L’observateur et l’observé - Durs Grünbein
Toujours dans le numéro de la revue Décharge (175) dont il a déjà été question dans ce Flotoir, Durs Grünbein dont je relève ces propos : « Je considère ma vie comme une manifestation entièrement consacrée à la critique, où je suis à la fois l'observateur et l'observé. Tout ce que ma psyché a pu modestement percevoir et créer était une réalité "produite par l'observateur" ainsi définie par les physiciens quantiques et leurs conceptions expérimentales. Je ne suis rien et le monde que je ne décris que de façon fragmentaire est tout ce que j’ai vu. À un moment donné je me suis mis à écrire ; c'était un miracle contre toute attente et toute destinée biologique sous forme d'antécédents familiaux, constitution physique et sensible. Et puis il fallait un grain de folie pour commencer à écrire un jour des poèmes, mais depuis mon enfance l'écriture était programmée en moi. Personne ne sait comment ça se produit et pourquoi c'est ainsi.
Les poèmes n'ont aucune utilité si ce n'est de faire sortir l'individu de son clan (et tout compte fait de sa nation) et de le catapulter dans un état intenable, au-delà de la culture générale. On devient une sorte de comète, on fait quelque chose de fascinant et d'impossible – fascinant juste pour quelques rares lecteurs. L'amour d'un seul lecteur, ne serait-ce qu'une sympathie partielle, qui peut produire un effet d'un déjà-vu surréel, vaut bien plus que toutes les tentations médiatiques auxquelles un auteur engagé se trouve confronté. Contrairement à tous les dénominateurs communs retenus au nom de la littérature, la poésie isole les individus. Elle conduit à la séparation, c'est une absurdité mise au service de la différence. Celui qui a compris cela ne veut plus retourner aux rendez-vous lambda programmés à la sortie d'un livre. Ce qu'il souhaite tout au plus c'est une visite nocturne secrète d'un amateur égaré. Un instant de reconnaissance dans cette masse d'individus perdus. Il n'y a pas de mode d'emploi. Et chaque dernière ligne sera toujours la première dans ce délire de prise de conscience à l'égard de ses propres faiblesses qui s'accentuent avec l'âge. Voilà ce que je peux dire pour le moment. » (Revue Décharge, n°175, p. 74)
La lecture est une prémonition – Erik Orsenna
Je lis à haute voix avec M, le livre d’Erik Orsenna consacré à La Fontaine, il est tout à fait vivant et bien fait, très agréable à lire. Mais les extraits des œuvres de La Fontaine sont eux, en revanche très difficiles à lire à haute voix sans préparation : les tournures sont complexes et difficiles à faire saisir à qui de plus entend mal. J’écoute l’auteur parlant des amis de La Fontaine : « Ils ont pour nom Maucroix, prénom François ; Tallemant des Réaux, Gédéon ; Cassandre, François ; Charpentier, François ; Rambouillet, Antoine ; Furetière, Antoine aussi... Ces très jeunes gens ont reçu la même culture, riche et diverse, familiers qu'ils sont des poètes grecs et latins sans oublier les italiens, Boccace, Pétrarque... Dans les littératures plus récentes, ils se sont enchantés du Page disgracié, le chef-d’œuvre de Tristan L'Hermite. Comme souvent, un livre vous touche parce qu'il annonce la suite de votre vie. La lecture est une prémonition. La Fontaine sera page (de Fouquet), disgracié (par Louis XIV). » (Je souligne et je souligne parce que cette remarque est impressionnante, lourde de conséquences. Il faudrait revoir toutes ses lectures, en leur temps et leur heure, et tenter de comprendre pourquoi nous les avons choisies et en quoi elles furent, peut-être, prémonitoires.
Système nerveux et ordinateur – Philippe Jaffeux
Je lis aussi ce texte donné par Philippe Jaffeux, toujours à ce décidément bien riche numéro de Décharge (n°175), extrait de « Corps » à paraître dans le n° 5 des Cahiers de Tinbad, « Corps » étant lui-même une partie du livre Mots dont il a déjà été question ici.
