Segalen toujours
Auxeméry me signale un beau texte de Jean-François Lemaire sur Segalen et la Chine dont j’extrais ce court portrait, fort éloquent : « cette rencontre, dans les rayons couchants du Symbolisme, de la Chine juchée sur ses quatre millénaires et d'un jeune Français au sourire moqueur, marin qui détestait la mer, médecin á qui fut confiée la santé du fils du chef de l'État mais que la « Maideucine » faisait soupirer, archéologue sans diplômes mais qui allait découvrir la plus ancienne statue chinoise connue, musicien qui correspondait avec Debussy et tapotait Parsifal sur l'harmonium des missionnaires, poète enfin, dont l'œuvre immense n'était destinée pour longtemps encore à n'être connue que de quelques happyfew, Claudel et Saint-John Perse par exemple. » (source)
Et Desnos, encore
Oui Desnos. Je note que malgré mes réticences, le livre de Gaëlle Nohant a laissé beaucoup de traces. N’est-ce pas une réponse à la question que je me posais : un tel livre peut-il contribuer à faire connaître le poète et surtout sa poésie ? Je me posais la même question, a priori (c’est toujours un tort) en me rendant récemment au Bal Blomet, voir un spectacle conçu par Michel Arbatz et sa compagnie Zigzags. Textes de Robert Desnos, conception Michel Arbatz, auteur aussi des musiques, acteur et chanteur, s’accompagnant à la guitare et au bandonéon. Avec Olivier-Roman Garcia aux guitares et bouzouki.
Dire un mot du bal Blomet dont il est question dans le livre de Gaëlle Nohant. C’est un cabaret qui fut fréquenté par Robert Desnos qui habita cette même rue Blomet, à trois numéros du théâtre. Fermé pendant des années, lieu mort, je l’ai vu soudain en chantier. Un chantier qui a duré de longues années et dont on a mis longtemps à comprendre qu’il s’agissait d’une sorte de restauration du lieu. Qui a fini par rouvrir il y a sans doute un peu plus d’un an. Sous le nom, de manière très éphémère que Desnos lui-même avait donné au lieu : Le Bal Nègre. Polémique immédiate et finalement le lieu s’appelle Le Bal Blomet. On peut en lire un bel historique ici et voir une superbe galerie de portraits de tous ceux qui l’ont fréquenté à sa grande époque.
Le spectacle est très bien conçu, car riches en facettes : choix des œuvres et interprétations. Il mêle textes dits, textes chantés, arrangements musicaux et évoque bien les divers aspects de Desnos : « Desnos et merveilles, la nouvelle création de Michel Arbatz, évoque à travers chansons, poèmes et anecdotes, le jeune voyant surréaliste, l’écrivain voyageur à Cuba, la rencontre avec Garcia Lorca, l’amoureux fou de Youki, l’homme de radio, le Résistant. De brèves vidéos réveillent des archives inédites, photos, film amateurs et aquarelles surréalistes. »
C’est très réussi et on aimerait au fond que ce spectacle soit accueilli à la Maison de la Poésie de Paris où il aurait toute sa place. Je découvre cette vidéo intéressante qui montre la passion d’Arbatz pour la poésie et son implication. Michel Arbatz est aussi le fondateur de la BIP (Brigade d'Interventions Poétiques) de Montpellier.
Calendrier
Ouvert aujourd’hui un fichier Excel avec les dates de naissance et de mort de créateurs qui m’importent. J’aimerais insister sur les dates de naissance. Ce qui compte c’est l’apparition, qui aurait pu ne pas avoir lieu. La disparition est par définition secondaire à l’apparition. Ce 22 octobre, anniversaire de la naissance de Franz Liszt (en 1811) et de la mort de Cézanne (en 1906)
Le chantier de vivre - Marc Dugardin
J’ouvre le nouveau livre de Marc Dugardin, Notes sur le chantier de vivre, beau titre. Un livre de notes donc, au fil des jours, de 2009 à 2013.
Le choix des lectures – Marc Dugardin
Le choix des lectures est tellement emblématique de l’univers de tel ou tel. Je me souviens avoir été très intéressée par ces choix, dans l’immense massif des poèmes de Jean-Claude Pirotte lus cet été. Tellement significatifs en effet de sa manière d’être au monde. Pour Marc Dugardin, il en va bien sûr de même, lectures, amis et musiques sont chacun comme une signature de ce qu’il est, ce qu’il cherche.
Parmi les auteurs dont il parle, dans le début de ce livre, Pierre-Albert Jourdan, Anne Perrier, Juan Gelman, Lorand Gaspar. C’est bien entendu tout un univers qui se dessine là. Dis-moi qui tu lis…. Toutefois cette réflexion n’est valable que pour les livres qui restent… ceux que l’on garde avec soi, près de soi, auxquels on revient. Comme pour les œuvres musicales, celles vers lesquelles toujours on fait retour. Alors que, il faut le souhaiter me semble-t-il, on continue à lire et à écouter dans maintes directions, qui ne sont pas forcément les mêmes que celles suggérées par ces œuvres-là qui nous sont essentielles. Lire dans toutes les directions, pour continuer à s’ouvrir à d’autres univers et sans doute aussi découvrir des œuvres susceptibles de venir s’agréger au noyau dur de celles qui nous font vivre.
La blessure, Aaron Appelfeld et Marc Dugardin
Marc Dugardin avec qui nous sommes souvent en échange de citations, via ses notes, via mon Flotoir , relève chez Aaron Appelfeld : « Et c’est parce qu’ils sont blessés qu’ils comprennent. Une blessure écoute toujours plus finement qu’une oreille ». (p.16)
→ Cela je le sais depuis tant d’années. Que nous ne pouvons vraiment entendre que ce par quoi nous sommes passés. Nous pouvons être plein d’attention pour autrui et sa souffrance, mais si cette souffrance-là qu’il exprime nous ne l’avons pas connue intimement, nous ne pourrons pas entendre complètement ce qu’il dit. C’est vrai pour toute expérience, deuil, maladie, traumatisme, etc.
