Prouesses de traduction
Deux univers, mais deux admirables compositions de traduction.
Jirgl et Le Silence que j’ai commencé et que je lis à très petites doses, de photo en photo. Non pas qu’il y ait, dans ce très gros livre, des photos, mais parce que il est construit autour de la consultation fictive d’un album de photos. Les paragraphes s’organisent autour de la courte description d’une de ces photos. La langue de Jirgl est extraordinaire et extra-ordinaire le travail de la traductrice Martine Rémon dont ce Flotoir a un peu parlé lors de la découverte de ce livre grâce à la revue en ligne En attendant Nadeau. « Le silence est un roman total et embrasse le XXe siècle et ses affres, dans une histoire familiale aussi bouleversée que bouleversante. Il est porté par une langue qui saccage tout sur son passage, l’orthographe, la ponctuation, nos habitudes de lecture, les poncifs d’écriture. La langue de Jirgl est une langue qui s’entend, mais aussi une langue qui se voit ; et lire Jirgl est une expérience de lecture unique, qui engage le corps, une expérience visuelle, rendue possible aussi grâce au travail remarquable de Martine Rémon, sa traductrice. Le travail graphique n’est jamais illustration, il est pensée, il est système, et c’est la très grande force de l’œuvre de Jirgl. » (voir les articles de la revue ici)
Et voilà que je prépare un texte pour l’anthologie permanente de Poezibao et que je retrouve ce très haut niveau d’invention/traduction dans le travail de Jean-René Lassalle autour d’Oswald Egger. Ce poète allemand, qui vit à Hombroich, dans ce lieu incroyable, ancienne base de lancements de fusées intercontinentales, qui abrite aujourd’hui à la fois un lieu de résidence permanent pour des artistes de toutes disciplines et une sorte de musée atypique et magnifique, séries de petits bâtiments en brique dans un grand parc où voisinent des Fautrier, des Schwitters et des objets d’art contemporain, des Calder et des bouddhas. Lieu où j’ai eu la chance de me rendre, grâce à mes conversations avec Jean-René (l’ensemble est situé non loin de Düsseldorf).
Je n’ai malheureusement pas les originaux allemands mais je donne deux exemples de l’un et l’autre livre qui peuvent laisser deviner le travail de recherche et de transcription en quelque sorte qu’une telle langue, celle de Jirgl, celle d’Egger, a pu demander aux traducteurs. Et j’ai eu un vrai plaisir à taper les deux pages que j’ai choisies dans le livre d’Oswald Egger.
Jirgl par exemple,
« Ils savent implicitement quoi faire & quoi dire dès que les-Autorités se présenteront & poseront les questions. En s’éloignant, ils prennent soin d’effacer leur=propres traces dans la neige. (au bout de deux jours le dégel se charge du reste). Ils se hâtent car l’obscurité s’abat épaisse et glaciale sur les toits de roseau des maisons paysannes, obstinément sournoises & tapies en silence contre des-années=des-décennies dans laterre&lesprés de la grande plaine. Et aujourd’hui, c’est la Schainheinte Nuit ». Un peu plus loin Jirgl joue aussi sur la typographie, écrivant La=victoire=éclair=de=la=Wehrmacht en Pologne. Et aussi « Et comme l’affaire allait bien avec l’air du temps, sans plus de façon, on colla Lecrime-dufleuve=sur-le-dos-du-Polak : Lafautentière toujours à l’homme à terre. » (p.45)
Et Egger,
en contraste de saison !
« et les heures de feu enchaviraient ("glaciant") les rappes d’été d’un noir lumineux
Onduletôles et puits à glanes vapeur masquée suintant des humides terrils.
Tigerie des prés, et les abrupts résineux à graine se décalicent
Alvéoles, bruissilées d’une glue isabelle pour timonner les stries de non-voie. »
(rien qui soit, traduction de Jean-René Lassalle, p.44). Voir aussi ici.
