Paul Valéry et Mallarmé
Une citation de Paul Valéry mise en exergue par Sally Bonn (in Les Mots et les œuvres) : « Mallarmé, m’ayant lu le plus uniment du monde son Coup de dés, comme simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer le dispositif. Il me sembla de voir la figure d’une pensée, pour la première fois placée dans notre espace… Ici, véritablement l’étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L’attente, le doute, la concentration étaient choses visibles. Ma vue avait affaire à des silences qui auraient pris corps. »
→ la finesse d’analyse, l’intuition, la justesse de vue de Valéry sont tout simplement confondantes. Et quelle écriture !
Stèles - Segalen
Une Stèle chaque soir, c’est bonne mesure.
Permafrost
Terrible reportage qui montre que le permafrost, cette couche glacée des territoires du grand Nord, tend à fondre. Le permafrost est un terme de géologie qui désigne un sol dont la température se maintient en permanence inférieure ou égale à 0°C, pendant une période de deux ans. On parle aussi de pergélisol dans les manuels spécialisés, ainsi que de tjäle (en suédois) et de merzlota (en russe).
Or cette fonte pourrait produire une quantité phénoménale de CO2 ce qui aggraverait encore les phénomènes du réchauffement climatique. En Sibérie, un ingénieur prône la réintroduction d’animaux aptes à supporter ce climat. Ils raclent la neige, qui isole le sol et donc le réchauffe, le mettant ainsi à nu et au contact de l’air glacial extérieur. Les chercheurs ont creusé un tunnel dans le permafrost sous la zone où ses animaux évoluent et ils ont pu constater qu’il y faisait beaucoup plus froid que dans d’autres endroits où la couche de neige isolante est intacte.
Une vie de musicien – Fritz Busch
J’avance dans le livre de souvenirs de Fritz Busch. Toujours aussi vivant. On est beaucoup dans l’anecdote, les postes, les personnages, mais il est curieusement assez peu question de musique alors qu’elle occupe toute sa vie et qu’il dut se montrer convaincant dès le début si l’on en juge par les postes prestigieux qu’il décroche dès l’âge de vingt ans ! C’est aussi sans doute qu’il y a dans son récit beaucoup de réserve et de pudeur quant aux émotions, y compris musicales. Lesquelles sont très intimes.
Pontormo
Le livre de Pierre Parlant, Ma durée Pontormo, est aussi étrange et prenant que son titre. Extrait : « J'étais en effet persuadé qu'il n'y avait jamais rien eu à sauver, d'aucune façon, que tout se déployait depuis toujours, en un mouvement indivisible; que l'idée même de perte, petit chiffon malade, témoignait avant tout d'un peu de bave résiduelle de l’être — effet d'usure d'une aventure qu'on empêche — et s'accompagnait pardessus le marché d'une forme d'aigreur abominable qu’il fallait tout prix éviter.
Oui, je percevais quelque chose de cet ordre tandis que j’allais expérimenter la suite de mes jours, yeux injectés et me mordant les lèvres, cherchant de temps à autre, exactement comme aujourd’hui, errant dans le quartier, une épicerie qui fût encore ouverte, mon bras pris dans le bras de C., cinq cents grammes de café, une bouteille de vin rouge, un bout de fromage attaché et pendu, recuit dans la fumée, une boîte de couleurs, un livre d'occasion, un crayon de papier, du pain, des fleurs, l'esprit apparemment ailleurs. »
→ la lecture est constamment déstabilisée, dans le temps et dans l’espace. Qui parle, de qui, où est-on, quand ? Il y a quelque chose de liquide souvent dans cette prose poétique.
De l’eau – Pierre Parlant
Oui quelque chose de liquide, constitutif peut-être de la vie mentale de l’auteur si l’on en juge par ce passage magnifique autour de l’eau : « Évidemment, la pluie, le froid, le soleil et le gel, le reportage humain, le peintre dut s'y soumettre. Inquiet souvent, il endura son temps suivant le cours très remarquable de la folie atmosphérique sur cette portion de Terre qu'il fréquentait. Quelle que fût la saison, ferveur et appétit furent variables, motifs, à cause de l'âge, des doutes, des terreurs. Tout comme le furent l'intensité ou la fréquence des maux : conjonctivite, nausées, diarrhées, migraines.
En cas de souffrance, non loin des turbulences, aller sur un bord praticable du fleuve fit office de médecine ; tout comme une friction avec des herbes, menthe ou sauge sclarée — bien sûr, j’invente, ne m'en veux pas —, même si pour lui, pour nous, l'enchère passionnelle récuse toujours, histoire de jouir encore, toute option guérisseuse.
Descendre de l'autre côté du pont, dans la fraîcheur ou la flaque de lumière, s'aventurer très près de l'eau, à y tremper ses chausses, rester autant que de besoin afin de réduire le champ de la vision, régler le contour flou jusqu'à saisir que les algues ne sont pas des cheveux, considérer la chose fluente, ce bleu qu'elle s'attribue comme un blason fugace au bleu que le ciel distrait par réflexion; tous ces actes peuvent soigner.
Pour faire bonne mesure, l'ayant testé moi-même, j'ajoute ce remède que je prête au grand homme sans autre certitude : qu'il plonge le regard, qu'il vise la turbulence des eaux ; qu'il se figure le mélange positif issu de la fonte, de l'averse, de la grêle, tout en songeant aux ruissellements, aux affluents, aux rivières, aux ruisseaux, caniveaux ; qu'il suive alors l'écoulement des heures à hauteur d'une ville aux rêveries chargées de sang, de larmes, de vase ; dans ce fait erratique d'une transparence perdue qu'assument les vivants en leurs échanges, consommations, copulations, qu'il voie, parmi tant d'autres, une manière de l'être frayant autant qu'il peut.