La mémoire auditive – Marc Dugardin
« Mystère des méandres de la mémoire auditive, de la trace dans l’inconscient de certaines musiques, accompagnées ou non de parole. »
C’est tout l’objet du passionnant livre de Theodor Reik, Ecrits sur la musique. Ces liaisons inconscientes entre telle musique et telle part de notre histoire personnelle. Ces résurgences que l’on ne s’explique pas. L’irruption d’une mélodie dont on ne sait d’où elle est venue, de quelles profondeurs ? Ni pourquoi, et à cet instant-là. C’est bien sûr différend de ce qui se passe quand nous avons beaucoup écouté ou travaillé telle ou telle œuvre et que sans cesse nous nous surprenons à l’entendre dans notre for intérieur. Il en va ici plutôt d’une sorte d’imprégnation temporaire, de rémanence transitoire.
Haydn, la Fantaisie, Marc Dugardin
Une belle conjonction ! plusieurs occurrences ces derniers jours de la Fantaisie en fa mineur, Hob. XVII.6 de Haydn que j’ai un peu travaillée.
J’étais persuadée que Lucas Debargue en parlait dans la belle interview du dernier Pianiste, mais je n’arrive pas à retrouver cette citation (C’est en fait un autre pianiste qui en parlait, mais dans le même numéro, Jean-Marc Luisada !) Il me faut rouvrir la partition de l’œuvre, la travailler par fragments puisque c’est ma nouvelle méthode de travail du piano.
Marc Dugardin évoque une conversation avec un ami et écrit à propos de ces variations : « Elles annoncent dans leur finale les tempêtes beethovéniennes. Je fais aussi le lien avec la sonate D. 959 de Schubert, son sublime et déchirant mouvement lent, qu’une sorte de cataclysme vient interrompre. » (p.38)
Sally Bonn et les artistes qui écrivent
J’ouvre un livre dont l’objet m’a tant attirée que j’en ai fait la demande à l’éditeur, le Seuil. Sally Bonn, Les Mots et les œuvres. Il va s’attacher à l’expérience des artistes qui écrivent, autour de trois figures principalement, Robert Morris, Daniel Buren et Michelangelo Pistoletto. Je relève : « L'artiste qui écrit explore l'envers des choses. Il connaît la fabrication des formes et des images, il manipule les mots et les idées comme les couleurs et les matériaux. Il va, traversant les labyrinthes qu’il construit, se reflétant dans les miroirs qu'il dispose, creuser la plasticité de la langue. Il prend plaisir aux mots, se joue des discours et s'en sert, également, comme d'une arme. Parce que le texte a aussi une fonction stratégique. » Et un peu plus loin : « Les artistes exposent dans les mots et dans l'espace leur manière de rendre sensibles les écarts. Depuis les traités de la Renaissance, leurs écrits permettent de comprendre les processus d’élaboration créatifs. Au cours du XXe siècle s'est développée et diffusée la pratique d'une écriture qui vient accompagner l'activité artistique, mêlant réflexions d'ordre philosophique, interrogations critiques sur l'art et expérimentations littéraires. L'essor de ces écrits à partir des années 1960 a ouvert un espace intermédiaire entre la pratique et la théorie de l'art. Ce livre se propose de parcourir cet espace. » (p.11)
Une autre distance – Sally Bonn
« Le texte n’est pas l’œuvre, il vient de l’œuvre depuis son élaboration et y reconduit dans la perception (…) les textes ne sont considérés ni comme des œuvres d’art – comme l’envisageaient les artistes conceptuels – ni comme des commentaires. Ils pensent et se pensent dans le processus de l’élaboration d’une œuvre (…) ils indiquent, informent et interagissent sur notre vision. Ils font voir. »
→ Faire voir, faire entendre, n’étais-ce pas implicitement une des voies suggérées par Santiago Espinosa pour le travail critique. Non pas interpréter, mais montrer. Insister sur ce qu’il y a à voir dans le tableau par exemple, sur la manière dont cela a été fait.
Lecture
Elle m’est indispensable. Comme la nourriture terrestre. Si je ne lis pas, je dépéris.
Travailler, se travailler, Victor Segalen
Une dernière citation de Victo Segalen extraite du très beau livre de Jean-Luc Coatalem ! « Je continue à travailler beaucoup, à me travailler surtout, vêtu d’un halo de songes, de souvenirs, de désirs et de projets » (p.236)
Cette fissure où – Marc Dugardin
Cette belle annotation dans Notes sur le chantier de vivre : « Place des Vosges. Cris d’enfants, moineaux, fontaine, fatigue de nuits trop brèves encore. Mais une sorte de bonheur de respirer. Lecture des carnets de Du Bouchet. C’était, justement, le moment de lire ça. Je le note dans une sorte de gratitude. Avec en moi cette fissure où vivre se met à jubiler. »
→ conjonctions : ce bonheur de respirer, soudain. La jubilation me renvoie à Clément Rosset.
