Le monde, le peintre, l’écrivain
Marc Wetzel m’envoie un beau texte sur le peintre Vincent Bioulès, dont je retiens notamment : « Bioulès est le moins romantique des thaumaturges. C'est que le travail extraordinairement sévère par lequel le monde se produit lui-même (par accouchements, et par agonies, qui sont les seuls événements ayant titre à lever le doute) est rendu par lui dans tous ses pans, par tous ses pores, avec toutes ses affres. »
Et il reproduit quelques beaux propos du peintre : « Témoigner sans cesse de cette invraisemblable condition d'animal vertical sur la planète, la tête dans l'azur et le cœur serré sans raison » ou encore : « Si la peinture me permet de tenir l'épouvante en respect, comme la bête face au bâton ferré du dompteur, c'est qu'elle me permet de sortir de moi. Le paysage, la mer, l'espace, le ciel ventilé me retirent de moi-même. Me voici seulement confronté avec le monde solaire et dur où les ombres marchent fraternellement avec la lumière. Et il est doux d'en revenir épuisé »
Et de Marc Wetzel de nouveau : « Si, à l'évidence, il jouit contagieusement du motif, ce n'est que par bribes, et pour nous. Par bribes parce que, s'il approuve, en connaisseur, les éclats incessants du monde, et en note d'innombrables croquis (comme on jubilerait devant une armée de fragments objectifs, un immense spectacle d'aphorismes de plein air), notre peintre retourne, heureux d'y être forcé, à l'atelier pour y bâtir ce texte suivi dont l'analphabète nature n'est capable qu'en l'homme. Et il le fait pour nous seulement, car il se sait sensuel (et sait qu'il n'existe pas de pureté sensuelle), et son humilité véritable se punit peut-être d'avoir un style, puisque tout style (dit-il) s'enorgueillit de sa maîtrise de la jouissance. »
→ cette superbe idée que le monde n’advient que par accouchements et agonies.
Une haute fidélité à soi-même, Gustave Roud, Gérard de Palézieux
Je feuillette quelques-uns des livres reçus cette semaine. Par exemple les Carnets d’Eucharis. J’y constate la présence de Gustave Roud et c’est un fort dossier qui lui est consacré avec un portfolio de photos de Gustave Roud lui-même.
Extrait d’une lettre de Gustave Roud à Gérard de Palézieux, à propos d’une toile que celui-ci vient de lui envoyer : « J’engage avec elle une sorte de dialogue muet ; déjà je me formule plus clairement les raisons de son attirance et, du même coup, discerne mieux les pouvoirs profonds de votre art, cette sourde et rayonnante plénitude née d’un accord de plus en plus parfait entre la qualité propre de votre vision et les moyens employés pour la traduire. La voix qu’on ne force pas, mais qu’on s’efforce d’amener à sa plus grande justesse, par une sorte de haute fidélité à soi-même, voilà ce que je goûte chez vous, cher Palézieux, avec une joie et un plaisir inépuisable et cela d’autant plus que c’est chose devenue extrêmement rare à notre époque où l’on confond le cri et la force et où l’on croit "s’affirmer" par des violences sommaires (pour ne pas dire primaires) aussitôt épuisées que proférées. »
Charlotte Salomon
La revue comporte deux autres dossiers dont l’un consacré à Charlotte Salomon, une jeune peintre allemande raflée en France par la Gestapo, à l’âge de 26 ans et qui a laissé derrière elle un trésor littéraire et pictural de plus de 1300 gouaches.
