Intellectuellement concentrique
Lyn Hejinian : « j’avais recours à un grand nombre d’idées avant de devenir intellectuellement concentrique ».
→ c’est tout le problème du resserrement, de la concentration versus la dispersion magnifique, celle de la curiosité toujours ouverte, de l’élan jamais assouvi. L’immense accès à la connaissance offert si facilement aujourd’hui est peut-être une disgrâce pour des esprits très curieux, que tout passionne, qui ingurgitent tout ce qui passe à portée mais manquent de retravailler suffisamment ces données et surtout de les concentrer autour de quelques thématiques qui leur sont essentielles.
→ les potentialités et les possibilités, ce que l’on pourrait faire et ce que l’on peut faire. Les dons que l’on a reçus, parfois trop nombreux et trop superficiels.
Une autobiographie expansive
Peut-être que l’on peut trouver dans cette phrase, « cette autobiographie des sensations expansives se divise horizontalement », une clé, là encore, du livre Ma vie de Lyn Hejinian. Mais si la première partie de la phrase m’est assez claire, avec cette notion d’un travail autobiographique axé sur les sensations et leur expansion dans le temps, je comprends moins cette division horizontale. Veut-elle dire qu’elle embrasse tout synchroniquement, embarquant les faits de vie à bord des sensations expansives, gorgées de leurs répétitions ?
Piano
Ce moment de grâce au piano. Pas parce que je jouais « bien », mais par le bonheur retrouvé en travaillant seule désormais, sans recours à un professeur (et j’en ai eu de merveilleuses) ; en raison de ce qui bouge dans mon approche & en pensant à cet interview de Lucas Debargue racontant comment il tente d’éprouver chaque note comme un souvenir… je peux à la fois passer dix minutes à écouter une seule mesure et ensuite travailler techniquement un petit trait. La musique est pour moi une source infinie de bonheurs et de questions. J’ai une chance immense de pouvoir en jouer aussi un peu. Et en effet à travailler seule, je découvre toutes sortes de manières de faire et de voir différentes. Une approche beaucoup plus personnelle, avec des buts très différents, une acceptation que je ne jouerai jamais « bien », que j’aurai toujours du mal à monter une pièce même courte correctement de bout en bout, mais qu’au fond cela n’a aucune importance et qu’une seule mesure ou deux parfois, je suis capable de les jouer très, très bien !!!! Il suffit de savoir quelles ambitions on peut avoir. De cesser de comparer, absurdement, un pauvre jeu d’amateur à celui des interprètes qui travaillent ou ont travaillé dans leur enfance huit heures par jour. Et de vivre, en tout bonheur, son amour de la musique.
Long player
Dans un reportage autour de Londres, j’ai découvert l’existence d’une œuvre fascinante, conçue pour durer mille ans. Longplayer est basée sur une œuvre de vingt minutes et vingt secondes et utilise des bols chantants et des gongs tibétains. Cette matrice est traitée par ordinateur afin de produire un grand nombre de variations différentes qui, jouées à la suite, dureront en tout mille ans. On pense un peu aux Mille milliards de poèmes de Raymond Queneau. Il y aurait un streaming, émis à partir du phare de Trinity Buoy Wharf à Londres. Mais si l’on peut entendre des extraits, ici ou là, il me semble que le streaming n’est plus accessible. Peut-être parce qu’a été créée une appli pour smartphone, payante ?
Deviens musique, mot
Chez André Markowicz, dans Partages 2, cette idée importante à propos de l’idée qui surgit, mais qu’on ne saisit pas au vol : si elle est vraiment importante, personnelle, eh bien elle reviendra. À propos de deux vers, donnés au moment de l’endormissement, il écrit : « s’ils reviennent au réveil, c’est qu’il y a quelque chose (…) comme un chemin à suivre. » (p.191). Puis cette autre remarque, tout aussi importante « j’ai entendu les sons, c’est comme une grande bouffée d’air frais, soudain, suivre les sons. »
→ Comme par hasard, le poème que j’apprends par cœur cette semaine est « Art poétique » de Verlaine : « De la musique avant toute chose ». Verlaine que célèbre longuement Bernard Chambaz dans son magnifique livre tout récemment paru Etc. « Car tu m’en diras tant, Verlaine /sans jamais nous lasser ».
