Biographies
Il faudrait travailler à partir de trois livres qui développent trois manières très différentes d’écrire sur un artiste : Susan Howe sur Emily Dickinson, Julien Teyssandier sur Arvo Pärt et Jacques Bonnaure sur Fauré.
Cézanne
Bel article d’un numéro spécial du Figaro, avec cette idée de dresser une sorte de portrait à partir de six ou sept dates de la vie du peintre, dates qui permettent à chaque fois de peindre tout un contexte et d’en dire beaucoup sur son développement artistique. C’est très vivant, très bien fait. Un exemple à suivre peut-être et à verser au dossier biographies évoqué ci-dessus ?
Les articles parlent en particulier de l’amitié de Zola et de Cézanne, amitié d’enfance qui se dissout petit à petit tant les deux hommes sont au fond différents et s’interrompt finalement, sans drame apparent, quand Zola publie Une œuvre où il relate l’histoire d’un peintre raté qui se suicide.
Écrire - Raphaële George
Ce très impressionnant texte de Raphaële George dans son journal : « Toute idée concernant un texte en cours me paraît impensable, les textes plus lointains encore, ma pensée s'absente et ce n'est même pas le vide. Je suis seule avec la nuit à me battre contre cet écroulement, arrachant avec l’encre une vision de l'effort, de persévérance pour que ce rien me quitte, m'abandonne et que je gagne sur ce mauvais génie qui m'empêche de voir clair mais qui n'ôte pas l'apparente impression que quelque chose me persécute. Que veut dire cette souffrance qui prend ses airs de vanité pour me regarder ? L'écrire déjà aide à tolérer le mal, un peu. On se dit qu'on ne se laisse pas entièrement prendre. On se dit, je me dis qu'il faut compter sur ces heures rares et précieuses dans une journée, sur ce temps d'à peine une seconde peut-être où le désir vient, une parole engendre un monde, tout vient car l'exaltation suffit à nous sauver de l'impuissance. Soudain sentir que le monde est peuple de mots en soi, sentir ce souffle d'élévation vous grandir, sentir soudain que nos rêves de grandeur ont raison d'être, que rien ne peut empêcher la parole, qu'avant elle il n'y avait pas de parole, qu'avec soi ce sera toujours la première parole, parce que c'est la nuit, parce qu'on est cette petite lumière qui brille (…) » (p.111)
→ Sentir que le monde est peuple de mots en soi, c’est exactement ce que je ressens en recopiant ce texte. Et alors que j’éprouve depuis quelques minutes le bienfait d’écrire ici, dans ce Flotoir.
On ne devrait jamais arrêter d’écrire
« On ne devrait jamais s'arrêter d'écrire, ce qui est poésie surtout. On perd l'habitude, le souffle, le ton, on perd même sa compréhension faite de tant d'instabilité, et bêtement l'arrêt nous rend ignorant ce qui juste avant nous était encore nécessaire. Ainsi on sort de la grâce. Peut-être est-ce ce qui m'est arrivé à force d'avoir peur de mal faire, de mal dire. Je me crois maintenant en un point de non-retour. Il faut que je retrouve ma force antérieure mais comment ? Il faut que je retrouve une certaine innocence, cette poésie attachée et venue des sentiments simples, accepter cette montée de la nostalgie, cette montée que la plupart du temps nous ne pouvons laisser venir et que nous occultons. » (p.113)
→ et là aussi, sentiment de proximité intense avec ce dire de Raphaële George et pourtant je pense moins à l’écriture qu’à la mise en œuvre de Muzibao. J’ai été obligée de briser l’élan initial, faute de temps pour le suivre, j’ai toutes les peines du monde à réactiver l’envie de faire et cette sorte d’innocence dont elle parle si bien, qui évite de se poser des questions qui seraient invalidantes (par exemple sur la nécessité, ou pire encore sur la qualité du projet).
Et quand écrire est impossible, lire
« Quand j'imagine que je ne peux plus écrire au point où tout ce qui vient de moi me donne la nausée, il ne reste plus qu'à faire l'expérience de la lecture et si dans la lecture je n'éprouve aucune lassitude, si lire ne m'est pas éprouvant comme cela arrive parfois, je finis par penser que tout n'est pas rompu, brisé, que je ne suis pas dépossédée de vie et de désir et que si je suis capable d'apprécier ce qui vient des autres, cette leçon devrait m'aider à retrouver l'amour de moi, amour de mon écriture, amour de ce qui vient de soi. Amour le plus difficile car on ignore jusqu'au bout s'il n'est que vanité ou si l'idée de vanité n'est qu'un prétexte pour éviter le terme d'impuissance. » (p.114)
→ le fabuleux, l’immense, le magnifique recours à la lecture. Depuis l’enfance, lire est aussi soin, consolation, refuge. Lire est souvent une expérience totale, fonction de berger ramenant ses ouailles vers le centre et vers l’eau et la nourriture.