« Une tension roborative s'est mise en place entre mon système nerveux central défaillant et l'énergie des ordinateurs. L'absence de mémoire immédiate est l'une des causes de mon écriture aphoristique. Mes phrases transmutent mes déficiences à l'aide de mots qui doivent trouver leur place avant que je les oublie. Mes nerfs altérés rendent grâce aux ordinateurs, organes artificiels, qui m'aident à la fois à matérialiser et à échapper à une maladie incurable. L'écriture reconfigure-t-elle mon identité à l'aide d'un ordinateur-prothèse qui déjoue mes troubles neurologiques ? Quoi qu'il en soit, j'éprouve un véritable plaisir physique à écrire dans l'instant et à dialoguer avec des octets qui soignent une détérioration de mon influx nerveux. »
→ je suis très touchée par ces propos éclairants de Philippe Jaffeux et cette très discrète allusion à la maladie progressive qui l’affecte si profondément depuis des années.
Sidérer et considérer – Marielle Macé
Sidérer : cela qui me sidère, l’état de sidération, ce devant quoi je reste sidérée, ce qui est sidérant. (Étymol. et Hist. 1. 1903 « frappé d'un anéantissement subit des forces vitales » (Janet, Obsess. et psychasth., t. 2, p. 92); 2. 1923 « frappé brusquement d'une profonde stupeur » (Lar. univ.). Empr. au lat. sideratus, part. passé de siderari « subir l'influence funeste des astres », dér. de sidus, sideris « étoile ». (source))
Pour Marielle Macé, il y a quelque chose de sidérant dans la juxtaposition géographique, Quai de la Gare (à Paris) ou dans sa proximité immédiate, d’un camp de réfugiés, de la Cité de la Mode, de l’ancien entrepôt nazi de biens spoliés et de la BNF. La terre, les murs et l’eau, peut-être, ont une mémoire.
Elle propose de la suivre dans le passage de sidérer à considérer, de sidération à considération. La sidération paralyse, bloque, étouffe. La considération « déclot ce que la sidération enclot » (p.24) : « considérer ce serait au contraire aller y voir, tenir compte des vivants, de leurs vies effectives, puisque c’est sur un mode et pas un autre qu’elles s’enlèvent au présent – tenir compte de leurs pratiques, de leurs jours (…) décrire ce que chacun [parmi les migrants] met en œuvre (…) pour faire avec un moment de vulnérabilité accrue ».
→ Une voie aussi pour sortir du jugement (de valeur) pour aller vers la considération, l’observation et la curiosité bienveillante. « Et toi, comment vis-tu, comment fais-tu, comment t’y prends-tu pour vivre là, vivre cela, cette violence et ton chagrin, cette espérance, tes gestes : comment te débats-tu avec la vie ? – puisque bien sûr je m’y débats aussi. » (25)
Écriture et expérience – Yves Bonnefoy
Dans le livre de Jean-Paul Louis-Lambert sur Jouve (Les Stigmates de Lisbé), cette belle citation d’Yves Bonnefoy : « pourquoi considérer qu’il y a seulement écriture. C’est dans le dialogue entre écriture et expérience que se situe une œuvre dans son devenir. »
Un livre autour de Robert Desnos
Ce livre de Gaëlle Nohant (Légende d’un dormeur éveillé), livre qui veut donner à voir Robert Desnos en héros d’une « épopée incandescente et tumultueuse » me donne bien du fil à retordre, m’obligeant à changer de pied presqu’à chaque page. Même l’écriture conduit à cette ambivalence du jugement : il y a des passages de qualité, équilibrés, subtils et d’autres -et c’est toujours pour décrire l’amour, ce poison de l’écrivain- des passages insupportables de facilité, à la limite du roman dit de gare.
Je tiens que si l’on conteste, il faut donner des preuves. Voici donc un de ces passages : « Foujita ne cède pas, n’invite pas Youki à le rejoindre. Youki devine dans l’ombre Madie la Panthère, comme on la surnomme à Montparnasse. Un corps aussi plein et envoûtant que le sien, encore auréolé de mystère. Sa rivale est un continent que Foujita invente, écartant les lianes pour approcher ses fleurs les plus rares, son argile tendre, ses couleurs diaprées, changeantes. » (p.145). Je peine pour l’heure à trouver un passage, -il y en a, ils relèvent souvent de l’histoire littéraire, ils peuvent être très vivants-, qui aille dans l’autre sens. Un de ces passages qui fait que je n’abandonne pas ma lecture. Toute la question étant de savoir si un tel livre peut servir ou non la poésie et Robert Desnos. Un peu comme ces livres inaboutis lus récemment, celui de Julien Teyssandier autour du musicien contemporain Arvo Pärt (livre qui a beaucoup de qualités) et celui de Paul Gréveillac sur un autre musicien contemporain, Schnittke : peuvent-ils conduire aux œuvres ? Il semblerait que le livre de Gaëlle Nohant figure sur certaines listes de prix, cette question est donc au premier plan.