André Markowicz encore : « Construire sa vie sur le son. Vivre de souffle, vivre d’oreille. » (p.192) « Deviens musique », écrit-il un peu plus loin (p.199), est une citation de l’un des tout premiers poèmes de Mandelstam : « deviens musique, mot. ».
La poésie de Pouchkine
Et comment ne pas être profondément retenue par ces propos, toujours d’André Markowicz, qui viennent enrichir l’immense corpus de ma réflexion sur la poésie : « la poésie de Pouchkine, c’est non pas la voix de quelqu’un, mais la voix de chaque voix, spécifique, historique. C’est une des raisons pour lesquelles Pouchkine est si impossible à traduire : il cherche le lieu commun, c'est-à-dire l’expression consacrée par l’histoire, l’expression objective, au sens où elle est anonyme. Le poète, pour Pouchkine, c’est personne. » (p. 203)
Nicolas Bacri
Je lis pour ResMusica le livre du musicien Nicolas Bacri, Crise, Notes étrangères, II. Ce livre me laisse une impression mitigée. J’y trouve beaucoup de choses très intéressantes et utiles pour une meilleure connaissance de la musique des XXème et du XXIème siècle. Nicolas Bacri a pour but de démonter ce qu’il appelle l’orthodoxie moderniste et qu’il faut rapprocher en fait de la postérité de Schoenberg, école de Darmstadt, Boulez, Stockhausen. Il fait notamment une distinction très féconde entre la tonalité et le système tonal. La tonalité, dit-il, est un concept très large et très puissant « qui plonge ses racines anthropologiques dans la faculté des oreilles humaines à percevoir le phénomène de résonance naturel, tandis que le système tonal n’est que la façon dont ce système a été écrit puis adapté de Bach à Schoenberg.
Belle analyse sur la perception que les contemporains peuvent avoir du caractère éventuellement hors-normes, génial, d’une œuvre ou d’un créateur. Mais Bacri pense, faut-il le suivre, que « nous avons perdu les repères qui pourraient nous permettre d’accorder [aux génies] le statut qui devrait être le leur ». Ce serait selon lui question de critères intellectuels, technico-esthétiques et éthiques. Maintes et maintes fois devant ce qu’il écrit, on reconnait la justesse des constats, mais on reste dubitatif sur l’analyse. Et l’on en vient parfois aussi à supputer une pensée très conservatrice à l’œuvre derrière les démonstrations qui ont, de plus, l’inconvénient d’être très répétitives. L’auteur ne craint pas de nommer ceux dont ils contestent l’importance, mais en revanche, il donne si peu de noms et tous inconnus pour les tenants d’une musique autre. Bien sûr, dans un processus d’auto-justification très présent dans le livre, il démontre que c’est normal que personne ne connaisse ces œuvres puisqu’elles sont systématiquement occultées par tout le monde. Mais ce type de raisonnement laisse un peu rêveur et là aussi, on ne peut s’empêcher de ressentir comme une impression de gauchissement (qui serait plutôt une droitisation en l’occurrence) de la pensée. Mais une fois encore, les constats sont certainement justes, ils sont bien posés et en cela le livre fait œuvre utile. Pour tenter de me résumer, quand il dit que nous sommes « victimes d’une pensée hégémonique », on lui donne raison, mais le mot victime induit un doute sur les ressorts de cette pensée.
La tonalité
Plus loin dans le livre, Nicolas Bacri donne cette définition intéressante de la tonalité : « concept phénoménologique constitué (ou impliqué) par l’ensemble des systèmes d’organisation du discours musical qui (à travers le temps et les civilisations) établissent un rapport d’attraction et de répulsion entre les sons à partir d’une ou plusieurs polarités. Cette définition englobe donc les techniques basées sur les échelles modales ».
