Zender, Bruckner
Le chapitre du livre de Hans Zender sur Bruckner est une pure merveille. Il me démontre une fois de plus par ailleurs l’acuité musicale d’André Hirt qui m’a entraînée vers une écoute plus approfondie de ce musicien.
Voir ainsi la conclusion du chapitre de Hans Zender : « Si l’on peut interpréter la forme sonate comme l’union des deux forces antagonistes du monde médiéval et du monde baroque, à savoir le sacré et le profane, ce travail de fusion métamorphique semble atteindre une telle intensité chez Bruckner – et tout particulièrement dans la Cinquième Symphonie – que ces oppositions s’avèrent comme les deux aspects d’une même totalité cachée. On peut ici évoquer la psychologie analytique de C.G. Jung qui, peu d’années après la mort de Bruckner, a installé de façon semblable le "soi" comme le terme central de sa psychologie. Dans les symphonies de Bruckner apparaît la totalité du vivant. L’impact toujours croissant de cette musique sur l’auditeur moderne montre bien, dans sa force mystérieuse, que c’est précisément la confrontation d’attitudes esthétiques apparemment incompatibles qui est capable d’ouvrir des horizons nouveaux. » (Hans Zender, Essais sur la musique, p.210)
→ je suis intimement convaincue de cela, cette conviction a été renforcée par la lecture des Essais sur la musique de Zender. Et je suis aussi convaincue que cela concerne la musique comme la poésie. Je me sens au cœur de cette confrontation d’attitudes esthétiques apparemment incompatibles dans mon travail de lecture, de notes, de compositions des sites. Et bien sûr j’espère ouvrir des horizons nouveaux aux lecteurs. Même à une échelle qui n’a bien sûr rien à voir avec celle des monumentales compositions de Bruckner.
→ et je ne peux m’empêcher ici, même si c’est un peu facile, d’évoquer ma lecture du livre de Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Comme s’il y avait une corrélation entre cette vie inouïe (c’est le cas de l’écrire) des arbres que révèle cet écrivain allemand et la musique de Bruckner.
Hier et demain
De Zender encore : « Une composition est à la fois une création nouvelle projetée dans le futur et l’interprétation de l’ensemble du passé musical, que le compositeur le veuille ou non »
→ voilà de quoi balayer les prétentions de table rase ! Et qui démontre aussi que la culture la plus étendue possible est nécessaire au jugement du contemporain. « Le mythe d’une écriture cohérente, cultivé pendant un temps par l’avant-garde de l’après-guerre et qui a jeté un tabou sur tous les moyens stylistiques prémodernes, aura été le dernier rejeton de l’esthétique traditionnelle, prescriptive et universelle. » (p.212)
Zender montre que l’artiste doit chercher une « voie nouvelle dans chaque œuvre », qui soit « une réponse à la question posée par l’histoire ». Et il cite, à propos de l’indispensable sincérité de cet artiste, cette étonnante remarque de Wittgenstein : « quelqu’un qui ne ment pas est déjà suffisamment original. »
Percussif
Une phrase, une seule de Philippe Jaffeux : « L’écriture apprend à se détruire avec des intervalles qui attisent un feu stellaire. » (p.11)
→ Pour évoquer cette idée, qui fut aussi un désir, que j’ai eu du mal à mettre en œuvre de lire à haute voix, pour Poezibao, deux pages du livre Entre de Philippe Jaffeux en les appuyant sur le début de Drummings, une œuvre pour percussion, de Steve Reich. Il y a quelque chose de percussif dans la frappe de Philippe Jaffeux.
Cela encore qui me renvoie à ce que j’écrivais à propos d’une « lecture flottante » de ce texte : « Son texte est compris par nos yeux depuis que nous suivons la voie d’une langue inaudible ». (p.12)
Musique entre logos et pathos
Tel est le titre d’un nouveau chapitre dans le livre de Hans Zender : « La musique nous surprend par son surgissement soudain et, grâce à cet étonnement soudain, elle crée en nous une distance par rapport à nous-mêmes. Au moment de la fascination artistique, ce n’est plus la conscience de notre moi qui est centrale, mais la vie en tant que tout, au sein duquel notre petit moi n’occupe qu’une place marginale. » (p.223)
→ il me semble que cette fascination artistique est d’autant plus forte avec la musique, qui nous détacherait non seulement de notre « petit moi », mais aussi des mots. Il peut y avoir au contact de l’œuvre d’art un effet d’emportement et il me semble particulièrement puissant avec la musique. On perd véritablement conscience de soi. Le temps cesse de couler selon son cours ordinaire.
