Traduction (Valery Larbaud)
Sur la traduction, celle belle introduction à une émission, sur le site de France Culture : « Valery Larbaud, grand lecteur et grand traducteur, s'était entouré de livres qu'il avait fait relier dans une couleur qui était fonction de la langue dans laquelle ces livres étaient écrits : les romans anglais étaient reliés en bleu, les espagnols en rouge, les allemands en vert, et ainsi de suite. Il s’agissait de donner à voir que les langues ne sont pas neutres, qu’elle colorie les textes d’une façon si singulière et si intense qu’aucune œuvre ne peut être considérée comme indépendante de sa langue originelle. Pourtant, bien sûr, des transformations en forme de passerelles sont possibles, mais elles relèvent toujours d’une opération délicate : la traduction. "Tout le travail de la traduction, écrivit Valéry Larbaud, est une pesée de mots. Dans l’un des plateaux nous déposons l’un après l’autre les mots de l’auteur, et dans l’autre nous essayons tour à tour un nombre indéterminé de mots appartenant à la langue dans laquelle nous traduisons cet auteur, et nous attendons l’instant où les deux plateaux seront en équilibre" ».
Un anéantissement biologique
Je relève dans Le Monde cet article très alarmant :
« Les espèces de vertébrés reculent dramatiquement sur Terre, à la fois en termes de populations et d'étendue. (…) Cette fois, les chercheurs ont cherché à quantifier le déclin non plus du nombre d'espèces mais des populations, c'est-à-dire des groupes d'animaux sur un territoire. "L'accent mis sur l'extinction des espèces peut donner l'impression que la biodiversité terrestre n'est pas dramatiquement et immédiatement menacée, mais qu'elle entre juste lentement dans un épisode d'érosion majeur, que l'on pourra combattre plus tard", expliquent les auteurs.(…) Cette approche présente plusieurs défauts (…) : l'opinion publique peine à mesurer la gravité du phénomène à l'œuvre (deux espèces disparaissent chaque année, ce qui paraît faible, surtout quand ces dernières sont peu connues ou peu répandues). Et elle ne permet pas de correctement évaluer le problème en cours. Les espèces les plus communes (dont les populations sont largement présentes) enregistrent des reculs massifs de leurs effectifs, sans pour autant être déjà menacées. Or, la disparition des populations est un prélude à celle des espèces, préviennent les scientifiques. Une analyse détaillée du déclin des effectifs d'animaux rend le problème bien plus clair et inquiétant. »
Et cet article d’Audrey Garric dans Le Monde du mardi 11 juillet 2017 est complété par ces chiffres : Les populations de vertébrés ont chuté de 58 % entre 1970 et 2012, selon le dernier rapport " Planète vivante " du WWF, publié en 2016. Les milieux d'eau douce sont les plus affectés (? 81 %), devant les espèces terrestres (? 38 %) et marines (? 36 %).
→ Importance la distinction ici opérée entre les espèces qui disparaissent et la peau de chagrin des peuplements d’animaux, lieux et nombre. Une carte d’Afrique montrait hier, à la télévision, la présence des lions il y a quelques décennies et aujourd’hui : les larges étendues de présence partout sur le continent ont été remplacées par quelques petites taches minuscules. Ce constat, en une poignée de secondes, a quelque chose de bouleversant.
→ La poésie sera-t-elle un jour le musée, le conservatoire de toutes ses espèces, elle qui de tout temps les a si souvent intégrées dans les textes ?
Un pli dans le temps vécu
J’ouvre la copieuse revue PLS, Place de la Sorbonne, numéro 7. Invité de ce numéro, Olivier Barbarant qui propose un « Prélude à l’état des lieux », au titre bien musical. État des lieux de quoi ? De la poésie, objet central de la revue PLS, alors qu’ « un formalisme rance autant que révolu demeure l’image que se font de la poésie ceux qui ne la lisent pas, et trouvent justification à ne pas la lire à partir de cette grimace. » (p.14). Il poursuit « j’admets que nous n’est pas notre petite personne biographique, close sur sa peau, que la poésie même commence là où cette illusion de monade s’ouvre et se blesse. » S’interrogeant sur les raisons pour lesquelles il écrit, il note « il y a de la littérature parce qu’il y a quelque chose de la vie à sauver (…) J’écris avec ce que je vis, éprouve, ressens, ce qui tremble dans l’existence, ce qui soudain arrête le cours incolore des jours. (…) Un pli dans le temps vécu impose une réplique (…) J’écris donc quand il se passe en moi quelque chose, qui réclame sans discussion d’être dit. C’est alors souvent le même défi : l’évènement retient à proportion qu’il défie le langage. » (p.14/15)
→ si les propos, pour intéressants qu’ils soient, ne sont pas vraiment nouveaux, je relève en revanche de superbes formulations, par exemple cette illusion de monade qui s’ouvre et se blesse, ce mouvement donc d’ouverture du clos, qui presque nécessairement implique un risque de blessure, ce que savent bien ceux qui renoncent à cette ouverture. Belle idée aussi du temps qui fait un pli. On peut ajouter à cette idée là que souvent le pli a pour effet de mettre en contact deux nappes, deux couches possiblement éloignées. Effet de rapprochement.
Une mission de la littérature
J’évoquais plus haut le rôle de la littérature comme conservatoire de ce qui disparait, en voici un autre relevé par Olivier Barbarant : « C’est sans doute l’une des missions de la littérature, et plus largement de l’écrit, que de retarder les évolutions linguistiques, que de proposer, comme un frein, une mémoire de la langue à une oralité étourdie. »
→ Accord et désaccord sur ce point de vue. Oui bien sûr donc à ce rôle dit conservatoire, mais n’est-ce pas aussi le rôle de la littérature de faire évoluer la langue, notamment en la débarrassant de ses clichés, souvent très datés, de la tordre pour la faire accoucher de ses potentialités encore non découvertes ? Si la littérature n’est que conservatoire, elle stagne et ne va plus de l’avant. La littérature doit assumer le double rôle de conservatoire et de laboratoire.
Poésie politique
Olivier Barbarant mène ensuite une courte réflexion sur la poésie engagée, préférant le terme de poésie politique (il fut l’éditeur d’Aragon dans la Pléiade). « Il se peut que l’époque ait tourné sur ses gonds. Les récentes tragédies le prouvent. Dans tous les cas, les poèmes qui me sont venus récemment portaient la trace du temps dans lequel je vis, et, cette fois, je n’ai pas eu envie de les dissimuler. Pour être tout à fait honnête, c’est que le résultat ne me paraissait pas tout à fait indigne. J’ai eu l’impression d’y éviter les pièges de la poésie militante, et de toucher à ce que pourrait être une poésie politique, au point de considérer comme une mauvaise censure, une honte inadéquate, de ne pas tenter de les assumer. » (p.18)
Il écrit ailleurs dans ce prélude : « Le poème naît de ce qui étreint ».