Le faire au moins, il le faut, je t'assure, yeux grands ouverts, une fois dans sa vie. S'inscrivent alors à l'intérieur du crâne des figures allongées, déformées mais très calmes, des êtres impassibles déposés sur un lit de gravier. » (p.59 et 60)
→ ce pouvoir apaisant de l’eau, comme si en sa présence quelque chose s’accordait avec soi, l’eau en soi peut-être, puisque plus que de poussière, nous sommes faits, vivants, d’eau. En tout lieu nouveau, chercher l’eau, le fleuve, la rivière, l’étang, le lac, la mer. Irrigation.
Bruno Krebs
Dans les prairies d’asphodèles, beau livre, un peu déroutant, de Bruno Krebs. Dans les premières pages, je songe à Sylvain Tesson et à ses chemins noirs. Belle « lecture » d’Antoine Emaz à la fin du livre, selon la pratique de l’éditeur, L’Atelier contemporain. Le nom de Bruno Krebs a éveillé des souvenirs. Celui de mes « ciels », ce texte au long cours fait de relevés d’états du ciel, jour après jour, toujours du même endroit, à la maison, où je peux voir de spectaculaires jeux de lumière, intempéries déboulant de l’ouest, couchers de soleil impressionnants. Il y avait des « inserts » dans ce texte, mêlés aux relevés et à des listes (de couleur, de noms de nuages…). Et parmi ces inserts, des citations de Bruno Krebs que j’avais relevées dans une revue éditée par L’Atelier contemporain ! J’avais senti une grande affinité dans notre façon de voir. Et le lisant dans ce livre nouveau, j’ai ressenti comme une familiarité avec cette écriture.
Petit Vrac
le regard du petit orang-outan d’une espèce nouvellement découverte – le violoncelle de Truls Mork.
Géoglyphes
Je découvre ce mot dans le livre de Sally Bonn, Les mots et les œuvres, où elle évoque ces grandes traces du désert de Nazca [Un géoglyphe est un grand dessin, un grand motif à même le sol. Les géoglyphes peuvent être réalisés en positif par entassement de pierres, de gravier ou de terre ; ils peuvent être réalisés en négatif par enlèvement des pierres, de la végétation ou de la terre. Les plus célèbres sont les lignes de Nazca au Pérou.]
Toujours dans ce livre, de belles pages sur le labyrinthe, figure que l’on retrouve chez les trois artistes sur lesquels elle se focalise, Morris, Buren et Pistoletto ; « métaphores de la dérive spatiale et temporelle, le labyrinthe invite à voir autrement, à accepter les imprévus, à suspendre la réalisation immédiate du désir de voir. Les méandres de la déambulation brisent la linéarité et proposent, par une démarche détournée, de faire, à nouveau, ce "pas de côté". » (p.126)
François Jacqmin
Choisi dans son livre Traité de la poussière pour l’anthologie permanente de Poezibao :
« S’exprimer relève des formes archaïques
de notre être.
Nous errons mélancoliquement
//
dans le dire. »
Vrac
François Jacqmin et Jean-Luc Sarré – les nuées d’oiseaux comme une feuille de métal scintillant dans le delta vaseux du Colorado.
Stèle du jour
« Rien d’immobile n’échappe aux dents affamées des âges » et « Point de révolte : honorons les grands âges dans leurs chutes successives et le temps dans sa voracité. »
→ cette idée du temps vorace, aux dents affamées. Et des « hommes lents, hommes continuels » Christian Doumet souligne à juste titre le côté paradoxalement jubilatoire de Victor Segalen dans ce texte, de cet éloge de l’impermanence.
→ le mystère de ces vies qui se sont vécues instant après instant, comme la mienne, pour aboutir à un drame subi (un assassinat au fond d’un bois) ou provoqué (vingt-six personnes tuées dans une église)
Fritz Busch à Dresde
Toujours ce récit vivant et jubilatoire, lui aussi, de Fritz Busch évoquant les souvenirs de sa carrière de chef d’orchestre. Il quitte la quiétude presque provinciale, selon lui, de Stuttgart pour arriver à Dresde. Étrangeté à la voir évoquer cette « métropole », elle qui un peu plus de deux décennies plus tard (nous sommes ici en 1922), sera quasi anéantie par les bombardements alliés ; elle qui a réussi aujourd’hui, je l’ai vu, à effacer quasi totalement cet indicible état de ruines, cette enfer de feu de plusieurs jours, dont on voit encore la trace sur certaines des pierres réutilisées dans la reconstruction d’une des églises. Elle qui abrite aujourd’hui quelques-uns des plus virulents et inquiétants groupes d’extrême-droite. Mais qui était déjà à l’époque de Fritz Busch le fer de lance des idées racistes et antisémites du national-socialisme.
Pontormo est là
L’écriture de Pierre Parlant (in Ma durée Pontormo) a le don de faire surgir le peintre et ses tableaux alors même que sa prose semble parfois obscure et qu’elle est très complexe. Il réussit là quelque chose qu’une description factuelle est incapable de faire. « Troquer les bribes d’un fade récit – une peine d’enfance continuée – contre les termes d’une légende saturée de hantises, il le voulait. » (p.72)
→ cette phrase me semble presqu’autant un autoportrait de Pierre Parlant qu’un portrait de Pontormo !
Je relève aussi de superbes et virtuoses descriptions de couleur comme ici : « un rouge de muqueuse contre un revers moutarde ». Les adjectifs qualificatifs de couleur sont foison, adjectifs existants (mais avec une érudition qui dévoilerait presque un praticien de la peinture), ou qualifications nées de rapprochements avec tel objet, telle réalité matérielle.
Petit vrac
petits carnets « ½ zap book » à feuilles blanches – cross & cross (auto-cadeau) i.m. P.
