Cela simplement
En ce lendemain d’un 20 janvier proprement effarant : certaines élections ressemblent à des arrêts de mort prononcés contre notre civilisation. Pas contre notre planète, elle vivra très bien sans nous.
Ubiquité Lucot
Nous avons bien le don d’ubiquité, spirituelle et psychique sinon physique, c’est ce que m’enseigne Hubert Lucot à toutes les pages de son livre La Conscience. En des textes très travaillés : sous l’apparence d’une forme de désinvolture, il y a un art stupéfiant de cheviller ensemble des faits, des personnages, des temporalités complètement différentes.
Bruckner
En ligne, ici (en anglais) un entretien avec Daniel Barenboim à propos de Bruckner. Daniel Barenboim y dit que Bruckner est un monde spécifique au sein même de l’univers de la musique. Que son langage musical est post-wagnérien, fin XIXe, mais que chez lui la forme appartient au classique, presqu’au baroque. Ce qui donne le sentiment d’avoir affaire à deux ou trois siècles de musique simultanément. Pour lui et de plus en plus au fil du temps, diriger Bruckner, c’est conduire une véritable expédition archéologique.
Un « obituaire » d’Hubert Lucot
Un bel « obituaire » (traduction sauvage du mot obituary anglais, obituaire n’existe pas dans cette signification en français, qui n’offre que l’horrible nécrologie), celui d’Hubert Lucot, signé Eric Loret et publié dans Le Monde.
Cela en premier lieu : « D'Hubert Lucot, on peut voir jusqu'au 2 avril à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC, près de Caen), Le Grand Graphe (1970-1971), dans le cadre de l'exposition "L’Ineffacé". Il s'agit d'un livre-monstre impubliable, d'une seule page de presque 3 mètres sur 5, "écrit dans la marge" et où se lit "le travail en cours". Le Grand Graphe reste le coup d'éclat par lequel Hubert Lucot entra dans la littérature en la pulvérisant, faisant sortir le texte de sa linéarité et ramenant le signe à sa matérialité ».
→ Je n’avais pas entendu parler de cette exposition, j’ai prévu de m’y rendre mi-février et je viens d’en recevoir le catalogue. Il en sera donc certainement question ultérieurement dans ce Flotoir.
Hubert Lucot qui disait que « Planck, Einstein, Cézanne ont eu plus d'influence sur [lui] que la littérature. » et qu’il avait compris que « la recherche, l'expérimentation n'étaient pas que des jeux de l'esprit, qu'elles s'appuyaient vraiment sur l'objet, mais le traversaient, s'en libéraient, le faisaient éclater. »
Mais c’est surtout pour ces notes que j’ai voulu reproduire une partie de cet article : « c'est le "journal" qui devient le héros et le matériau d'une écriture autobiographique et "stendhalienne", (…) Ce journal est un carnet toujours à portée de main, dans lequel l'écrivain consigne ce qu'il voit et entend, mais aussi les réminiscences qu'attirent ces observations : toute la mémoire telle que Bergson et Proust l'ont modélisée, toile d'araignée qui retentit tout entière dès qu'on en fait vibrer un pan. (…) Le style Lucot, c'est la collision et l'échappement à la fois des époques et des perceptions, la "nuée" comme logique de la sensation. »
Coudre les temporalités
Je continue ma lecture de La Conscience d’Hubert Lucot, qui m’a impérativement requise, me poussant à mettre momentanément de côté mes autres lectures.
Je note chez lui un art de « coudre » ensemble des temporalités complètement différentes. Un geste, un visage, un évènement sont évoqués comme dans le présent immédiat et tout à coup, dans la même phrase, s’ouvrent dans un passé qui remonte parfois à cinquante ans.
Il creuse les raisons de ces associations que sans cesse nous faisons sans y porter attention, ce petit pan de paysage urbain qui fait ressurgir, très flou, un autre contexte. Ce son, cette odeur (plus que parfum) qui nous entraîne des années en arrière, parfois dans des lieux que nous ne sommes pas en mesure d’identifier car il pourrait s’agir de mémoire pré-verbale.
Ses portraits de personnes croisées dans la rue sont nombreux et toujours très beaux car il a l’art de synthétiser sinon la personnalité tout entière en tous cas un de ses modes d’être, comme dirait Marielle Macé, en quelques traits, très peu mais très précis, percutants, un peu à la manière d’un caricaturiste. Mais un caricaturiste tendre, car ce qui frappe chez Hubert Lucot c’est son étonnante humanité, son regard jamais discriminant, bien au contraire.