Revue et édition
C’est ensuite à une rencontre avec un éditeur qu’invite Place de la Sorbonne, en l’occurrence Djamel Meskache qui a créé et dirige avec Claudine Bertrand les éditions Tarabuste, qui éditent notamment Antoine Emaz ou James Sacré. Remarque féconde sur l’attelage utile, voire nécessaire, d’une revue et d’une maison d’édition : « une maison d’édition devrait s’adosser à une revue ». Certaines le font, pas toutes. C’est sans doute une très belle idée en termes notamment d’accueil de nouvelles voix, que l’éditeur peut ainsi « éprouver » par le passage dans la revue, avant d’imaginer un livre.
Au fil des pages encore
Vient ensuite un copieux dossier de « poésie contemporaine de langue française », qui s’ouvre avec Julien Blaine : « être et fuir / je fus // je fuIs ». Les poèmes de Katia Bouchoueva retiennent particulièrement mon attention : « Et petit à petit redevenons / homard et thon / de la mer Noire saumon - /picore les petits sablés / les petits soviets au sucre / de la marée. »
Le principe de la revue, proposer d’abord les textes des poètes, pour que le lecteur ait un premier contact, puis après le dossier, proposer des notes qui sont plus que des notes biographiques, plutôt une vraie présentation de l’auteur et de ce qui fait sa singularité.
Muzibao
Il faut que je trouve un bon positionnement pour Muzibao, qui soit sans doute plus du côté de la liberté de ton et de mise en œuvre du Flotoir que du côté des contraintes de Poezibao. Autant Poezibao a quelque chose de systématique, et prétend couvrir au maximum le champ, autant pour la musique c’est impossible et personne surtout ne m’attend. Il y a des dizaines de sites. Donc ce serait plus un blog, reflétant mes pistes de travail en musique, livres et disques. Je crois que deux idées-force se dégagent, pensez Muzibao à la Flotoir, si je peux dire et non pas à la Poezibao, premier point ; et développer dans ce site toute la question musique et livres, qui est un de mes sujets clés et qui pourrait être une spécificité de ce site, quelque chose que je serais seule à faire comme cela, compte tenu de mes deux champs d’exploration. Il y a embryon de cela parfois dans les notes musicales du Flotoir, mais pour le site je pourrais choisir des exemples musicaux, à partir de youtube ce qui serait plus vivant et plus explicite.
Fauré et les poèmes
Je reprends donc la lecture lente et calme de ce premier volume de la grande série de Vladimir Jankélévitch « De la musique au silence », Fauré et l’inexprimable. Et je constate d’emblée à quel point le philosophe est habile à cet exercice si difficile : parler de musique, parler de la musique. C’est qu’il a aussi une vraie et profonde connaissance technique, dont il sait faire usage sans être pédant ou sans noyer le lecteur qui serait peu informé du langage musical. La première partie du livre s’attache à explorer les Mélodies de Fauré. Jankélévitch s’attarde notamment sur les textes choisis par Fauré : « On ne compte plus les Mendès, les Samain et autres Bussine dont notre musicien fait ses délices. Manque de discernement ? Ironie du hasard ? Nous croyons bien plutôt qu'une sorte de flair inconscient, une défense spontanée du génie l'avertissent contre les trop grands poètes. Au lieu que Debussy, guidé par un goût exquis, et quasiment infaillible, va d'instinct aux plus grands : Villon, Baudelaire, Mallarmé... ! Fauré veut un texte mou, et qui cède sous les notes, et qui n'offre aucune résistance à la liberté de l'imagination musicale ; Fauré fuit les paroles encombrantes, les textes suggestifs ou trop originaux. Mais pour que les mots boivent ainsi toute la musique qu'on verse sur eux, ils ne doivent lui opposer par eux-mêmes aucune préférence marquée, aucune élection trop impérieuse. Ce pouvoir absorbant, les livrets faibles le possèdent à un haut degré (…) Fauré tombe régulièrement mal, c'est-à-dire bien. » (V. Jankélévitch, « De la musique au silence », 1. Fauré et l’inexprimable, Plon, 1974, p. 36
→ Il y aura tout de même une exception notable, fondamentale, celle de Verlaine. Le philosophe montre comment Baudelaire a plutôt mal réussi à Fauré, qui a utilisé ses poèmes à trois reprises, et comme il a fui Rimbaud. Heureusement Verlaine vint ! : « C’est Verlaine qu’il lui fallait ; mais il ne le saura lui-même que longtemps après 1880. La rencontre de Fauré et de Verlaine est vraiment de l’ordre du miracle. » (p.37)
Et cette idée de « texte mou » est formidable. Ne fut-ce pas en partie le cas de Schubert ? Qui se souviendrait de Müller, si Schubert n’avait pas choisi de mettre ses poèmes en musique, La Belle Meunière et Le voyage d’hiver ?
Et le contraste
Et le contraste est vif, en effet, avec Debussy : « Debussy, plus cultivé sans doute, vibre follement à tous les souffles de la poésie, de la peinture et de la musique ; les cinq sens à l'affût, il guette les moindres bruits du siècle, devance les snobismes, s'éparpille infiniment pour égaler l'innombrable nature, pour capter tous les tressaillements des êtres et toutes les radiations de l'univers ; il présente à la lumière de multiples facettes où les rayons du soleil se dispersent en mille reflets minuscules ; il est brin d'herbe, fourmi et goutte de rosée. On dirait que des filets nerveux particulièrement délicats le mettent en rapport avec les mouvements imperceptibles de la nature. De là vient qu'on pourrait suivre dans son œuvre les états successifs de la sensibilité littéraire entre 1890 et 1914: impressionnisme, symbolisme, cubisme, Rossetti et Picasso, d'Annunzio et Maeterlinck, Louÿs et Mallarmé, les ballets russes et le retour à Rameau... c'est toute l'avant-guerre qui se mire dans les œuvres de Claude Debussy. » (p. 28)
Exposition « Jardins » au Grand Palais
C’est une exposition qui induit beaucoup de rêve, par sa thématique : herbiers, botanique, dessins de jardin, photos de jardins, tableaux de jardins, etc, autant de thèmes qui ouvrent à cette rêverie. Et qui me sont importants.
Certaines œuvres m’ont particulièrement retenue, sans doute parce qu’elle renvoie à des pratiques similaires. Ainsi des échantillons de terre ramassés chaque jour par l’artiste japonais Koîchi Kurita (photo) qui me rappelle la belle collection de sables de tous les pays du monde d’un de mes amis ou bien de la collection de volumes de bois de ce naturaliste allemand Carl Schildbach : « Le musée d'histoire naturelle Ottoneum à Cassel abrite la bibliothèque de bois de 530 volumes (soit 441 espèces d'arbres et arbustes) confectionnée entre 1771 et 1799 par Carl Schildbach, sous la dénomination Sammlung von Holzarten, so Hessenland von Natur hervorbringt (en français « Collection d'essences de bois produits par la nature du land de la Hesse »). Chaque volume est conçu comme une petite vitrine d'un bois différent, fermée par un couvercle coulissant, montrant un arrangement en trois dimensions de matériel séché et de modèles en cire de rameaux, de feuilles, de fleurs et de fruits, retraçant le cycle de vie de l'espèce, avec ses parasites éventuels. Les plats des boîtes sont faits de bois de cœur et d'aubier, avec des sections de branches de différents diamètres et une section dans le tronc ; l'écorce, parfois couverte de lichens, est présentée sur le dos avec le nom de l'espèce ; les légendes et du matériel annexe sont fixés sur la tranche. ». Il existe en fait toutes sortes de xylothèques ! (voir ici)
Ou bien encore des gros plans de Dubuffet, chaussée boiseuse de 1959 ou amas de pierres, (Court l’herbe, saute caillou ?).