Une double menace
Dans des pages très fortes, à la fin de son livre Écrits sur la musique, Hans Zender alerte sur le danger que court l’art : « Dans notre société, l’existence de l’art est menacée au même titre que l’existence de ce que nous qualifions de "nature" » (p.231).
→ il y a une vraie fécondité à penser simultanément la double menace, celle sur la nature et celle sur la culture.
Les morts debout
J’ai souvent évoqué les morts debout, ces êtres qui semblent vivants, ils respirent, parfois parlent, ne sourient pas en général, mais qui sont morts intérieurement. Comme certains arbres.
Lisant le beau dossier que Laurent Albarracin consacre à Louis-François Delisse, je relève ce poème :
« Être mort tout en vivant est un sort
très partagé par les eaux mortes et les gens
par les automnes et par certains printemps.
Un sort qui roule ses fruits pourris ou
tord ses fleurs saccagées en longues vrilles.
Mais les morts ne se plaignent pas même vivants,
les morts pleurent debout comme tremblent
les arbres adossés aux méchants vents, ou
les flots lisses devant les grands courants. »
La phrase
Quelque chose me touche dans le livre de Jean-Philippe Cazier, L’la phrase. L’, au-delà de son aspect sans doute très conceptuel.
Peut-être cela : « la phrase serait là. Non pas quelque chose mais là. Monde fragmentaire. Discontinu. Effritement du monde en instants. Mort parmi les morts »
→ Cette idée que les mots que l’on aligne, tous, petits et grands, ne sont que les pelotes de réjection de l’instant qui vient de passer et donc de s’éteindre ?
En écoutant des extraits d’une œuvre de Wim Henderickx : At the edge of the world (Webradio La Contemporaine). Il y a dans ce hautbois solo un mélange de désolation et de courage.
Non et oui
Ce double mouvement, récurrent en ce moment : non à une certaine forme de musique classique (ce matin Richard Strauss, Don Quichotte) au profit de la musique contemporaine, pour une raison d’adéquation intérieure.
Cailloux
Travailler sur les cailloux. Toute évocation du caillou me fait vibrer très profondément. Mes cailloux-mémoire, mes cailloux-têtes… une anthologie des cailloux peut-être ?
Isabelle Howald, dans une note sur Franck Doyen : « Rien ne manque ici de tous les mondes de la nature, du simple caillou à l’herbe, du ciel à l’arbre, du soleil à la peau des bêtes, de la nuit au pré, et la présence fragile de l’homme qui en fait l’expérience ».
Conjonction
Relisant mes relevés du chapitre que Hans Zender consacre à Bruckner, je « ressens » (formule de H. Lucot) une triple conjonction : la musique de Bruckner, le livre de Peter Wohlleben sur La vie secrète des arbres et cette note de lecture dont je parle ci-dessus du livre collines, ratures de Franck Doyen avec les mots très forts qu’I.B. Howald consacre à la rencontre de l’homme avec l’animal. Une sorte de pile de perceptions et souvenirs, qu’il faudrait savoir travailler à la manière d’un Lucot au lieu de l’entasser sur un coin de bureau, ou de Flotoir !
Photo
Dans le livre d’Hélène Cixous, Correspondance avec le Mur, une remarque qui ouvre une sorte d’abîme. Elle concerne une photo que regarde la narratrice : « Sur la photo, personne ne se doute de rien ». Je pense que cette remarque fait toucher à l’essence de la photo ! Il y a deux plans ici. Celui de la réflexion personnelle : la photo est toujours du monde d’avant et peu importe que cet avant soit éloigné de quelques minutes ou de décennies. Mais aussi parce qu’il y a ici l’arrière-plan historique. La famille maternelle d’Hélène Cixous, qui est au centre de ce livre-là, est juive. Le mot doute prend alors une résonance particulière et terrible.