Peter Handke – l’étonnement
J’ai sous la main son dernier livre, Essai sur le fou de champignons que je n’ai pas encore ouvert, mais je note cette citation relevée par Marc Dugardin « Qui s’étonne voit ce qui est autre ; qui cesse de s’étonner ne voit plus que ce qui est semblable, ne fait plus qu’enregistrer. (P. Handke, cité par 99, il semble que Marc Dugardin ait relevé cette citation dans un numéro du Matricule des Anges)
Expériences premières, Hans Zender, Marc Dugardin
Marc Dugardin évoque cette première rencontre avec une musique différente : « Je devais avoir 16 ou 17 ans. Mes parents absents (…) j’écoutais la radio. On annonçait une retransmission du concours Liszt-Bartók, à Budapest. Pourvu que... non, c'était un concerto de Bartók, le deuxième, qui allait être joué, interprété par Idil Biret ! Mais, très vite, mon rejet à priori (lié au fait que ma mère arrêtait la radio sans discussion dès que la moindre dissonance se faisait entendre) s'est transformé en enthousiasme. J’avais donc été privé d’une telle musique, de ces rythmes, de cette force, de cette sauvageté pour reprendre le mot d'Henry Bauchau ! Car c'est bien quelque chose de l'inconscient qui venait ici heurter les barrières du raisonnable, du mesuré, des conventions censées définir le beau. Et c'était en moi des digues qui commençaient à céder, à coup sûr. »
Comment ne pas faire le rapprochement cette note du Flotoir en mars dernier : Hans Zender, dans ses Essais sur la musique, ouvre un chapitre « Comprendre la musique » sur une évocation personnelle prenante. Il est enfant, neuf ou dix ans, la radio joue Le Sacre du Printemps. C’est la première fois qu’il entend cette œuvre : « tel un éclair, l’apparition de ce motif aura détruit en l’espace de deux secondes toute la conception que je me faisais de la musique jusque-là ». (p.182)
À la fin de cette note (p.108) Marc Dugardin ajoute : « Mais au fond de moi, depuis l’adolescence, gronde le roulement de l’allegro barbaro.
Musique et poésie – Marc Dugardin
« Élément d’un rêve d’il y a deux ou trois nuits : très précisément le début de la Wanderer-Fantaisie de Schubert. Au réveil, souvenir d’avoir entendu cette musique, le reste s’est évanoui…Fredonner, chantonner, je le fais décidément de nuit comme de jour (lorsque je marche, entre autres). On est à la racine du poème. » (p.110)
Coïncidence, conjonction
quand Marc Dugardin écrit : « Phénomène de coïncidence étonnant, encore une fois (ou ce sont des fils en nous, que nous suivons comme des aveugles tâtonnants dans un labyrinthe ?) », je ne peux que penser à ce que j’appelle des conjonctions et auxquelles je suis très sensible. Retenir donc cette belle idée qu’il ne s’agit pas de hasard mais plutôt des parties soudain émergentes d’un immense réseau de fils enchevêtrés qui se tendent dans le for intérieur.
Le dédoublement initial – Sally Bonn
« Le point de départ du comportement humain est le dédoublement initial dans l’expérience de Narcisse. Voir sa propre image est à la fois une expérience originaire et la source de toutes les antinomies (passé et futur, proche et lointain, profond et superficiel, vrai et faux, un et multiple, subjectif et objectif, statique et dynamique). »
La partie immergée de l’iceberg - Sally Bonn
« Robert Morris constate dans son texte "quelques notes sur la phénoménologie de la création", écrit en 1970, que les historiens de l’art (et sans doute les critiques) ont porté peu d’attention au processus de création artistique, au profit d'une analyse du "produit fini", de l'œuvre accomplie. Morris croit cependant qu'il y a des formes à trouver dans le processus comme dans le produit fini : le "comment" de l'élaboration, de la fabrication, contient autant de formes et d'analyses possibles que l'œuvre réalisée, autonomisée par le regard esthétisant. Ce qui constitue ce que Morris nomme la "partie immergée de l'iceberg". "Les raisons de cette immersion sont probablement diverses et vont de la tendance profonde de cette culture à séparer les moyens et les fins au simple fait que ceux qui parlent de l'art ne connaissent pratiquement rien de la manière dont il est fait" » (p.30)
→ n’est-ce pas là l’enjeu des notes sur la création de Poezibao : s’intéresser au processus de création ? C’est sans doute aussi cela qui me retient dans dans les carnets, les journaux, les correspondances, plus parfois que dans les œuvres closes, terminées, achevées (parfois au vrai sens du mot, selon certains écrivains !)
De l’interprétation – Sally Bonn, Susan Sontag
« Buren déclarait en 1979 qu'il "y avait besoin du texte afin d'essayer d'éviter toute mauvaise interprétation". Ce besoin de faire barrage aux mauvaises interprétations fait écho à un article écrit par Susan Sontag en 1964, intitulé "Against interpretation" ("Contre l’interprétation") dans lequel elle analyse la critique de son temps comme une critique interprétative. (…) Sontag considère l'interprétation dont se sert la critique comme une manière, moderne, de soumettre l’art, de le rendre conforme, d’en faire un article d’usage. (…) Le moyen de renouveler ce discours critique est de porter plus d’attention à la forme. Ce qui est important, c’est de retrouver nos sens ; la fonction de la critique devrait être ne nous montrer comment est ce qui est, ou même que ce qui est est, plutôt que de nous montrer ce que cela signifie. » (p.32)
→ c’est exactement ce que dit aussi Santiago Espinosa.
La faille – Eric Tanguy & Sibelius
le livre d’Éric Tanguy (Écouter Sibelius) se termine sur l’évocation de la dernière œuvre de Sibelius, vingt-six ans avant sa mort : Surusoitto, musique funèbre pour orgue op. 111b. la dernière œuvre purement instrumentale qu’il ait écrite. Pensionné par l’État, célèbre, il ne quittera quasiment plus sa maison d’Ainola jusqu’à sa mort à l’âge de 92 ans ; cette œuvre fut écrite pour les funérailles de son ami peintre Gallen-Kallela : « cette musique d’adieu à son ami fut aussi une musique d’adieu à sa propre musique. » (p.119). Ouvert avec une œuvre peu connue en France, Malinconia pour violoncelle, le livre du compositeur Eric Tanguy se referme sur une autre œuvre dont il dit qu’elle est presqu’inconnue ici et qu’il l’a fait découvrir à plusieurs organistes.