Au fil des lectures (A. Mizubayashi et I. Bostridge)
Un premier livre d’Akira Mizubayashi, Un amour de mille ans, ne m’a pas semblé bon du tout, c’est une bluette, avec arrière-plan d’opéra, très conventionnel, pas très bien écrit même si le français de Mizubayashi est impeccable. Le second en revanche, Petit éloge de l’errance me semble beaucoup plus intéressant, avec les souvenirs d’enfance de l’écrivain, cette diarrhée en pleine classe alors qu’il a sept ans et que déjà il se sentait quelque peu en marge, mais aussi la forte description du contexte militaro-fasciste du Japon, dans les années 30 à 50, tel qu'en a souffert son propre père.
Quant au livre, en anglais, du ténor Ian Bostridge sur Le Voyage d’Hiver de Schubert qu’il dit avoir chanté plus d’une centaine de fois en public, il est remarquable. Il prend les poèmes un par un et dans la mesure où je me suis lancée dans l’apprentissage par cœur de ces poèmes, j’en suis très heureuse. Et il explore toutes sortes de pistes autour de chacun des poèmes. Un exemple : il s’interroge longuement sur ce que peut être la situation de l’homme qui chante, au moment du début du Voyage, alors qu’il vient de quitter cette maison où la jeune fille semblait lui avoir témoigné de l’amour et où la mère parlait même de mariage. Il se livre à une exploration très fouillée du contexte de la société d’alors, montre que le voyageur pourrait avoir été un précepteur reçu dans cette riche famille (comme tant d’autres, comme Schubert lui-même chez les Esterházy, où il s’éprit de la jeune Caroline (à qui est dédiée la merveilleuse Fantaisie en fa mineur D.940), objet d’un petit livre un peu facile de l’écrivain Gaëlle Josse). Que des lois sévères, écrites et pas seulement tacites, réglaient alors la question du mariage.
Et le titre me renvoie à mes idées sur le rôle souvent thérapeutique et parfois moteur de l’obsession ! Schubert’Winter Journey, Anatomy of an obsession.
Aliénation
Cette remarque de Ian Bostridge, dans ce livre sur Schubert : « Alienation is woven all the way through Winterreise. There is the very simple, personal sense of the word—the estrangement which follows a love affair is, after all, the way the cycle starts. But there is also the sort of alienation which makes Winterreise a pre-echo of so much twentieth-century philosophy and literature. Laid out in its very first word, Fremd, is a connection with absurdism, existentialism, and a whole slew of other twentieth-century isms; with characters out of Beckett, Camus, or Paul Auster. Schubert’s was an age in which, and perhaps for the first time, to be a human being could seem very lonely in a metaphysical sense »
→ Ian Bostridge interroge ici l’ampleur de la notion d’aliénation, dont il dit qu’elle imprègne (littéralement il la montre comme tissée) tout Le Voyage d’Hiver de Schubert et Müller, bien au-delà du simple sentiment du voyageur à l’orée de son tragique périple ; ce voyageur dont les premiers mots sont pour dire qu’il est arrivé en étranger et qu’ilrepart en étranger : « Fremd bin ich eingezogen, fremd zieh ich wieder aus », cette phrase qui a tant de résonances en ces temps de migrations de masse, de terribles errances de millions d’êtres humains, exploités, affamés, noyés, rejetés. Qui arrivent en étrangers et que l’on chasse car étrangers. Qui ont pu rêver de s’établir ici et à qui on fait comprendre qu’il n’en sera jamais question. Venus en étrangers, repartis en étrangers, tolérés dans le meileur (?) des cas en étrangers. A jamais étrangers, chez eux aussi, où ils n’ont plus de possibilités de retour.
Sauf que pour eux, aujourd'hui, ce serait plutôt un terrible Voyage d’Eté.
La gigantesque imagination d’une seule forme (S. Howe)
Susan Howe écrit dans Mon Emily Dickinson : « Le poète lyrique fait la lecture d'un passé qui est la gigantesque imagination d'une seule forme. Dante, Chaucer, Spenser, Shakespeare, Donne, Milton, Keats, Shelley, Wordsworth, Tennyson, et Browning, étaient pour elle [Emily Dickinson] des intercesseurs de cette forme. Une bande de frères et une Quête européenne. Dans sa lettre à Mabel Loomis Todd, Emily Dickinson, cinquante-cinq ans, cite Emerson et signe « Amerique ». Son histoire de la poésie, à l'exception de Sappho, Emily Brontë, et Elizabeth Barrett Browning, consistait en la chronique d'un autre sexe, d'un autre continent. Elle, qui transformait le moindre obstacle en riche matériau, ne cessa jamais d'écrire sur la Liberté, l'Exil, l'Origine. » (p 177)
T.W. Higginson
Remarquable portrait dans le livre de Susan Howe de Thomas Wentworth Higginson, le fameux correspondant d’Emily Dickinson, souvent perçu comme assez conventionnel et un peu terne, à la limite pas à la hauteur de sa correspondante géniale, mais dont elle montre maintes facettes plus qu’intéressantes. C’est tellement emblématique de la démarche de la poète dans ce livre consacré à une autre poète.
Kerouac de Bretagne
Jean-Pascal Dubost signe Kerouac de Hulgoat. Excellent récit mêlant toutes ses thématiques, Bretagne, Brocéliande, forêt, à l’histoire littéraire, celle de Kerouac venu pour un court périple, plutôt raté, en Bretagne sur la trace de ses ancêtres. Une sorte d’enquête rêveuse écrite dans cette langue fleurie et riche, tellement jouissive, de Jean-Pascal Dubost. Excellent.