Avant tout une grâce rendue – Françoise Clédat
Dans un entretien avec Luce Guilbaud, dans la revue Décharge n°175, ces propos de Françoise Clédat à propos des nombreuses références à l'art et à la littérature présentes dans ses livres : « On en revient à la petitesse de soi et à l'immense autre, aux limites de ce qu'on est à soi seul capable de concevoir, et à la conscience aiguë de n'être soi que grâce aux autres. Pour moi, essentiellement (mais non exclusivement) l'art, la littérature, la musique, qui à l'instar de la poésie, créent des formes autres et par ces formes déplacent l'intelligibilité. Les références, c'est avant tout une grâce rendue.
Je préciserais : une grâce rendue aux formes et figures par lesquelles l'expérience individuelle, anecdotique et limitée, est insérée dans la communauté de l'expérience humaine, en même temps qu'elle y est portée à ses développements les plus extrêmes. »
Le frémissement de concordance – Françoise Clédat
Superbe formule qui résonne si fort avec tout le travail de ce Flotoir que ce « frémissement de concordance », énoncé dans la suite de cet entretien : « J'ai trop conscience de mes limites individuelles pour croire à la suffisance des formes que je produis en réponse, j'ai besoin des réponses des autres, je les cherche dans leurs œuvres, jusqu'à ce que j 'éprouve entre mes questions et leurs réponses le frémissement de concordance qui me les fait élire comme références ou grands comparants, et je m'appuie sur eux. (Je souligne).
Et elle poursuit : « Nombreux sont les textes qui m'ont accompagnée, ne cessent de m'accompagner, que je découvre, sans méthode mais en vertu de ce frémissement de concordance dont je parle plus haut, que la quête orientée ou le hasard de la quête, sérendipité ou intuition, me met ou me remet sous les yeux à chaque nouveau livre que j'entreprends, et qui me sont un modèle, une audace, un appel. »
→ là aussi pour moi frémissement de concordance avec ma manière de faire, de lire, cette quête parfois orientée, parfois purement intuitive, sans raison apparente (que parfois je découvre ensuite), oui sérendipité ou intuition. Livres qui me donneront peut-être de l’audace, qui seront un appel à aller vers…, ou plus loin… ou à revenir sur… à effacer un échec… etc.
Considérer – Marielle Macé
« Considérer en effet, c’est regarder attentivement, avoir des égards, faire attention, tenir compte, ménager avant d’agir et pour agir. » (p.26). Marielle Macé qui cite une très juste remarque de Michel Agier : « l’abondance des représentations visuelles masque la faiblesse des informations, des analyses et des débats politiques » (p.27). Nous recevons des « images massives, synthétiques, désinvesties ».
Philippe Vasset et les zones blanches
Soudain ce nom, Philippe Vasset, dans le texte de Marielle Macé. Il fait naître un souvenir ancien, l’intérêt qu’avait suscité chez moi le travail sur les friches de cet écrivain, signalé à l’époque par François Bon (ici). Il a en effet créé, me dit Wikipédia, avec les artistes Xavier Courteix et Xavier Bismuth l'Atelier de géographie parallèle. Ce collectif, qui cherche à ouvrir de nouvelles perspectives à la géographie, s’intéresse particulièrement aux zones blanches, ces lieux indéterminés, en marge des villes, sur lesquels les cartes IGN restent muettes.
Reconnaître une vie comme pleurable – Marielle Macé
Quelle terrible évidence, oui, toute vie est pleurable. Marielle Macé évoque un film de Depardon sur l’Afrique qui commence par un enterrement. En face des images dévitalisées servis à longueur d’ondes, imaginer une vie pleurable derrière chaque visage. Derrière ce migrant, derrière ce Rohingya, derrière cette victime de l’ouragan Irma.