Mouvements et fascination
Cette vidéo trouvée un peu par hasard en faisant une recherche sur « carillon » : les cloches de Strasbourg, présentées une par une, avec leur poids, leurs dimensions, leur année de fabrication et la note qu’elles donnent. Et dans la foulée, cette autre vidéo, cloches de Rouen, cette fois, avec le mouvement qui se met lentement en branle, cloche après cloche, l’oscillation de toutes, puis le ralentissement et l’arrêt, sur un son unique, qui se perd dans l’espace et dans le temps. C’est totalement fascinant.
Même principe qu’à Strasbourg par le même réalisateur, la Sonnerie du Grand Solemnel de Notre Dame de Paris. (Article passionnant ici sur tous les types de volées et de manière de sonner les cloches, selon les circonstances).
Ce qui m’a entraînée sur les chemins d’une autre fascination, celle pour les mouvements d’horlogerie.
Le langage des cloches
Il y a en fait tout un langage des cloches, bien oublié de nos jours où chacun dispose de « notifications » en tous genres sur son téléphone.
Voici ce que je découvre ici : « Le "message" transmis par la sonnerie d'une cloche ou d'un ensemble de cloches s'appuie sur trois composantes :
la sonorité de la cloche ;
la modalité et le rythme de frappe sur celle-ci ;
le nombre de cloches mises en œuvre simultanément ou successivement.
Les combinaisons possibles autorisent donc un nombre assez grand de messages. Mais pour qu'un son devienne "signe", il est nécessaire qu'émetteur et récepteur accordent la même signification au signe transmis. Cette signification est connue par la tradition.
○ La sonnerie horaire : le choix de la cloche et le nombre de coups permettent d'indiquer à distance l'heure qu'il est, au quart d'heure prés.
○ La sonnerie du couvre-feu (appelée parfois « Salve ») : cloche spécifique ; sonnerie à la volée assez longue ; encore en vigueur dans quelques villes françaises (Strasbourg, Pont-Audemer...) ; annonce la fin de la journée, la fermeture des portes de la ville, des boutiques ou des cabarets.
○ L'Angélus : 3 tintements suivis d'une volée ; trois fois par jour, pour appeler le peuple à la prière (histoire de l'Angélus).
○ Les Offices religieux : autrefois dans les monastères, chacun des sept offices de la journée faisait l'objet d'une sonnerie spécifique ; normalement, le nombre de cloches mises en volée varie selon le degré de solennité et donc selon le calendrier liturgique (la cloche La pour les jours ordinaires, le plenum - totalité des cloches disponibles - pour les grandes fêtes. Dans certaines régions françaises, la fête de Noël est précédée pendant plusieurs jours par des sonneries particulières (le "Nadalet").
○ L'Alerte (le tocsin) : jusqu'à la mise en place des sirènes municipales, il revenait au sonneur de "toquer" la cloche pour alerter la population lors de menaces d'invasion ou le début d'incendies ; cela se traduit par un tintement à rythme rapide ; après la première volée, le nombre de coups indique la direction du sinistre ; il existe aussi une tradition de sonnerie pour annoncer ou faire fuir les orages.
L'abandon d'un enfant : dans le Sud-Ouest, autrefois, on tintait une cloche spécifique pour annoncer qu'un enfant venait d'être abandonné ; la sonnerie durait jusqu'à ce qu'un parrain d'adoption se manifeste.
○ Le Glas (annonce d'un décès) : c'est sans doute la sonnerie la plus codifiée ; selon les régions, le code peut varier, mais il s'agit d'indiquer à la population, par le nombre de coups, non seulement qu'il y a eu un décès mais aussi s'il s'agit d'un homme ou d'une femme ou encore d'un enfant ou d'un ecclésiastique (par exemple 3 fois 3 coups puis la grande volée avec la grosse cloche pour le décès d'un homme, et 2 fois 3 coups puis la grande volée pour une femme et 1 fois 3 coups pour un enfant).
○ La convocation : le rôle de la « bancloque » ou cloche banale (communale) est d'annoncer les séances communales (convocation des magistrats ou des conseillers de la ville) ; cette cloche (hébergée dans les villes du nord de la France dans un beffroi) servait aussi pour rassembler la population sur la place au pied du beffroi et leur transmettre certaines informations la concernant. »
→ et quel vocabulaire magnifique. Je vais « toquer » les parutions de Poezibao ! Les connaissances concernant les cloches relèvent de la campanologie.
Petit vrac
Promenons-nous dans les mois (vitrine du libraire) – la lumière sculptait l’immeuble – les dessins de Liliane Giraudon dans la revue Faire Part
Fritz Busch
Cette citation de Marc-Aurèle : « Prends bien garde aux deux choses suivantes : d’abord, que les choses extérieures ne sont pas en contact avec notre âme, mais se trouvent, immobiles, en dehors de celle-ci ; qu’en conséquence les troubles de la paix de ton âme ne naissent qu’avec ton consentement ; ensuite, que tout ce que tu vois se transforme très vite et n’existera plus…Songes-y sans relâche : le monde est transformation, la vie, imagination. » (Marc Aurèle, cité p. 167)
Belle évocation de Richard Strauss, avec un point de vue nuancé sur ses compromissions. Et surtout de Yehudi Menuhin, et du Concerto en ré de Beethoven, à New York, joué pour la première fois en public par un Yehudi âgé 11 ans, lui, Fritz Busch, étant au pupitre. Puis de concerts avec lui, toujours très jeune, à Dresde. Relevé cette petite note de passage du grand chef d’orchestre sur la manière dont la carrière du jeune garçon fut construite, si vite et si tôt, ce qui sans doute altéra un peu son génie.
Yannick Haenel
Ecouté ce bel entretien avec cet écrivain qui vient de recevoir le Prix Médicis.
« J'aime l'idée que dans un livre, il y ait un autre livre secret, impossible à écrire (...) J'avais envie d'écrire un livre sur cette folie référentielle. Tirer des fils (...)