Notre dialogue avec eux, tous – Emily Dickinson
« Nous ne considérons pas assez les Morts comme des tonifiants – ils ne dissuadent pas, ils Attirent – Gardiens de cette formidable Histoire sentimentale qui nous est encore interdite – tout en convoitant (nous envions) leur sagesse, nous déplorons leur silence. La Grâce est encore un secret. » (Emily Dickinson, fragment de prose, 50, cité par Susan Howe, in My Emily Dickinson, p.133)
Alphabet, Wateau, Jaffeux
De nouveau une coïncidence, qui est peut-être plutôt une intuition ! Je relève dans le livre de Patrick Wateau : « Le trébuchet du sort / est alphabet. ». Je le relève pour Philippe Jaffeux et à cause de lui. Il ne m'appartient pas de relever la suite de ce rapprochement mais elle est saisissante.
Bruits du jour, viole de gambe et fine pluie
Superposition comme évidente de la viole de gambe et du chuintement d’une petite pluie fine. L’une et l’autre nécessaires, bienvenues, apaisantes.
Lumière du jour, la Miroitante Frontière
The House of supposition – / The Glimmering Frontier that /Skirts the Acres of Perhaps - / To me – shows insecure –
La Demeure de l’Hypothèse – / La Miroitante Frontière qui / borde les Arpents du peut-être – / me semble à moi peu fiable –
(Emily Dickinson, traduction de Claire Malroux, y aura-t-il pour de vrai un matin ?, p. 403.
Demeure
Dès que j’ouvre le Flotoir, une nouvelle dimension intérieure s’installe, et demeure. Demeure ouverte, retrait sans fermeture, centre. Le visage, fenêtre, lui aussi différent.
Simone Veil
Très belles séries de reportages sur Simone Veil, qui vient de disparaître. Tout ce qui concerne sa déportation me touche très profondément. Je relève dans un bel article d’Annick Cojean dans Le Monde daté dimanche 2 juillet 2017 ces mots : « Sa mort sonne comme une injonction. À se souvenir. Se montrer vigilant. Poursuivre ses combats. Et ne jamais rien lâcher. L'espérance européenne, l'émancipation des femmes, l'aide aux persécutés... Jusqu'au bout, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour témoigner, tisser des ponts, prôner des solidarités. Son histoire nous oblige. Son courage interpelle. Cette Européenne debout, au regard si clair, a besoin de relais. »
Volonté et écriture – Raphaëlle George
J’ai terminé hier le journal et avancé dans la lecture du dossier spécial Europe. « Il me devient difficile de trouver la force et le désir surtout de continuer à écrire. Je ne sais d'ailleurs par quel étrange mouvement je m'y conduis malgré tout et où finalement quelque chose me dépasse au point où je viens à l'instant d'oublier ma personne, d'oublier que je puis n'avoir aucun intérêt. Je ne pense plus à cela, je me laisse fasciner par le trajet qui m'emporte au-dedans là où plus rien ne peut me juger, où tout semble prêt à s'annoncer quel que soit mon plus grand doute, mon plus servile aveuglement. Ce que peut ma volonté au départ avant que je ne me mette au travail, je dis encore travail, avant que je n'insiste pour écrire, ce que peut ma volonté, seulement m'aider à trouver le courage de me lever tandis que les autres dorment, après ma volonté ne peut plus rien, au contraire, il me faut l'oublier, la rejeter, n'avoir qu'imprécisément sous les yeux les mots, faire que mon regard se blanchisse et que rien ne soit plus séparé, que vienne doucement ce chemin merveilleux où le paysage des mots ne tient plus compte de l'aspect extérieur de leur sens, ils n'ont plus de son, ils viennent sans que je les nomme, sans que je les appelle, et tout à coup l'acte d'écrire sort du champ de la volonté à tel point que souvent j'ai cette impression que ce n'est pas moi qui écrit mais quelqu'un d'autre. » (p.116 et 117)
Trop peuplée
Raphaële George qui a plus lointain cette formule-choc, « j’étais ou je me sentais trop peuplée », dans le contexte de pages où elle écrit beaucoup sur deux entités essentielles de sa vie et de son écriture, le sommeil et la fatigue. Deux états, on peut le noter, qui impliquent un retrait, voire une disparition de la conscience, au profit d’états autres, flottants, intermédiaires, où la volonté dont elle parlait dans la note précédente disparaît ou en tous cas se relâche. Et où autre chose peut se faire jour. Le sommeil dit-elle encore est « une veille de confiance, une veille où tout ce qui vous possède peut se déposer comme au fond d’une rivière ».
