Méthode
« Comme je classe ces notes » écrit Hubert Lucot, p. 206. Toujours, chez moi, cet intérêt fasciné pour les méthodes de travail, les manières de faire des écrivains, et même de tous les créateurs. Cf. L’Ineffacé ! : le bonheur de voir ces carnets, brouillons, esquisses, paperolles, croquis, crobars, Zettel, fiches et autres notes. Quand je réalise des entretiens, c’est souvent autour de cela que je me concentre : comment procédez-vous ? Sachant parfaitement que cela n’explique pas la création.
Cadrer
« j’ai cadré une petite surface neigeuse », écrit encore H.L. p.208. Je note qu’il emploie souvent le vocabulaire de la prise de vue ou de la « maquette », cadrer, détourer. Mon amie aquarelliste C. me disait un jour, lisant un de mes poèmes-promenades : « on voit que tu es photographe, tu cadres ».
Vestiges, vertige
« Comme si sa chute ou son évaporation vers le ciel était retenue dans le temps, ce qui définit tout vestige. »
Le côté « miraculé » de l’archive (Jean-Christophe Bailly), le suspens au bord du vide ou de la disparition du vestige.
Pourquoi entends-je, de façon insistante, une analogie entre vestige et archives ?
Aucune raison étymologique en tous cas. Je l’ai cherchée, j’aurais aimé mais je savais bien que non…
Intensité
« Intensité de cette existence à peine » (H.L.). Un souvenir très vague, une image, seule, qu’il tente d’interpréter. Avons-nous en mémoire des lots d’images que nous ne savons pas interpréter, devant lesquelles nous sommes sans voix et sans noms, muets et désemparés comme devant ces photos anciennes, bien réelles, elles, représentant des personnes de notre famille dont toutes nous sont inconnues, voire « étrangères », et que nous sommes incapables de nommer.
Pendant des années, à l’époque des albums avec photos tirées, collées et légendées, j’ai écrit le nom complet (prénom et nom de famille !) des personnes représentées, fussent-elles les plus proches des plus proches et alors même qu’elles revenaient à chaque page, imaginant cette dernière arrachée à l’album et en déshérence. Une vision assez intuitive sans doute du travail du temps ! Dispersion & effacement des traces.
Le Flotoir procède aussi de cette vision. Ce qui paraît évident aujourd’hui peut être totalement oublié non pas dans quelques années, mais demain même.
Impossible de déceler les rouages
Exemplaire de la manière d’Hubert Lucot, ce passage de Je vais, je vis (p.210) : « Comme, devant la mairie du XVIIIe, je marche depuis le 85 vers le petit Montmartrobus, un simple Non Non sur mes talons me fait comprendre ceci : l'ordinateur en moi a décelé une femme et l'enfant que sa voix dessine quand elle articule avec fermeté "Non non c’est le Montmartrobus, notre autobus est plus loin" ; L'enfant que jamais je ne verrai ni n'entendrai appartient à une ondulation de l'espace présent et de mon passé, j'avais aussitôt décrété "petit garçon", nullement "fillette", le garçonnet c'est moi : dans la nuit urbaine, l'adulte et petit hubert font un détour par la boulangerie ; dans la campagne nocturne nous allons au lait chez le fermier Duchesne. »
Admirable ! Impossible de déceler les rouages, tout fonctionne comme par déclics cachés, très mystérieux. On admire la maîtrise bien sûr, mais cela n’est pas si important, la maîtrise, sauf qu’elle va toucher au plus profond. Il y a dans ces quelques phrases une image parfaite de certains de nos processus mentaux et psychiques parmi les plus intimes et les plus complexes.
Les immédiatetés lointaines
Un magnifique bimot ! qui fait sonner en écho les barricades mystérieuses. Les immédiatetés lointaines, qui sont aussi des affinités électives, la méthode de H.L. : ce qui est là, à la pointe de la sensation, conduit loin et profond dans le temps comme le câble de l’apnéiste l’entraîne vers la profondeur.
