à me demander si apprendre quelques poèmes par cœur n’est pas aussi fécond que des années de lecture et d’étude de la poésie. Autre constat important : qu'il s'agisse de la musique (surtout) mais aussi de la poésie, c'est une école de précision hors-pair ! J'ai ainsi recopié les deux premières lignes de la sonate et je suis allée de découvertes en découvertes sur les détails du texte, alors que je prétends savoir bien lire la musique. Recopier, ici encore, comme pour la poésie. Apprendre un sonnet c'est apprendre bien plus qu'un texte, c'est apprendre une forme (même si le sonnet de Cassou n'est sans doute pas le grand sonnet classique), c'est entendre peu à peu la place exacte de chaque détail, l'importance de e muets, etc.
Prix Nobel de la chanson
Je suis consternée de l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan. Quand je pense qu’un Yves Bonnefoy ou un Michel Butor, avec leurs œuvres immenses, protéiformes et tellement magnifiquement littéraires, n’ont pas été couronnés. Et que Dylan est l’auteur d’un seul livre, qui sont les paroles de ses chansons.
Pour le boulot que je fais autour de la poésie, c’est comme une claque.
Cela ne veut pas dire que je n’estime pas Dylan, que je ne reconnais pas la qualité de ses textes. S’il y avait un prix Nobel de la chanson, oui et alors on le donne à Brel, à Brassens, à bien d’autres. Mais prix Nobel de littérature, quelle étrange conception de la littérature.