Par cœur, Jacques Roubaud, Cécile Riou
Cécile Riou, dans une lettre, me dit qu’une amie comédienne lui avait autrefois expliqué comment apprendre un poème par cœur :
« D'abord le premier vers, puis le tout début du vers suivant, puis la rime, puis le tout début du vers suivant en les enchaînant, même si cela n'a pas de sens.
Par exemple :
"Le noir roc courroucé que la bise le roule
ne s'arrêtera … mains
tâtant … humains
comme pour … moule
ici presque … coule"
etc. »
La même amie conseillait aussi de trouver le mot rayonnant dans chaque vers, celui qui gouverne les autres.
Je lui rappelle la technique de Roubaud, telle qu’il l’expose dans le début de Poésie :. Il s’agit de sonnets et Roubaud parle de la technique de « l’équerre », autrement dit apprendre le premier vers puis toutes les rimes, dessiner donc une horizontale et une verticale.
J’aime particulièrement l’idée du mot rayonnant. J’ai expérimenté la technique de Cécile Riou sur « Brise Marine » de Mallarmé : feuillet A4 plié en deux, à l’intérieur feuille de droite le poème recopié à la main (indispensable), à gauche les marques soit le premier vers, le début de tous les vers et les rimes de tous les vers et au centre, en petites capitales, le mot rayonnant !
Roubaud et la mémorisation des poèmes
Dans ce Flotoir, il y a peu, je disais m’intéresser aussi à ce qui s’effaçait (et pour l’instant il s’agit du court terme) dans ce qui était appris par cœur. Je retrouve dans Poésie : cette longue remarque de Jacques Roubaud, expert en la matière : « En ce qui concerne ce sonnet particulier, la liste-matrice a encore moins bien résisté que le premier vers à l’érosion des années, entraînant dans sa chute certains pans entiers du poème. Il m’arrive (et de plus en plus) pour vérifier mes hypothèses sur la mémoire, certes, mais aussi pour assister à la destruction de la mienne avec une espèce de délectation morose, d’examiner sur tel ou tel poème, appris il y a très longtemps, très longtemps su, le progrès des lézardes d’oubli, des fissures qui s’élargissent dans un vers, s’étendent aux strophes, jusqu’à ce que parfois il ne reste que le souvenir amer d’avoir su : le poème s’étant évanoui comme un Cheshire-cat, laissant derrière lui non un sourire énigmatique, mais un rictus. » (Jacques Roubaud, Poésie :, p. 47)
→ tellement juste cette expression de lézardes d’oubli ! Même sur un poème qu’on est en train d’apprendre, il y a comme cela des pans qui manquent, des coupes en zig-zag dans le texte (puzzle ?). Il faut tenter de percevoir, au fond de sa mémoire, un mot, puis si on l’a retrouvé, tenter d’en faire un générateur pour ce qui est autour, dans le texte, puis souvent compter les syllabes (dans le cas d’un poème où les vers sont réguliers) pour ajuster le vers. Parfois, on aurait presque l’impression de faire un travail comparable à celui du créateur (toutes proportions gardées, bien sûr !)
Le jugement toujours
Observer l’effet, l’impact en soi de ce qu’on lit, entend, voit. Qu’est-ce que cela me fait ? émotion, attrait, excitation, rejet ? Sans immédiatement appliquer la grille du jugement. Mettre en relation peut-être ? À quoi cela me fait-il penser, qu’est-ce que cela fait vibrer en moi ? Cela reconnait-il quelque chose qui serait déjà présent, identique ou analogue ? Ou bien m’est-ce totalement étranger, impénétrable, de prime abord. Et dans ce cas, il est bon d’insister un peu. À toute petite mesure et toutes petites doses, là encore. Quelques mesures de la pièce musicale, une ou deux œuvres de l’artiste, deux ou trois pages de l’écrivain. Il faut s’habituer parfois à un univers nouveau, pour lequel on n’a pas de références, pas de repères. Insister doucement, sans forcer. Mais avec bienveillance.