Et ce que je découvre me stupéfie : « Vie ? Ou théâtre ? constitue un cas unique dans le champ de la création du XXe siècle. Il s'agit de la seule œuvre de son auteur, Charlotte Salomon, jeune Allemande juive née en 1917 et assassinée à Auschwitz en 1943. Réfugiée en 1939 dans la région de Nice, elle découvre alors qu'elle est issue d'une lignée maternelle marquée par les suicides depuis plusieurs générations. Confrontée par ses origines à la double menace du nazisme et d'une tragédie familiale, Charlotte Salomon choisit d'y répondre en créant, entre 1940 et 1942, un roman graphique composé de 781 planches et de plusieurs centaines de calques. L'ensemble – mêlant gouaches, textes et annotations musicales – remet en scène l'histoire de sa famille depuis la Première Guerre mondiale jusqu'à 1940. La force graphique de l'ensemble est frappante, d'autant plus qu'elle n'a été composée qu'à partir des trois couleurs primaires. On retrouve dans certaines gouaches l'influence de George Grosz ou de Modigliani, tandis que d'autres sont des préfigurations troublantes de formes les plus contemporaines du roman graphique. Le projet narratif – où tout se nourrit de son expérience mais se retrouve transmuté – est tout aussi sidérant par sa complexité. À la lecture, Vie ? Ou théâtre ? se présente tout à la fois comme un document historique de premier ordre, une réflexion poussée sur la création artistique et le sens de l'existence, une comédie humaine sur le jeu des passions et un bouleversant roman d'apprentissage d'une jeune femme qui sait sa vie menacée. Parcourue de surcroit d'annotations musicales qui ont amené Charlotte Salomon à présenter sa création comme un Singespiel (un opéra-bouffe), Vie ? Ou théâtre ? est une œuvre d'art totale qui ne présente aucun équivalent. La vie et l'œuvre de Charlotte Salomon ont été redécouvertes en France grâce au roman de David Foenkinos paru en 2014 chez Gallimard, Charlotte. Le Tripode avait pour sa part initié ce projet depuis 2013, sous le conseil d'un autre écrivain, Jonathan Wable. Cette édition de Vie ? Ou théâtre ? présente, pour la première fois au monde, l'intégrale de l'œuvre dans une forme qui correspond à ce que l'auteur avait imaginé : un roman graphique. » (source)
→ souvent je me demande comment j’ai pu passer à côté de telle ou telle œuvre ! Cette interrogation, je dois m’en souvenir, qui ne concernait alors pas une œuvre, mais l’ensemble de la poésie contemporaine, est à l’origine de la création de Poezibao !
Toujours concernant Charlotte Salomon, je relève dans la revue Les Carnets d’Eucharis ce passage : « l’urgence, palpable à la fin où les gouaches disparaissent au profit d’un magnifique fleuve textuel de graffitis. Son inspiration picturale variée est pleine d’émotion, très colorée, proche des expressionnistes comme Munch (le baiser, 1987), Nolde (deux figures de femmes "mère et fille", 1938) Chagall pour son onirisme, Matisse pour ses couleurs Kandinsky, Kirchner. Il y a chez elle aussi une forme de créativité intuitive à l’état pur, sorte de perception enfantine et reflet de la "naïveté de l’âme" qui rappelle Nietzsche. » (p. 88, article de Claude Brunet).
La Chaconne de Bach
est une œuvre fascinante. Plusieurs lecteurs du Flotoir ont réagi à mes notes concernant la transcription pour la main gauche, par Brahms, que l’on peut trouver en ligne, sous les doigts d’Anatol Ugorski mais aussi de Daniil Trifonov. Et Vianney Lacombe m’écrit à propos de la version originale, pour violon, de la chaconne : « Ce qui est étourdissant dans la chaconne de Bach (violon), c'est qu'elle est exploration sans cesser d'être expression, et que toutes les tentatives se soldent par un succès. Il existe dans cette pièce un fil qui varie d'épaisseur et qui ne casse jamais, malgré la longueur de l'exécution, et nous ressentons presque une souffrance, lorsque nous nous unissons à Bach dans son effort et que chaque solution est immédiatement suivie d'un autre effort. Il existe un plan imaginaire que le violon explore dans toutes ses dimensions, et il n'est pas un coin laissé dans l'obscurité par cette obstination géniale. »
Chiffres vertigineux,
Dans la série de ces chiffres qui donnent le tournis, cela, concernant la synapse : « Elle mesure 50 milliardièmes de mètre. Voilà pour l’infini microscopique de la synapse. D’autre part, le nombre de synapses présentes dans un cerveau humain est presque incommensurable : si nous disposons d’environ 100 milliards de neurones et que chacun d’entre eux est riche de 10 000 à 20 000 synapses, cela conduit au dénombrement astronomique qui avoisine 1 million de milliards de synapses ! Un nombre infiniment grand pour une synapse infiniment petite. » (Lionel et Karine Naccache, Parlez-vous cerveau ?)