Devant tant de photos on pense à l’innocence par rapport au futur de ceux qui sont là et qui ne savent pas. C’est terrible et poignant.
Sonia Wieder-Atherton
J’écoute la série des cinq entretiens qu’elle a donnés à France Musique. Je l’entends évoquer cette femme professeur dont je savais qu’elle avait tout laissé tomber pour aller travailler avec elle à Moscou : Natalia Shakhovskaya. On l’entend dans un très bel extrait du concerto d’Aram Khachaturian.
J’aime beaucoup quand elle parle de leur rencontre et dit que soudain, première leçon, ce fut la mise ensemble de plein de choses éclatées. « Ça prend comme une seule matière ».
Inchoatif
Raymond Bellour au début d’une contribution dans un colloque sur Michaux emploie ce terme. Inchoatif, surtout utilisé dans le champ de la grammaire. Désigne quelque chose qui commence, qui début, qui s’esquisse.
Je note cette remarque : « "Le chercheur polyphonique inchoatif ouvre des voies, prépare le terrain pour des chercheurs focalisés. Ces derniers cherchent des réponses à partir d'hypothèses. Le premier est plutôt un "poseur de questions"." (Christian Bois, source).
→ j’aimerais penser que le Flotoir a un côté « polyphonique inchoatif » !
Valéry et les choses
cité dans un grand essai (Poezibao) de Matthieu Gosztola sur la relation entre Bonnefoy et Jarry :
« En […] regardant longuement », continue Valéry, les « choses particulières, desquelles il n’y a pas de science », « si l’on y pense, elles se changent ; et si l’on n’y pense pas, on se prend dans une torpeur qui tient et consiste comme un rêve tranquille, où l’on fixe hypnotiquement l’angle d’un meuble, l’ombre d’une feuille, pour s’éveiller dès qu’on les voit. Certains hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté de l’individualité des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une chose, cette qualité d’être unique – qu’elles ont toutes » (in Introduction à la méthode de Leonard de Vinci.)
Du corps
Et dans le même article, Matthieu Gosztola cite Paul Audi : « L’esprit : je veux dire le corps. Certes pas le corps objectif, qu’on voit, qu’on touche et qu’on sent ; cette enveloppe charnelle qu’on mesure, comprend et décompose ensuite en une série d’organes ou de fonctions diverses. Non pas en effet le corps organique ou fonctionnel, mais le corps subjectif, intensif, charnel, vivant – et à ce titre "invisible". Un corps qui, selon l’expression de Rousseau, "se porte pour ainsi dire toujours tout entier avec soi", parce qu’il est ce "soi" lui-même et en son tout, un soi parvenant justement en soi dans le "vouloir" toujours déjà auto-affecté de son être-en-vie – c’est-à-dire de son incarnation. Un corps que son pâtir grandit, parce qu’il l’agrandit de cela qui le précède et l’excède de toutes parts, et qui "se montre" en tant que soi-même toujours plus grand que soi ; un corps jouissant et souffrant qui est en tous points de sa chair une pure "croissance" en soi, ein Wachstum, selon le mot exceptionnel de Kafka. Un corps-croissance. »
(in Paul Audi, Supériorité de l’éthique, De Schopenhauer à Wittgenstein, Presses universitaires de France, collection Perspectives Critiques, 1999, p. 232.)
À tous les juifs….