Il y a ce moment lointain où le jugement n’était pas une sorte de réflexe conditionné. Il n’y avait aucune visée d’évaluation. Lire, écouter, voir / aimer, ne pas aimer / ne pas avoir à justifier ce goût. Pouvoir les garder discrets, ces goûts, voire secrets, avec leurs contradictions
Lecture et notes du Flotoir
La riche expérience du Centre National du Livre porte aussi sur mon rapport avec le livre. Je prends conscience que je ne pratique pour ainsi dire plus jamais de lecture sans visée. Je lis pour écrire, ne sachant écrire, ou n’osant, ne pouvant écrire sans cet inducteur qu’est la lecture. Je lis ainsi avec une double présence, depuis longtemps : deux présences aussi irréelles que fortes, celle de l’auteur que je tiens à une distance très variable selon les cas mais aussi la présence des lecteurs potentiels. Je suis une sorte de pont entre deux rives, de passage, de gué, entre l’Est de l’auteur et l’Ouest des lecteurs. Or quand je lis pour le CNL je ne peux faire part de ce que je lis puisque nul, hors les membres de la commission le jour de la séance et une ou deux personnes du CNL, n’est censé savoir ce qui m’incombe. Ces lectures ne sont pas plus sans visée que toutes les autres lectures et elles sont même de toutes celles que je fais les seules à devoir ouvrir sur un jugement, sans dérobade possible. C’est mon engagement.
Un retour vers l’enfance ? Une sorte de retour à l’époque de la lecture « naïve » où seuls l’histoire, les héros, les mots peut-être comptaient. Ce n’est que relativement tard que l’on apprend qu’il y a un auteur, on l’apprend peut-être quand on commence à lire les classiques ou… Jules Verne (qu’on m’avait un jour reproché de citer dans un devoir de français !)
Lire sans
Donc lire sans retenir, sans noter, prélever, extraire comme dit Pierre Bergounioux, ce serait aussi se faire confiance davantage. Faire confiance à sa mémoire d’abord (j’ai toujours pensé que le Flotoir était une digue contre l’enfouissement et l’engloutissement) et faire confiance à cette étrange alchimie qui se fait en chacun avec tous les matériaux de son expérience. La lecture étant chez certains une part centrale, voire capitale, voire la première, de cette expérience vécue. Ce que tu as lu t’appartient et même si cela semble perdu, il en reste quelque chose qui « travaille », humus, compost, plancher océanique, tourbe … ?
Les mains de la mère
J’avance doucement dans le massif Le Silence de Reinhardt Jirgl. Celui qui parle, dans cette première partie, évoque, devant sa sœur, leur histoire commune, l’assassinat de leur père, jeté à l’eau par la troupe excitée qui l’a battu à mort, puis le suicide de leur mère, noyée dans la même eau. Il évoque l’enfance, les quelques années d’avant le drame et écrit « Ainsi sont les touchers de Mère dans la mémoire de ma peau. ». Peu auparavant, à propos du double drame, il avait évoqué aussi la mémoire de l’eau de telle sorte qu’on comprend très bien qu’il fait aussi allusion à la fameuse controverse scientifique sur la dite mémoire de l’eau. Je relève aussi, page 47, l’évocation de cette atmosphère de « volonté ossifiée » et lisant ces pages, je pense à la fois à Patrick Beurard-Valdoye, surtout pour le traitement très particulier du langage et à Oswald Egger pour la compression des phrases, des mots, les raccourcis glissants entre les phrases, un peu comme en montagne, on prétend couper pour éviter de suivre tout le lacet du chemin !