La marche
Le Monde vient de publier une série de six articles autour du thème de la marche. Celui qui est consacré au thème « marche et écrivains », signé Antoine de Baecque est très intéressant. Je relève ces propos sur Thoreau : « Nul mieux que le philosophe américain Henry David Thoreau n'a dit la nécessité de cette marche. Comme le peintre est sorti de son atelier, l'écrivain, le penseur, doit sortir de son cabinet, de sa bibliothèque. "Pour moi, écrit Thoreau dans De la marche, en 1862, il m'est impossible de me conserver en santé et en bonne humeur si je ne consacre pas au moins quatre heures par jour, et ordinairement davantage, à vagabonder dans les bois, sur les collines et par les champs. Il m'est impossible de rester un jour dans ma chambre sans me rouiller." Ce que découvre Thoreau par cette marche journalière, c'est un autre espace vital, qui ne serait plus alors un simple cadre d'existence, géométrique, urbain, utilitaire, mais un immense corps vivant lui transmettant ses énergies élémentaires. Ce qu'il appelle The Wild, le "sauvage", et qui le pousse à vivre autrement, dépendant de ces intenses "infusions de sauvagerie". "Il y a des intervalles et des silences au bord du chant de la grive sylvestre où j'aimerais émigrer, écrit-il dans De la marche, des solitudes sauvages où nul colon ne s'est installé et auxquelles il me semble que je suis déjà acclimaté. Je ne vois rien de risible dans le fait que la tunique du trappeur fleure l'odeur du rat musqué. C'est là pour moi une odeur plus douce que celle qui s'exhale d'habitude des vêtements du marchand ou de l'homme d'étude. La vie et le sauvage vont ensemble. Ce qui est le plus sauvage est aussi ce qui est le plus vivant." Alors, la marche laisse son empreinte sur l'étoffe sensible de l'homme. Alors, commence le mouvement introspectif qui plonge le marcheur au plus profond de lui-même, tandis qu'il s'emplit de l'énergie de la nature qu'il parcourt. »
Il est question aussi bien sûr de Jean-Jacques Rousseau : « Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans les voyages que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées ; je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. Tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. ». Et de Nietzsche ! : « Friedrich Nietzsche porte sans doute cette espèce du libre-penseur-marcheur à son point d'aboutissement. Car pour lui, la marche est survie, survie de son corps, perclus de terribles souffrances, survie de la pensée, irriguée par l'énergie de la promenade. La marche est pour le philosophe l'élément même de l'inventivité créatrice. À partir de 35 ans, il mène une existence de nomade, à la recherche de la fraîcheur, l'été, dans les montagnes suisses d'Engadine, réfugié dans une cabane à Sils-Maria, et de la chaleur, l'hiver, dans les villes du sud méditerranéen, Nice ou Gênes. Il sort le jour pour de longues promenades, parfois extatiques, toujours épuisantes, pendant lesquelles il remplit des cahiers de notes, qu'il recopie le soir au calme revenu. En 1885, le héros philosophe qu'il crée à son image, Zarathoustra, vit, marche et, donc, pense comme lui. ». Le journaliste cite encore Jacques Lacarrière, autre grande figure de la marche, Julien Gracq mais j’eus aimé qu’il évoque Jacques Roubaud et son quadrillage de Paris !
Sylvain Tesson
Le tout premier des articles de la série est consacré à un entretien avec Sylvain Tesson, dont je viens d’acheter le livre Dans les Forêts de Sibérie. Un marcheur hors-pair ! « Né en 1972, Sylvain Tesson est écrivain et aventurier. Un alpiniste et un "stégophile", néologisme déniché dans le Dictionnaire de l'alpinisme de Sylvain Jouty pour nommer sa passion d'escalader les toits, et notamment ceux des cathédrales. En 2014, il chute de la toiture d'un chalet à Chamonix (Haute-Savoie). Grièvement blessé puis réveillé du coma, il décide de traverser la France à pied, du Mercantour au Cotentin, pour se réparer et en tire un livre, Sur les chemins noirs (Gallimard, 2016). Alors que son journal de 2014 à 2017 vient de paraître (Une très légère oscillation, Editions des Equateurs), il décrit la marche comme une critique en mouvement de notre modernité. »
La marche comme critique
Une ou deux remarques importantes de Sylvain Tesson : « La marche, quel que soit le territoire dans lequel on l'accomplit, est une forme de critique en mouvement, physique, incarnée. Je ne suis pas un penseur, je n'ai pas la légitimité philosophique pour établir une théorie critique du monde, mais je suis un bipède, j'ai une bonne résistance physique et je suis rustique, ce qui me permet de formuler une critique et de la mettre en œuvre. »
Éloge de la carte
Et je suis très sensible à ce magnifique éloge des cartes dites autrefois « d’état-major » : « On assiste à un balisage général de l'existence, de la pensée et du verbe. En 2017, même les chemins sont aménagés. » en France, « nous avons la chance d'avoir accès, pour dix ou douze euros, à la représentation de la totalité de notre territoire au vingt-cinq millièmes (1 centimètre pour 250 mètres). Ces cartes rendent possible l'échappée dans les interstices. L'échelle de l'état-major, le vingt-cinq millièmes, correspond parfaitement aux marcheurs. » Et puis ajoute-t-il, ces cartes « sont très belles. Il y a les ombrages. Chaque pli, chaque relief en possède un. La convention veut que la lumière provienne du nord-ouest. C'est amusant de penser qu'un jour, dans un bureau, un fonctionnaire d'État a décrété que le soleil des cartes brillerait au nord-ouest. Et puis, il y a les à-plats de couleur, les verts des broussailles, les camaïeux de bleus pour les zones aquatiques. Il y a tout un protocole graphique de représentation du territoire, selon que le chemin est goudronné, maîtrisé par l'État, ou abandonné. » (Propos recueillis par Nicolas Truong).
Liquidation (Claire Dumay)
Liquidation : un petit opus de Claire Dumay. Petit livre mais lourde charge. Claire Dumay a le courage d’aller opérer à cœur ouvert (à corps ouvert aussi) fantasmes et sentiments considérés en général comme inavouables. Sans concessions pour elle-même. À cette exploration quasi analytique, je préfère peut-être encore celle, plus métaphorique, typique du livre Arracher le tapis où elle met en scène l’arrachage d’une sorte de linoléum dans l’escalier d’une maison familiale.
De la méthode
Essentielle la méthode. Seule celle que l’on se trouve. Ce qui ne marche pas mène, observé, écouté, à ce qui, peut-être, marchera. Laisser venir sans forcer, expérimenter, prendre appui. Je pense ici au travail du piano et « l’administration » des livres reçus.
Le trop-plein
Philippe Denis : « Nous sommes le trop-plein »
Terrible remarque.
Trop, trop de tout, trop de nous. Nous débordons. Pour verser dans quoi ?
(in L’Étrangère, n° 45, p. 15)
Le Witz
Dans ce même numéro de L’Étrangère, un très passionnant article d’Emmanuel Laugier qui, sous le titre « Philippe Denis , "Poétiser le Witz" » s’arrête longuement sur la notion de Witz.