→ elle a surtout l’avantage de nous faire sortir d’une double polarisation, la définition occidentale de la tonalité d’une part et à plus petite échelle, ce qui s’est produit, essentiellement dans les territoires recouverts aujourd’hui par l’Allemagne et l’Autriche, dans la musique du XVIIe au XIXème siècle.
Bacri dresse un bon survol historique à ce sujet : « encore empreinte de modalité jusqu’à Bach, la tonalité atteint son apogée en tant que système logique, théorique, pratique et fonctionnel (…) mais certainement pas en tant qu’outil expressif, entre Haendel-Bach et Wagner-Brahms et à condition de passer sous silence bien des expériences de Liszt, de Chopin, de Berlioz et des cinq Russes… » (p.59)
Du jugement
Pensant à ce futur colloque des mercredi 9 et jeudi 10 novembre prochains à l’Université Paris-Diderot, « Les Facultés de juger IV : Poésie », pensant à mes conversations avec mes collègues de la commission poésie du CNL, je relève ces mots de Nicolas Bacri : « pouvoir distinguer la qualité de facture ou de pensée d’une œuvre de ce qui nous sépare d’elle n’est, en art, que l’autre nom pour penser au-dessus de soi-même. »
→ l’expérience du CNL, mais aussi celle de Poezibao m’apprennent, non sans mal, que mon goût n’est pas le seul critère de mon jugement, que je dois développer continument la palette de mes outils d’analyse, le plus objectivement possible, pour trouver le juste équilibre entre d’une part le goût, le subjectif, dont je ne tiens pas à me passer, à tort ou à raison, dans le processus du jugement, et d’autre part ce que sont les qualités intrinsèques de l’œuvre. Il faut être capable de défendre quelque chose que l’on « n’aime pas », mais dont on pense que c’est un vrai travail littéraire, authentique et fondé.
Langage et esthétique
Autre distinction, dite fondamentale, opérée par Nicolas Bacri, qui je le rappelle, parle de musique contemporaine : celle entre langage et esthétique. Cette distinction est-elle justifiée d’une part, s’applique-t-elle à la littérature d’autre part, je ne sais pas répondre à ces questions, je les pose ici : « La distinction entre langage et esthétique est fondamentale pour comprendre l’évolution de la musique au XXème siècle (…). Pierre Boulez en prenant pour exemple Debussy et Schoenberg, l’illustre avec clarté lorsqu’il suggère que le langage de Debussy est romantique tandis que son esthétique est moderne et que le langage de Schoenberg est moderne tandis que son esthétique est romantique (…) On notera qu’à la lumière de cette explication, Boulez nous donne en quelques mots les clefs de sa propre ambition esthétique : fondre l’esthétique de Debussy avec le langage schoenbergien, travail déjà amorcé par Webern dont il est clairement le continuateur le plus inventif… » (p.46)
→ peut-on découpler ainsi le langage utilisé, le langage que l’on s’est forgé, bien souvent et le courant esthétique auquel on se rattache. Ne disait-on pas, jadis, le style est l’homme même ? Je me réjouis d’ailleurs de lire bientôt le nouveau livre de Marielle Macé, qui s’intitule Styles, critiques de nos formes de vie.