« Au début de la pièce, on a l’impression d’entendre s’ouvrir des abysses ancestraux avec accords de quintes apparaissant soudainement, et dont la neutralité (ni majeur ni mineur) évoque l’absence. »
Le livre se termine sur cette note poignante : « après Surusoitto, en 1931, c’est fini. La source est tarie, la lumière éteinte. ». Richard Millet, très remarquable sibélien, a écrit un beau livre sur ce thème.
Force douce – Simone Weil & Marc Dugardin
Dans le beau livre de Marc Dugardin, Notes sur le chantier de vivre, je relève cette citation à propos de Simone Weil, signée Blanchot : « L’attention est le vide de la pensée orienté par une force douce et maintenu en accord avec l’intimité vide du temps. (…) L’attention est l’accueil de ce qui échappe à l’attention, ouverture sur l’inattendu, attente qui est l’inattendu de toute attente. » (p.121)
Preuves – Bram Van Velde et Marc Dugardin
Autre belle citation relevée dans le livre de Marc Dugardin, de Bram Van Velde cette fois : « Dans ce monde il faut constamment fournir des preuves. Mais là où l’on doit s’aventurer, il n’y a plus de preuves. » (p.153)
→ et s’il y avait un temps où il fallait cesser de prouver, de se prouver, mais surtout d’œuvrer pour prouver. À rebours parfois de ce que l’on est en vérité.
Poésie – Henry Bauchau et Marc Dugardin
Préparant une intervention sur Henry Bauchau qu’il a un peu connu et beaucoup lu, Marc Dugardin parle de « son art poétique, le jaillissement du poème, comme sous une dictée ; le fait que dans la musique où on l’a d’abord entendu, il précède la pensée ; (…) » (p.156)
Ces notes – Marc Dugardin
De ses carnets, Marc Dugardin dit encore que « c’est un chantier immense à ciel ouvert et qui grouille de vivants ». (p.175)
→ de vivants et de morts, aussi. Comme le Flotoir ?
Fa mineur, Haydn, Marc Dugardin
A la fin de son livre, Marc Dugardin écrit « Dans le train hier (la lumière était belle, le cœur s’allégeait un peu), variations sur…le thème des variations, griffonnées dans mon petit carnet de poche, à peine retouchées ce matin :
Dans le thème, en creux, la musique possible et ses variations…
Variations : creusées dans le thème qui se perd…
Musique – comme la langue, gagnée sur ce qui manque, arc-boutée sur la perte…
Exposé du thème, naissance. Quand s’achèvent les variations, serait-ce la mort ?
(…) (p.188)
Marc Dugardin a déjà évoqué les très belles Variations en fa mineur de Haydn, sur lesquelles il se trouve que s’exprime aussi Jean-Marc Luisada dans le magazine Pianiste : « La Sonate-partita en sol majeur de Haydn est un sublime hommage à la musique baroque italienne et les Variations en fa mineur sont, peut-être, son chef d’œuvre. N’est-ce pas, déjà, une incursion d’un romantisme contrôlé dans l’univers musical de Schubert. » Jean-Marc Luisada qui ajoute à propos de la Sonate-partita que son finale est « une sublimation de toutes les sonates de Scarlatti ». (Pianiste, n°107)
Scarlatti – Lucas Debargue.
Et dans ce même numéro de Pianiste, un autre déjà grand du piano, Lucas Debargue, parle lui aussi de Scarlatti : « Scarlatti est un compositeur qui occupera, je le sais, une bonne partie de ma vie. C’est un répertoire qui me parle viscéralement et j’éprouve le désir d’aller le plus loin possible dans son exploration. On en sait peu sur lui. Il écrit ses sonates à la cinquantaine, dans l’isolement d’une position enviable, protégé. Il crée un univers hors de son temps, sans toutefois en avoir conscience. Il s’amuse. Le personnage me parait plutôt méchant. Je le ressens dans ses œuvres acérées, aux dissonances monstrueuses. Il serait une sorte de Saint-Simon de la musique, avec une production associant merveilles et horreurs. C’est pervers, naïf et enfantin ; jusque dans certaines sonates figées du début à la fin en mode majeur, sur la même pédale et sans modulations. Dans d’autres, il passe allégrement du do majeur au do mineur et ressasse sur huit pages un rythme de polonaise ! Quel fou !
→ j’apprécie le ton original de ce commentaire. Oui Scarlatti, Domenico (1685-1757), né donc la même année que Haendel et Bach, 550 sonates ! Les premières que j’ai entendues furent celles jouées par Christian Zacharias, un disque qui me fit l’effet d’un disque de lumière, et cela sans doute avant même d’avoir entendu des Sonates par Horowitz. Ce n’est qu’à partir de son installation au Portugal, au service de Maria-Barbara de Bragance qu’il composera la majeure partie de ses 550 sonates « d'une originalité exceptionnelle et pour la plupart inédites de son vivant, qui le posent comme l'un des compositeurs majeurs à la fois de l'époque baroque et de la musique pour clavier. » (source)
Stèles – Segalen
Le livre de Jean-Luc Coatalem m’a donné envie de lire Victor Segalen. Sur les conseils très avisé d’un bon ségalénien, Auxeméry (qui m’a offert les Lettres de Chine), je me suis procuré l’édition des Stèles dans la collection des Classiques du Livre de Poche (et non pas en poésie / Gallimard). C’est une édition d’études, avec une très intéressante préface de Christian Doumet.