Muzibao
Le bébé Muzibao se développe bien, je tâtonne beaucoup, j’essaie, j’imagine, avec le sentiment d’une grande liberté en ce qui concerne la musique, loin de toutes contraintes, des carcans et obligations. Je suis en quelque sorte le chemin qui s’ouvre chaque jour devant moi, par la simple écoute, le suivi de quelques sites, les rencontres, les dialogues. Là où est la musique. Quelle musique, pourquoi, comment ? Puis chercher et construire autour de ce musicien-là (hier soir le violoncelliste André Navarra), de cette œuvre-là, de ce livre, etc. Il y a quelques idées de base, mais je ne souhaite pas qu’elles fonctionnent comme des impératifs catégoriques. Encore une fois, c’est l’expérience qui va me permettre de construire petit à petit ce nouveau lieu, avec ce problème, que je n’ai pas dans Poezibao, ni dans le Flotoir, c’est que les références sont fragiles et instables dans le temps, je veux parler des vidéos YouTube, des liens vers des émissions. Je compte d’ailleurs interroger plus précisément France Musique sur la politique exacte de mise à disposition. Je vois que les concerts ne sont là que peu de temps, par exemple. On peut réécouter les émissions de France Culture pendant mille jours et les télécharger pendant un an, mais qu’en est-il sur France Musique ?
Styles
J’ouvre Styles de Marielle Macé. Je lis « Pasolini a été pour moi l’aiguillon, l’allié initial de cette volonté de faire droit à tout ce qui se débat dans le formel de la vie. » (p.15)
Pasolini qu’elle décrit comme « un sujet capable d’être meurtri par les formes ».
→ J’ai du mal à entrer dans ce livre, car j’ai l’impression d’avoir comme une gêne avec la notion de forme, qu’il y a là pour moi une zone d’impensé (dont j’espère que ce n’est pas de l’impensable) qui s’explique soit par une difficulté à la toucher soit par un excès du formel dans mon existence. Autant dire que je redoute un double empêchement, l’un du côté de la capacité à abstraire, à penser philosophiquement, à penser le général, l’autre du côté de l’expérience personnelle. Raisons mentales et inconscientes, dont l’alliance peut être redoutable, je ne le sais que trop. Cela qu’on a tellement sous le nez qu’on ne peut pas le voir ?
Mais c’est Marielle Macé, dont le Façons de lire, manières d’être m’a occupée et passionnée pendant des semaines, donc j’insiste.
Lucioles
Marielle Macé évoque la disparition des lucioles ce qui crée aussitôt, mais de façon un peu floue, une sorte de constellation, Macé / Pasolini / Didi-Huberman. Oui Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman est bien là, à portée de main et il est placé sous un double exergue, de Pasolini, deux citations extraites de La résistance et sa lumière et de Supplique à ma mère.
Pasolini dont Marielle Macé dit qu’il était à la recherche de la « puissance formelle » et de la « capacité d’éclat propre à la vie humaine. » Et Georges Didi-Huberman qui écrit : « Il faut alors comprendre que l’improbable et minuscule splendeur des lucioles, aux yeux de Pasolini (…) ne métaphorise rien d’autre que l’humanité par excellence, l’humanité réduite à sa plus simple puissance de nous faire signe dans la nuit. »
→ une nuit qui disparait par excès de strass et de lumières fausses, une nuit de paillettes, d’hyper-éclairage, de débauche lumineuse. Pasolini qui avait pressenti une disparition de l’humain au cœur de la société présente, dit encore G. Didi-Huberman. Qui cite cet avertissement qui résonne de manière tellement forte aujourd’hui : « je tiens simplement à ce que tu regardes autour de toi et prennes conscience de la tragédie. Et quelle est-elle cette tragédie ? La tragédie, c’est qu’il n’existe plus d’êtres humains ; on ne voit plus que de singuliers engins qui se lancent les uns contre les autres. » (texte de 1975, in Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société).
→ et cette idée que le livre de Marielle Macé pourrait être une manière de renouveler profondément mon regard et de réarmer mon attention au monde environnant, au-delà des livres et de la musique.
→ Et lisant ces pages sur les lucioles, j’entends encore ces mots si forts, dans un reportage à la télévision, sur la diminution terrible de la banquise ces dernières années, et plus encore ces derniers mois voire ces dernières semaines, ces mots dans la bouche d’un chercheur parlant des ours blancs, qui allaient immanquablement disparaître ; l’homme ajoutait que les ours blancs pourraient bien jouer le même rôle anticipateur que les oisillons qui dans les mines annonçaient le coup de grisou et que la disparition de ces ours pourrait bien être un signe avant-coureur de celle de l’homme.