« Cette poétique (du Witz) appelle à une histoire philologique, dont les aspects suivants, bien connus, suffiront peut-être à éclairer en quoi et comment le travail de Philippe Denis la réactualise pour y reconnaître, selon nous, sa pente principale. Terme jugé intraduisible et inventé par les frères Schlegel, pendant la période que l'on appela le romantisme de Iéna, le rayonnement critique du Witz se synthétise par une vitesse qui ne cesse de le déplacer, voire de le renverser, sa célérité se nouant à une faculté de savoir (Wissen) critique (au sens presque kantien), ainsi qu'à celle d'être avisée (witzigen). Aussi le Witz ne peut-il se réduire au simple jeu de mot, voire au lapsus que Freud évoque aussi. Il agit plutôt comme un dégeleur de paroles en attente de pyrotechnies mentales. Philippe Denis, s'inscrivant dans un héritage critique issu aussi bien de Diogène Laerce (le Cynique) que de Joseph Joubert ou de Chamfort, s’est sans aucun doute emparé de cet art de la note comme outil adéquat de l'esprit witzien. Sonore comme le "sifflet d'une fusée" intempestivement persiflant, pétaradante aussi comme les feux d’artifice chez Tati, cet art consiste à ce qu'il "étincelle seul, au contact du commun, du naturel et de l'ordinaire.". La "double entente" du Witz, où "se supposent l'équivoque" et "le lieu de la différence", élabore toujours selon Friedrich Schlegel, une "pensée connaissante isolée, sans liaison précise et réglée, réalisée dans une forme libre et arbitrairement entrelacée" (…) Cette "double entente" allie la vitesse d’un saisissement du sens au "centre de suspens vibratoire" de celui-ci, tantôt en confrontant des grandeurs incommensurables, tantôt en déhiérarchisant les rapports de valeur entre vérité et fausseté, réfutant alors "l'opposition usuelle entre endroit et l'envers, le haut et le bas, le proche et le lointain, l'assertion et la contradiction." Les exemples de ce processus, chez Philippe Denis, comme chez Mallarmé, qui l'a extrémisé comme personne au XIXe siècle, mais aussi chez Henri Michaux ou Louis Scutenaire, affirment une "radicale indisponibilité du sens" à réfléchir tout phénomène, jusqu'à vouer l'esprit à l'expérience d'un vide scintillant. » (Revue L’Étrangère, n°45, p. 46/47)
Witz ?
Seraient-ce des Witz ? :
→ Écriture de cochon, résultante de groin fouissant
→ La méthode : perdre le discours
→ Rire jaune, idées noires
Emmanuel Laugier encore : « cet art du Witz, ce point de vue vidé de toute vue, cligné pourtant dans la vitesse de l’éclair au moment le plus inopportun, étincelant, c'est-à-dire disparaissant à l’instant, ouvrant une brèche au rasoir, trouant en piquant, en enfin se réfléchissant "lumière indirecte, mate : / [un] aplat de nuit / sur de la nuit." » (p.49)
Tohus-bohus (Frédérique Guétat Liviani)
Je lis Espèce de Frédérique Guétat Liviani. Au dos du livre, cela : « Espèce est un livre-monde qui nous transporte de l'infra-ordinaire aux cataclysmes, tohus-bohus de l'univers, raz-de-marées, orages, saccages et guerres, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, de l'homme à l'animal et de l'animal à l'homme sans nous prévenir, sans même que nous nous en rendions compte parfois. Il n'y a pas de différenciation, de hiérarchie entre les vivants. Tous les êtres vivants naissent, souffrent et meurent. Toute souffrance, toute mort provoquée est inadmissible. D'où sa dédicace à Timur Kacharava, militant antispéciste assassiné le 13 novembre 2005 à Saint-Pétersbourg par des néo-nazis. »
→ il y a un côté encyclopédique dans ce livre qui ouvre par des poèmes autour de la vague, de la nuée, de la banquise. Un mot semble lancer le texte comme une toupie, il se met à tourner à toute allure jusqu’à la chute. L’auteur parvient à donner un vrai mouvement à chaque texte : effet très évident, mais processus mystérieux. Il y a là comme des instantanés en slow-motion. Slow motion venant à la fois de l’écriture et de la lecture qui ralentissent (slow) le mouvement (motion). Il y a là des mondes se faisant, se défaisant, glaces, laves, avec des métamorphoses. On part sur une idée mais elle aussi se déforme et migre vers autre chose. Ces textes sont un peu comme des masses nuageuses en mouvement perpétuel, ils ont une sorte de forme mais qui se déforme et se reforme en permanence. C’est aussi un univers étrange comme marqué par d’obscurs et cruels contes ou légendes, traversé par des figures plus ou moins militantes, tel ce Timur Kachavara de la dédicace. Les êtres et les choses sont en effet sur un même plan, c'est-à-dire aussi importants les uns que les autres : les mineurs de fond, l’artichaut ou la patate douce, la vague ou Élisée Reclus. Un beau livre, riche et qui pousse au questionnement.
Mon Emily
De Son Emily, Susan Howe aura contribué à faire Notre Emily. Admirable livre, approche si profonde, si fine, si informée, si érudite et en même temps si humaine, si féconde pour la pensée et porteuse en termes d’énergie. Dernière page de son essai : « La Poésie est le grand aiguillon de la vie. La Poésie conduit par-delà la possession du soi jusqu'à une transfiguration au-delà du masculin et du féminin. La Poésie est la rédemption du pessimisme. La Poésie est affirmation dans la négation, munition dans l'œil jaune d'un fusil qu'un pèlerin allégorique déchargera dans le calme du cadre de la Nuit. Au moment de sombrer avec le soleil, L'Écuyer Roland, tel Phaéton dans une boule de feu, voit ses pairs, visionnaires précurseurs qui l'encerclent et attendent » (p.226).
→ Oui livre remarquable dont il est difficile d’appréhender toute la richesse. Il a quelque chose d’une biographie mais n’en est pas une. Tout est construit à partir d’un seul poème de Dickinson, « Ma Vie passa – Fusil Chargé » et sur les pistes qu’il ouvre. C’est bien plus profond, juste, pénétrant qu’une biographie ou une analyse linéaire, chronologique, comme on en lit trop souvent. Je pense que c’est un chef d’œuvre, qu’on le regarde sous l’angle de l’essai ou du poème.
Antoine Cazé
Après avoir terminé ma lecture de l’essai même, je découvre la postface d’Antoine Cazé qui dit sa première rencontre avec le livre. Celui-ci, il faut le rappeler, fut écrit en 1985 et ce n’est qu’aujourd’hui -grâce précisément à Antoine Cazé et aux éditions Ypsilon- qu’il est enfin traduit en français. Ce livre, Antoine Cazé l’avait lu peu après sa parution et avoue être passé complètement à côté, enfermé qu’il était dans une image quasi mallarméenne d’Emily Dickinson sur laquelle il entreprenait à l’époque d’écrire une thèse. Il évoque aussi son incapacité d’alors à « saisir sur quelle toile de fond historique et culturelle » s’enlevait ce portrait. Et c’est en effet là où le livre est si puissant, dans la contextualisation érudite mais totalement articulée, presque mot à mot au poème choisi comme axe, de toute la poésie de Dickinson. Qui était bien plus informée qu’on ne voulait bien le dire, montre Susan Howe. Bien plus attentive au contexte historique et culturel qui était le sien. Antoine Cazé poursuit « Trente ans plus tard, après la lecture assidue de l’œuvre de Dickinson durant toutes ces années, l’essai-poème de Susan Howe m’apparaît dans toute sa lumière, tant je comprends rétrospectivement de quelle éblouissante manière il annonçait tout ce que les spécialistes ont su depuis déceler à l’œuvre chez Dickinson. » (242). Il dit encore : « Ce texte inclassable — texte au sens fort du mot, texte profondément texturé par son tressage avec celui de Dickinson et celui de bien d'autres, texte scriptible aurait dit Barthes, texte monde et texte bibliothèque, une bibliothèque borgésienne, aussi pleine d'illuminations que de lacunes — offre en effet ce que l'on aurait appelé jadis, au XVIIe siècle de Shakespeare et de Robert Burton, une anatomie d'Emily Dickinson. En disséquant un seul poème (mais quel poème !) pour en exposer les divers organes, Susan Howe réussit le tour de force qui consiste non seulement à saturer la lecture, comme on le dirait des couleurs soudain plus vives et lumineuses d’un tableau, mais encore à procéder à la critique de la critique de l’œuvre toute entière. C’est une Emily Dickinson profondément neuve qui émerge alors des pages de celle qui l’a ainsi faite sienne. » (242)
Il montre aussi comment Susan Howe, en lectrice insatiable (elle se décrit elle-même comme un « cormoran de bibliothèque ») sort des sentiers battus, ne s’en va pas chercher seulement et comme tout le monde du côté de Shakespeare ou Freud mais bien ailleurs, là où personne n’était encore allé, par exemple vers des textes peu connus de pasteurs puritains d’Amérique : « Howe écrit dans la main de Dickinson, qui elle-même écrit dans la main de tant d’autres auteurs ». De sorte que « l’essai de Susan Howe relève plutôt d’une forme d’analyse spectrale et poétique, tout en harmoniques, associations d’idées, obscurs chemins de traverse ».