L’après-pluie
« L’après-pluie produit en moi des vues brèves : un infime morceau de Megève diurne ; le coin d’une maison et le bout d’un mur sur fond de prairie rayée par l’eau du ciel » (p.64)
→ voilà quelque chose de très typique d’Hubert Lucot et qui est en même temps pour son lecteur une magistrale leçon. De quoi sont composés non seulement nos souvenirs, mais aussi nos impressions. Nous croyons percevoir un simple jeu de lumière, il nous enchante (réjouit) mais il nous enchante (envoûte) sans doute d’autant plus qu’à notre insu il est gorgé de réminiscences. Il a touché un petit fil de la toile d’araignée, il a mis cette dernière en vibration, dans toutes ses dimensions. S’agit-il d’images-souvenirs (Roubaud) ?
Je ressens
La formule revient souvent sous la plume d’Hubert Lucot, dans La Conscience : « je ressens ». Il évoque quelque chose et soudain cette formule je ressens, utilisé avec un complément inattendu -un lieu, une personne-, joue comme une trappe qui conduit ailleurs. Devant la mer à Soulac, il écrit « Je ressens Megève et Macugnaga hivernaux. ». (p.106)
→ Il fait prendre ainsi conscience de la duplication quasi permanente de la sensation présente par une ou des sensations antérieures, engrangées, disponibles en tant que sensations dans la sensation présente qu’elles teintent alors même qu’elle ne sont pas pas toujours identifiables.
Un peu plus loin, ironiquement sans doute, mais cela pourrait bien être une bonne clé de compréhension de son approche, il écrit que son livre en cours pratique une « ontologie sensorielle bourgeoise ».
Les deux vieillards
Symbole à la fois de l’humanisme, de l’attention aux choses et aux personnes et de la tendresse d’Hubert Lucot, ce petit tableau. « Le tram me dépose à la Porte Dorée. Devant moi : deux petits têtes blanches situées à une faible hauteur, les mains gauche masculine et droite féminine se tiennent, tavelées. Les doublant de toute ma taille, je leur glisse : "vous êtes adorables." » (p.160)
→ La sensibilité à l’image de ce vieux couple solidaire me touche infiniment et je me souviens de tous ces couples âgés vus de dos que j’ai photographiés pendant des mois. Après avoir un tout petit peu lu Lucot, en ses derniers livres, comment ne pas penser à ce qu’il a dû sur-imprimer dans cette image, lui et son A.M., l’amour de sa vie, sa femme pendant plus de cinquante ans et à qui le livre ne cesse de revenir, deux ans après sa mort.
Flotoir
Oui mon indispensable Flotoir, l’axe, l’ancre, le pivot. Ouvert dès le matin (il le devrait toujours) sur le coin du bureau. Dans l’immense mélancolie des textes du nouveau livre de Jean-Michel Maulpoix que je suis en train de saisir pour « l’anthologie permanente » de Poezibao, avec le dernier quatuor de Beethoven venant souligner phrase à phrase cette impression : « Où vont-elles ces ombres silencieuses sur la rivière grise » qui me renvoie au poème de Jean Cassou « La barque funéraire est, parmi les étoiles / longue comme le songe (…) »
Il y a là une mélancolie profonde, mais très belle, qui vient dialoguer avec la mélancolie d’Hubert Lucot, sans doute moins accablée et cela, il me semble, à cause de l’écriture, de son jeu à la fois sérieux et joyeux, qui articule toute la vie, toutes les sensations, tous les souvenirs, en une sorte de flux vivant et vital qui semble manquer chez Maulpoix. À confirmer par une lecture plus approfondie du livre de ce dernier. « Il semble que se soit brisé l’ancien équilibre de l’évidence et de l’énigme. »
Par cœur et avec le cœur
Raphaël Monticelli me dit à propos de l’apprentissage par cœur des textes que c’est « la meilleure façon d’installer la langue dans la chair ».