Moby Dick, c'est le premier livre lu enfant au pensionnat. (...) J'y voyais cet horizon au goût de la mer, comme un horizon vers lequel je voulais tendre. (...) Depuis que je me suis mis à écrire des romans, il y a Moby Dick, un peu comme avec Don Quichotte...
Le narrateur se baigne dans les détails. Pour moi c'est ce qui reste de plus intense, une part constituée d'étincelles, de gouttes... »
J’écoute donc cette émission qui date de septembre 2017. Yannick Haenel parle du scénario écrit par son héros, le narrateur de Tiens ferme ta couronne comme d’un coffre de pirate. Il évoque aussi, et cela me touche, un « cahier de citations qu’il fallait animer poétiquement ». N’est-ce pas au fond ce que je fais et tente avec le Flotoir ? Il me semble doué d’une pensée éminemment associative (donc inflammable !) et explique que le fil Moby Dick l’a entraîné vers Ellis Island, ce dernier point vers Coppola, puis Perec, etc. Il a cette formule frappante : la folie référentielle (j’en suis atteinte à n’en pas douter) mais il dit qu’elle doit nous ouvrir des portes et non nous rendre fous. Autre belle formule, qui me semble là encore tellement proche de la texture du Flotoir : une tapisserie de noms propres. [le nom propre, le propre nom perdu au sein des noms propres, son nom de Venise perdu…]. Il fait un beau portrait de Cimino aussi dans cette émission, pour lui c’est un roi, le père des récits, un personnage un peu shakespearien, qui a connu la gloire et le désastre. Il dit vouloir franchir les frontières, les genres même, comme Cimino (il évoque une rumeur selon laquelle ce dernier serait devenu une femme). Il ajoute que Cimino est le seul à avoir interrogé le crime des origines de l’Amérique, que « La Porte du Paradis » parle de l’extermination des migrants et qu’Ellis Island est le lieu de la sélection (Maurice Olender dans une émission dont je vais parler plus loin dit que sélection est un mot nazi). Tous les corps deviennent sacrifiables, dit-il [je me souviens de la formule de Marielle Macé, tous les corps sont pleurables]. Olender dit aussi quelque chose de cet ordre : la ligne rouge c’est le corps de l’autre. Celui qui admet la torture, le sacrifice franchit cette ligne rouge. Il évoque l’immense mélancolie d’aujourd’hui, de quelque chose qui est définitivement perdu, d’une inéluctabilité du massacre. Il voit son narrateur comme un voyant, un poète, quelqu’un qui ne cède pas sur ses visions. Et de citer, comme il le fait dans le livre à plusieurs reprises, Melville : « La vérité est obligée de fuir dans les bois comme un daim immaculé ».
→ Comme fuit l’albinos en Afrique, comme fuit Walter Benjamin à Port Bou, comme s’éloigne aussi sur ses chemins noirs Sylvain Tesson.
Ciel du soir
des masses désordonnées, en grand foutoir – un chaos – des pans de ciel clairs, des moutons poussiéreux sales, injectés lie de vin – entre deux bandes sombres, sur fond clair, comme une éruption ou une cascade en rideau, infiltrée de rose rouge – les deux grues de chantier taillent une encoche dans ce ciel qui évolue de seconde en seconde.
Maurice Olender
J’ai été très frappée par les cinq émissions d’« À voix nue » consacrées à Maurice Olender, en dialogue avec Claire Mayot : « Maurice Olender est historien, spécialiste du racisme, Professeur à l’EHESS et éditeur. Avec sa collection La Librairie du XXIème siècle, il a mêlé sciences humaines, poésie et fiction pour une défense en actes de la pluridisciplinarité. Retour sur le parcours d’un érudit engagé. » - lien vers la première émission.
Je transcris ici l’excellente présentation de l’émission : « Maurice Olender est un discret agitateur de la pensée. Depuis plus de 20 ans avec sa collection La Librairie du XXIème siècle, il défend un savoir sensible, mêlant poésie, fiction et sciences humaines loin de tout dogmatisme et vérités péremptoires. Car l’éditeur est aussi historien, il a mobilisé un savoir pluridisciplinaire pour débusquer l’une des mythologies savantes les plus ravageuses : la race.
Né à Anvers au lendemain de la Guerre dans une famille juive rescapée de la Shoah, il sait qu’un mot est une lame à double tranchant. Son parcours intellectuel est une réponse à cette conviction acquise dans l’enfance…. Quand il s’intéresse à l’histoire des idées au XIXème siècle c’est pour montrer "comment des hommes de science, de la meilleure foi du monde, ont pu se tromper" dira Jean Starobinski de son livre le plus important Les langues du Paradis. Le racisme est un piège sémantique toujours opérant. Comment alors le déjouer ? C’est une des grandes questions qui traversent la vie de Maurice Olender. On se rappelle des débats qui ont entouré « l’Appel à la Vigilance » qu’il initie en 1993 : face à la résurgence dans la vie intellectuelle des courants antidémocratiques d’extrême droite, le silence n’est pas une option.
A cette vigilance constante de l’historien répond la bienveillance de l’éditeur. C’est le versant lumineux des lettres. De celles qui élèvent le lecteur, qui éveillent sa sensibilité, lui donnent à penser. Dès 1989, Maurice Olender ouvre sa collection à ceux qu’il estime, il sollicite ceux qu’il admire avec une seule exigence : mettre son savoir en récit.
La constellation éditoriale et amicale de Maurice Olender impressionne. Cette semaine, apparaîtront successivement : Marcel Detienne, Georges Perec, Yves Bonnefoy, Jean-Pierre Vernant, Michel Deguy … L’enfant analphabète a appris à lire avec les plus grands. »
→ j’ai été frappée par la limpidité douce de cette parole, par la modestie non feinte de Maurice Olender, par son humanité, par cet esprit d’attention et de vigilance extrêmes dont témoignent ses propos. Par cette vie passionnante, au service des idées et des livres, par ce parcours tellement atypique mais si « juste ».