Ce dernier cite André Gide (Nourritures terrestres) : « J’ai pris ainsi l’habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée ; pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur… »
Christian Doumet qui écrit : « Voici un livre qu’anime le grand vent des lointains, le souffle de la marche libre, des passes altières et des plaines onduleuses. À l’écart des épanchements, des élégies, des complaisances à soi (…) un texte anonyme comme ceux qu’on lit sur des pierres, au bord des chemins. »
Claudel et Segalen
Segalen, cruel, parle de Connaissance de l’Est de Claudel : « Cette Chine, la voici d’un mot : Article de Canton… C’est la Chine des ports du sud (…), la Chine de tous ceux qui l’ont abordée par la mer, et n’ont pas quitté la mer. C’est du pittoresque confit, rôti, salé, sucré dont les tranches toutes prêtes s’emportent, et indifféremment, dessalées, font la gélatine Loti, resalées, l’emporte-gueule Mirbeau, marinées, la saumure Ajalbert. Claudel, lui (et je lui rends justice de tout l’écart entre le spectacle et lui), en a fait une superbe nourriture ; mais l’achalandage initial est le même. » (p.14)
→ quelle finesse et quelle drôlerie.
Voir, Valéry, Foucault
Je poursuis la lecture du très intéressant Les mots et les œuvres de Sally Bonn. À propos des écrits des artistes sur lesquels elle se focalise, voici ce qu’elle dit : « Discursifs, littéraires ou plastiques, les dispositifs sont des machines à faire voir. "Une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons" écrit Paul Valéry. "Faire voir ce que nous voyons", dit Foucault à propos du rôle de la philosophie. C’est le programme que se donnent les artistes dès qu’ils prennent la plume. » (p.58)
Et un peu plus loin : « L’une des fonctions de l’écriture pour les artistes est bien de sortir le regard du cadre de visibilité dans lequel l’enferme ce que Buren nomme les "limites culturelles" (l’ensemble des discours oblitérants représentés par les lieux culturels ou les médias). » (p.60)
→ n’est-ce pas aussi ce que peut la poésie.
Le fou de champignons et le bruit des arbres
J’ouvre le livre de Peter Handke (traduction de Pierre Deshusses), Essai sur le fou de champignons. Je relève ce magnifique passage sur le bruit des arbres : « chaque fois qu'il partait de chez lui, loin de la maison de ses parents, du village de son enfance, pour traverser les prés, les prairies et les champs et, coupant à travers les derniers vergers, monter jusqu'à l'orée de la forêt et "se mettre au diapason" en écoutant les feuillages aux sonorités si diverses — la lisière de la forêt était en effet constituée principalement de feuillus —, il le faisait et l'entreprenait avec la conscience ou si vous préférez l'illusion d'une mission supérieure. Le mouvement des frondaisons dans le vent, même silencieux, sphères entremêlées, il le vivait comme une prescription ou comme l'autre Loi; ce mouvement le basculait dans le ciel, les cieux. Et en même temps c'était une histoire en soi, une histoire de cimes qui se balançaient et rien d'autre, une histoire de rien et de tout. À force de regarder et d'écouter il se mettait à méditer, se sentant d'ailleurs ainsi bien plus à sa place qu'en réfléchissant à quoi que ce soit d'autre. Ah ! et comme la rumeur et le tumulte faisaient peu à peu des vocalises et devenaient voix ! Et comme cette voix ensuite l'enthousiasmait ! Pour quoi ? Pour rien et moins que rien. Entrait-il ou passait-il dans le mouvement des cimes ? Déplacement vers ce qui est juste, comme une opération qui, après beaucoup d'erreurs, tombe enfin juste. Aucun bruit de ressac ni de vague sauvage ne put remplacer plus tard le ruissellement des bouleaux, le bruissement des hêtres, la rumeur des frênes, le tumulte des chênes en bordure de forêts. » (p.16).
Épidémie de création – Didier Anzieu et Christian Doumet
Toujours dans sa belle préface à l’édition de Stèles de Segalen au Livre de Poche, Christian Doumet écrit : « Les grandes œuvres, souvent, sont issues de la pratique assidue d’autres œuvres. C’est ainsi que la lecture de Bergotte, dans A la recherche du temps perdu, est supposée faire naître la vocation littéraire du narrateur. À ce propos, Didier Anzieu parle avec bonheur d’ "épidémie de création" » (p.18)
Se nourrir de sa substance - Segalen
Cette très forte citation, extraite d’un poème tardif de Segalen, Maïeutique :
« Croire en soi. Se nourrir de sa substance, après d’abord, avoir dépecé le monde, différend de soi. » (cité p.19)
Segalen qui « formule l’idée qui ne cessera de hanter les Notes : le centrage de son exotisme sur la "réaction non plus du milieu sur le voyageur, mais du voyageur sur le milieu vivant… J’aurai là peut-être, ajoute-t-il, un canton où je serai vraiment chez moi, où je pourrai jeter sous forme de petites proses courtes, denses, non symboliques, tout l’inverse (si voisin, si adéquat au verso) de ma propre vision." » (p. 20)
La disparition du je – Victor Segalen
« Ce qui est en jeu par-dessus tout dans cette recherche de la condensation, c’est la disparition du je. La grande différence qui oppose les poèmes en prose de Connaissance de l’Est [Claudel] aux avant-textes de Stèles, c’est, dans ces derniers, la progressive disparition de la première personne. En même temps que de version en version s’accomplit une sorte de rétrécissement formel et stylistique, on voit peu à peu s’effacer la marque de l’énonciateur. "Cette pratique est si généralisée que, pour [Segalen], un poème ne sera achevé que quand il aura réussi à économiser les tournures personnelles." commente Noël Cordonier. »
De la nomination – Christian Doumet
« Ce ne sont pas les poètes qui imitent le pouvoir de nomination efficace dont les princes semblent naturellement investis ; la nomination est l’une des vertus du langage poétique, et c’est elle que les princes détournent à leur usage – pour leur utilité. Détournement en effet, abus de langage et de pouvoir : car nommer en poète, Mallarmé l’a assez dit, n’est pas faire jaillir un objet, mais l’absenter. En d’autres termes, c’est fonder sur la disparition du référent son rayonnement, c’est entrer dans l’ordre du symbolique. (…) cet ordre du symbolique où chaque "chose dans sa présence est en quelque sorte creusée de sa différence." » (la dernière citation est le Louis Marin). (p.24)
L’œil de l’esprit – Caspar David Friedrich
Sally Bonn dans son intéressant Les mots et les œuvres cite Caspar David Friedrich : « Ferme l’œil de ton corps afin de voir ton tableau d’abord par l’œil de ton esprit. Puis mets au jour ce que tu as vu dans l’obscurité, afin que ta vision agisse sur d’autres, de l’extérieur vers l’intérieur. » (p. 66)
Elle écrit : « voir, voir mieux, éclairer, c’est révéler au sens photographique et spirituel les dimensions de l’espace et du temps que contiennent les formes artistiques. ». Et de citer l’un des trois artistes auxquels ce livre s’attache particulièrement, Pistoletto : « toute portée critique doit s’insérer dans l’acuité de la vision, dans l’aptitude à décomposer, diviser, fractionner, multiplier les plans, de façon à ce que même l’épaisseur de l’histoire soit opérationnelle et praticable l’espace ouvert dans cette nouvelle dimension. »
→ remarque sur la critique valable me semble-t-il tout aussi bien pour la poésie. Faire preuve d’acuité sur toutes les dimensions du poème mais aussi y saisir l’épaisseur de l’histoire.