Superbe page d’Hélène Cixous dans ses Correspondances avec le Mur : « mais à tous les juifs qui sont juifs, se sentent juifs, juifs des avants et juifs des après, je reconnais que je dois un trésor inestimable d’angoisses et de tourments, l’usage illimité de la tragédie et ce qui va avec l’exercice de la douleur : l’esprit de révolte, le génie de la jubilation, les bosquets de comédie sans restriction de circonstances, l’eau du rire qui jaillit au milieu du brasier et jusqu’à l’avant-dernière minute dans les camps d’extermination, la nostalgie perplexe du désert, la fréquentation des zones d’exclusion et le don nomadique, la façon d’allonger perpétuellement le cou au maximum pour scruter l’horizon, comme si le présent était là-bas dans le lointain futur ou au contraire la façon de creuser des puits sous son lit à la recherche de pensées ou êtres perdus et peut-être conservés dans les souterrains du temps, l’archéologisme de la réflexion, d’où mon long cou, toutes ces herbes amères tous ces sucs et ces miels spirituels dont l’écriture se régale » (p. 72)
Différentes phases
J’entame la lecture de Différentes Phases, le livre des écrits de Steve Reich. Extrait de l’introduction qui est en soi une forte incitation à la lecture du livre avec dans la mesure du possible, écoute simultanée des œuvres : « Le musicien compose des expériences sonores : par répétition, tuilage et déphasage, un simple motif immerge l’auditeur dans un "processus d’écoute". Steve Reich interroge la perception du temps et du rythme sous toutes ses formes. » (p.5)
La préface insiste aussi sur les sources d’inspiration du musicien : musique médiévale, cantillation hébraïque, percussions africaines, musique balinaise, etc.
Avec une vraie attention politique : échos de la guerre froide (It’s Gonna Rain), de la ségrégation raciale (Come out), de la Shoah (Differents trains), etc.
Le principe de réalité documentaire.
Je retrouve aussi ce thème qui me préoccupe de plus en plus, celui de la réalité documentaire. Qui serait une des façons, peut-être la seule, de donner une dimension engagée à l’art (musique, arts plastiques, littérature). Je songe à Reznikoff, à Christian Boltanski et à ses terribles amas de vêtements au Grand Palais, il y a quelques années, mais aussi au travail de Muriel Pic. Et je lis ici, toujours dans cette préface aux écrits de Steve Reich : « Le compositeur réitère à plusieurs reprises dans ses écrits la nécessité de se situer au plus près de son temps, c'est-à-dire des évolutions musicales et de l’environnement global – social, politique, historique – dans lesquelles celles-ci s’inscrivent.[C’est] le principe de "réalité documentaire" qui parcourt l’ensemble de son œuvre, en premier lieu à travers l’utilisation de la "mélodie de la parole" » (p. 6)
→ importante on va le voir cette idée de la mélodie de la parole.
Il faut faire résonner le monde dans la musique. Et j’ajouterai pour l’auditeur, écouter le monde dans la musique. Dans toute œuvre d’art peut-être. Je repense à maints textes choisis dans l’anthologie Flammarion, par Yves di Manno et Isabelle Garron, les trouvant sans doute très désincarnés, dans le sens qu’on n’y entend que peu le monde. Il me semble que ce sont souvent de très solipsistes aventures. Profondes, belles, mais loin du monde. Mais je sais aussi l’immense difficulté à faire entrer le monde dans l’œuvre d’art et comment très souvent cette incorporation, quand elle n’est pas complètement authentique, nécessaire, maîtrisée, sublimée même, tue l’œuvre à très court terme et la rend très vite illisible, datée, insupportable. Il faut atteindre à une couche archétypale, sans doute, qui dépasse tous les seuils, très nombreux, de l’anecdote, du fait historique singulier et daté. Il me semble percevoir, j’y reviendrai, cette dimension dans les premières œuvres de Steve Reich. La réalité historique, très concrète, est prise dans une série de processus qui la rabatte sur des pulsions profondes de l’être humain. Et sans doute en partie par l’usage de cette « mélodie de la parole ».
Des thèmes cruciaux
Parmi les thèmes cruciaux de Steve Reich, les auteurs de la préface (Stéphane Roth et Sabrina Valy) citent : l’écoute musicale comme expérience, la composition comme processus, le débat entre simplicité et complexité, les questions liées à l’interprétation et au style vocal, le dialogue entre musiques savantes et musiques populaires ou traditionnelles. » (p.6).
Ces thèmes sont les miens, pour la plupart et cela aussi bien dans le domaine de la réflexion sur la littérature que dans celui de la réflexion sur la musique. Réflexions qui une fois de plus tendent à se fondre ou à se chevaucher.