→ J’apprends cependant que « la légende prétendant qu'on emmenait jadis des oisillons dans des cages au fond des mines (ils succombaient en présence de gaz, avertissant les mineurs) est en grande partie erronée. En effet, le grisou n'est pas toxique, il peut remplacer l'oxygène de l'air (anoxie) si sa concentration est supérieure à 30 % auquel cas il est déjà trop tard. Les oiseaux sont en revanche très sensibles au monoxyde de carbone (autre ennemi invisible des mineurs), produit par l'oxydation des poussières de charbon et susceptible d'accompagner les dégazements de grisou. Ils réagissent la plupart du temps en gonflant leur plumage. » (source).
Les régions de l’expressivité
Formes, modes, modalités, manières d’être, façons de vivre, c’est tout cela que Marielle Macé regroupe sous le vocable de « styles ». Elle détermine ce qu’elle appelle les « régions de l’expressivité » : comportements, objets, rapports aux objets, mode, publicité, école, télévision, etc. Et elle revendique l’idée qu’une littéraire peut faire un travail d’anthropologue. Il va s’agir « d’étendre le domaine du style bien au-delà de la question de l’art, vers une compréhension des pratiques, des conduites, des ontologies, des régimes d’être et même des formes de la vie organique. » (p.31)
Une stylistique de l’existence
Lecture difficile pour moi que celle de Styles de Marielle Macé, parce que dans toute la première partie de ce livre, l’auteur reste dans le domaine du général, de manière relativement abstraite. Mais elle parle d’une stylistique de l’existence, « des manières de vivre, des allures de la vie » (p.32), ce qui me semble déjà plus concret.
→ Je ne sais pas encore si ce livre va m’intéresser, recouper mes préoccupations, en agrandir le champ mais il me semble déjà avoir un effet tout à fait tangible : attirer mon attention sur les manières d’être des autres. Bien au-delà de la fameuse question « comment peut-on être persan ? », il y a cette interrogation concernant les tout proches et les plus lointains, que je peux résumer ainsi : « comme peut-on être autre ? ». Comme une difficulté, une incapacité à penser la différence existentielle, pourtant flagrante, au point que la question serait plutôt « comment peut-on ne pas être autre ? ».
Marielle Macé : « je suis frappée par la vigueur avec laquelle chacun pose une anthropologie, une éthique, une politique dans sa seule façon de regarder les formes du vivre et d’envisager d’en parler ; frappée par l’évidence avec laquelle la perception se laisse ici pénétrer de jugements » et un peu plus loin « autant de regards posés sur les gestes, les rythmes, les façons d’habiter un espace, un métier, un corps, autant d’idées de la vie. »
→ Réflexion qui me semble très importante. Nous tous, du simple passant à l’expert, ne sommes-nous pas incapables de nous dé-center, de nous ex-centrer ?
Voir apparaître les lucioles
Mais avant de le remettre à sa place, dans la bibliothèque de chevet, j’ouvre à nouveau le livre de Didi-Huberman, sur ce chapitre trois où il est question d’Agamben. Je lis : « Être contemporain ce serait obscurcir le spectacle du siècle présent afin de percevoir, dans cette obscurité même, la "lumière qui cherche à nous rejoindre et qui ne le peut pas". Ce serait donc en prenant le paradigme qui nous occupe ici, se donner les moyens de voir apparaître les lucioles dans l’espace surexposé, féroce, trop lumineux, de notre histoire présente. Cette tâche, ajoute Agamben, demande à la fois du courage – vertu politique – et de la poésie, qui est l’art de fracturer le langage, de briser les apparences, de désassembler l’unité du temps. » (p.59)
→ Triple rôle de la poésie, qui signe son impérieuse nécessité, alors que pendant tout le temps où je rédigeais ces notes, j’ai eu en tête le spectacle non pas affligeant, mais proprement terrifiant, du lieu de vie et des manières d’être de celui qui va devenir un des acteurs les plus puissants du monde international.