→ Il est très vraisemblable que cette dernière remarque n’est pas qu’une métaphore littéraire mais correspond à une réalité scientifique où le sommeil aurait ce rôle de redistribuer, remanier, réarranger le psychisme, et en particulier laisserait place à de très complexes processus de tri et de mémorisation.
Et comment ne pas être frappée de cette remarque terrible parce qu’écrite alors que progresse sa maladie : « la folie de la prolifération ». Il me semble que l’on peut rapprocher cette sensation d’être peuplée, qui renvoie à tout un monde de voix antérieures à elle, à sa vie, dont elle pense qu’elles l’habitent avec ce sentiment de prolifération (dossier Europe, p.197)
Gabriel Fauré
Pourquoi sa musique dormait-elle en moi depuis si longtemps ? Pourquoi ce sentiment de réveiller une belle endormie ? Ce qui m’a ramenée vers Fauré c’est une petite biographie de Jacques Bonnaure dans la collection Classica d’Actes Sud. J’ai eu envie d’écouter de nouveau les Nocturnes, et les Préludes, dans le souvenir de certaines de ces pièces travaillées jadis. Et j’ai ressenti un sentiment très étrange, qu’il faudrait pouvoir approfondir et développer, en entendant à nouveau cette musique. Et singulièrement sous les doigts de Jean-Philippe Collard, dont j’ai connu les enregistrements en 33 tours avant de les racheter en CD. Pures merveilles.
Bruits du jour, viole de gambe et fine pluie encore
Affaire de bruit de fond, de l’univers, du temps, du passage, dominante dominée, parois la petite mitraille, parfois la nappe, sur le dessus.
Trop désirante – Raphaële George
Cette formule-choc sous la plume de R. George : « trouver un coin où m’enfouir, un endroit où ma vie trop désirante malgré le rien ne finirait pas. » (p.136)
Et si le journal c’était cela aussi, pour elle. Cet endroit-là.
Fatigue
Et toujours, ce thème de la fatigue, fatigue et « lucidité obscure » (p. 137) qu’elle trouve aussi parfois dans les états de sommeil, de pré-sommeil.
« La fatigue devient presque une personne en moi, elle pousse mon visage au-delà de sa matérialité. Dans cet état, on dirait que mon visage me fuit, me perd, m’efface. » et page suivante « la fatigue, la fatigue comme un appel pour toucher le fond de l’être, la vraie pensée peut-être que le regard ne garde pas sans elle », elle qui se dit « emmurée dans son stylo », en proie à la peur devant sa création, qu’il s’agisse de peinture ou d’écriture. On sent que le journal fait parfois office de chambre de décompression par rapport à ses angoisses, à ses peurs. Il est un peu, oui, cet endroit où elle peut s’enfouir. Peut-être parce que là elle sent « par cette main qui écrit toute la vie portée par [s]on être » (p.138)
Cette envie – Raphaële George
« Cette envie de parler après avoir lu un texte, cette envie de prolonger le poétique afin que d’autres l’entrevoient et à leur tour en prolonge l’écho ». (R. George, p. 144)
→ cette envie fondatrice chez moi de presque toutes mes entreprises ! Poezibao, Muzibao, le Flotoir aussi, en partie. Cette envie exacerbée jadis, avant internet, par le manque d’interlocuteurs susceptibles de recevoir cela et de passer, peut-être, le relais. Oui toutes mes entreprises sont des échosystèmes.