Déphasage
Tout a commencé pour Steve Reich par une expérience. En 1964, à San Francisco, il entend un prêcheur noir. Frappé par la qualité mélodique de sa parole, il l’enregistre. Un peu plus tard, il fabrique à partir de sa voix des boucles de bande magnétique. Puis en essayant de placer deux boucles de bande identiques à l’unisson, il constate que les deux magnétophones se décalent très légèrement et que cela engendre des phénomènes saisissants. Les deux boucles se déphasent petit à petit. C’est It’Gonna rain.
C’est un peu, me semble-t-il, comme ce qui se produit lorsqu’on regarde deux éoliennes depuis une route : elles semblent tourner ensemble puis se décalent et suscitent toutes sortes de figures d’étoiles nouvelles.
Et ce qui est très curieux, c’est que Steve Reich dit que ce processus progressif de changement de phase entre deux ou plusieurs motifs répétés lui est apparu comme une extension de « l’idée de ronde ou de canon infini ». Deux figures musicales ancestrales ! (It’s Gonna rain)
En écoutant l’œuvre, j’ai beaucoup pensé au « it it it » « ça ça ça » repéré dans le coffret publié par Isabelle Sauvage, avec le poème Negus de Kamau Brathwaite (on peut écouter cet extrait dans la présentation de Poezibao)
Chant muet
Dans le beau dossier consacré par Jean-René Lassalle à Tom Mandel, poète américain, je relève :
« Me promenant je m’émerveille. Tous les trois pas je ramasse un petit caillou, une brindille, un serpent. Chacun est différent et à chacun je dis la même chose. À chacun je tente de dire la même chose. En parlant à chacun je vise le même point, la main qui le tient. Dans un „rituel aussi vrai qu’un baiser“, … „chaque phrase que j’écris essaie de dire une totalité… la même chose encore et toujours. »
Antonio Rodriguez
Le livre d’Antonio Rodriguez, Après l’union, est un livre fort, potentiellement problématique mais qui me semble résoudre, ou dépasser la problématique liée à la thématique, une réflexion sur Birkenau.
Il y a dans le livre une sorte d’étrange voyage de noces, pas voulu d’emblée mais dans lequel les protagonistes se trouvent entraînés, à Birkenau. La découverte ensemble, par les tout jeunes mariés, du lieu. La résonance en eux, leurs émotions, leur ressenti. Et le travail qu’accomplit l’écrivain sur cette matière, qu’il aurait voulu organiser sans doute sous forme poétique mais qui va petit à petit lui imposer la prose. Sous-tendant le propos ce qu’on pourrait appeler le rêve d’Europe. Et bien sûr les inquiétudes concernant ce rêve et sa réalisation, à partir de Birkenau et dans le temps contemporain.
Birkenau, Birken (die Birke, le bouleau, voir Écorces de Georges Didi-Huberman).
Il se pourrait qu’ici Antonio Rodriguez soit en phase avec la remarque de Walter Benjamin citée par G. Didi Huberman : « C’est pourquoi l’art de mémoire, dit Benjamin, est "un art épique et rhapsodique" ». (Écorces, p. 65) Il y a clairement une dimension rhapsodique dans le livre d’Antonio Rodriguez
Steve Reich
Le livre de ses écrits est intelligemment construit de manière chronologique et maints chapitres sont consacrés à des œuvres emblématiques sur lesquelles le musicien s’est exprimé.
Il écrit quelque part : « la pulsation et la notion de polarité tonale réapparaîtront et seront les sources fondamentales de la musique ». (p.64)
Et un peu plus loin : « n’importe quelle machine utilisée sur scène – et tout particulièrement quand elle engendre une pulsation – produit une sorte de perfection qui n’est pas satisfaisante musicalement. En réalité ce sont les micro-variations qui rendent un battement régulier intéressant » (p. 89)
→ il suffit de comparer dans la musique populaire une chanson soutenue par une batterie réelle et une autre soutenue par une batterie électronique. Rien à voir (ou plutôt à entendre !).