→ Cette approche n’a-t-elle pas été rendue possible par le fait que son auteur est elle-même écrivain, poète.
Eliot Weinberger
Et je bouclerai la boucle Howe/Dickinson en lisant la préface d’Eliot Weinberger, tout à fait passionnante elle aussi. On est stupéfait de ce qu’il relate concernant le mépris dans lequel Emily Dickinson fut tenue longtemps, y compris par les meilleurs écrivains américains. Il est revenu à Susan Howe de présenter enfin Dickinson « dans un contexte littéraire, intellectuel et historique, comme on le fait habituellement lorsqu’il s’agit d’un poète masculin » (14). Elle va déconstruire l’image d’une illettrée, recluse auteur d’effusions excentriques et elle va « remonter la piste de ses poèmes à travers un vaste réseau de lectures : Shakespeare, les sœurs Brontë, les époux Browning, Spenser, Shelley, Keats, Blake, Ruskin, Thoreau, Emerson, James Fenimore Cooper » car loin d’être une recluse névrosée elle est « pleinement au fait des évènements du monde extérieur, y compris la Guerre de Sécession. » « Howe remonte le temps et sonde jusqu’aux racines pour monter que la sensibilité et l’intellect de Dickinson étaient informés par le puritanisme, les pionniers de Nouvelle-Angleterre, Jonathan Edwards et le Grand Réveil religieux ». Elle est en fait, dit Weinberger, « avec Gertrude Stein, l’une des deux grandes avant-gardistes américaines ». (15)
Et comment ne pas être en total accord avec la conclusion de Weinberger : « Les écrits des écrivains sur d'autres écrivains ont tendance à avoir une durée de vie supérieure à celle de la critique littéraire standard, et pas seulement parce qu'ils sont mieux écrits. Les critiques expliquent leur sujet ; dans les livres d'écrivains, c'est le sujet qui explique l'auteur. Mon Emily Dickinson et l'essai ultérieur ont à jamais transformé — du moins, dans certains milieux —la façon de lire Dickinson. Et pourtant, il est remarquable de voir combien de passages du livre semblent en même temps décrire les poèmes que Susan Howe écrirait dans les décennies suivantes. » (16)
Que faire ? (Patrick Werly, Yves Bonefoy)
Cette remarque, si importante, dans l’entretien autour d’Yves Bonnefoy qu’a mené Isabelle Baladine Howald avec Patrick Werly pour Poezibao ; Patrick Werly évoque « une interrogation, que je poursuis sous des formes différentes depuis cette même période mais qui a attendu longtemps avant de croiser les questions que me posait Yves Bonnefoy. Cette interrogation porte sur la question « que faire ? », sur la décision, la vocation, le choix de vie. Cette question, bien plus importante à mes yeux que la question « qui suis-je ? », remonte en fait aux années de l’adolescence, mais son insistance ne signifie pas que j’hésitais sur la voie à prendre : bien au contraire, j’ai su sans hésitation ce que je voulais et ne voulais pas – et la direction indiquée par certains poètes était d’ailleurs l’une des voies que je voulais suivre. » et un peu plus loin « Et c’est mon dialogue intérieur avec Yves Bonnefoy, parmi d’autres, qui m’a amené à penser que, si les grands choix de vie sont des moments de véritable conversion de soi au sens où ils mettent en jeu toute une existence sans trop se soucier de calculer ni de délibérer, ce qui caractérise la parole poétique moderne est aussi une conversion de la parole ordinaire, qui accepte de remettre en jeu les représentations et les significations reçues, dans l’espoir de voir surgir une unité d’une autre force, celle qui manque à la vie au fil des jours. Une ressaisie, en somme. »
→ Cette opposition entre que faire ? et qui suis-je ?. Il y a sans doute un temps pour le qui suis-je ?, énigme que l’on élucide un tout petit peu ou pas du tout, puis vient le temps de laisser le qui suis-je ? pour entrer dans le que faire ?
Concept et poésie (Y. Bonnefoy)
Ce point de vue éclairant sur la question centrale du concept dans la réflexion d’Yves Bonnefoy : « s’il a repris des mots du domaine religieux, ce n’est pas parce que leur signification aurait coïncidé pour lui avec une vérité. Il a d’emblée été attentif à ces mots, en dépit de son athéisme, parce qu’ils portaient en eux la mémoire d’un mouvement dans la conscience et dans la parole, celui de la transcendance. Il a donné à ce mot un sens très particulier, qui évoque son acception phénoménologique : est transcendante toute réalité que désigne un mot au moyen de son concept. Sa réflexion sur le concept est bien connue : ce fait inévitable du langage nous sépare de l’unité de ce qu’il désigne. De ce fait, pour notre conscience, telle pierre, telle chaise sera toujours transcendante par rapport au mot qui veut la dire conceptuellement, c’est-à-dire par ses caractères généraux. Et le propre de la poésie était selon lui de tenter cette traversée, d’aller vers la réalité dont le langage nous sépare nécessairement. »
La notion d’épiphanie
Toujours dans cet entretien je lis ces précisions sur la notion d’épiphanie que j’avais déjà interrogée lorsque je lisais le livre de Michèle Finck Épiphanies musicales en poésie moderne, de Rilke à Bonnefoy : le musicien "panseur", Champion, 2014.
« Yves Bonnefoy a parlé à plusieurs reprises de ses expériences épiphaniques, soit de moments fulgurants où toute l’unité de l’être lui apparaissait, sans que rien de ce qui était vécu dans la situation présente ne perde sa particularité. Il a pensé que la poésie était ce qui lui permettrait de garder mémoire de ces moments si bouleversants ou plus précisément qu’elle lui permettrait de fonder sur eux une existence.