Curieusement cette impression-là, je l’ai ressentie très puissamment aux premiers temps de cette décision d’apprendre des poèmes par cœur, avec parfois un surgissement inopiné de certains fragments de poème, comme appelés à la surface, dans la langue du moment, parlée ou intérieure. Puis cela s’est estompé : n’y a-t-il pas toujours dans ce type d’expérience, après la fraîcheur et les découvertes du début, une phase qui peut ressembler à de l’enlisement, qui donnerait envie de renoncer ? Ce qu’il ne faut surtout pas faire, mais sans héroïsme pour autant, car ce dernier fini par être mortel pour la plupart des engagements de ce type. Non, il faut persévérer tout en douceur, en s’accordant le retrait par moments et surtout en se donnant une mesure petite mais régulière. Jusqu’à ce moment magique où l’acquis devient moteur pour la suite.
Pour l’heure, après avoir appris depuis novembre douze poèmes, je suis dans une phase de consolidation. Cela m’a remis en mémoire (cas de le dire) mes conversations d’il y a quelques années avec mon tout jeune ami-correspondant allemand, à propos de la mémorisation de vocabulaire. Pour lui c’était du vocabulaire latin (il travaillait le double examen Das Latinum, puis Das Große Latinum !), pour moi du vocabulaire allemand. Il utilisait un logiciel intitulé Phase6 basé sur des études poussées sur mémoire et mémorisation. Le principe de ce logiciel : proposer à l’apprenant les mots selon une périodicité en six phases, que voici : jour J - 3ème jour - 10ème jour -30ème - 90ème – fin. Ce que je retiens bien sûr c’est la nécessité de revenir périodiquement sur les items appris, pour véritablement les engranger dans la mémoire de long terme.
Ce qui est passionnant dans tout apprentissage conscient, c’est d’observer la manière dont les choses se font. Quand on apprend ou réapprend une langue, quand on apprend du vocabulaire ou des poèmes par cœur. Ce qui marche, ce qui ne marche pas. On peut ainsi observer toutes les méthodes de compensation ou de contournement des empêchements et des obstacles que l’on met en place. Idéalement on devrait à terme développer sa propre stratégie de mémorisation, basé sur cette expérience et sur ses capacités propres.
Lapsus
Je saisis ces mots au clavier (Jean-Michel Maulpoix) : « couverte d’un trompis verneur », au lieu de « vernis trompeur ». Les trumpettes de la mort sonnent déjà ce matin.
Haydn
n’aurait composé qu’en majeur, très peu d’œuvres en mineur…
Majeur ou mineur, quelle vie, quel accord avec la vie dans toutes ses tournures, ses modes d’être dans sa musique ! À travailler l’incroyable sonate Hob. XVI.48, je m’en rends bien compte. Elle est totalement stupéfiante, on ne le dit pas assez, cette écriture de Haydn, avec ses petits climax enchaînés, dialogue d’humeurs, de sensations, mélancolie et élans noués dans chaque phrase et là aussi le jeu et la profondeur. Et l’importance des silences ! Merveilleux Haydn que j’aime depuis si longtemps ; je me souviens… d’émissions de Marc Vignal, à la radio, une sorte d’immense feuilleton Haydn pendant presqu’un an ; je dois avoir encore les cassettes quelque part, avec une partie de ces émissions. André Hirt évoque dans le beau texte qu’il m’a donné pour Muzibao les disques noirs, je pourrai aussi évoquer les K7 et tous mes montages de magnétophones pour enregistrer les émissions de France Culture ou France Musique quand je n’étais pas présente chez moi au moment de la diffusion : il n’était pas question alors de rediffusion et encore moins de podcast !
Bibliothèque, discothèque
Je relis ce matin cette chronique qu’André Hirt m’a confiée pour Muzibao. Il développe en premier lieu une réflexion sur la bibliothèque, à partir du texte de Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque.
Je me souviens qu’André m’a dit un jour que sa discothèque Bruckner était un « océan » ce qui n’avait pas manqué de m’interroger et surtout de me faire beaucoup rêver. Car cela induit une autre idée de la discothèque, où il ne s’agirait plus d’éviter à tout prix les doublons d’œuvres mais au contraire d’en creuser quelques-unes, essentielles, en réunissant un maximum d’interprétations autour d’elles. Ce que j’ai un peu fait par exemple avec Le Clavier bien tempéré de Bach dont je dois avoir au moins six versions différentes au piano.