→ et cela a renforcé ma propre vigilance. Je me suis souvenue, le jour même, avoir laissé entendre à un ami qui fustigeait un éditeur connu pour des positions (et des publications) d’extrême-droite, que cette maison avait publié des « choses intéressantes ». Olender rappelle dans l’émission que « l’Appel à la vigilance » est né de ce que, précisément, certains auteurs de renom et au-dessus de tout soupçon raciste s’étaient laissé piéger à leur insu par certains éditeurs qui eux étaient loin d’être irréprochables. Il me semble qu’on est confronté une fois de plus à ces raisons qui, relevant de l’intérêt (au double sens du mot), justifieraient le recours à l’injustifiable. Cela va de la fracturation hydraulique qui « crée des emplois », à cet auteur que l’on lit parce que « sur ce sujet-là » il est remarquable et n’affiche pas ses positions antisémites & racistes pourtant virulentes et largement exposées, etc. aux corps sacrifiables pour la « bonne cause ». Il n’y a jamais de bonne cause qui justifie cela, répète Maurice Olender.
Lucioles – Bernard Noël
J’ouvre le fort volume des entretiens de Bernard Noël avec Alain Veinstein, plus de vingt entretiens de 1977 à 2014. Ils ont été rassemblés et ont été transcrits par Nicole Burle-Martellotto, avec une constance et une fidélité remarquables, surtout eu égard à la pénibilité de cette transcription de l’oral vers l’écrit. : « Ces entretiens, dont nous n’avions connaissance que détachés les uns des autres, écrit l’éditrice Bernadette Griot, une fois rassemblés, nous sont apparus éclairés d’un sens nouveau, lumineux, comme lucioles à protéger de l’oubli, à partager surtout, avant qu’elles aussi ne disparaissent. » (Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, p. 7)
Faire acte de poésie
« Faire acte de poésie, pense Bernard Noël, c’est aujourd’hui un acte de résistance à l’avilissement de l’intériorité par des stéréotypes qui, sous prétexte de démocratie, stérilisent l’émotion et l’imagination tout en privant de sens la pensée ».
→ Je me souviens de cette conversation il y a des années et des années, avec une femme psychiatre qui me disait la nécessité de livres d’enfants qui viennent guérir la pollution de l’imaginaire enfantin. Et c’était pourtant bien avant le développement des médias électroniques. Le divertissement contraint est devenu la norme et on ne peut que suivre Bernard Noël quand il parle de la nécessité de résister à l’avilissement de l’intériorité. Cette réflexion, souvent, le soir en voyant l’annonce des programmes de la soirée à la TV : avec quelles images les téléspectateurs vont-ils aller se coucher ? Comment pourront-ils dormir en paix, lestés de toutes ces images de violence, de meurtres, d’horreur, ou tout simplement d’une inqualifiable bêtise et vulgarité ?
Relancer le sens – Bernard Noël
Dans ces propositions télévisuelles, il y va sans doute d’une consommation passive et qui ne suscite que trop rarement la pensée personnelle. J’écoute là encore Bernard Noël : « les livres ont pour fonction non pas d’arrêter le sens, mais de le relancer chez le lecteur. Ce ne sont traces que d’une opération mentale que la lecture recommence… » (p.10)
→ les livres sont les vecteurs d’une recherche personnelle pour chacun. Ils se succèdent mais si la lecture n’est pas que pur divertissement (et elle peut aussi fort bien l’être aussi !), il se dégage souvent une forme de cohérence. Ailleurs je crois avoir lu sous la plume de Bernard Noël, l’idée d’un gué constitué par des livres… de livre en livre, pour passer d’une rive à l’autre, continuer le chemin, avancer (ou pas) dans la recherche.
A César – Bernard Noël
J’apprends en lisant ces entretiens que Bernard Noël est en fait l’inventeur de la formule des « dictionnaires » qui fleurissent aujourd’hui. Avec son Dictionnaire de la Commune, forme qu’il trouva pour ne pas se fondre dans un discours linéaire et plus ou moins dogmatique, mais pour aborder un grand nombre de facettes de cette période historique. Il dit d’ailleurs très clairement « que l’on ne définit que pour en finir » alors que tout son travail serait plutôt de mettre en branle, en mouvement, d’inquiéter le sens, de le faire bouger et surtout pas de le figer dans une acception unique et définitive. « On aime naturellement la certitude. Mais ce besoin entraîne l’enfer. » (p.23)
Le regard – Bernard Noël
Bien sûr on retrouve de très belles remarques sur le regard. « Le regard n’est qu’un espace transitionnel, entre le réel et nous-mêmes et que dans cet espace tout est déjà du dit, tout est articulation » (p.18).
→ Bernard Noël donne une sorte d’existence tangible (il s’agit bien de toucher) au regard.
Le quotidien
« Le quotidien, c’est ce qui échappe » dit encore Bernard Noël en évoquant son voyage en URSS et cette nécessité, dont il est peu coutumier, de tenir un journal pendant ce voyage.
→ Cette question du quotidien est centrale pour moi et écrivant cela je songe à Marielle Macé, à ses Styles et aussi à sa formule si bouleversante, que tous les corps sont pleurables. Comment vit-on, soi, déjà, au quotidien, on le sait à peu près. Mais comment les autres, des plus proches aux plus inaccessibles, vivent-ils ce quotidien qui doit être fait d’une substance similaire au mien ? Qu’est-ce qu’ils « font », comment ils « font » ce qu’ils font. Le quotidien c’est ce qui échappe (…) c’est ce qui est fait pour être perdu (p.26). Bernard Noël qui écrit encore que lors de son voyage en URSS, le quotidien était « devenu la seule chose à travers laquelle je pouvais attraper ce qui se passait là. »
→ On peut penser à ceux qui sont soumis, continuellement ou par accident (hélas pour eux !) à l’exposition médiatique et qui se retrouvent ensuite, momentanément ou pour toujours, en tête à tête avec eux-mêmes et leur quotidien à vivre, manger, boire, se laver…. après le deuil, la disparition, le traumatisme, le crime, la gloire….