Un aimant
Dans le dossier de la revue Europe sur Raphaële George, belle contribution de Sylvie Doizelet qui fut proche de Ghislaine Amon/Raphaële George et qui transcrit quelques éléments de correspondance, quelques lettres, entre elles deux. Sylvie Doizelet qui dit de R. George qu’elle est « un aimant » et que « son pouvoir d’attraction est immense » : « un être qui ne se protège de rien, qui veut s’imprégner de la souffrance ambiante, accepte de la porter, se laisse consumer. Intensité permanente, exigence, lucidité »
→ on retrouve certains des termes relevés dans le journal, la lucidité, la lucidité obscure. « Profondeur et densité de sa quête » qui ne nous sont plus accessibles que par ses écrits, comme le souligne. S Doizelet. Gisèle Berkman de son côté parle d’une « rage de l’expression »
Les voix qui « tournent »
Belle remarque de G. Berkman (Europe, p.200) sur les voix. A propos de la voix de Raphaële George, elle écrit : « il en émane aujourd’hui encore (pourquoi certaines voix ne pourraient-elles par tourner, comme le font les parfums ? La sienne ne vire pas, garde par conséquent toute son amplitude, toute sa présence) une forme d’intensité brûlante. »
→ Ne serait-ce pas la part artificielle d’une voix qui serait susceptible de tourner. Ce serait alors la signature de l’artifice, entendu comme un gauchissement plus ou moins voulu et conscient, un formatage de la voix, que de tourner. Les voix justes au sens musical du terme ne tournent sans doute pas.
Cette expérience récente : l’écoute d’une émission très ancienne autour des femmes poètes. Émission d’Edmée de la Rochefoucauld, à qui l’on doit, conçus très tôt, de très jolis et utiles petits livres d’extraits des Cahiers de Valéry. Edmée parle, on l’écoute avec plaisir, même s’il y a parfois un peu d’emphase dans sa voix, emphase désuète, dépassée, mais parfaitement acceptable. Il n’en va pas de même lorsqu’elle cède momentanément la place à une comédienne qui lit les textes des poètes femmes choisies pour cette émission : c’est absolument insupportable, inaudible.
Les zones psychiques (R. George)
G. Berkman qui fait cette remarque profondément juste : « Les zones psychiques vers lesquelles elle nous mène sont incommodes, on y respire mal. »
→ et il faut reconnaître que la lecture de R. George n’est pas toujours facile, qu’elle peut même parfois susciter un sentiment de rejet qui est sans doute une forme de résistance, au sens psychanalytique du terme.
La judaïté
Ce texte de Gisèle Berkman révèle aussi ce que j’ignorais jusqu’alors et qui est profondément significatif : « comme si l’écriture jouait avec sa propre calcination, ce à quoi n’est pas étrangère la judaïté de Ghislaine Amon, le sort tragique de certains membres de sa famille durant la guerre, et en particulier ce jeune Oncle George auquel elle a emprunté la seconde partie de son pseudonyme, la première, Raphaële, renvoyant à l’hébreu : Dieu l’a guéri(e), Rophé-El. » (p.210). G. Berkman qui précise encore que Ghislaine Amon/Raphaële George est « bretonne par sa mère, juive turque par son père ».
La présence
Superbe formule de R. George citée encore par G. Berkman : « Accepter que chaque mot prononcé ne soit que l’hallucination de la présence ».
→ cette remarque, étrangement, m’a immédiatement fait penser au travail d’Antoine Emaz. Qui me semble exceller à susciter cette impression d’une hallucination de la présence. Il y a eu présence, elle a été éprouvée (c’est rare et c’est sans doute l’absolue condition du poème), puis elle est recréée par les mots. Peu y parviennent. Comme dit Caroline Sagot Duvauroux : « c’est pas souvent, la poésie » (Un bout du pré, p.55)
Dépôt et effacement
Toujours dans ce numéro d’Europe, très belle communication d’Anaïs Bon. Sensible, profonde, intelligente, bref très forte. « Rien n’est évident : ni être, ni finir, et la naissance est plus vertigineuse encore que la mort. Ces questions, [Raphaële George] va en témoigner de deux façons : par une méditation métaphysique et mystique livrée presque pure dans L’éloge de la fatigue et Psaume du silence, et par un travail perpétuel de dépôt et d’effacement. » (Europe, p. 203)
Au fil des pages, je relève : « la poète est en butte à tous ce(ux) qui l’habitent et débordent ses frontières mal gardées », où on retrouve les notions de « peuplée » et de « prolifération » déjà notées.