Et cette autre évidence : « Si toute vie est irremplaçable (et elle l’est), ce n’est pas exactement parce qu’elle est unique (même si évidemment elle l’est), c’est parce qu’elle est égale, devrait toujours être tenue pour telle. » (28)
→ Ce petit livre jaune, modeste et mince, est un véritable antidote à la mithridatisation inévitablement produite par le flux des images de catastrophes. Oui toute vie est pleurable et il faudrait sans doute ajouter que le bien de chacun, ses manières et conditions de vie, sont aussi précieux et à protéger que les miens. « Car il n’y a pas de vie nue, il n’y a pas de vie sans qualités, il n’y a en l’occurrence que des vies dénudées et disqualifiées. » (29). Cela encore qui résonne si fort : « Chacune [de ces vies] est traversée en première personne ». (30)
→ cette interrogation souvent en observant un inconnu, ici ou là : comment peut-il être Je ? Comment éprouve-t-il son nez ou sa joue quand il les touche ?
Une vertu de poète – Marielle Macé
« On peut tenir la considération, cette perception qui est aussi un soin, ce regard qui est aussi un égard, pour une vertu de poète. ». Et voici la rage de l’expression (M. Macé a cité Ponge) « Voilà la rage de l’expression : ce nœud d’efforts où l’entêtement de la parole et l’entêtement du réel à être ce qu’il est, à être "tel" comme eût dit Valéry (ni plus indicible, ni plus justifiable, ni plus aimable que ça), prennent sans cesse le relais l’un de l’autre. » (33)
Considérées comme sujettes au deuil – Judith Butler.
Marielle Macé écrit : « oui, exiger la considération comme tâche politique et juridique, parce que seuls ceux dont les vies "ne sont pas considérées comme sujettes au deuil, et donc douées de valeur, sont chargés de porter le fardeau de la famine, du sous-emploi, de l’incapacitation légale et de l’exposition différentielle à la violence et à la mort" (Judith Butler, Ce qui fait une vie). »
Desnos – Gaëlle Nohant
Je cherche à en savoir un peu plus sur l’auteur de ce « roman » autour de Desnos. Sur le site de l’auteur, je lis : « Gaëlle Nohant se consacre à l’écriture depuis une dizaine d’années. Inspirée notamment par Dickens et par les écrivains victoriens, cette jeune femme qui construit le canevas de sa narration à partir d’une base documentaire importante, défend une littérature à la fois exigeante et populaire. »
C’est bien le dilemme auquel me confronte cette lecture. Doit-on le considérer comme une littérature populaire, cela implique-t-il d’en accepter certains aspects ? Car on ne doute pas qu’il y ait une exigence, notamment en ce qui concerne la connaissance du poète. Je constate que chaque fois que l’on s’éloigne de la pénible évocation des amours (assez spectaculaires il est vrai) de Desnos, le récit devient plus intéressant, bien documenté, vif et même mieux écrit. Comme si étaient ici en conflit deux approches. L’une cherchant la séduction, assez sommaire et une autre plus en phase avec sa visée, rêver autour et avec Robert Desnos. C’est peut-être parce que je sais où va la vie de Desnos que je ne décroche pas.
Archiver le dérisoire - Christine Jeanney
J’aime les livres de Christine Jeanney, mais aussi ses travaux graphiques, dont elle me donne cette description : « L'idée c'est archiver du dérisoire, passé, présent, avec des matériaux dérisoires recollés comme on peut par du scotch. Des couleurs, des formes, des mots, avec un peu de chaos » (Les petits manifestes pauvres). Ce qui me fait bien sûr penser à Kurt Schwitters et à son Merz.
Lire – Bernard Noël
Ce texte terrible, un extrait d’une préface de Bernard Noël à un livre de Pierre Bruno : « La lecture est une pratique désespérée : voilà un constat de Mallarmé dont on ne tient compte aujourd’hui ni pour lire, ni pour écrire. (…) La lecture est un massacre et un enterrement perpétuels de pans entiers de textes lus : l’ignorer, c’est pratiquer une lecture illusoire, celle des « cimes » ; en avoir conscience, c’est revenir sur « terre ». Combiner les deux, c’est se promener dans un cimetière en ne prêtant son attention qu’aux noms connus ou aux plus belles stèles. Il faut à tout moment dégeler le désir ou l’attention et rien de mieux pour cela – « Ô lu » – que d’activer la présence de la lettre ou de la syllabe. Là, dans le roulement discret de ces osselets du vers ou de la phrase, survient un coup de dés verbal discret, qui rompt l’assurance du lecteur et le remet dans le vers, la phrase et le texte. Toute lettre détachée par ce roulement provoque en nous la minuscule fente mythique par où l’oeil voit soudain l’étendue textuelle et la difficulté de l’envisager toute. »
Et voici la citation complète de Stéphane Mallarmé, qui a son origine dans « La Musique et les Lettres », Divagations, Poésie/Gallimard 1976, p. 355 : « Strictement, j’envisage, écartés vos folios d’études, rubriques, parchemin, la lecture comme une pratique désespérée… » (lire l’intégralité de ce texte)
→ oh lectrice qui parfois te prétend « bonne », prends-en pour ton grade !