Hans Zender
Chez Tschann, cherchant et trouvant les écrits récents de Steve Reich, je suis attirée par un livre bleu, Essais sur la musique, de Hans Zender. Ce soir je l’ouvre et découvre que ce compositeur et chef d’orchestre se définit « comme une personnalité plurielle, et non pas un un moi fermé. (p.11)
Toute chose
Toute chose, lettre, livre, disque, devrait être prise en compte dès qu’elle entre dans ta vie, dans ton champ. La remise lui est trop souvent fatale.
De la double écriture
J’ai été très frappée par ce qu’Hubert Lucot dit de sa double écriture, car elle me renvoie à la question du flux et du resserrement. H.L. est d’abord dans le flux, le flux somptueux de la vie de tous les jours, qu’il observe avec un œil passionné, bienveillant, amoureux, et cela quelles que soient par ailleurs ses préoccupations ou sa douleur. Il note, sur le vif, s’appuyant sur un bord de fenêtre, dans l’autobus ou le tramway, à la volée. Mais ensuite ces notes, il les reprend, à partir de photocopies semble-t-il, qu’il fait presque tout de suite. « Selon ma méthode » dit-il, sans malheureusement la développer. Il les retravaille, aboutissant parfois à des pages virtuoses et vertigineuses d’intelligence, de sensibilité, de justesse.
Troublants algorithmes
Troublants algorithmes de ce vendeur en ligne. Ce matin, un mail du marchand me propose un choix extraordinairement pertinent de livres. Je ris s’il me propose, ce qu’il fait parfois, le dernier best-seller ou de la nourriture pour le chat que je n’ai pas, mais je ris moins quand il me suggère des livres sur le nazisme, les génocides, tel par exemple « La révolution culturelle nazie » de Johann Chapoutot.
En régime dictatorial, je serais vite pistée. Et je ne parle pas ici du danger extrême qu’il y a à s’intéresser à la poésie !
L’Anthologie
oui je la dote d’un grand A, non pas qu’elle soit la seule ou la première, mais parce que c’est une sorte de monstre magnifique, cette anthologie des poésies en France de 1960 à 2010, écrite par Yves di Manno et Isabelle Garron et publiée dans la collection 1001 pages de Flammarion. Devant animer une réunion autour de cette parution à La Maison de la Poésie, je m’immerge dans ses quelque 1500 pages.
Extraordinaire de voir s’ordonner, comme attirés par un aimant, les mille éléments, items, livres, auteurs, revues que je fréquente si assidûment depuis près de quinze ans maintenant. J’étais partie à l’origine de manière apparemment anarchique mais en fait structurée par les avancées et le développement de Poezibao vers la poésie contemporaine ; vers ces énormes massifs que l’anthologie Flammarion s’attache à cerner, préciser, y rattachant plus précisément une grande centaine de poètes mais en citant des dizaines d’autres et balayant très largement le champ de ces cinquante années de création (l’index compte près de 1000 noms)
Paul Celan
Dans le « Vestibule » de l’anthologie, je relève cette superbe citation de Paul Celan, elle-même choisie par Philippe Lacoue-Labarthe (ah sa petite écriture minuscule et si régulière, découverte dans l’exposition L’Ineffacé à Caen…) pour introduire La Poésie comme expérience : « Élargir l’art ? / Non. Prends plutôt l’art avec toi pour aller dans la voie qui est le plus étroitement la tienne. Et dégage-toi » (cité p. 18.)
Denis Roche, Hubert Lucot
À propos du site maya de Copán, Denis Roche conclut une très belle description d’un escalier par ces mots : « Une volée de 63 marches, qui en ne rien changeant du tout, faisait que tout prenait (…) un signifiant de la beauté qui ne serait fait que de temps. (cité dans l’anthologie Flammarion, p. 91, extrait de la préface aux Dépôts de savoir & de technique).
Ces mots me font penser à tous ces sites qu’explore Hubert Lucot, un coin de Vincennes, un autre de Suresnes, Soulac ou Marseille. La capacité de son regard à faire prendre le réel le plus trivial, le plus immédiat, comme si le fait minuscule était soudain un gong qu’il effleurait faisant entrer en résonance les immédiatetés lointaines.