Lire, écrire – Beckett, Bernard Noël
« Beckett dit [dans ses rencontres avec Charles Juliet] que quand on écrit, on ne peut pas lire. Ça m’a beaucoup étonné parce qu’il me semble que c’est l’inverse : plus on lit, plus on se prépare à écrire, plus on prépare le terrain à ce qu’advienne cette chose qui est l’écriture. » (p.39)
La démocratie – Bernard Noël
Terrible remarque : « je me demande si la démocratie est un système possible parce qu’elle repose sur la délégation du pouvoir, qui entraîne toujours l’apparition du prince. Et le prince confisque toujours le pouvoir parce que dès qu’on occupe une position centrale, on ne peut pas ne pas désirer un pouvoir absolu. ».
L’issue, c’est l’adresse – Alain Veinstein
Et Alain Veinstein a cette belle réplique : « alors il faut continuer à écrire pour s’adresser à l’autre, tout simplement. L’issue c’est l’adresse. »
Sur le regard encore
« Alors qu’est-ce qu’on voit quand on voit ? Je pense qu’on voit surtout des mots et que ces mots on les prend pour des choses » (p.51)
La petite fille de l’autobus
On voit surtout des mots : cela me renvoie à la parole stupéfiante d’une petite fille tout récemment dans l’autobus, parole adressée hélas à une mère totalement indifférente, lui répondant à peine : « quand on est enfant on sait des choses mais on ne sait pas les dire ». Je m’en veux de ne pas lui avoir dit un mot en descendant de l’autobus, pour l’encourager dans sa réflexion magnifique.
→ Alors oui, ce qui arrive, ce que je vois, entends, ressens même, je l’habille immédiatement, en un réflexe quasi conditionné, de mots. Et souvent de ce fait, je fige la réalité, je la bloque, la vide, l’édulcore. Je la fais rentrer dans le rang. L’enfant d’avant les mots ou l’enfant qui n’a encore qu’une pratique limitée du langage garde sans doute une capacité de percevoir réellement ce qui advient et non pas via des filtres multiples, dont beaucoup, Bernard Noël y insiste, sont culturels : « tout regard ‘est d’abord culturel, il faut un retour à la sauvagerie pour lui rendre sa clarté. » (p.61). Retour à la sauvagerie ou à l’enfance, ce que cherche, tente, permet parfois le poème.
On peut aussi se demander si toute lecture n’est pas culturelle et si le vrai travail de lecture ne serait pas de tenter de sortir de ce moule d’une lecture conditionnée pour arriver à lire brut, sauvagement. De manière enfantine ? Comme à cette époque où on ignorait tout de ce qu’était un auteur ? Tenter de développer sans arrêt sa liberté dans la lecture ?
Ailleurs encore : « la nomination se met toujours très rapidement en marche et il me semble qu’elle est toujours en antagonisme avec le pur regard. » (p.71)
Sur la photo
Je relève cette remarque de Bernard Noël qui m’éclaire un peu sur l’importante question de la photographie : « ce qui est sur une toile ou le bout de papier qu’on appelle photo, ce n’est pas seulement de la représentation, ce n’est pas seulement ce qu’on voit là, mais c’est avant tout du regard, fixé là ». Bernard Noël qui dit vouloir observer du regard. (p.53)
→ la photo dit mon regard sur le monde, la photo prise par Eugène Atget, Diane Arbus ou Cartier-Bresson me dit leur regard sur le monde. Par le choix de leur prélèvement dans le tissu de la réalité, par la nature de leur cadrage. Il y a des regards si durs ! Et d’autres tellement bons, empathiques.
Que le pensif devienne de l’ému… - Bernard Noël
« Ce que permet l’écriture (…) ou peut-être la poésie, c’est que le pensif devienne de l’ému et l’ému devienne du pensif, et là une étincelle jaillit qui devient cet instantané que l’on note, parce que cela n’advient que si on écrit. » (p.52) et un peu plus loin « je me suis aperçu que la poésie, de temps en temps, assurait le passage direct des mots du mental à la page, c'est-à-dire que la page et le mental étaient alors analogues et que les mots de la poésie se comportaient sur la page comme des concrétions directes de ce qui apparaissait dans l’espace mental, dont que c’était le seul domaine où il n’y avait pas de médiatisation, ni de représentation. » (p.55)
Fritz Busch – d’un livre à l’autre
J’ai fini le livre de Fritz Busch, Une vie de musicien. Le livre est paru en 1949 mais Fritz Busch a interrompu son récit quand il doit quitter l’Allemagne. On est loin du ton constamment joyeux, souvent drôle, des pages précédentes. Le processus infernal est enclenché en Allemagne et touche les artistes, même ceux qui ne sont pas juifs, mais qui ne se plient pas au jeu nazi. Rebelle, Fritz Busch multiplie les désaccords avec les pouvoirs qui s’installent à tous les échelons, il finit par être déboulonné de son poste de « Directeur de la musique » de Dresde et après maintes péripéties qui ne manquent ni de courage ni de panache, comprend qu’il doit quitter l’Allemagne. Cette période nouvelle de sa vie, à Buenos Aires notamment où on lui propose un poste, est prise en compte dans un autre ouvrage publié par le même éditeur, Notes de nuit, un livre de Fabian Gastellier, Fritz Busch, l’exil : 1933-1951.