Conjonction
Je suis toujours heureuse de trouver dans un livre que j’aime, sous la plume d’un auteur que j’admire, des références, des allusions à d’autres qui comptent aussi pour moi. Par exemple, chez Marielle Macé, dans Sidérer, considérer, la joie de trouver cités Gilles Clément et Jean-Christophe Bailly comme membres d’un collectif, le PEROU, qui prend soin des migrants et des espaces qu’ils investissent.
Prendre en considération – Marielle Macé
« Prendre en considération (…) c’est se mettre à l’écoute de l’idée qu’énonce tout état de réalité (car toute chose dit son idée, non pas l’idée que l’on a d’elle mais l’idée qu’elle est, autrement dit le possible qu’elle ouvre. » (p.45)
Robert Desnos – Gaëlle Nohant
Voici, pages 203 et 204, un bon exemple d’un passage de qualité dans le livre de Gaëlle Nohant : la rencontre avec Jean-Louis Barrault et leurs échanges sur la poésie et le théâtre, vraisemblablement nourris de citations de l’un et de l’autre. J’apprends aussi que Desnos fut homme de radio, ô combien : il avait créé l’émission « Éphémérides » à Radio Paris. (Il y avait aussi eu le fameux épisode de Fantomas et « La Clef des songes »
Son 170915
La très belle voix de Mathieu Terence dans l’émission de Manou Farine consacrée à Mina Loy, dont la poésie parait aux éditions Nous dans une traduction d’Olivier Apert. Mathieu Terence est l’auteur d’un Mina Loy éperdument.
Où est le 45 ? – Robert Desnos
Où est le 45 de la rue Blomet, où vécut Robert Desnos, son domicile, lui qui est mort en 1945 ? A 44 ans. Où est le 45 ? Il n’y a pas, il n’y a plus de 45 rue Blomet. Il y a un trou dans la numérotation des immeubles et maisons ; il est occupé par le square Blomet, dit de l’Oiseau Lunaire, dont le numéro officiel est le 43. La maison suivante est le 54. Où est le 45 ? Une partie de l’explication, ici, peut-être : « Ce square a été créé en 1969, à l'emplacement d'un immeuble où avait vécu le sculpteur céramiste et peintre surréaliste Juan Miro (1893-1983). L'une de ses œuvres, un étrange « Oiseau lunaire » (1975), surveille les jeux des habitués du jardin. » La rue Blomet fut une rue très artistique, elle abritait aussi le fameux Bal Nègre, qui vient d’être ressuscité, mais qui n’a pu, en raison d’une violente polémique, garder son nom originel (donné par Desnos !) et qui est devenu Le Bal Blomet. « Robert Desnos, qui habite quelques mètres plus loin dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le renomme "Bal Nègre" et en assure la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia : "Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre (…) où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales." »
Au 54, il y a un atelier d’artiste, au dernier étage, avec une verrière qui ouvre sur le ciel, qu’on voit ainsi depuis la rue. Petit pan de ciel, ma lumière 170915.
Il faut demander ce qu’ils ont à dire – Marielle Macé
J’ai fini ma deuxième lecture du très fort livre de Marielle Macé. « Aux autres, aux invisibles (comme aux choses, comme aux océans, et plus encore aux morts puisque l'on doit penser à leur non-vie, parler "à leur non-ouïe" disait Pierre Pachet), il faut demander ce qu'ils ont à dire : ce qu'ils diraient, ce qu'ils pouvaient, ce qu'ils pourraient et que donc nous pourrions. (…) Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s'impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu'elles sont et par exemple le monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement. » (66)
Je note aussi, sur la « quatrième de couverture » cette idée, formulation froide pour une idée qui est toute tendresse et chaleur : « Ses livres prennent la littérature pour alliée dans la compréhension de la vie commune. Ils font des manières d’être et des façons de faire l’arène de nos disputes et de nos engagements ». Arène, dispute, c’est trop violent à mon sens pour la manière toute en finesse, en bienveillance, en douceur, de Marielle Macé.