L’étrangeté commune
En phase avec ces immédiatetés lointaines ? : en écriture quasi automatique, H.L. griffonne cette note : « l’’étrangeté commune me sollicite ». Puis il ajoute « lentement je développe cette parole sibylline : "Aller dans une ville, dans une ferme, voir des gens, les entendre, ressentir avec force la force de leur être-au-monde, le plus souvent innocent, est étrange. » (p.264)
Il se définit…
… H.L, ici : « Flaubertien mon travail : je pèse avec légèreté, je produis un espace lisse sans écraser les aspérités ; depuis toujours je sais que l’art marie les contraires. » (p.283)
Lectures
Cette idée d’avoir peut-être deux circuits, parallèles et différents, de lectures. Les lectures poétiques liées à Poezibao, un temps dédié chaque jour, avec prises de notes à la volée et portant sur les livres que je viens de recevoir, avant même le listing du samedi matin. Et les autres lectures, celles du soir.
Que des éclairs à saisir
J’aime bien cette remarque de Frédéric-Yves Jeannet écrivant un mail à Dominique A. en vue d’un entretien par mail : « Il n’y a pas de bon moment, pour personne : il n’y a que des éclairs à saisir. On peut échanger des mails quand vous voudrez, je vous pose des questions, vous répondez si vous en avez envie et quand vous en trouvez le temps. On pourrait même dire qu’on a déjà commencé, en fait. Quand on aura 100 pages, on arrête et on édite. Qu’en dites-vous? » (source)
Poeasy
Un tel titre ne peut que retenir Poezibao ! Même au Flotoir !
Je relève ces propos, formidables, de Claro en son Clavier Cannibale : « Aujourd'hui, [Thomas Clerc] nous donne Poeasy, un recueil de 751 poèmes, fruits nerveux d'une imprévisible greffe de "poésie-easy", donc, mais attention! easy ne veut pas dire à l'aise, même si casuel pourrait faire l'affaire, voire décontracté, mais sûrement pas relâché, ça non, car si le poème-clerc feint souvent de se dandyner, c'est pour mieux fractaliser des crispations, un peu comme on adopte un certain froissé pour empêcher à certaines évidences de glisser trop vite:
→ fractaliser des crispations. Y penser. En lisant Thomas Clerc, livre reçu cette semaine.
J’en reprends encore une gorgée de Claro, même si je suis « abstème » car c’est fort comme écriture & pensée : « Chez Clerc, le poème est un petit module rusé, ce qu'il qualifie ainsi: "une autre came d'inédite voix, pas trop produite", bref, un drone émotionnel, une nictation mentale, qui touche à tout (ce qu'il aime, déteste, a besoin, se moque de, prend appuis sur, a connu, évité…), joue la carte de la nonchalance pour aborder l'essentiel, pousse la chansonnette pour couper le socio ou le philo d'un fier rejet du gauche, s'introspecte en surface et se confesse en multi-face. Il se livre à toutes sortes d'exercices périlleux (donner son avis, le reprendre, se détailler, s'entailler…), décrit des descriptions (Pasolini palpite par ici), embrasse les années écoulées puis écroulées, en un fier feu roulant où tantôt ça popart' tantôt ça discote, le tout épaulé discrètement par une ombre-bartleby. Précisons que c'est cadencé au millimètre même si ça joue à claudiquer souvent (le côté funk-Verlaine de Clerc) ».
Lapsus
Beau lapsus calami ce matin ! non pas de fond en comble mais de fond en combe.