Pistoletto et ses miroirs
Faisant une brève recherche sur l’artiste Michelangelo Pistoletto, je tombe sur l’évocation de cette œuvre très étrange, Metrocubo d’infinito. « Six miroirs rectangulaires, faces tournées vers l’intérieur, sont assemblés de façon à former un volume d’un mètre cube. Mise à l’abri des regards, la réflexion infinie induite par ce dispositif ne peut être envisagée que mentalement. Cette mise en abyme en appelle à la capacité d’abstraction de la pensée et à son pouvoir d’invention. Par ce dispositif d’une simplicité désarmante, Pistoletto matérialise l’idée d’infini et d’inaccessible. Cette "libération du miroir", qui ne renvoie aucune image de la réalité, en détourne la fonction même. Pistoletto restaure ainsi l’essence du phénomène spéculaire, qui est aujourd’hui banalisé par un usage quotidien. Ce faisant, l’artiste sollicite un effort de pensée qui ouvre la voie au spirituel. L’emploi du miroir comme support est par ailleurs issu d’une réflexion sur les traditions illusionnistes de l’art occidental qui, depuis Vélasquez, mettent sa surface réfléchissante au service de la critique de l’espace pictural. Metrocubo d’infinito marque un aboutissement de la démarche engagée par Pistoletto dès les tableaux réfléchissants. » (source)
→ qui n’a jamais rêvé, qui ne s’est jamais perdu dans les réflexions à l’infini de deux miroirs en face à face ? Fascination de cette construction matérielle qui est aussi une construction mentale, qui ne vit que par la construction mentale de ces miroirs s’auto-réfléchissant en une image close.
Haptique et optique – Morris et Cézanne
Toujours dans ce même livre de Sally Bonn, cette réflexion de Robert Morris à propos de Cézanne : « Le lien entre vision et toucher est à penser comme une ouverture, une transformation de l’optique vers l’haptique. Morris reprend d’ailleurs le terme à propos de Cézanne qui a, écrit-il "arraché le fait de peindre à la tyrannie du purement optique, afin de le ramener vers l’haptique, vers le domaine du toucher", c’est, dit-il (et on peut noter la beauté de la formule), "une sorte de caresse d’adieu au monde." » (p. 67)
Photo – Sally Bonn
« Tout l’art des fait de tableaux, c'est-à-dire de découpages dans l’espace et dans le temps. Ce qui se découpe est à la fois prélevée au réel et détaché de celui-ci, inscrit dans un horizon et soumis au regard. » (p.69)
→ j’applique cette remarque à la photographie. Le découpage à la fois et en même temps dans l’espace et dans le temps. Je cadre, donc j’isole quelque chose, voire je le prélève, comme je peux parfois ramasser, géolocaliser et dater un caillou. Je fais un prélèvement dans le réel. Donc je décontextualisé, je retire ce maillon-là d’une chaîne. Là se situe l’origine de toutes les manipulations possibles.
Et par ailleurs la découpe ne se fait pas seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Le temps est arrêté, figé, emprisonné là comme un insecte dans l’ambre (il y a du jaune de part et d’autre ! ne dit-on pas d’une photo qu’elle a jauni ?). Oui cela peut être une « caresse d’adieu au monde » mais cela peut être aussi un geste prédateur. Il faut le savoir.
Note de passage
Pensée associative donc inflammable.
Stèles – Segalen
Dans sa préface, Christian Doumet insiste sur la double articulation entre le cartouche en caractères chinois et le texte en français de chaque stèle : « l’un et l’autre placés comme en situation d’attente de sens, ils renvoient tous deux à un autre temps de leur lisibilité : temps perdu du côté du passé, ou temps à venir dans le futur d’un éblouissement – telle est la dynamique de la lecture, le ressort du désir de lire qu’annonçait et mobilisait d’emblée l’effet pictural des cartouches chinois » (p.29)
→ ce serait un beau sujet de réflexion, ou bien l’objet de relevés passionnants, que de découvrir, au coup par coup, les « ressorts du désir de lire », car il me semble qu’ils sont variés, divers, sujets à évolution, même si en nombre limité pour chaque lecteur
La pénultième – Christian Doumet
Magnifique remarque, de longue portée pour la musique mais pas uniquement : « Cette pénultième – position toujours sensible dans les constructions temporelles, qu’elles soient poétiques ou musicales – irradie tout le cheminement du livre », écrit Christian Doumet à propos de la cinquième partie de Stèles.