C’est Joyce qui le premier a défini comme « épiphanies » ces moments vécus – mais celles dont parle Yves Bonnefoy sont plus proches de Wordsworth. Ce qui importe est que la conscience moderne de ces moments naît à peu près avec le romantisme. Le mot épiphanie, dans son acception littéraire, est repris à l’histoire des religions qui désigne ainsi à partir du XVIIIe siècle l’apparition d’un dieu, d’un élément sacré. Le mot avait déjà un sens religieux chez les Grecs, si bien que quelque chose s’est transmis, de la Grèce antique à nos jours »
Et un peu plus loin : « Cette tradition de l’épiphanie valait comme modèle car on voit bien, à la suivre dans l’histoire, que ce qui demeure, dans le transfert du religieux au poétique, n’est pas un contenu, une image, une vérité, mais un mouvement, un mode d’apparition, une surrection. Ce qui bouleverse dans l’épiphanie est que rien ne la laissait prévoir ni ne garantit sa réapparition. »
Ce que pourrait la poésie, peut-être
« Yves Bonnefoy pensait que la prolifération des images et des discours abstraits dans nos sociétés mettait en danger la parole. Le vingtième siècle était pour lui celui où avait été mise en œuvre l’entreprise de tuer la parole à une échelle jamais envisagée jusqu’alors. Le danger est réel, la poésie est une conscience vivante de ce danger, mais d’une part elle est peu écoutée dans nos sociétés, d’autre part il lui arrive, quand elle accepte de se confondre avec un genre littéraire, de devenir un simple jeu formel sur les mots, un usage du langage qui conteste peut-être son usage instrumental et communicationnel, mais qui ne le conteste qu’au sein d’une sphère autonome, sans incidences sur la réalité sociale ni la vie de tous les jours. »
Place de la Sorbonne
Le numéro 7 de la revue PLS dont il a déjà été question dans ces notes comporte un fort dossier « Poésie germanophone » conçu par Bernard Banoun. Bernard Banoun qui est le président du jury du tout nouveau « Grand Prix Etienne Dolet de Traduction – Sorbonne Universités », auquel je participe. C’est un dossier que je trouve assez exemplaire, parce qu’il est dense, fouillé, par le choix des poètes, par sa présentation totalement bilingue. Les poètes retenus ici sont des poètes originaires d’Europe, mais pas d’Allemagne, qui écrivent en allemand. Ils sont tous liés de diverses manières à des langues européennes, l’italien, l’anglais, le slovène, le hongrois, le polonais ou l’espagnol. Ils ont nom Maja Haderlap, José F.A Oliver, Orsolya Kalasz, Dagmara Kraus, Daniel Falb et Oswald Egger (présent dans Poezibao grâce à Jean-René Lassalle qui signe ici de nouvelles traductions du poète de Hombroich).
J’ai été particulièrement intéressée par Maja Haderlap qui appartient à la minorité slovénophone de Carinthie et qui écrit en slovène et en allemand. J’ai publié dans Poezibao les beaux poèmes « langue qui rêve » et « traduire ».
Des êtres chimériques
Dans le texte d’introduction à la section consacrée à la poète Dagmara Kraus (signée Aurélie Maurin qui a co-réalisé ce dossier avec Bernard Banoun), je lis : « [les]reprises légèrement décalées de certains mots — comme des échos modifiés, des îlots homophones — se déploient comme un jeu de poupées russes. En les ouvrant, on risque vite de tomber sur des êtres non identifiés, comme au temps de l'enfance où, se méprenant sur les mots, on produisait des êtres chimériques, des « tantes cochonnes » — c'est ce que j'entendais dans danke schön, mot maléfique qui revenait dans chaque conversation et me faisait voir l'Allemagne comme une grande famille de tantes cochonnes — version triviale des « commerelles » de Walter Benjamin qui combinait Muhme, terme vieilli pour tante et le patronyme Rehlen en un Mummerehlen semblant sortir tout droit d'un conte de Grimm — une méprise qui ouvrait la voie à une déprise de l'univers engoncé des adultes. »
→ Intense soudain le souvenir de ces perplexités vis-à-vis de certaines figures linguistiques, dans l’enfance, mais incapacité, à cette heure, à retrouver la trace d’une seule d’entre elle. Enfant, on n’a pas à sa disposition un éventail considérable de possibilités pour élucider le sens d’un groupe de mots mal entendu, mal compris. On ne peut pas interpréter encore et on se trouve en effet souvent confronté à d’étranges chimères qui sont parfois des objets d’effroi (là sans doute se situe l’origine de bien des cauchemars mais aussi de certains contes).
Wallungswert
Dans ce même texte, évocation de la Wallungswert d’un mot, autrement dit sa valeur d’affect, Wallung désignant un émoi, également physique comme une bouffée de chaleur), « terme cher à Gottfried Benn qui mesure la puissance d’un mot au-delà des degrés d’information et de signification qu’il transporte. » (181)
Le présentisme
Vilain mot mais notion intéressante, concernant une manière d’être caractéristique, selon Akira Mizubayashi, de ses concitoyens japonais. Je lui laisse la parole : « On peut illustrer le présentisme dans l’art et la littérature par de nombreux exemples. Je me contenterai ici d’en signaler quelques-uns. En littérature, la prédominance des formes poétiques brèves comme le haïku indique le primat de l’esthétique de l’instant présent. Un poème composé de dix-sept syllabes seulement, inadapté à la construction d’un récit, s’efforcera de capter l’émotion du locuteur dans son apparition momentanée, sa fugacité. Dans le domaine de la prose, c’est le genre zuihitsu qui apparaît comme la meilleure illustration du présentisme nippon. L’esprit du zuihitsu, invariable jusqu’à aujourd’hui depuis Les Notes de chevet (Xe siècle) de Sei Shonagon, se manifeste, d’une part, dans l’absence de structure architecturale globale et, d’autre part, dans son attention exclusivement dirigée vers la vie de chaque instant. En musique également, l’absence de structure architecturale globale est un trait caractéristique frappant et, par là même, la musique japonaise rejoint l’esthétique de l’instant présent. Peu soucieuse de la dimension structurale de l’œuvre, c’est-à-dire des relations complexes entre les notes, elle privilégie le timbre et l’intervalle qui n’ont de sens que dans leur actualité présente. La volonté de ne pas structurer la durée temporelle va de pair avec celle de miser sur l’intensité de l’émotion actuelle. La volonté de ne pas structurer la durée temporelle, celle de ne pas diviser le temps en trois catégories nettement différenciées — passé, présent, futur —, celle donc de ne pas vouloir comprendre le présent dans son rapport avec le passé et le futur, cette volonté-là, si manifeste dans la langue, l’expression littéraire et musicale, est tout aussi prégnante dans la pratique picturale. Le meilleur exemple pour s’en convaincre serait l’épanouissement du procédé qu’on appelle le rouleau illustré (emakimono) à partir de la seconde moitié du XIIe siècle. Un rouleau de peinture est conçu pour qu’on contemple les scènes les unes après les autres en répétant deux gestes simples : celui de dérouler et celui d’enrouler. Les scènes déjà regardées sont enroulées par la main droite, tandis que celles encore à regarder doivent être déroulées progressivement par la main gauche. Ainsi la scène qui se présente au contemplateur des rouleaux illustrés est toujours coupée à la fois du passé et du futur. Le temps qui passe dans ce type de peinture unique qu’on apprécie dans une incessante opération de déroulement et d’enroulement est une succession de moments présents équivalant les uns aux autres. » (Akira Mizubayashi, Petit éloge de l'errance)
De la douceur
J’ai publié hier dans Poezibao un bel hommage du poète Matthieu Gosztola à Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste qui vient de se noyer à Ramatuelle en portant secours à des enfants. Je lis dans l’Obs : « Anne Dufourmantelle voyait dans le silence du psychanalyste un moyen de faire émerger une « autre parole », celle la même que l'on trouvait dans ses essais. Elle cultivait un art du pas de côté, réhabilitant avec élégance des concepts peu abordés par la philosophie tels que la maternité (« La sauvagerie maternelle »), le secret (« Défense du secret ») ou encore la douceur (« Puissance de la douceur »), peut-être la qualité qui caractérisait le mieux cette penseuse spinoziste à la voix délicate et à l’écriture raffinée, sensible. Pour Anne Dufourmantelle, la douceur, jamais mièvre, n’était pas seulement une forme de passivité, mais aussi un acte et une force.