La pratique de la musique
À plusieurs reprises, presque dans les mêmes termes, Steve Reich énonce l’idée que « se concentrer sur le processus musical permet de détourner l’attention du il, du elle, du toi et du moi, pour aller vers le ça. » (p.93)
→ c’est aussi vrai dans l’écoute que dans la pratique. Idéalement dans la pratique, et Steve Reich parle ici surtout de la pratique collective, de ce qui se passe avec ses musiciens dans un concert, les pronoms personnels sont débranchés, les individualités se dissolvent dans la réalisation de l’œuvre, le ça, le processus, la musique. Je suppose que le musicien très expérimenté atteint aussi à ça quand il joue en concert, même en solo, un pianiste par exemple. Toutes les préoccupations de technique, d’image donnée, de « prestation », s’effacent et il se trouve dans un état qui dépasse sa personne superficielle. Je ne sais pas si on a étudié le cerveau de concertiste en train de jouer comme on étudie le cerveau des grands méditants. Je ne sais pas s’il y a des analogies dans le fonctionnement cérébral, la mise en œuvre d’autres zones corticales et peut-être le passage à un autre régime d’ondes cérébrales ?
Ces étranges superpositions
Ces étranges superpositions qui se produisent en nous et dont, sans doute, nous n’avons pas assez conscience, alors qu’il se pourrait que les choses passent telles dans notre mémoire. Souvent ce sont des sortes de chevauchements, comme hier ces profondeurs marines et racinaires. Par le plus grand des hasards, deux occurrences sur des fonds marins ; les uns dans les Açores, étonnants fonds marins volcaniques avec en particulier des mantes du Chili, énormes raies manta très impressionnantes et non moins impressionnants flux de bulles qui émanent de minuscules cheminées volcaniques dans la croûte océanique. Puis dans Le Monde, un article sur les cénotes, des galeries d’eau, ouvertes dans le sol du Yucatan, au Mexique. Il s’agit de sortes de trous, il y en aurait 10 000, provoqués peut-être par une météorite et que les Mayas considéraient comme des puits sacrés. Organisés en véritable dédale, ils abritent des vestiges millénaires, parfois des réserves d’ossements et des fonds tout à fait particuliers. Ce sont d’immenses réseaux souterrains immergés reliés à l’océan..
Et sans rapport apparent, la lecture en cours de La Vie secrète des arbres avec ce que je découvre concernant le réseau (là serait le lien ?) racinaire, les communications entre les arbres par ces réseaux. Ainsi de cet arbre foudroyé, un orme je crois, et de la propagation du choc électrique par les racines qui a tué 15 arbres autour de l’arbre touché directement par la foudre.
Le tremble
Réseau encore ! « Le tremble. Il doit son nom à ses feuilles qui réagissent au moindre souffle d’air. En raison de la forme particulière de leur pétiole, elles bougent en exposant en alternance leur face supérieure et inférieure à la lumière. Il en résulte qu’elles peuvent réaliser la photosynthèse avec leurs deux faces, à la différence des autres espèces où la face inférieure est réservée à la respiration. Les trembles peuvent ainsi produire plus d’énergie et même croître encore plus vite que les bouleaux. En matière de lutte contre les amateurs de jeunes pousses tendres, ils suivent une tout autre stratégie qui mise cette fois sur l’opiniâtreté et la quantité. Ils peuvent être broutés et encore broutés des années de suite par des chevreuils ou des bovins, leur système racinaire n’en continue pas moins de lentement s’étendre. Il en émerge des centaines de rejets qui au fil du temps forment de véritables buissons. Un seul arbre peut ainsi s’étendre sur plusieurs hectares, parfois même beaucoup plus, dans certains cas extrêmes. La Fishlake National Forest, dans l’État nord-américain de l’Utah, héberge ainsi un faux tremble de plus de 40 000 troncs qui s’étend aujourd’hui sur environ 43 hectares pour un âge estimé à plusieurs milliers d’années » (in Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres »
Peter Wohlleben qui pose aussi cette fascinante question : « Nous savons désormais que les arbres communiquent olfactivement, visuellement et électriquement (par l’intermédiaire de sortes de cellules nerveuses situées aux extrémités des racines). Mais qu’en est-il de l’émission de sons, donc de l’ouïe et de la parole ? »
Cailloux et terre
Et je repense à mes cailloux, à cette fascination qu’ils exercent sur moi. la terre aussi recèle tant : « Une poignée de terre forestière contient plus d’organismes vivants qu’il y a d’êtres humains sur terre. »