Desnos encore
J’ai eu raison de m’accrocher à ma lecture en dépit des très nombreuses réticences que j’ai formulées ici. Le récit devient de plus en plus intéressant et documenté, au fur et à mesure que, hélas, l’Histoire se charge et s’accélère : Front Populaire, Guerre d’Espagne (très belle évocation de Lorca) et ses horreurs, envahissement du nazisme, partout.
Lumière 170916
Ciel anthracite et coup de lumière spectaculaire (oui, comme au théâtre !) sur les prés vert amande et les massifs forestiers, vert pistache, vert cuivre, vert sombre.
Lumière 170917
Une rangée d’arbres, plantés ensemble, au bord de l’autoroute de l’Est et que je vois grandis à chaque passage, année après année. Les deux premiers et les trois derniers de la rangée, comme illuminés de l’intérieur, irradiés par des raies de lumière filtrant d’un ciel très contrasté, agité, sombre. Tous les autres, dans la rangée, restés dans l’ombre. Une parenthèse de lumièire
Son 170917
La voix de Reinoud van Mechelen dans la cantate Ich erbarme dich de Jean-Sébastien Bach. Et le son de la flûte d’Anna Besson.
Penser à tous les sons non écrits qui ont précédé ce dix-sept mille neuf cent dix-septième son.
La musique – André Hirt
Profond bonheur de recevoir, ce matin, une dernière « chronique du 20 » d’André Hirt, qui sera en quelque chose la préface de l’ensemble des autres chroniques qu’il m’a données pour Muzibao.
Je relève cela, essentiel, fondateur : « En quoi sommes-nous des êtres musicaux, à savoir rythmés et modulés, des êtres percussifs et mélodieux, des êtres bercés et plaintifs, et comment ces dimensions qu’on recouvrira du nom unique de musique forment les formes du langage, de la figuration et de l’imagination, et en quoi elles ne relèvent pas directement de l’art, mais plus fondamentalement de l’existence ? »
L’existence, cela se trace – André Hirt
André écrit encore cela : « L’existence en effet, cela se trace, s’inscrit et s’écrit bien plus rigoureusement, rigoureusement et primitivement, et en un tout autre sens que la biographie. Et ce qui s’écrit là, on ne sait d’ailleurs pas sur quel support, c’est d’abord, originellement et continument juste une atmosphère, une ambiance, une tonalité, au mieux une sonorité. Parce qu’il n’existe pas de support à et pour l’existence, ni texte ni partition, ni même mémoire orale, pas davantage d’enregistrement, qu’il soit analogique ou numérique, parce que rien n’est gravé en cette matière bien qu’elle ne cesse de "se" graver, chaque fois et pour chacun de façon nouvelle et imprévisible, sans qu’on connaisse la nature ou le nombre des mouvements, ainsi le dira-t-on parce qu’on n’a pas résisté à l’image de la composition musicale, parce qu’elle se conduit comme si à la fois elle "s"’improvisait et savait savamment déplier, à la manière d’un vrai musicien, la forme plurielle d’une cellule thématique donnée. »
La musique vient de l’inaudible -André Hirt
toujours sous la plume d’André Hirt : « La musique vient de l’inaudible comme la conscience de l’inconscience. Leibniz, le philosophe musicien, celui qui a montré, pour en souligner la raison et la justification divines, comment l’univers sonne et consonne, comment chaque substance ou monade exécute sa partition, a écrit à ce sujet des pages magnifiques. »
L’intraduisible – André Hirt
« Que les mots ne peuvent dire la musique ne signifie pas une impossibilité, mais que la musique reste la musique, que le reste intraduisible est précisément la musique, et encore que pour faire l’expérience de la musique il faut faire celle de l’intraduisible en question »
Dans le sillage baudelairien – André Hirt
Il ne fera plus jamais silence, on peut décalquer cet avertissement sur celui de Baudelaire qui, à l’égard de l’éclairage au gaz dans la grande ville, prophétisait qu’il ne ferait plus jamais nuit.