De la traduction
Avançant dans les chroniques d’André Markowicz, je suis saisie par cette affirmation, surtout venant de lui : « Je ne suis pas capable de traduire Mandelstam. ». Il dit trouver toutes les traductions qu’il a lues inexistantes « parce que le sens des mots, chez Mandelstam, ce n’est pas le sens des mots, mais leur histoire, les citations qu’ils portent ("tsitata-tsikada", disait-il, "citation-cigale"), c'est-à-dire leur mémoire » (p. 241). Et nous voici de nouveau sur zone, notes et mémoire, mots et mémoire, syntaxe et mémoire, etc. « Comment traduire, ajoute A. Markowicz que telle expression de tel poème se retrouve chez Alexandre Blok, et, avant, chez Fiodor Tiouttchev, et que quand Mandelstam la reprend, en la déformant, ce qu’il dit, ce n’est pas seulement cette expression, mais… la chaîne, le passage d’une voix à l’autre. »
→ j’ai eu ce même sentiment à plusieurs reprises en lisant Etc. de Bernard Chambaz où l’on entend tant de voix presque subliminales, avec parfois une petite pointe humoristique comme lorsqu’il écrit dans « vous avez le bonjour de Robert Desnos », à propos d’un fait très banal mais « pour quoi il donnerait tout Webre et tous les mystères de l’algèbre. »
De cette difficulté ou impossibilité à vraiment traduire Mandelstam, Markowicz glisse à celle à traduire Akhmatova : « mais que faire avec la poésie d’Akhmatova ? ». Occasion pour lui d’évoquer deux propositions : dans la première, il raconte comment, en public, il lui arrive d’« improviser » autour d’Akhmatova : il dit le texte russe, puis en donne une traduction-improvisation, ajoutant « il n’y a pas de traduction écrite, il n’y en aura pas, il n’y a qu’une traduction orale.(…) Il s’agit de donner l’idée que ce texte existe, et de laisser repartir le public, non pas avec des mots, mais avec un halo, une aura. » (p.242). L’autre proposition qui ne peut que retenir mon attention mais qui a échappé à mes radars, c’est cette soirée imaginée autour de Requiem avec la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, dont j’ai déjà beaucoup suivi le travail, notamment lors de la parution de son très beau disque Chants d’Est. A. Markowicz rappelle la genèse de l’œuvre d’Akhmatova et qu’aucun des poèmes n’a été écrit mais composés par cœur et confiés à la mémoire de sept amies. Que chaque poème est écrit avec une voix différente, dans un mètre différent, avec une intonation spécifique et que poème après poème, c’est musicalement un véritable oratorio. (p.243). Je n’ai malheureusement pas pu trouver en ligne d’extraits de ce spectacle que la violoncelliste et le traducteur semblent susceptibles de donner encore.
Concentration
Je dois concentrer ma pensée, lever les yeux de mes soulignés pour élaborer une pensée à partir de ces soulignements. Traquer et traduire plus finement, moins paresseusement, les intuitions, impressions, ce halo de pensée(s) mal étayée, mais réelle, authentique, qui se forme quand je lis. Dans la vitesse de la lecture se constitue une sorte de nuée conceptuelle et sensible qui flotte au-dessus du texte, à peine en arrière de la pointe de ma lecture. C’est ce halo qu’il faudrait apprendre à condenser, à faire « précipiter » en pluie sur le papier.
Écrire davantage mes notes de ce Flotoir est un des moyens d’aboutir à cette fin.
Se retourner sur son chemin
André Markowicz évoque cette expérience que j’ai faite de façon tout à fait similaire. Fouillant dans ses archives, lisant d’anciennes traductions, des notes d’autrefois, il s’étonne de la fidélité de son chemin. Et il constate, comme je l’ai fait maintes fois, que ses intérêts, et les lignes de force de son travail, se sont déterminés, très tôt, dès son adolescence.
→ toujours cette illusion que l’on avance, que l’on vient de découvrir telle ou telle chose alors qu’en fait on n’a cessé, sans forcément en être pleinement conscient, de tourner autour, depuis des années et des années. Il m’est arrivé de retrouver dans mes notes des phrases presque similaires à des années de distance. Cela évoque d’ailleurs immédiatement cette œuvre qui a beaucoup compté pour moi, celle du trop peu lu Claude Mauriac, avec son travail magnifique sur ses journaux, Le Temps immobile.