Il faut donc plus que jamais tenter de « devenir des lucioles et reformer pas là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. (GDH, p.133)
→ J’aimerais penser que ce Flotoir, que Poezibao et que Muzibao sont des lucioles, à éclat intermittent mais survivant.
Musique
Hier étrange journée quasi amusique. C’est rarissime. Piano lamentable, mais dans ces cas-là je fais de petits exercices, je travaille sur de très courtes séquences, dans l’écoute la plus intense possible, pour éviter de me confronter à un sentiment d’échec qui n’a aucune fécondité. Qui serait même invalidant si je m’y arrêtais. Et tout ce que j’ai entendu toute la journée m’a déplu. Je connais ces réactions quelque peu cyclothymiques qui font qu’après des emballements il y a une retombée, une descente, comme la décrivent ceux qui ont recours aux drogues. Cela peut concerner la littérature comme la musique et c’est le plus souvent très éphémère, transitoire. La phase maniaque reprend vite le dessus.
Hubert Lucot
Extrait d’un bel article du dernier Monde des Livres, à propos du livre La Conscience d’Hubert Lucot : « Il faut savoir qu'Hubert Lucot ne se sépare jamais d'un cahier dans lequel il consigne au jour le jour la matière de la vie : -titres aperçus dans les journaux, choses vues et entendues, à droite et à gauche, avec ou sans lunettes, mais aussi les souvenirs qui viennent s'y accrocher ou remontent spontanément, faisant de chaque instant de perception une mouvante constellation. Ces textes sont ensuite retravaillés pour devenir des livres : si bien que s'y mêlent toujours à la fois notations d'actualité, souvenirs en fragments et tronçons de synapses reliant tous ces éléments. (…) un ressac infini du récit se produit, au gré des allées et venues incessantes de Lucot dans Paris en bus (on connaîtra à la fin toutes les lignes par cœur et leurs nombreux arrêts), tel un Orphée quadrillant, à coups de tickets RATP, une ville déjà mille fois tombeau. » (Note d’Éric Loret)
→ carnet d’écrivain, balades en bus (qui me font songer aux infinies promenades, dont je crains bien qu’elles soient suspendues, de Jacques Roubaud, qui si souvent me viennent à l’esprit quand je tente de marcher en ville pour sortir de mon ordinateur !)... Au fond des thèmes obsessionnels comme ceux qui me retiennent si souvent. L’obsession peut aussi être un sacré moteur.
Le nœud d’efforts
La « rage de l’expression » de Francis Ponge selon Marielle Macé : « le nœud d’efforts où l’entêtement de la parole et l’entêtement du réel prennent en permanence le relais l’un de l’autre. » (Styles, p.67)
Styles
Ce qui sidère dans le livre de Marielle Macé, c’est sa capacité à mobiliser autour de son sujet, la question du et des styles, des auteurs qui sont en dehors de son champ d’étude principal, la littérature. Elle a une connaissance étendue de la philosophie et de la sociologie qui lui permet de passer de Francis Ponge à Marcel Mauss, de les enrôler dans ses démonstrations de manière complètement naturelle, liée, construite et fluide.
Voici donc quelques très belles pages sur Marcel Mauss, notamment à partir d’une conférence qu’il donna en 1934 sur les « techniques du corps ». Marielle Macé pointe « une décision, jamais conceptualisée, de concevoir le monde humain comme une foule de styles d’être. »
→ Ce pourrait être le beau mode d’apprentissage de la diversité du monde et des hommes. Un antidote à l’uniformisation clinquante mais creuse de la mondialisation : observer et peut-être lister, simplement, cette immense variété des styles d’être, dès l’observation du passage d’une vingtaine de passants, le matin, sur le trottoir, en bas de chez soi ! Et tant pis (ou tant mieux !) si « la tentative de classement est peu à peu défaite par ce sens du divers et par la dispersion fondamentale des reliefs, des tournures, des styles de l’humain »
Marielle Macé relève encore chez Mauss, dans la « vivacité perceptive » « une authentique soif de singularités », mais aussi et surtout une capacité à reconnaître, identifier les les répétitions, les formes revenantes, c'est-à-dire les styles. (p.76)
Avec humour, elle cite encore Mauss en spectateur de l’incroyable prolixité du monde, égrenant ses il y a : « il y a des gens à natte et les gens sans natte » « il y a les gens à oreiller et les gens sans oreiller ». (p.79). Ce pourrait être un exercice à la Perec.