La poésie telle qu’elle est reçue
Comme j’aime cette note de Jacques Dupin, relevée (p.139) dans la grande anthologie des poésies en France (1960-2010) de Flammarion : « La poésie telle qu’elle est reçue, ou plutôt éconduite, égarée, perdue de vue, me suffit et me comble. Elle n’est pas et refuse d’être un genre littéraire, un produit culturel, une marchandise éditoriale. Elle est par bonheur déficitaire dans les calculs de marketing. Elle est irrécupérable dans l’ordinateur de la diffusion et la herse médiatique. Elle n’a pas de rayonnement au sens où vous l’entendez car elle a renoncé, depuis le premier jour, à l’éclat public, pour l’irradiation dans le corps obscur, la déflagration invisibles et les transmutations souterraines. Elle est écriture vivante, écorchée – ou non écriture en activité dans le sous-sol de la langue – ou projection du désir et des mots de chaque jour dans le balbutiement du futur. Donc absente du marché » (in Eclisses, 1992)
Cette anthologie, justement
Mes critiques concernant l’énorme somme conçue par Yves di Manno et Isabelle Garron portent sur la couverture, que je trouve un peu triste, avec, pourquoi donc, la reproduction d’une sorte d’enseigne en anglais, you are now / leaving the / city /ofd /rea /ms… ce qui me semble un choix bien curieux pour une anthologie de poésies françaises ; quelques problèmes de mises en page aussi avec surtout des titres courants trop gros et soulignés qui viennent lutter bien souvent avec les textes de l’anthologie. Mais surtout cela, qu’un être me manque et que si tout n’est pas dépeuplé -il s’en faut de beaucoup-, il y a un vide qui oblitère pour moi une part de l’entreprise : l’absence d’Antoine Emaz. Alors qu’ont droit à de larges extraits des auteurs qui me semblent moins importants et significatifs dans l’histoire de la poésie récente. En revanche, la conception générale, l’articulation et tous les textes de la main d’Yves di Manno et Isabelle Garron sont remarquables. Excellents théoriciens et historiens de la poésie contemporaine, ils excellent à montrer les surgissements, à déceler l’apparition du nouveau, à indiquer les lignes de fond de tous ces mouvements poétiques, lors de ce demi-siècle qui fut crucial pour la poésie. C’est à ce titre que le livre m’est utile, comme le cadre qui vient organiser mes immenses connaissances très disparates, puisqu’acquises au fil du temps et des parutions, de manière anarchique et très autodidacte.
Hans Zender
J’entame un livre de Hans Zender découvert un peu par hasard chez Tschann qui a, en plus de son admirable rayon poésie, un très beau rayon musique, avec souvent des essais et des livres généraux de premier plan. Le livre de Hans Zender qui est chef d’orchestre et compositeur (il est né en 1936) s’appelle Essais sur la musique et regroupe différentes parutions ou interventions qui « abordent les questions esthétiques fondamentales de la musique ». Dès les premières pages, on sent que c’est de très haut vol ! Et en mesure d’enrichir la réflexion générale sur la musique, qui court en même temps, dans un entrelacement en brin d’ADN, que ma réflexion sur la littérature.
Hans Zender dont un livre s’intitule Les sens pensent. (Die Sinne denken)
Belle introduction de Jörn Peter Hiekel, sur les écrits de Hanz Zender, dont il dit qu’ils sont précieux pour « tous ceux qui se préoccupent de la perception de l’art en général. » (p.24). Réflexion « inséparable de l’observation d’une intuition musicale non conceptuelle (…) "les sens pensent", voilà la formule frappante, empruntée au philosophe Georg Picht, qu’il reprend comme titre de son volume d’écrits le plus conséquent, alors que son livre le plus récent s’intitule L’écoute en éveil ». Il s’agit pour Hans Zender de « scruter la manière dont l’art nous touche. »
→ sentiment, lisant ces mots, d’être bien sur zone ! Autrement dit dans ce qui me travaille, en profondeur, la question de la perception et de la transformation de la perception en soi, sur le plan des sens, de l’émotion et de l’intellect. Sans séparation. La recherche de cet alliage-là, chez les créateurs également, entre les deux écueils de la seule émotion souvent insupportable et du pur intellect, triste et surtout stérile.
La pensée comme un sixième sens
Hans Zender écrit qu’il ne sent aucune « opposition entre la pensée et la perception sensible, au contraire de la philosophie occidentale » et qu’il conçoit, dans le sillage du philosophe allemand Kuno Lorenz « la pensée directement comme un sixième sens ». (p.38)
→ Lisant ces mots, immédiatement, l’idée d’une sorte de palpation du sensible par la pensée qui travaille souvent comme une percussion : elle vient heurter plus ou moins nettement la surface du sensible, pour amplifier l’écoute. Oui le 6ème sens parfois heurte et tape la surface sensible : cette image du timbalier, dans l’orchestre, qui se penche vers ses timbales et doucement, tapote avec son doigt sur la peau, pour en vérifier l’accord. Alors même que l’orchestre tout autour continue son jeu parfois très sonore ! La pensée palpe, effleure, caresse, fait jouer (comparaisons, analogies, similitudes, contraires), branchée qu’elle est sur l’immense réservoir mémoriel interne.