Du latin paenultimus (« avant-dernier »), de paene (« presque ») et ultimus (« dernier »).
→ au bord de la fin, juste avant la nuit, annonciateur mais encore là.
[Je viens de recevoir La dernière lettre, anthologie des derniers mots dans grands hommes, à paraître bien sûr le 2 novembre). « ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche ».(Nerval)].
Agrippement - Julien Gracq
« On n’adhère jamais, semble-t-il, que par l’agrippement de quelque chose en soi de plus intime et de plus obscur que l’intelligence ». C’est un extrait de son livre André Breton, cité par Christian Doumet à la toute fin de sa préface à Stèles de Victor Segalen (p.35).
De l’esquisse – Olivier Koettlitz
Bel éloge de l’esquisse par Olivier Koettlitz, dans une longue note proposée à Poezibao autour de la seconde édition de Esquisses de Jean-François Billeter.
« Goûter à l'esquisse philosophique, c’est savourer une coupe dans le temps studieux qui nous fait comprendre — et d’abord sentir, il faut y insister —, au sens fort du terme, qu’il est des lectures certes importantes et même nécessaires qui cependant indiquent que la lecture n’est pas tout, qu’il y a un temps après les phrases tout aussi nécessaire et important. Un peu dans l’esprit des haïkus, en eux-mêmes parfaits et dont le plaisir qu’on y prend est pour beaucoup dans cette perfection propre à l’art fini (accompli et limité), les esquisses sont à ce point achevées, c’est là leur paradoxe constitutif et le secret de leur beauté, qu’elles laissent la place et le temps pour retourner vaquer à la vie comme elle va, peut-être un peu moins sots et pédants, il faut l’espérer, qu’avant leur lecture. Comme ces formes de poésies brèves, ces microcosmes de langage, elles ne laissent pas de faire entrevoir par le vide qu’elles ménagent la réalité dont elles viennent et le macrocosme où elles retourneront. Les esquisses sont comme des ponts simples et solides qui ajointent la pensée et le réel, les mots et les choses, la culture et la vie. »
Savoir vieillir
De la même source, j’extraie cela : « Savoir vieillir n’est pas rester jeune, c’est extraire de son âge les particules, les vitesses et lenteurs, les flux qui constituent la jeunesse de cet âge. »
Une vie de musicien – Fritz Busch
Je poursuis la lecture de Une Vie de musicien, récit autobiographique du chef d’orchestre allemand Fritz Busch, traduit par Olivier Mannoni et paru aux éditions Notes de nuit. Les pages sur l’enfance sont d’une vivacité et d’une drôlerie sans pareil, avec déjà tous les signes de la vocation musicale. Comme ce jour où le père, accompagné de deux de ses enfants qui tous deux allaient devenir de grands musiciens, Fritz et Adolf, leur demande quelle note a émise le sifflet de la locomotive et les deux frères de répondre en chœur : fa dièse. Le père, très sympathique, mais assez instable dans ses projets, se lance dans différentes activités, fabrique des violons, ouvre des magasins d’instruments de musique dont curieusement la description me fait fortement penser à la description d’un magasin de musique, dans Le Docteur Faustus de Thomas Mann. Celui si je me souviens bien de l’oncle du héros, et ce magasin jouera d’ailleurs un rôle important dans la vie de ce dernier.
Le violon a un loup ! – Fritz Busch
J’ignorais que le terme pouvait s’appliquer au violon. Le père qui a passé des mois à mettre au point un violon qu’il pense extraordinaire, finit par le céder pour une somme dérisoire, lors d’une soirée un peu arrosée. Commentaire du père : « la corde de sol ne sonnait pas juste, et pas aussi bien que les autres ; par ailleurs le violon avait un "loup", cette note particulièrement sourde qui apparaît (…) sur de nombreux instruments à cordes, et qu’il est très difficile, voire impossible, d’éliminer. » (p.24)
Les violons ont une âme, ils peuvent aussi avoir un loup.
Note sur la préface - Christian Doumet
Belle remarque de Christian Doumet, commentant une préface écrite par Victor Segalen : « par là, préface prend bel et bien son sens plein : engagement à lire, avènement d’une lisibilité, éclairage des signes obscurs, et peut-être, si considérable est la distance impliquée dans ce rapprochement, de l’obscurité même du monde. » avec toutefois cette lucidité : « Toute préface de poème comporte un risque : à vouloir trop élucider, on s’exposer à saper le statut poétique de ce qui s’annonce. Non qu’il faille croire à tout prix que ce statut réside essentiellement dans une puissance d’hermétisme. Mais simple parce que ce qui se livre à nous dans l’expérience du poème n’a qu’accessoirement trait à la fonction d’information ». (p.48)
Feux follets
Irrlicht en allemand, lumière qui erre, et en anglais le très curieux Will-o’ the-wisp, qui semble vouloir dire Will à la lanterne. En latin ignes fatui. C’est le thème d’un très beau Lied de Schubert dans le Voyage d’Hiver et comme à son habitude, Ian Bostridge étudie à fond le contexte. À savoir ici les idées scientifiques sur le feu follet à l’époque de Schubert. L’explication que j’ai retenue n’est pas très claire, il semblerait qu’il s’agisse de l’inflammation spontanée de petites bouffées de gaz, en particulier au-dessus des marais ou marécages et autrefois dans les cimetières, quand les corps n’étaient pas enfermés dans des linceuls étanches et des cercueils. Fruits de la décomposition en somme. Ce qui relie ce phénomène physique à toutes les croyances qui l’accompagnent dans maintes civilisations. Le poème de Muller me semble très beau.