Une fabuleuse et terrible histoire
Oui c’est une fabuleuse histoire que celle de la mère d’André Markowicz, tellement émouvante. Sa mère dont il dit qu’elle est très occupée, pas seulement parce qu’elle relit toutes les traductions de son fils, mais parce qu’elle retranscrit, avec une infinie patience, des centaines de feuillets écrits par la grand-tante du traducteur. Des notes écrites dans une écriture cursive ancienne qu’André et sa sœur sont incapables de déchiffrer et notes dont ils reçoivent, l’un comme l’autre, tous les matins, par mail, les dernières transcriptions. « Des poèmes, écrits entre 1914 et 1925, disons en tous cas avant la première arrestation, en 1929 et la déportation en Sibérie. »
→ c’est à dessein que je recopie ces derniers mots, pour qu’on se rende bien compte de quoi il s’agit quand André Markowicz parle de la Russie, des poètes russes, de son travail sur la langue russe. À partir de quoi et d’où en quelque sorte, il travaille. Et transmet.
Pulsion de créer
Poursuivant ma lecture, bien répétitive, du livre de Nicolas Bacri, qui aurait sans doute pu et dû élaguer son propos, le resserrer, ce qui l’aurait rendu plus percutant, compte tenu de sa visée polémique, je relève une remarque intéressante, qui m’aidera aussi dans mon travail de lectrice de poésie. Il part en fait d’une citation de Bruno Ory-Lavollée : « Le chemin vers la beauté passe par la réalisation d’un objet de la plus haute qualité. Cette exigence distingue l’art de la pulsion de créer. »
Ce que Bacri glose astucieusement en disant qu’il ne suffit pas d’être habité par une pulsion créatrice -que tout être humain normalement constitué est capable de ressentir (…)- et de la revêtir plus ou moins habilement des oripeaux de la mode » pour faire œuvre d’art. Et en effet cette description se prête si bien à tant de ces livres qui arrivent constamment chez moi, livres qui relèvent d’une évidente et sympathique pulsion à créer, mais sans la faramineuse élaboration qui est le propre du grand créateur. Travail artisanal bien sûr dont parle Antoine Emaz, mais aussi contexte de toute la vie, de toute la recherche, de toute la personnalité que s’est forgée le créateur. Pulsion créatrice, oui, lot très partagé ; véritable création, très faible occurrence !
Petit éteignoir
Il faudrait, parfois, pouvoir disposer d’un petit éteignoir pour doucement, paisiblement, couvrir la flamme dansante d’un nouveau monde à explorer, ce texte, cette musique, ces images (beaucoup moins souvent) qui croisent à hauteur de conscience, vraies sirènes.
Chez Brahms
Chez Brahms, dans sa musique de chambre, soudain, dans le flux des notes, ces minuscules phrases qui vous vrillent le cœur et qui semblent venues de si loin, qu’on ne peut que les imaginer issues d’un autre monde, infra ou ultra. Dans le concerto de violon n°2 de Bartók, cette même impression que telle mélodie, soudain, semble forer le mur de la contingence, ouvrir un abîme, vous extraire du flux du temps.
L’avant-vie
« Plus tard la Mort ne me semblait ni plus ni moins impondérablement étrange que l’avant-vie, même si celle-ci n’est jamais personnifiée. »
→ Très profonde et féconde remarque de Lyn Hejinian dans Ma vie, une Lyn Hejinian qui mêle de façon intime et très convaincante toutes sortes de champs, de mondes, de références, dans chacun de ses 45 textes. Phrase à phrase, avec souvent rupture de l’une à l’autre, même si sur la lecture longue, au fur et à mesure, se créent des échos, des liens, d’un texte à l’autre et pas seulement par la reprise de ces leitmotivs déjà évoqués, tel « une pause, une rose, une chose sur du papier ».
Ici elle pointe la non-attention portée à l’avant-vie. Où serons-nous, que serons-nous, serons-nous ou ne serons-nous pas après notre mort ?, voilà des questions posées par les hommes depuis l’origine. Mais se demande-t-on parfois si nous étions ou n’étions pas avant la naissance, avant notre vie ? Et si nous étions, où ? Pourquoi le processus de la décomposition, du désassemblage de la personne suscite-t-il tellement de questions alors que le processus d’incarnation quasiment pas ou si peu ?