Passé, présent, futur
Un des thèmes du livre, on le pressent, sera la question de l’héritage, de la table rase, du futur, de la perception aujourd’hui de l’œuvre d’hier, de son interprétation. Zender évoque le « travail de traduction » suggéré par Habermas. « Les cultures religieuses archaïques doivent apprendre à accepter les valeurs de la modernité, mais la modernité doit comprendre de son côté qu’elle ne saurait fonder l’humanisme uniquement sur les voies qui lui sont particulières, celles de la science et de la technique. » (p.40)
Avec cette conclusion magnifique : « Ce n’est pas pour rien en effet que Mnémosyne est la mère des Muses – l’art incarne en même temps un projet utopique qui se hâte vers le futur et le souvenir de ce qui est très ancien. » (écrit en 2002, singulièrement utile pour la pensée du politique, aujourd’hui, dans le monde).
La didactique de la petite phrase
Nouvel éclairage : Zender évoque une répétition -il est au pupitre- de la Troisième Symphonie de Mahler. Quand il étudie une nouvelle partition comme celle-là, écrit-il, il se sent pendant des mois devant « un rocher escarpé » qu’il n’ose escalader. « Et puis, soudain, des détails apparaissent qui [le] fascinent et dont [il] tombe amoureux » (p.41). Et il s’agit ici plutôt de certaines transitions, de gestes musicaux. Et alors, continue-t-il, « le contact avec l’œuvre s’est fait, le reste de l’apprentissage ne sera plus que routine. »
→ j’ai l’impression de reconnaître un peu là (mutatis mutandis) ma méthode d’approche voire de transmission d’une œuvre nouvelle, ce que je pourrais appeler ma « didactique de la petite phrase ». Isoler des extraits, un détail, dont on tombe amoureux, qui vous hante et vous obsède, que l’on attend à chaque nouvelle écoute. Une fois que ce détail est trouvé, les choses s’organisent comme si un ou des pôles magnétiques avaient la capacité, conductrice, d’organiser tout le matériau. Une clé, un code d’accès. Il faut se souvenir que dans les contes et légendes, ils sont souvent bien cachés, réservés à celui qui a une certaine disposition intérieure, aussi.
Mahler et Zender encore
« J’affirme que dans tous ses mouvements symphoniques Mahler est anti-symphonique (…) les éléments de lyrisme et de statisme sont cependant si forts qu’ils viennent au premier plan dans notre conscience, au détriment de tout ce qui rappelle un développement et une "directionnalité" ».
→ Toujours cette question en écoutant de la musique ou en en jouant : forme générale et forme locale, le détail, l’instant et l’ensemble. Ma conscience esthétique est sensible surtout au détail, à la petite échelle, qu’il s’agisse d’un livre ou d’une œuvre musicale. Je peine à concevoir la forme générale, qui d’ailleurs m’intéresse moins peut-être et que je trouve parfois hégémonique ou manichéenne. Je suis plus sensible au tissu vivant et à sa prodigieuse complexité qu’au niveau plus global en englobant. Je m’efforce toutefois, parfois, de partir du local par cercles concentriques pour aller vers du plus global.
Une sorte de mobile
Zender a tout pour parler de la musique. Les connaissances les plus intimes du langage musical, puisqu’il est à la fois compositeur et chef d’orchestre, mais aussi la liberté de penser. Il sait sortir de la stricte analyse musicale, en mettant la musique au contact d’autres considérations. Il a l’art de la formule aussi. Tiens, par exemple, quand il écrit que « la première section principale du premier mouvement de la Troisième Symphonie [Mahler] est purement une sorte de mobile qui met en giration sept types fondamentaux d’égale importance... ».
→ les meilleures livres sur la musique sont ceux qui permettent de découvrir ou d’inventer de nouvelles manières d’écouter.
La notion d’affect
Plus loin, Zender insiste fortement sur la notion d’affect, dont il dit qu’elle a été très longtemps censurée. Que la « redécouverte de Mahler est en fait une redécouverte des affects ». (p.45) Sa musique, écrit-il est renferme de « gigantesque concentrations d’affects ». (p.46)
Quant à la liberté de pensée et de ton, elle est évidente, quand il parle des « grilles idiotes de l’histoire de la musique ».