Avant de quitter le premier livre pour ouvrir le second, je veux noter l’épisode de Bayreuth. On est en 1933. Les dirigeants du théâtre wagnérien anticipent que Toscanini va renoncer, comme il était prévu, à diriger le Festival. Et prévoient le cas échéant de demander à Fritz Busch. Et en réalité, tous les deux refuseront ! : « L'homme dont on prévoyait à Bayreuth qu'il refuserait de revenir diriger, n'en était pas à sa première confrontation avec le despotisme. En aucun cas il ne voulait être mêlé à ça. Et moi, dont la lutte et le refus avaient été aussi clairs que les siens, on me croyait prêt à trahir mes propres convictions ! On souriait de ma résistance au national-socialisme comme de l'éphémère rébellion de tant d'autres qui s'apprêtaient maintenant à pactiser avec lui, soufflant sur la soupe bouillante pour pouvoir l'avaler... Comment avais-je pu en arriver là ? Un soir, pendant une promenade le long du jardin zoologique plongé dans l'obscurité, ma femme cita soudain une phrase de Falstaff de Verdi: « Qu'est-ce que l'honneur, qu'apporte-t-il? » C'est ainsi qu'elle me donna l'impulsion décisive pour comprendre la chose suivante : l'honneur, on l'a ou on ne l'a pas. Personne ne peut nous le donner ou le prendre. » (p.212).
Fabian Gastellier & Fritz Busch
Et en effet je continue de suivre l’histoire du chef d’orchestre Fritz Busch via le livre de Fabian Gastellier. Femme qui a fondé les éditions Notes de Nuit qui depuis 2013 comptent trois collections : la collection Jean-Pierre Faye, la collection lLa Beauté du geste, qui cherche à retracer les parcours des musiciens (chefs d'orchestre, interprètes ou compositeurs) qui ont eu à subir les censures du nazisme hitlérien ou du fascisme de Mussolini. Enfin la collection Le passé immédiat dont le but est de publier des témoignages souvent inédits et écrits par des déportés dans les camps de concentration ou d'extermination.
L’auteur revient longuement et de manière sans doute plus documentée sur les humiliations que dut subir Fritz Busch dans les derniers temps de son poste de Directeur de la musique à Dresde. Je retrouve certains des aspects évoqués par Victor Klemperer dans ses terribles journaux, cette asphyxie de toute vie intellectuelle et culturelle non conforme aux canons nazis, cette brutalité qui se transforme très vite en violence exercées sur le psychisme et aussi physiquement sur ceux qui osent ne pas se conformer au nouveau moule. Le combat de Fritz Busch qui pendant des mois croit encore qu’il peut laver son honneur bafoué, alors qu’Adolf, son frère violoniste, plus fondamentalement rebelle que lui encore, est parti en Suisse, car sans aucun doute sur la nature du régime. Il faut souligner que Fritz Busch avait pris la peine d’assister à une réunion du parti national-socialiste dont il avait surtout retenu la bêtise prononcée des propos entendu et que dans la foulée il avait également tenu à lire Mein Kampf et perdu dès lors quasiment toutes ses illusions. Terrible de voir aussi ceux qui se sont accommodés du nazisme par carriérisme ou seul intérêt personnel (il est question dans ces pages, de manière documentée et mesurée, de Richard Strauss et de Furtwängler).
Pour le lecteur, il y a un grand bénéfice à passer du récit de Busch lui-même à ce travail d’historien. Pour l’instant, mon seul regret est que dans les deux livres, il est relativement peu question de musique. Plutôt du contexte de la musique, des créations d’œuvres de manière documentée et détaillée quant à la mise en scène, la distribution, les réactions critiques, etc. Mais de musique, sur le fond, peu encore.
Fritz Busch, l’exil
Passionnant, le livre historique de Fabian Gastellier évoque le départ des Busch d’Europe, la première saison à Buenos Aires, le nouveau voyage en Europe à Copenhague surtout où le chef a des engagements avec l’orchestre et les prémices de la fondation du fameux festival de Glyndebourne, « l’opéra miniature au fin fond du Sussex. ». Il est intéressant de voir que lors de la conception de ce festival qui allait devenir célèbre est reprise cette « idée que Busch a toujours défendue » celle de la troupe (donc l’équilibre, la qualité et l’homogénéité de la distribution et pas les grandes stars). Les premières représentations ont lieu en 1934. Le livre suit le cours chronologique et développe de manière vivante les innombrables projets dans lesquels Busch est impliqué, son rapport avec son frère Adolf, celles qu’il a encore avec son pays d’origine, les polémiques et les « affaires ».
Pontormo – Pierre Parlant
Avancée lente, passionnée et continue, dans la prose dense et souvent difficile de Pierre Parlant autour de Pontormo, son alter ego. Cette note très belle sur la peinture : « Servante et délurée, la peinture agit toujours avec ses moyens propres, ceux d’une découpe dans l’étoffe des choses qui ne garantit rien. Peintre désigne par conséquent le nom d’un ravisseur de figures meutes enlevées sur le fond assourdissant du monde. Quant au dessin, il est un souvenir anticipé qui du crime s’ensuit. » (p.128)
→ j’ai retranscrit aussi la dernière phrase de ce paragraphe, mais pour l’instant je ne la comprends pas. Mais il me semblait difficile de la dissocier. Il faudra la comprendre.
→ Se construit petit à petit une étrange entité, où se mêlent cette prose de Parlant, le Journal de Pontormo cité par bribes à plusieurs reprises et les images des toiles évoquées visionnées sur Internet. Je recommande aux lecteurs du livre (mais aussi aux lecteurs de ce Flotoir, tant le découvertes sont parfois extraordinaires) de taper simplement « Pontormo » dans le principal moteur de recherche puis de cliquer sur « images ». Il me semble bon de s’imprégner de ces images, de ces corps, de ces visages tellement expressifs, de ces couleurs si particulières pour mieux lire Parlant et Pontormo.
Le projet Pontormo – Pierre Parlant
On peut peut-être voir une sorte de projet du projet du livre dans ces mots de Pierre Parlant : « [la boucle] relierait (…) l’histoire vécue, le roman fortifié, consigné, la maison, toutes choses à elles-mêmes, le Journal à ses mots, midi à quatorze heures, notre excès à son gage coloré, quelle que fût par ailleurs la détresse. » (p.140) et un peu plus loin « mélant les temps les lieux, jusqu’au vertige, ce projet, m’ôtant par provision tout désespoir, me fut cause de joie ».