On retrouve aussi la « technique » pour l’écriture : « écrire devient protocole de régression hypnotique ou magique qui "sort du champ de la volonté" pour donner une chambre d’écho à une intériorité ou une antériorité inconnaissable. » Raphaële George qui dit « je ne suis qu’un écho lointain pour de vieilles images englouties »
→ double source de l’écriture donc, l’intériorité propre, possiblement archétypale, en partie inconsciente et l’antériorité, à laquelle participe bien sûr déjà cette possible dimension archétypale mais qui relève aussi de la généalogie personnelle et collective : ascendance génétique et Histoire. Donc l’histoire de la langue : « On pense dans un langage inventé par des morts ». (p. 205)
Fauré, Bonnaure, Jankélévitch
Alors que je viens de retrouver dans ma bibliothèque musicale le livre de Jankélévitch sur Gabriel Fauré, je lis dans le petit livre de Jacques Bonnaure cette belle citation du philosophe : « Gabriel Fauré possède au plus haut degré l’art de jouer avec le ton principal et le souvenir que l’oreille en garde (…) avant de retrouver le havre de paix du ton fondamental, la ligne mélodique décrira bien des circuits, et le mouvement harmonique fera bien des détours ». (cité p. 141).
Et Jean de la Ville de Mirmont
Jacques Bonnaure évoque un peu plus loin L’Horizon chimérique, un cycle de mélodies écrit par Fauré sur les textes de ce poète que j’apprécie, Jean de La Ville de Mirmont : « Car mon âme est un peu celle des sémaphores, /Des balises, leurs sœurs, et des phares éteints. » (lire l’ensemble du poème ici, il est magnifique)
Corps lyrique – Anne Malaprade
Dans L’Hypothèse Tanger, très belles pages d’Anne Malaprade sur la musique, « une langue qui ne parle pas, ne décrit pas, une langue qui fond les sentiments et la volonté dans le flux des sens – langue des mouvances. » (section 5, Corps lyrique, dans la partie A Faussaire, non paginé). Douleur aussi de la musique : « Traversée par le silence, par un sursaut musical, par les notes qui battent et me battent, traversée par le rythme, la mélodie enchaîne au passé, la réveiller insécurise. »
Et terrible remarque sur la mère : « elle vit dans les plis d’une peau de chagrin ».
Fusil chargé – Susan Howe & Emily Dickinson
Autre lecture continuée, lente car d’une extrême densité ; non pas difficulté mais densité, de sorte que lire rapidement serait à coup sûr perdre des pans entiers de ce livre. « Une immense poète, portant le poids de l’antique imagination de ses aïeux, exige de chaque lecteur qu’il fasse le saut, passant du lieu de la signification assurée à une situation nouvelle, inconnue et souveraine. » (p.144)
→ avec le poids de l’antique imagination, il semble que l’on retrouve ce qui était noté à propos de Raphaële George et de ce poids de l’antériorité personnelle et collective.
→ voilà ce que fait Susan Howe dans ce livre : elle documente pour le lecteur du XXème siècle (et le lecteur français en est encore plus loin que le lecteur américain), ce qu’est cette antique imagination. Détours longs, passionnants, érudits, par les mouvements spirituels antérieurs, notamment autour du pasteur, théologien et métaphysicien américain Jonathan Edwards (1703-1758) souvent considéré comme un des plus grands intellectuels américains ; mais aussi autour d’autres sources, les sœurs Brontë, les récits mythiques de la conquête de l’Ouest. Et Shakespeare bien sûr.
→ elle accompagne donc le lecteur dans ce saut qu’elle lui enjoint de faire, elle l’assiste à entendre, au-delà du sens premier, du sens qui lui est accessible spontanément là où il est et en fonction de qui il est, toutes les résonances inouïes des poèmes et notamment de celui qui sert d’axe à tout le livre « Ma vie passa – fusil chargé » qui est le neuvième poème du fascicule 34.
Shakespeare
Oui long détour par Shakespeare et singulièrement via certaines de ses premières œuvres, les Quatre Chroniques historiques (sur la Guerre des Deux-Roses). « Poète exceptionnelle, Dickinson possédait des dons de caméléon pour changer de couleur au beau milieu d’une strophe par la simple manipulation d’un mot, voire d’une seule lettre » écrit Susan Howe en évoquant la « compréhension instinctive [qu’elle avait] du profond scepticisme linguistique qui poussait Shakespeare à saper les paroles des personnages historiques au moment même où ils les prononçaient ». (p.156)
Chasse au brasier
Susan Howe relate une chasse au brasier, au cours de laquelle deux cavaliers entrent dans la forêt, de nuit, l’un portant une sorte de récipient où brûlent des tronçons de bois de pin, lumière qui se voit de très loin parmi les arbres et qui va littéralement hypnotiser le daim, que ses yeux fixes, innocents et que cette lumière fait briller, trahissent. De telle sorte que le deuxième cavalier pourra l'abattre facilement. Et Susan Howe de continuer un peu plus loin : « Le Poème est une chasse au brasier, le Poète une bête ensorcelée qui ne bouge plus, les yeux rivés sur la lumière. » (p.163) ; ajoutant que « les liens entre choses que rien ne relie constituent l’irréelle réalité de la Poésie. »
→ le lecteur est un peu comme le daim, il est comme hypnotisé par cette prose si puissante, si poétique, si intelligente qui semble naître de la rencontre entre les deux femmes poètes.