« L’esprit du lecteur, écrit André Hirt, contient la carte très subjective de sa bibliothèque, bien qu’il lui arrive le plus souvent de s’y perdre comme on peut perdre la raison (mais où ai-je rangé cet ouvrage, de tel format et de telle couleur ?) tout comme l’impossibilité de mettre la main sur un livre peut entraîner jusqu’au désespoir. À l’inverse, parfois, il est vrai et heureusement, sans qu’on produise le moindre effort de recherche ou de mémoire, tel livre réapparaît alors qu’on le croyait définitivement perdu. Il se tenait pourtant là, très fidèlement disponible en sentinelle, mais il était en quelque sorte devenu invisible. C’est alors comme une acquisition nouvelle, un bonheur, une chance. »
Ou encore :
« On apprend ainsi beaucoup d’un fait matériel, à plusieurs volets il est vrai, comme la quasi disparition du disque dans un premier temps, puis sa réapparition dans un second. Le premier temps est celui de l’Histoire, de l’oubli si l’on préfère, ou encore de ce dont on se débarrasse au plus vite, le second celui de la pensée (ce qui surgit et nous vient dans une sorte de retard). Le deux n’allant jamais de pair, comme Hegel nous l’a pourtant rappelé, le propre d’une « image de pensée » est justement qu’elle nous délivre la vérité de leur confrontation et de leur pénétration. L’image en question n’est donc pas d’abord donnée, mais elle succède à l’oubli, au refoulement, à la sensation immédiate et à la bêtise qui l’accompagne, elle fraye sa voie par un éblouissement et comme par un renversement paradoxal ou dialectique des choses pour enfin se délivrer dans le bonheur de sa propre pensée. »
État du monde
Sentiment terrible qu’après avoir tout fait pour ne pas voir & savoir, on ne peut plus échapper à l’évidence : cancer généralisé, métastases partout.
Soudures dans le temps
Poursuivant ma lecture de La Conscience, d’Hubert Lucot, je relève cela : « J’aime opérer des soudures dans le temps ».
→ tout le livre opère ces soudures dans le temps, menant à des sortes de concaténations du présent et des réminiscences, parfois multiples ; un effet d’embrayage, suscité par une sensation, visuelle, auditive, entraîne l’auteur et le lecteur complètement ailleurs. Encore une fois cela me fait un peu penser au travail de Claude Mauriac dans Le Temps immobile. Qu’il faudrait sans doute relire pour mieux préciser la possible analogie.
→ mais voilà, pensé-je aussi lisant ces mots d’Hubert Lucot, tout l’art est dans la soudure et je me suis laissé dire que la soudure est un art parfois très complexe, et qu’il existe toutes sortes de méthodes de soudure. Réminiscence lucotienne peut-être : je me souviens avoir été très intriguée par le développement de l’acronyme d’une société spécialisée dans ce domaine, la SAF, soudure autogène française.
Extases
« Pendant le film Still the Water je connais deux brèves extases » écrit Hubert Lucot.
→ ce don qu’ont certains écrivains de nous permettre d’identifier des sensations que nous avons vécues sans nécessairement savoir les identifier, les comprendre ! J’ai ressenti très souvent ce bref sentiment d’extase devant certaines images télévisuelles, alors même que tout le contexte était sombre et n’inclinant en rien au rêve. Souvent par le fait d’un paysage, d’une couleur ou d’une lumière.
→ Hubert Lucot développe, brièvement comme toujours, soudant à même sa remarque une vraie salve de réminiscences « Aux deux extrémités de l’immense Eurasie, Dainville 1938 et une île située au sud de Nagasaki en 2013… » (p.184)
Dématérialisé.
Un peu anecdotique, mais je m’en souviendrai, à propos d’un envoi par mail, cette formule de Lucot : « vous recevrez les électrons de mon livre ». (p.225)
→ et au fond est-ce si anecdotique, si l’on songe aux électrons des pièces de musique, par contraste avec leurs traces tangibles dans la cire ou la matière plastique du disque 33 tours ? La musique dématérialisée, véritable oxymore si l’on y songe bien ! Et j’aime que le directeur d’un label m’écrive ce matin son « attachement au produit physique ». Les plus inventifs de ces labels me semblent travailler beaucoup autour de l’objet disque, le boîtier, les images, le livret, souvent en osmose avec un vrai projet éditorial qui redonne son poids à cet objet disque.
Laura Cridinski
Je ne connais pas Laura Cridinski que H.L. cite p.237. Je ne trouve que cela en ligne, un extrait, précisément, de la page d’H.L. ! ; et je m’interroge sur cette auteur. Quid de ces Historiettes ? Je ne sais pourquoi ce que je lis là me fait penser à Cécile Riou.
Pourquoi ?