La bibliothèque - Bernard Noël
Je publie le très bel article qu’Anne Malaprade consacre à la transcription de tous les entretiens entre Bernard Noël et Alain Veinstein pour France Culture, déjà largement évoquée dans ce Flotoir.
J’extraie ici de l’article ce passage sur la bibliothèque : « cette "circulation des mots" que les livres mettent en œuvre, et ce type particulier d’"accumulation" que constitue une bibliothèque. Bernard Noël y explique notamment comment les livres diffusent une présence qui peut rester silencieuse. Tels les individus, ils constituent une sorte de communauté, un groupe, un pôle et un foyer, un trésor de mots et de sens. Ils diffusent pour celui qui veut et sait la percevoir une "action rayonnante." Muets — et pourtant physiquement situés et ancrés —, ils deviennent à des étapes particulières de la vie nécessaires, et accompagnent, protègent, soutiennent celui qui les convoque au moment opportun. " […] si on ouvre un livre au hasard, on y trouve très souvent une réponse qui correspond à ce que vous êtes en train de faire ou qui apporte la pièce manquante du puzzle. L’interrogation que vous aviez, le suspens ou la panne dans laquelle vous étiez, tout à coup prennent une allure différente, et voilà l’amorce d’un mouvement qui va vous permettre de traverser le moment dans lequel vous étiez en suspens ou en panne. Mais cela ne relève pas de la lecture, cela relève de la consultation un peu… oraculaire." »
Le regard encore – Bernard Noël
Je continue ma lecture de ce livre et dans un entretien de 1994, je vois Bernard Noël revenir de nouveau sur la question cruciale du regard. Et de cette sorte de matérialité qu’il lui prête, qui est très étonnante mais aussi très féconde, même s’il faut un temps pour en adopter l’idée, la faire sienne. J’y suis peut-être aidée par cette propension que j’ai depuis de nombreuses années à voir les relations entre deux personnes comme une sorte d’espace chimérique, d’entité nouvelle créée par leur rapport, leur dialogue, voire leurs tensions, un univers supplémentaire qui pourrait avoir quelque chose à voir avec cet espace de transition entre soi et le monde que voit Bernard Noël dans le regard. Et il serait fécond de transposer cela dans le domaine de l’écoute, vivre, sentir, imaginer un canal presque tangible entre soi et ce qu’on écoute. Ces idées ne sont sans doute pas absurdes au regard de la physique et du régime d’ondes qui régissent la vue et l’audition.
Je cite Bernard Noël interrogé par Alain Veinstein sur cette expression la Chair du regard : « Cette expression sert à qualifier à la fois un état et une sensation qui m’obsèdent depuis longtemps : c’est que le regard n’est pas quelque chose de neutre, enfin, n’est pas un simple mouvement qui circulerait dans un espace neutre, mais est constitué par une matière, un élément. On pourrait dire qu’il s’agit de l’air, parce que je ne sais pas comment appeler cet élément. Et il me semble qu’à partir du moment où on a conscience que cet élément existe, qu’il fait partie, justement, des mouvements du regard, on a un rapport complètement différent non seulement avec son propre regard mais aussi avec ce qu’on regarde, de telle sorte qu’il y a des déplacements d’énergie et un comportement de l’œuvre qui devient, en quelque sorte, corporelle. » (p.81)
Un peu plus loin, utile balise, Veinstein caractérise les thèmes des livres de Bernard Noël, depuis le premier : « qu’est-ce que le temps ? Qu’est-ce que je mystère ? Qu’est-ce que la parole ? qu’est-ce que la vue ? qu’est-ce que le face à face ? qu’est-ce qu’un visage ? qu’est-ce que la vie ? » (p.85)
Le Tu – Bernard Noël
« je dois dire que le Tu est un des mots de la langue française qui m’attirent le plus parce qu’il est à la fois l’autre et le silence, donc il y a toujours une espèce de double jeu entre le Tu de l’altérité et le Tu du mutisme. » (p.86)
Le récit – Bernard Noël
Interrogé par A. Veinstein sur le fait de savoir si aujourd’hui [1994] il laisserait encore le récit entrer dans le poème, Bernard Noël répond :
« Dans L'Ombre du double, il y a une forme de récit. J'allais vous répondre automatiquement, puis, prenant conscience de la question, je me demande brusquement si tout ne peut pas être considéré comme récit et à commencer par la pensée, si le fait d'aligner des mots qui ont l'air de relever tantôt du poème, tantôt de l'essai, tantôt du récit, si finalement tout ça n'est pas du récit et s'il n'y a pas dans ce mouvement quelque chose comme l'indispensable goût du temps, qui est à la fois ce qui donne de la saveur à notre vie et ce qui l'angoisse et la torture.
→ importante réflexion à verser au dossier poésie et récit !
Empreinte
Une stèle de Segalen (une chaque soir). À propos de la première des « Stèles face au Nord », « Empreinte », Christian Doumet écrit : « l’empreinte qui s’apparente à une série d’objets dévolus à la vérification des puissances analogiques (avec le miroir, le puits, l’écho...). Il évoque aussi la « perspective mallarméenne du projet des Stèles entendu comme drame du signe. » (p.116, édition Les Classiques de poche du livre de Poche).
→ objets dévolus à la vérification des puissances analogiques. Parmi lesquelles, à l’image de ce qui se passe dans ce poème « Empreinte » où l’Empereur donne à ses plus fidèles serviteurs partant en mission des tablettes de jade devant se compléter avec d’autres, deux fragments d’un même vase, d’une même tablette. Une entité brisée à reconstituer pour se faire connaître, se reconnaître.