André Hirt écrit encore : « Lorsque la musique parvient à dérouler le contenu effectif, mais inaccessible au langage et à la symbolisation parce qu’il s’agit justement du réel, d’une époque, alors ce n’est pas seulement elle qui techniquement opère une percée, c’est, plus spirituellement que ne peut et a pu le faire la peinture, l’art qui amène à la présentation ce qui jusque-là restait tapi derrière le monde. Ainsi, un espace de pensée et de sens inouï s’ouvre. La musique ne fait peut-être pas voir, mais elle sait rendre sensible ce qui excède tout sensible, elle fait sentir le monde dans sa totalité parce qu’elle est un art de l’absolu, elle rend possible d’éprouver dans sa chair, et non de le considérer comme un objet, le sens qu’à la fois elle trace, rencontre et, à sa manière, qui est tout la question, reconnaît ».
Pierre de touche de la pensée – André Hirt
« L’existence est sens et non signification, elle est musique et non langage. Le régime de la signification appartient au langage, ce qui la grandit et lui confère toutefois des limites. Elle garde en effet la trace de l’intention, de l’humain par là-même. Et si elle doit supporter une critique, c’est parce qu’elle a tendance à ordonner à tous égards ce qui n’appartient pas à son régime, par exemple la musique. Autrement dit, ne faut-il pas mettre de côté l’abord de la musique par le langage et la signification ? Et inversement, la musique ne sera-t-elle pas ce qui dérange l’ordre de la signification ? » écrit encore André Hirt qui conclut : « la musique est bien la pierre de touche de la pensée. »
Note de passage – réinstaurer
Réinstaurer fortement la présence des grandes œuvres au cœur de la vie : Bach, Beethoven, Schubert… Baudelaire, Proust, etc., découvrir, oui, sans fin, mais aussi revenir sans cesse, en indispensable contrepoint, aux alliés fondamentaux.
Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson
J’ai entamé ma ronde de nuit (une traversée nocturne) du livre de Sylvain Tesson, Sur les Chemins noirs. Grand voyageur-aventurier, Sylvain Tesson un soir d’ivresse, monte sur un toit, dont il tombe. Il est gravement blessé, doit passer un an à l’hôpital. En guise de rééducation, il décide de partir, seul, sur les « chemins noirs » en France, suivant le tracé d’anciens chemins plus ou moins oubliés, voire abandonnés. « Loin des routes, il existait une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée par l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie. » Ces chemins ce sont « des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage »
Le livre fourmille d’étapes magnifiques, à l’écart de tout, dont le récit s’enrichit de réflexions pas forcément originales mais très justes sur notre mode de vie. Tesson a voulu, sur ces chemins noirs, tracer une route d’évitement. « Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. »
Déperchement
Ici il évoque le déperchement : « Les géographes avaient inventé une superbe expression pour décrire le phénomène d’abandon des villages d’altitude de la Provence. Ils parlaient du "déperchement" ».
Et le matin même, tapant le début des admirables Vers de la mort d’Hélinand de Froidmont pour Poezibao, j’avais lu cet autre terme magnifique : « [Mort] Qui cherches les voies les sentes/Où l'on peut s'enmarécager. » (je souligne)
On n’est pas si loin de Sylvain Tesson et de ses sentes : se dépercher et s’enmarécager. Les mots du réel topographique ancestral dans la langue contaminée par le tout technique.
Où l’on croise Fabre – Sylvain Tesson
Le livre fourmille de références, l’écrivain est certes sur ses chemins noirs mais il connait de très nombreuses et belles sources littéraires. Le voici qui s’arrête sur le souvenir du naturaliste Fabre : « Pendant trois décennies il herborisa, courut les flancs du mont Ventoux, étudia l’évolution des espèces, collectionna les fossiles, aima les bêtes et composa d’inoubliables "souvenirs entomologiques" sur une petite table de bois. Leur lecture m’avait appris qu’on pouvait s’ouvrir au monde dans le secret d’un jardin, fonder un système de pensée en regardant les herbes, passer à la postérité protégé de la rumeur du monde et développer une philosophie totalisante qui ne propulsait pas l’homme au sommet de toute considération. (…) Le vieux Fabre dont je venais de quitter le pays avait inventé une expression à verser aux méditations de Braudel. Il décrivait les couches fossiles du territoire comme la « pâte des morts ». Nous vivions sur la compression de milliards d’animalcules digérés par le temps et dont la stratification avait composé un substrat. La France impossible était comme le calcaire : issue d’une digestion. »
Il y a chez Sylvain Tesson toute une réflexion sur le paysage, sur ce que lui fait subir l’Histoire, ce qu’il revèle de notre civilisation.
fonder un système de pensée en regardant les herbes, n’est-ce pas aussi une évocation de La méthode de Léonard de Vinci de Paul Valéry ?