Ah les itinéraires d’Hubert Lucot dans Paris, avec tous ses autobus ! Pourquoi sont-ils si intéressants ? Quelle dimension de rêve en eux ? Qu’évoquent-ils, à quoi renvoient-ils, me renvoient-ils ? Sont-ils aussi prenants pour un non-parisien ? Je pense bien sûr à Jacques Roubaud, une fois encore.
Plein accord
Je suis contente de voir sous la plume d’Hubert Lucot cette phrase qui correspond tellement à mon sentiment : « de nos jours on nomme populisme le fascisme ». Pour moi ce terme de populisme, avec son air faussement bonhomme, fonctionne comme un euphémisme destiné à masquer la vérité de ce qui joue désormais à l’échelle mondiale. Un fascisme se généralisant comme un cancer métastasé.
Joie
Petite joie de voir citer par Hubert Lucot, page 319 de La Conscience, Anne Malaprade et même Poezibao.
Danube
Sur les bords du Danube, beaucoup de mouvements fascistes certes mais aussi une si forte, si belle diversité de langues, de cultures. Une perspective que m’a ouverte la soirée chez Entrevues autour du lancement du nouveau numéro de la remarquable Revue de Belles-lettres suisse, une vieille dame de 180 ans drôlement alerte et bien portante comme la vieille cloche de Baudelaire. Le numéro suit le cours du fleuve, de l’Allemagne à la Roumanie et propose toutes sortes de textes de poètes serbes, bulgares, roumains, autrichiens… une superbe conception au service de littératures souvent très riches, trop peu traduites, trop peu connues en France. (reportage de Poezibao)
Faire venir en soi
Quittant le Danube, mais quitte-t-on complètement quelque chose à quoi on s’est intéressé en profondeur, je retourne vers Lucot et je relève cette belle formule : « j’ai fait venir en moi les chefs-d’œuvre Guernica et Dora Maar ». (p.353)
→ Ce pourrait être une magnifique incitation à la lecture, à la fréquentation des œuvres d’art, de la musique : développer cette capacité de les susciter en nous, à la demande. De les faire venir en soi. Si l’on y songe, quelle fabuleuse richesse, excédant largement celles de la caverne d’Ali Baba. Trésor dont tant sont privés ou se privent. Toutes les œuvres d’art ne sont-elles pas des voies d’accès au monde et à sa complexité. La vision manichéenne, brutale et brute, qui se répand comme une gangrène de nos jours, usant de petits et grands véhicules magnifiquement formatés pour elle, est sans doute moins spontanée chez ceux qui ont la chance de lire, d’écouter de la musique, de fréquenter les musées, les expositions, de voir des documentaires intelligents, etc.
→ oui c’est toute la question de la convocation intérieure avec pour moi cette obsession de savoir ce que je pourrai convoquer si j’étais privée de tout ce qui me fait vivre (par exil, maladie, rapt, cécité, surdité…)
Les documentaires
Même si je fais un long détour par les livres d’Hubert Lucot, je n’oublie pas les lectures en cours, Marielle Macé en particulier où je lis de très belles pages sur le documentaire et en particulier sur le travail de James Agee et Walker Evans dans Louons maintenant les grands hommes : « ces régimes d’objets, de spatialités, de gestes que font comparaître les documentaires sont toujours poignants, car c’est tout le formel du vivre qui tremble en eux, dans la description de formes souvent disparues ou en passe de l’être. » (p.314) Marielle Macé qui poursuit : « A quoi choisis-tu d’être attentif, c'est-à-dire de tenir, de te rendre vigilant et de rendre les autres vigilants ».
→ belle question pour Poezibao et Muzibao ! Et je songe soudain à cette si belle expression : attirer l’attention. Certains louent du temps de cerveau, j’aimerais tant plutôt attirer l’attention. Pour donner la possibilité de constituer ou d’enrichir ce trésor intérieur qui nous permet de « faire venir » en nous les œuvres et leur puissant pouvoir : consolation, recours pour la pensée ou le cœur, possibilité tout simplement.