Pour la petite fille que j’étais
« Pour la petite fille que j’étais, je suis une étrangère, et plus étrange encore. »
Encore une question vertigineuse posée (p.100) par Lyn Hejinian. Une sorte de yoyo temporel, se mettre dans la peau de la petite fille que nous fûmes regardant celle que nous sommes devenue. Se regarder avec les yeux de la petite fille qu’on a été et qu’en réalité on est encore en très grand part même si on veut absolument croire le contraire depuis qu’on nous a dit qu’il fallait grandir et qu’on a brandi comme un statut enviable, un but à atteindre, le fait d’être grande (même haute comme trois pommes). À la fois carotte et bâton. Mais a-t-on jamais grandi ? Quel âge avons-nous dans notre for intérieur ? Ne coïncide-t-il pas du tout avec notre âge réel ? Et si l’on se déplace dans le regard de l’enfant que nous avons été et que nous tentons de nous regarder avec l’âge que nous avons, ne faisons-nous pas ressurgir tant d’images peu amènes de personnes que nous trouvions très âgées, ridées, bizarres ? Pour ne pas dire, ce que tout le monde a sans doute pensé en me lisant « et qui sentaient mauvais ».
Étranges vérités
Les assertions de Lyn Hejinian semblent parfois bien étranges et il faut les tourner et les retourner pour voir ce qu’il en est. Ainsi : « les reflets ne font pas d’ombre, mais les ombres en sont, et en font. » (p.101)
→ je note une forte récurrence du thème de l’ombre, souvent associé à celui de la couleur de l’ombre, ce que l’on apprend, parfois avec surprise, si on prend quelques cours de peinture ou de dessin. L’ombre est colorée. Nous la croyons grise. L’ombre est-elle un reflet ? Oui incontestablement, se dit-on. « Un reflet est, en physique, l'image virtuelle formée par la réflexion spéculaire d'un objet sur une surface. » Eh bien, non pas tout à fait, l’ombre n’est pas un reflet, elle est plutôt la projection, me semble-t-il, d’un corps sur une surface. Pensons à notre ombre sur le trottoir par un de ces beaux jours d’automne, où l’ombre s’allonge sur le trottoir (on ne regarde pas assez les ombres !). En fait l’ombre s’apparente plutôt à une absence réelle, qu’à une image virtuelle, elle est une découpe, elle représente l’obstacle dressé devant la lumière. Mais ombre ou reflet, le plus intéressant et le plus beau est la question de l’angle !
→ Je note que, de façon générale, en progressant dans le livre de Lyn Hejinian, on constate que les questions se font plus nombreuses et surtout plus intimes. Une sorte de portrait, de visage, tend à se dessiner, un peu comme dans ces jeux enfantins où l’on crayonnait une feuille toute blanche sur laquelle apparaissait petit à petit une forme, un arbre, un animal, un objet. Par le crayonnage de la lecture apparait ici une image, complexe, diffractée en éclats, mais pourtant cohérente, et très attachante.
Qui lit, qui a lu ?
« Est-ce que ça fait une différence pour moi qui lis ce livre maintenant, de savoir que tu vas le lire après, le même exemplaire exactement, les mêmes mots – et est-ce que cette différence serait différente si tu lisais ton propre exemplaire au moment où je lis le mien. » (p.102)
→ questions que je me suis si souvent posées, surtout concernant les lecteurs antérieurs d’un livre. L’ensemble des lecteurs antérieurs, disons par exemple de A l’ombre des jeunes filles en fleur, d’une part, mais aussi le/les lecteur(s) d’un exemplaire particulier, de cette édition de Proust qui me vient de ma famille, de ce livre-là relié par ma mère quand elle voyait encore ? Y a-t-il une présence des lecteurs antérieurs, les lecteurs en général et les lecteurs en particulier ? Sommes-nous tous sensibles à ces possibles présences, à ces passages ? Sommes-nous façonnés par les lectures antérieures ? Sentiment tellement mystérieux, dont le versant néfaste est ce que nous ressentons quand nous lisons un livre emprunté dans une bibliothèque et où le passager antérieur s’est permis de laisser de très tangibles traces, taches, soulignements, voire même commentaires. Et nos propres livres, si « travaillés » par notre passage à travers eux, qui les lira, qui supportera l’altération que nous leur avons fait subir ?