De la traduction
Dans le nouveau numéro de En attendant Nadeau, suite des réflexions sur la traduction, avec en particulier ce propos à la fois inquiétant et stimulant d’Olivier Mannoni : « L’enseignement de la traduction nécessite-t-il des connaissances en traduction ? » Posée ainsi, elle paraît complètement idiote, ou du moins tautologique. Pourtant, depuis quelques mois, un certain nombre de praticiens de la traduction littéraire, universitaires ou non, s’interrogent : va-t-il nous falloir défendre notre métier contre l’emprise grandissante d’une traductologie qui semble vouloir quitter le domaine de la description et de l’analyse pour celui, très glissant, de la prescription ? Dotée désormais d’un jargon de spécialistes, signe précurseur classique d’un repli sur soi, la traductologie s’apprête-t-elle à hisser son drapeau sur le vaste navire de la traduction ? Pour avoir participé, depuis quelques mois, à quatre colloques successifs, et m’être, dans chaque cas, interrogé sur les signes d’appétit de pouvoir que je croyais parfois percevoir dans les débats, je pense que cette question-là mérite au moins d’être posée. » (En attendant Nadeau, n°37)
Et il ajoute un peu plus loin : « Un traducteur doit aller plus loin que la littéralité. Derrière chaque mot écrit, il le sait, se cachent deux, trois, cinq sens possibles, mais aussi une métrique, une insertion parfois étrange dans une phrase, une musique faite d’allitérations ou de consonances. Derrière chaque mot écrit peut aussi se glisser un non-dit, une allusion, une pointe d’ironie qui remettent totalement en cause la littéralité, la brisent, la remoulent dans un sens nouveau qui est celui de l’œuvre. C’est tout cela que le traducteur doit comprendre et remodeler pour tenter de restituer au moins une partie de l’œuvre qu’on lui a confié la lourde responsabilité de transmettre à un nouveau public, dans une nouvelle langue. Le traducteur ne respecte pas de règles : il creuse le texte, il le retourne pour lui redonner forme ailleurs, et la technique qu’il utilise pour le faire dépendra du terrain, de son relief, de sa nature, de sa tendreté ou de sa dureté. Aucune prescription théorique, aucun principe ne peut jamais s’appliquer intégralement à son travail : c’est son métier, et lui seul, éventuellement étayé sur les ouvrages théoriques des grands auteurs, souvent eux-mêmes traducteurs – Benjamin, Berman, Meschonnic, Ladmiral, Eco –, qui lui permettra de faire son métier en reprenant à son compte, au cas par cas, des savoir-faire qu’il aura reçus de ses pairs ou lui-même mis au point. »
Tout cet été la revue électronique En attendant Nadeau poursuit sa réflexion autour de la traduction, occasion par exemple pour moi de découvrir l’Outranspo. Dans cet article de Santiago Artozqui il est question notamment de sonotraduction et je ne résiste pas au plaisir de relever ces quelques exemples de sontraduction au sein d’une même langue, le français :
Et ma blême araignée, ogre illogique et las,
Aimable, aime à régner au gris logis qu’elle a. (Victor Hugo)
Ou encore :
Par les bois du Djinn où s’entasse de l’effroi,
Parle et bois du gin, ou cent tasses de lait froid. (Alphonse Allais).
Cette maladie qu’ont toutes choses
« Celui qui saisit un paysage, un moment, une lumière, avec les mots convenables, les guérit provisoirement de cette maladie qu’ont toutes choses, de se dissoudre, de nous échapper. » (Philippe Jaccottet,cité dans PLS, n°7, p. 318)
→ On pense souvent l’oubli comme une coupure, une rupture alors qu’il est bien plus un effilochement, une lente désintégration de contenu, qui s’en va on ne sait où, bribes parfois s’agrégeant au fil des processus mentaux à d’autres rescapés de la grande machine à effacer nos données.
→ Si souvent j’ai l’impression que le Flotoir sert avant tout à cela : sauver mes lectures, les écoutes de musique, quelques instants, quelques configurations de la désintégration. Et quelle cruelle épreuve que de le relire à quelques mois de distance et de constater que même sur ces données si proches, le travail a déjà commencé et pas à moitié !
Mémoire
Je continue mon tranquille apprentissage de poèmes par cœur. En ce moment le n°4 du Voyage d’hiver de Schubert, Erstarrung, (Ich such’ im Schnee vergebens), Il pleure dans mon cœur de Verlaine et je retravaille un sonnet de Jean Cassou (la barque funéraire est, parmi les étoiles, longue comme le songe…)
Et je tente de nouveau, non pas le jeu royal, renverser dans mes bras le fleuve qui murmure, (Cassou) mais d’incruster un peu de musique dans ma tête ! L’idée m’est venue de travailler à partir des thèmes musicaux.
→ et je prends conscience que dans le domaine de la poésie comme dans celui de la musique, apprendre par cœur impose une vraie minutie, une extrême attention à la lettre.
Œuvre et vie, vases communicants
Je suis revenue à Bonnefoy après avoir publié l’entretien avec Patrick Werly d’Isabelle Baladine Howald, via un grand hommage que rend Patrick Née au poète dans le dernier numéro de la revue Place de la Sorbonne. Il y est beaucoup question de l’extrême bonté d’Yves Bonnefoy, de ses qualités humaines, alors que cela fait maintenant un peu plus d’un an qu’il est mort (1er juillet 2016). Et je suis tellement en accord avec cette remarque de Patrick Née : « Œuvre et vie restent les vases communicants de toute grande création et on peut aisément vérifier l’authenticité de l’une aux très réels usages de l’autre. » (PLS 7/347)