Et Marielle Macé de citer précisément quelqu’un qui a ce don, Jean-Christophe Bailly, fabuleux susciteur d’attention et éveilleur de sensations : « Le plupart des hommes ont vécu et continuent de vivre dans des formes fermées, dans des enclos. Et il faut donc déclore, faire éclore hors des enclos. Mais déclore, ce n’est pas facile, c’est une tâche sans fin. » Réouverture permanente de la question du comment, dit alors Marielle Macé, « reconnexion critique des points d’échappée qui sont déjà là (…) Déclore : engage dans les formes du vivre autre chose que la répétition d’un système de valeurs achevé, autre chose qu’une communauté de certitudes. » (p.317)
Lucot encore
J’ai fermé Styles de Marielle Macé et La Conscience d’Hubert Lucot, j’ouvre Sonatines de deuil, toujours de Lucot, le livre qui a précédé La Conscience et qui tourne autour des mois qui suivirent la mort de sa femme, dite A.M. Et je me retrouve dans une totale continuité avec ce que j’écrivais précédemment : « lundi 4 mars, petit déjeuner. Déferlent : Balzac, Saint-Simon, Proust ; Tacite et Racine (même rigueur) ; Cézanne, Piero, Tintoret. Adolescent voyageur, j’ai abordé chaque œuvre comme dans le pays inconnu où toujours une Nausicaa m’a accueilli ». (Sonatines de deuil, p. 47)
→ comment les ai-je abordées, la première fois, toutes ces œuvres découvertes à l’adolescence ou à la fin de l’enfance. Comment ai-je reçu, qu’est devenu en moi, qu’y a-t-il creusé le petit enfant de la période bleue de Picasso (L’Enfant au pigeon), recopié à la peinture pendant des vacances d’été ? Un des reproductions d’un tout petit livre, que j’ai encore et qui m’enchantait.
Réminiscence et nostalgie
« Je distingue réminiscence (richesse) et nostalgie (misère) La réminiscence enrichit et explique le présent, la nostalgie vise à l’annuler. » (HL, p.47)
Désir de désirer
« Fatigué et sans désir (si ! désir de désirer) » (HL, p.61). Un bon critère pour savoir s’il s’agit de dépression, quand même le désir de désirer est mort ?
Lucot qui ajoute : « ma santé exige que je travaille » (p.65). La mienne aussi !
La simplicité du texte
J’ai cru comprendre, à quelques allusions, que ces textes récents d’Hubert Lucot n’ont pas toujours été bien accueillis par une certaine critique. Il écrit : « La simplicité du texte, qu’on pourrait juger non lucotien, met à nu des traits originaux de la sensibilité lucotienne ». (p.65).
Sans cesse il travaille (malgré la simplicité du texte, chaque parcelle de ce livre est travaillée et retravaillée, il s’en explique souvent), il travaille donc sur la sensation et la réminiscence, les chevillant, les cousant ensemble, les arrimant au point de faire naître, et c’est cela qui est enthousiasmant, une réalité nouvelle, plus profonde, plus miroitante, bien plus présente. Véritable leçon d’attention comme y invitait tant le livre de Marielle Macé. Je note aussi cette imbrication de la sensation et de la pensée. Par le biais de tous les mécanismes mémoriels convoqués et de facto analysés avec une subtilité sans pareille. « La pensée de (…) me vient comme une sensation » (79). Oui certes, souvent nous pensons à telle personne, tel lieu, telle expérience, mais avons-nous compris qu’il s’agissait aussi de sensation ? que cette « pensée » très souvent est induite par des sensations, venant de l’intérieur de nous ou de l’extérieur (une lumière, une silhouette, une vision, un son…)
Simplicité du texte, une préoccupation pour Hubert Lucot, il y revient page 106 : « Sonatines est trop simple, mais ce premier degré offre sans fard des choses et des relations, les deux éléments de ma Weltanschauung et donc de mon écriture depuis 60 ans (L’Inaffichable, 1953). »
→ Et c’est sans doute alors une chance, par les effets d’un triste hasard (la mort d’Hubert Lucot) que je sois littéralement « tombée » dans cette œuvre, qui a court-circuité tous mes plans de lecture, avec ces deux livres-là, Sonatines de deuil (lecture en cours) et La Conscience (lecture achevée° Je désire lire le livre qui a précédé Sonatines, Je vais, je vis et celui qui va venir et qui s’intitule tristement A mon tour.
Tellement juste
« Confier ma fureur à Jean-Claude » écrit encore H.L p. 83. Oui mais Jean-Claude (Montel) est mort. Et pourtant, quelle justesse dans cette notation. Confier notre fureur à ceux qui ne sont plus là, avec cette étrange certitude qu’eux maintenant comprennent TOUT ce que nous ressentons et voulons dire, même si ce n’étais pas le cas de leur vivant et même si, pour nous, le néant est une intime conviction !