L’interprète, co-auteur
Beaux développements aussi dans toutes ces pages sur la question de la fidélité à l’œuvre et de la soumission de l’interprète au texte noté : « L’interprète ne doit pas (…) administrer un héritage ou prendre soin d’un monument, il est le co-auteur de la musique qu’il interprète ». (p.46)
Et en conclusion de ce chapitre formidable sur « une semaine de répétition avec la Troisième Symphonie de Mahler », il ajoute, ce qui me comble : « Et si, à la fin des fins, l’auditeur était lui aussi coauteur de ce qu’il entend ? » (p.47)
→ comme le lecteur est coauteur du texte, coauteur transcripteur ou recréateur même parfois quand l’origine du texte s’éloigne dans le temps et peut-être surtout quand son auteur « réel », de chair de de sang, n’exerce plus sa mainmise !?, fut-elle toute imaginée, sur son œuvre ?
La lenteur
Superbe chronique d’André Hirt pour Muzibao, sa « Chronique du 20 », en référence bien sûr au 20 janvier (le début de la nouvelle de Büchner, Lenz).
J’extraie un court passage de ce texte :
« Et il y eut ainsi de grands voyageurs et visiteurs qui nous ont rendus attentifs, dans le parcours de notre propre existence aux stations nécessaires, aux embranchements, aux chemins sinueux, à la progression des nuages et à l’immobilité des eaux, aux lentes transformations en filigrane des visages, aux floraisons et à la croissance du petit chêne dans mon jardin, au vieillissement enfin, tous ces événements qui dans la fulgurance que leur confère le nom d’événement n’en sont pas moins à chaque fois l’index d’un réel, c’est-à-dire d’une lenteur marchant sur les pattes de colombe dont parle Nietzsche : Klemperer, Celibidache, Bernstein, pour se limiter aux chefs, mais aussi Glenn Gould. » (source)
Messiaen et les oiseaux
Remarquable chapitre sur « Messiaen et l’esprit du haïku » dans le livre de Hans Zender. L’auteur relate qu’il avait demandé à Messiaen dans les années 70 quelle était pour un jeune compositeur d’aujourd’hui la source d’expérience la plus importante et son étonnement quand le compositeur lui avait répondu : l’électronique. En fait Messiaen ne voulait pas parler de la production de musique électronique mais de deux procédés fondamentaux pour la composition, mis en œuvre par l’électronique : la superposition et le montage
→ la superposition d’entités complexes me semble être aussi ce qui caractérise De la percussion de Philippe Leroux. De ces superpositions naissent de nouvelles entités, de nouvelles textures, le monde sonore s’agrandit. Un peu plus loin, Zender montre comment la passion de Messiaen pour les chants d’oiseaux qu’il se mit à collecter, à noter, et à utiliser lui a permis de sortir de l’impasse sérielle. (p.50). Selon Zender, Messiaen est le premier à mettre en place des concepts formels d’ensemble qui ne sont ni fondés sur la symétrie de la forme-sonate ou des modèles baroques, ni ouvertes et asymétriques, sans entités répétées, comme c’est le cas de la musique sérielle. »
→ ces remarques me parlent d’autant plus que dans le même temps, j’explore donc l’anthologie de Flammarion et que j’observe, grâce aux remarquables textes historiques et critiques d’Yves di Manno et d’Isabelle Garron toutes les recherches et mutations dans le domaine de la poésie. Et je constate qu’il y a bien des analogies dans le mouvement de fond comme dans certaines solutions inventées. Par exemple « non seulement utiliser divers degrés de complexité structurelle à l’intérieur d’une forme, mais aussi relier des structures d’âges historiques différents ». Zender cite d’ailleurs toutes les sources d’inspiration de Messiaen et je ne peux m’empêcher de penser, écrivant tout cela à Jacques Roubaud : chants d’oiseaux, rythmes de l’Inde et de la Grèce antique, choral grégorien, réminiscences de Liszt et de Debussy, techniques très complexes héritées de Stravinski. À confronter à ce passage de l’anthologie Flammarion à propos de Jacques Roubaud : « étendue des domaines qu’il a arpentés – des troubadours provençaux et du cycle arthurien aux objectivistes américains, en passant par la poésie japonaise classique et l’histoire exhaustive du Sonnet » (p. 295) et on pourrait ajouter le jeu de Go, les mathématiques, etc.