A demi-enfouis dans une lande saturée…
« À demi-enfouis dans une lande saturée de souvenirs, les amants-fantômes des Hauts de Hurlevent, incapables de dormir, errent aux franges de chaque vers du poème de Dickinson. Retombés en enfance, ils grattent de leurs petites mains glacées le sol de la région symbolique où s'éploient ses doubles sens. Épellent sur sa vitre de mots l'impossibilité de leur idyllique unité face à l'impitoyable ampleur du processus civilisateur de la Société. Dans l'enfance, avec un peu de chance, la Nature nous enveloppe dans la confiance de sa formidable harmonie. Se faire absorber dans la chronologie de la civilisation, dans son minutieux examen grammatical et arithmétique, appelle à corriger, soupçonner, convoiter, corrompre mon âme pour en faire une définition déformée du Devoir. Il me faut pourchasser et détruire ce qu'il y avait de plus tendre dans la nature première de mon âme. Tout poème est invocation, retour rebelle à la grâce des recommencements, libre errance dans le pur processus de l'oubli et de la redécouverte. » (p.164)
C’est tout simplement bouleversant.
Lionel Ray, Valéry
Auxeméry m’envoie de belles pages de Lionel Ray sur Valéry. « Je recommandais à mes élèves, avant d'écrire une dissertation ou avant un concours, de lire les pages de Variété où Valéry parle si bien de Verlaine ou encore de Baudelaire et de s'imprégner de ce discours qui est très clair. Par sa méthode critique appliquée à la poésie, il savait élucider ce qui est obscur. Alors les élèves sérieux lisaient du Valéry et, imprégnés d'un tel modèle, réussissaient leurs devoirs. Je leur donnais également à lire Julien Gracq, extraordinaire dans En lisant En écrivant ou dans ses livres parus sous le titre de Préférences. Ce n'est pas une critique scientifique, habituelle, universitaire, mais autre chose, une critique d'écrivain, de quelqu'un qui est dans la matière et dans le travail de l'écriture. »
Dont acte
Et cela aussi, si fécond pour la pensée et sans doute la connaissance de Valéry : « Au lieu, comme d'autres poètes, de partir d'un sujet, Valéry partait des mots. Dans les premières pages des brouillons de La Jeune Parque, Valéry disperse sur la page des mots qui n'ont rien à voir, apparemment, les uns avec les autres. Ils établissent ce que Nadal appelle des « palettes » de mots. Les mots s'assemblent, des rimes apparaissent ainsi que des phrases ou des fragments de phrases. Peu à peu, il trouve son sujet en écrivant, inversant complètement la méthode classique d'écriture. » (in Sète et Gênes, cités valéryennes, Fata Morgana, journées Paul Valéry 2015 au musée de Sète)
L’enfant qui pleure
Dans une note sur Requiem de guerre de Franck Venaille, Antoine Emaz rappelle que Reverdy disait qu’il y a au fond de tout poème vrai un « enfant qui pleure. »
Musique et bruit
Siegfried Plümper-Hüttenbrink relève ce que j’avais écrit dans le Flotoir : « seule la musique contemporaine me parle du monde tel qu’il est. ». Il enchaîne : « Constat d'autant plus paradoxal que peu sont aptes à se mettre à son écoute. C’est un dilemme qui m'a toujours intrigué. Voilà une musique qui s'émancipe des lois de la gravitation tonale et qui franchit la frontière jusque là étanche entre le son et le bruit. On pourrait même dire qu'elle se joue auditivement en plein réel, au point de constituer une sorte de miroir sonore à notre monde. Mais la surdité reste entière. Peu sont prêts à s'ouvrir les oreilles aux cataclysmes sonores d'un Varèse, alors qu’eux-mêmes évoluent dans un champ auditif qui est motorisé en permanence et qui devrait cacophoniser tout autant à leurs oreilles qu'une œuvre de Boulez ou de Varèse ou de Levinas. » (Extrait d’une correspondance privée).