Les restanques
Voici par exemple un magnifique passage sur les ruines des restanques, ces murs de retenue en pierre sèche que l’on trouve en Provence : « La forêt masquait les restanques. Tous ces efforts pour finir en ruine ! Les terrassements témoignaient de la longue présence des hommes en ces versants et de leurs travaux herculéens qui avaient refaçonné le profil des reliefs. À marcher sur les calades bordées de murets, je pratiquais une forme d’archéologie vivante. Il avait fallu des millénaires pour métamorphoser ces pentes en escaliers agricoles. Quelques décennies avaient rendu les déclivités à la broussaille. La force aveugle de l’époque était cette rapidité avec laquelle elle se débarrassait des vieilleries. »
Elle se débarrasse de ses vieilleries qu’elle rachète dans ses braderies, ventes de garage, brocante, Bon Coin et autre E-Bay... etc.
Les stratifications du paysage, du temps
Sylvain Tesson évoquait la formule de Fabre pour décrire cet empilement géologique : la pâte des morts. Le voici qui donne un exemple concret, très parlant : « À l’endroit même où je marchais étaient passés en un claquement de siècles des chasseurs du magdalénien, les éléphants d’Hannibal cheminant vers Rome, des huguenots assoiffés de sang provençal et une procession d’ancêtres ruraux – soldats de l’Empire ou vacanciers popu – pédalant sur la nationale 7. Aujourd’hui, le long du fleuve filaient des routes asphaltées, le TGV et l’A7. Des joggeurs à oreillettes enfoncées à la gorge me saluèrent et je devinai le panache de fumée des installations nucléaires de Pierrelatte. Une centrale atomique, le souvenir d’Hannibal : c’était là l’accumulation braudélienne, une compression d’images sur un même arpent de terrain. »
→ L’autre jour, sortant de mon immeuble, je pensais à la terre. Où est la terre en ville. Nous ne marchons plus sur la terre, mais sur de l’asphalte. Je pensais à la terre de Paris, avant le dernier siècle, dans ce quartier où il y eut des carrières et sans doute des champs. « Je me savais influencé par la géologie. Le calcaire, le schiste, la lave dictaient mes humeurs. » dit Sylvain Tesson. Mais sous l’asphalte, opaque et dur, il est bien difficile d’ausculter la pâte des morts !
De la réalité – Wolf Singer et Matthieu Ricard
Intéressants échanges entre le neuroscientifique Wolf Singer et Matthieu Ricard sur notre perception de la réalité. Wolf Singer : « Le philosophe Thomas Nagel a affirmé très clairement qu’il nous est impossible d’imaginer ce que nous ressentirions si nous étions une chauve-souris. Les qualia de notre expérience subjective ne sont tout simplement pas traduisibles. Bien que nous soyons dotés d’un système de communication hautement sophistiqué, un langage et une capacité à imaginer les processus mentaux d’un « autre » humain, il nous est toujours très difficile – voire impossible – de savoir avec exactitude comment autrui fait l’expérience de lui-même et du monde qui l’entoure. »
→ qu’il soit permis de penser que peut-être, parfois, le poème et lui seul, peut traduire cette expérience intraduisible.
Le dispositif – Sylvain Tesson
Ces propos de Singer et Ricard ne résonnent-ils pas fortement avec ceux-là, de Sylvain Tesson : « Nous avancions légers sans nous préoccuper de rien que de trouver le chemin et soucieux d’y goûter les fruits offerts au regard : un noisetier, le vol d’un grèbe, une grange de pierres sèches. Nous nous contentions de cela. Nous nous extirpions du dispositif. Le dispositif était la somme des héritages comportementaux, des sollicitations sociales, des influences politiques, des contraintes économiques qui déterminaient nos destins, sans se faire remarquer. »