Harmonie par tensions contraires
Zender, toujours à propos de Messiaen et cette fois du Catalogue d’Oiseaux évoque ce concept d’harmonie par tensions contraires (gegenstrebige Fügung) des formes musicales construites sur des normes esthétiques totalement différentes. Le reflet des saules et des peupliers sur l’eau, les Alpes du Dauphiné ; les découpes fantastiques des falaises dans les Dolomites ; la nuit : tout cela dans un langage musical qui relève complètement de l’univers structurel et abstrait de la première manière de la musique sériels ; les chants d’oiseaux, au contraire, avec leur conception harmonique spectrale, parfois tonalisante, et surtout avec leur structure temporelle répétitive, sont d’une facture totalement différente. » (p.51)
Un saule encore
Et voici qu’ouvrant Lucot, je retrouve un saule, le deuxième saule de cette soirée (sans parler du chêne d’André Hirt !) ! La page Lucot se met à refléter la page Zender, reflet de saules dans l’eau et les oiseaux de Messiaen viennent s’égailler dans la page Lucot qui est elle-même un fabuleux pré d’échos, avec même des coquelicots (« insolites depuis leur massacre national par des pesticides) - Toute une génération de crapelets sort en même temps de l’eau pour s’égailler, dans les champs. — (Jean Rostand, La Vie des crapauds, 1933)
Une lumière
Étrange symphonie de gris et de blancs, ce soir. Nombre de nuages, en différentes densités et tonalités de gris (je me souviens avoir un jour composé un nuancier des gris de nuages) et à l’horizon, bien tranchée, une longue traînée blanche, celle des immeubles lointains qu’éclaire un soleil dur et un peu inquiétant (21.02.2017, un mardi, 17h51).
Un son
Cette rumeur sourde, cette basse très profonde, bruit d’une machinerie, souffle lourd, impossibles à identifier. Pourquoi cette attirance pour les graves et les extrême-graves, les 64 pieds de l’orgue, la contrebasse, les sons les plus sourds des percussions.
De Zender à l’Ineffacé
Comment ne pas penser à l’exposition L’Ineffacé, à ces rapprochements opéras par un Jean-Christophe Bailly dans la lignée d’Aby Warburg en lisant ces mots sous la plume de Hans Zender : « il organise la rencontre de figures incommensurables d’un point de vue historique et esthétique., définissant ainsi des relations d’ordre transindividuel et transculturel » (Zender parle ici encore de Messiaen)
Enthousiasme
Si heureuse de découvrir sous cette même plume cette ode à l’enthousiasme qui me semble le moteur de toutes mes petites entreprises : « Ce n’est qu’à travers l’enthousiasmos que l’interprétation devient personnelle et, partant, créatrice. Il en va de même pour le travail compositionnel : seules les formes que l’auteur aura aimées au moment de les coucher sur son papier réglé porteront en elles le germe de la vie, et éveilleront l’enthousiasme des interprètes. » (p.70) et un peu plus loin « Ama et fac quoi vis, aime et alors fais ce que tu veux [Saint Augustin]. Au contraire de ce qui se passe dans l’analyse et la critique des formes artistiques, l’interprétation créatrice cherche à s’identifier avec l’esprit de l’œuvre ».
La matérialité terrestre
Lucot aura gardé jusqu’à la fin (sous réserve d’une confirmation lors de la lecture du livre non encore paru, qui s’intitule, je crois, A mon tour ) cette capacité d’aimer ce qu’il couche sur le papier, qu’il s’agisse d’un rayon de lumière, de la jupe d’une jeune fille, du port d’un employé municipal… Lucot qui disait que « vitesse et condensation sont à l’œuvre dans toutes [ses] sensations et leur traduction » (p.335) après avoir remarqué que pour lui, avec le vieillissement « les souvenirs de la matérialité terrestre acquièrent une réalité de plus en plus intense. »