Mais le plus important pour moi est la conclusion : « Ainsi il y a tout à observer, et non pas seulement à comparer ?
Tout à observer
Je prends conscience que dans mes pratiques, je suis plus du côté « tout à observer » (et pour moi à montrer) que du côté « à comparer ». Car comparer, c’est trop souvent choisir, donc élire et éliminer, après jugement de valeur.
Cette formule Marielle Macé la souligne aussi : « Voilà le regard modal, qui voit dans les différences des puissances et non des processus de distinction. » (p.79)
Et cela encore, si beau : « L’attention au style affecte, elle transforme le regardeur – lui donne de la joie. » (p.80)
Animaux
Marielle Macé s’intéresse ensuite au règne animal et à la multitude de ses formes et cite Jean-Christophe Bailly : « La surprise infinie qu’il y ait là un être et qu’il y ait cette forme, si petite ou si grande, cette forme qui est aussi une tension et une chaleur, un rythme et un saisissement : de la vie a été attrapée et condensée, a fini par se trouver une place dans un recoin de l’espace-temps ; » (cité p. 103)
→ oui penser aux formes, à toutes les formes, y compris celles prise pas la vie, c’est penser à l’infinie diversité, et profusion du vivant. Profusion mise à mal, on ne le sait que trop. Profusion du vivant avec laquelle l’homme urbain est si peu en contact (hors des animaux domestiqués & des pigeons gavés de poubelles) alors que le moindre documentaire sur la nature stupéfie et éblouit par l’inventivité de ce qui se crée.
Et cette belle idée que le style « est une piste qui insiste dans le vivant » et qu’une espèce « est un tour qu’a pris la vie, qu’a su prendre la vie » (p.104). Cela va loin, car « seule une attention qui accepte d’être capturée par la pluralité de ces expressions du vivant peut nous faire éprouver notre propre manière et nous comprendre nous-mêmes comme "styles" ». (p.103). Marielle Macé invite à un « regard stylistique, pour une pensée qui a l’appétit de la variance stylistique du vivre. » (p.105)
→ appétit qui s’acquiert sans doute, via l’indispensable disposition qui est la curiosité, par la fréquentation des choses, des êtres, mais aussi des œuvres. Ce que je ne sais pas voir ou entendre, bien souvent la peinture, la littérature, la musique me le font découvrir.
Éducation
J’avance, presque pas à pas, dans l’incroyable livre Le Silence de Reinhard Jirgl, qui, bien que prose de plus de 600 pages, dense, occupant entièrement chaque page, doit se lire à mon sens comme de la poésie, tant la langue est travaillée, torturée, au plus près de la narration. Voici un exemple, alors que le narrateur évoque leur arrivée (lui et sa petite sœur, orphelins) dans la famille d’un pasteur qui les adopte : « Sans moue ni jalousie, ses autres enfants, rangés d’après leur âge comme des tuyaux d’orgue, se contentèrent de se pousser 1 peu pour faire place-à-table à 2 assiettes supplémentaires. Et cet homme & la femme de cet homme, 1 créature silencieuse & discrète qui semblait sans âge (…) ne nous offrirent pas à nous-autres=enfants cet amour de léchouilles simiesques, constamment tributaire du tempérament lunatique, d’abord accordé et puis retiré pour cause d’humeur punitive, mais proposèrent Une Chose autrement plus précieuse car source=de=confiance : justice familiale, protection contre toute menace extérieure, droit à la curiosité & à l’innocence des questions – et au-delà, ce laisser-tranquille qui est des plus profitables aux enfants en pleine croissance. » (p .71