Premières stèles – Victor Segalen
Je lis les premières stèles qui sont splendides, avec toujours le remarquable travail de décryptage de Christian Doumet.
« Attentif à ce qui n’a pas été dit ; soumis par ce qui n’est point promulgué – prosterné vers ce qui ne fut pas encore, // Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènements, des noms sans personnes, des personnes sans noms, // tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l’homme ne réalise pas. » (Sans marque de règne, 1ère Stèle).
→ je songe au travail de Pascal Quignard en lisant ces mots, cette quête des voix perdues, des voies enfouies sous l’oubli, les langues presque mortes, les œuvres cachées dans le temps.
Une vie de musicien – Fritz Busch
Le livre du chef d’orchestre Fritz Busch (1890-1951), magnifiquement traduit par Olivier Mannoni, est dans toute cette première partie dévolue aux années d’apprentissage extrêmement vivant et amusant. Pourtant les conditions de son enfance et de son adolescence ne furent pas faciles, mais il a une vitalité, une gaieté, une curiosité entraînantes. Une passion aussi pour la musique dès trois ou quatre ans, une propension à tout essayer, à jouer de tous les instruments même s’il s’est formé essentiellement au piano et surtout à la direction d’orchestre. Cela fourmille d’anecdotes, y compris la relation de belles bêtises en tous genres faites avec son frère le violoniste Adolf Busch.
Il y avait foule et j’étais seul – Pierre Parlant
Bien étrange en revanche mais aussi très prenant le début du livre de Pierre Parlant Ma durée Pontormo. Récit d’une passion pour un livre, le Journal du peintre Pontormo (1494-1557). Véritable expérience de lecture pour Pierre Parlant qui la relate en la mêlant à des faits non pas vraiment cryptés mais comme déguisés, travestis de sa propre vie matérielle, la confection d’un plat par exemple. Il y a une sorte de contagion d’un domaine à l’autre qui est très particulière. La mise en œuvre de la recette fait songer à un travail de peinture ou de sculpture. Voilà ce qu’il écrit alors qu’il se trouve dans une petite chambre d’hôtel : « (…) j’ai pris une fois encore le livre, le Journal de ce peintre, je me suis mis à le lire, le relire et j’ai lu très lentement. Lentement comme jamais. Seulement deux ou trois pages à la fois, au prix de pauses interrompues par des rêveries nombreuses, non exemptes de confusion ; avec des pauses profondes, d’inégale durée. Lisant une page, une autre, une autre encore ; chacune avec passion, gratitude ou stupeur à la clé ; chacune m’immergeant dans la nuit sous l’ampoule. Si bien que le Journal se mit à dérouler, ou plutôt à ouvrir sur un temps inédit. Au fil d’un jaillissement, inconséquent souvent, correspondaient deux-trois alinéas. Les mots, silencieux et puissants, s’y accordaient. La vision de la phrase inventait le regard dès que la lettre s’écartait. Quelques espaces se découvraient, chemin faisant. Là se tenaient de petits croquis posés alors comme pour se souvenir. La pensée cessait de calculer pour contempler la conjonction de lignes ramassées en un chiffre fulgurant. Fléché par l’attention, privé de volition, l’œil suspendait sa fixation, et les muscles leurs saccades. Me croirez-vous, entre les signes écrits il y avait du bruit, un bruit léger mais obstiné ; il y avait foule et j’étais seul. » (p.20 et 21)
→ j’ai rarement lu aussi puissante relation de lecture. Et partout cette porosité d’un champ à l’autre, la cuisine comme une peinture ou une sculpture, mais aussi ici la lecture comme une avancée dans un bois broussailleux, avec cette image des lettres de la phrase s’écartant pour laisser passer le lecteur. Il y a dans tout cela une implication du corps et de ses sensations qui est profondément originale.
Noter – Pierre Parlant
Un peu plus loin ces mots : « plusieurs fois une phrase ou un mot m’ont saisi. / Au début, naïvement, je crus devoir les recopier. / Or il me fallut vite renoncer, du moins provisoirement. / Dès que je prenais mon stylo, attrapais un bout de papier, dès que je me détournais, ne fût-ce qu’un instant, de la phrase, du paragraphe ou de la page lue, d’un mot précis ou d’un petit dessin, quelque chose dont je ne savais rien menaçait de disparaître d’une manière irréversible et me le signifiait. Revenir au texte, lâcher mon attirail de scribe, ralentir ma façon, caler mes yeux sur l’enchaînement des mots en prêtant mieux l’oreille, il le fallait aussitôt. » (p.22)
Et il continue : « (…) la chose redémarrait. / Lentement, sans concession, elle m’emportait, tractait mon être jusqu’au bas de la page, au milieu de la nuit. / Avant de la quitter, d’en aborder une autre, parfois une phrase semblait émettre un signal bref, venu comme d’un fond lointain : la relisant je me laissais porter, faisais la planche, yeux au plafond, ruminais, ne bronchais plus. » (p.23)
Cailloux d’attente – Pierre Parlant
Pierre Parlant fait allusion aux petits croquis qui se trouvent dans le Journal de Pontormo : « Dans le Journal, deux-trois dessins se retrouvaient en marge de l’écriture. Des sortes de notes, des microsignes, cailloux d’attente pour ranimer l’idée le jour venu ; au cas où.
C’est au fond un magistral « Journal de lecture » du Journal de Pontormo que semble esquisser ici Pierre Parlant. Un « Journal de lecture » au sens où sa propre vie, ses réflexions, son ressenti, ses impressions et ses sensations se mêlent à l’écrit du peintre, en un pont sur le temps de près de cinq cents ans (il semblerait que le Journal de Pontormo ait été rédigé pendant les deux dernières années de la vie du peintre de mars 1554 à novembre 1556).
Photo ©florence trocmé, Rostock, Marienkirche, horloge astronomique de 1472