→ Lyn Hejinian il faut la lire à petites doses, tranquillement, laisser travailler le texte en soi. Peut-être pas en 45 jours, mais en tous cas en quinze jours, avec trois textes par jour. Une bonne jauge.
Un lieu
Dans un grand « post » écrit le 5 mars 2015, sur son « compte Facebook », André Markowicz revient longuement sur cette expérience, amorcée en 2013 : poster un texte un jour sur deux dans cet espace. Son « lieu sans lieu » : « Un lieu, c'est-à-dire un endroit où je peux, enfin, réunir les espaces – réunir le passé et le présent, et faire travailler mon travail (oui, le faire travailler) dans ses aspects les plus différents. » (p.298)
→ c’est exactement mon expérience, non pas avec un compte Facebook que je me refuse à ouvrir, mais avec ce Flotoir qui est en fait double. Il y a le Flotoir réel, immense, et celui que je publie, petits icebergs du premier. Mais bien dans cette idée d’A. Markowicz de pouvoir tourner sans fin autour de plusieurs aspects, d’une bonne vingtaine de thèmes récurrents depuis toujours.
Art poétique
Chaque poème appris par cœur est une nouvelle expérience intime, qui remue profond : et le sens de la langue et la mémoire et la façon d’être au monde. C’est une expérience quasi ontologique ! J’ai choisi pour cette cinquième semaine « Art poétique » de Verlaine. J’ai cru, sottement, que ce serait facile, or c’est très difficile. Pourquoi ? Est-ce l’Impair, dont Verlaine dit bien qu’il est vague et plus soluble dans l’air ? Est-ce le mélange des pronoms, des registres, dans ces neuf strophes. Avec de vrais changements de pied, même si l’on a affaire de bout en bout à des vers de neuf syllabes. Et cette indécision du sens, parfois, comme dans « il faut aussi que tu n’ailles point / choisir les mots sans quelque méprise » ?
Je travaille sur la manière d’apprendre par cœur. Les grands trucs de l’art de mémoire ne fonctionnent pas : impossible de loger les vers dans un paysage par exemple ! Le son est essentiel, la répétition, la manducation obstinée des vers, les enchaînements aussi, surtout d’une strophe à l’autre. Je remarque que je ne suis pas très loin ici de techniques mises en œuvre au piano pour travailler une pièce. Je ne note pas que, pour l’instant, le « muscle » mémoire, dont m’avait parlé Fred Griot, se soit beaucoup développé, mais ça peut venir. Et peu importe, la fécondité et le bonheur de cet apprentissage se suffisent à eux-mêmes.
Glenn Gould
France Musique a consacré plusieurs émissions cette semaine à Glenn Gould. J’ai écouté celle dont André Hirt était l’invité, André qui a écrit avec Philippe Choulet l’excellent Glenn Gould, l’idiot musical. André Hirt qui ne cesse de tourner, dans tous ses écrits et dans sa conversation, autour de la question de la musique. Dans l’émission, il développe l’idée d’un Glenn Gould à la recherche du noyau de l’œuvre, une sorte d’idéal de l’œuvre qui serait en rapport avec son célèbre chantonnement, où il voit un côté quasi hymnique. Une incantation, un appel à l’œuvre, dans la poursuite de la coïncidence entre l’idée et sa réalisation. Et comment ne pas aimer qu’il dise, à la suite de Glenn Gould, que la musique doit transformer notre vie, voire la sauver. En laissant à l’auditeur, à la fin de l’émission, le joli petit legs du mot allemand Heiterkeit, qui veut dire, la sérénité, la joie.