Christiane Veschambre
J’ouvre Ecrire. Un caractère, livre de Christiane Veschambre, tout récemment paru aux éditions Isabelle Sauvage. Écrire sur écrire, oui, dit-elle, sauf que écrire lui a quasiment échappé pour devenir sinon un personnage à part entière, du moins un caractère, doué d’autonomie. Certains pourraient dire que c’est une vision particulière d’écrire qui est ici reflétée, un écrire quasi magique quelque peu sacralisé. Mais on SENT bien et l’outre monde en soi SAIT que c’est juste ce qui est décrit là, juste sans doute pour l’écrire qui peut compter, pas l’écrire artificiel et mécanique (sans doute 80 % de la production actuelle) mais un écrire d’art, pas productiviste, un écrire de confrontation à la question du sens, à celle de l’humain, à celle du destin de l’homme.
Christiane Veschambre explique : « Écrire s’est très vite imposé, dans mon texte, comme une existence autonome (...) un caractère dont il me fallait rendre compte, de la façon la plus exact possible, des modes de vie, et de disparition, de travail, des volontés et refus, des impasses, des habitudes. Etc. : écrire est devenue Écrire. Un nom propre, son nom dans ces pages qui parlent de lui. »
Elle le décrit aussi comme « un petit anarchiste » : « Écrire tout à coup ne veut plus. Ou plutôt, on veut écrire et dans cette volonté prend vigueur et racines l’herbe de haute résistance d’un non-écrire, qu’on n’arrachera pas. » (p.14)
Écrire et savoir, Christiane Veschambre
« Écrire, lui non plus, ne veut pas apprendre ce qu’il ne sait pas. Ne veut pas qu’on lui fasse avaler du savoir constitué. N’apprend qu’avec ce qu’il sait – et qu’on ne sait pas lorsqu’on se met à écrire.
Tout à coup Écrire apprend qu’il sait. » (p. 17)
Et elle ajoute : « Écrire aussi est un extrémiste. Son travail : arriver à lire ce qu’il sait ». Citation que l’on peut compléter, pour l’éclairer par celle-ci : « il secrète son monde, qui n’existe pas avant. » (p. 22)
→ il semble y avoir dans ces pages une réflexion profonde et exigeante sur ce que c’est qu’écrire, sur ce qui se passe, en vérité, quand on écrit. Pas une lettre à un ami, pas une liste de courses. Non, écrire, non intransitif cependant dit Christiane Veschambre, parce que « ce à quoi il permet la traversée n’est pas déjà répertorié. »
La lecture
La lecture est cette neige de mars, points blancs en tourbillons et beaucoup de vide
La lecture est une seule ligne ininterrompue depuis l’enfance jusqu’à son impossibilité (antérieure potentiellement à la mort)
La lecture est une bouilloire sur le feu
La lecture est une rafale en diagonale
etc.
Marc Blanchet
Il m’a envoyé son livre Les amis secrets, parus en 2005 chez Corti. Marc qui m’envoie aussi ce même jour deux très belles notes de lecture sur des ouvrages de Campo et de Manganelli, choix d'auteurs révélateurs du niveau de son travail critique. Or ce travail critique, je le découvre précisément dans ce livre, Les Amis secrets, que j’ai immédiatement ouvert.
Cela démarre très fort, avec une belle évocation du livre Le Mont analogue de Daumal. Dont il dit que c’est un « livre des possibilités », avec différents niveaux d’interprétation comme différents niveaux de conscience. Entrée vive en matière dès les trois premières pages, Daumal, Dickinson, et tout de suite aussi la musique, avec notamment Rautavaara et son Concerto pour oiseaux et orchestre (Signe prémonitoire ? Il sera beaucoup question d’oiseaux dans ce flotoir !). Le livre est formé de courts paragraphes, sortes de méditations littéraires et musicales. On sent que l’auteur est attentif à l’expérience de vivre qu’elle soit extrême (Daumal), spirituelle (Dickinson) presque magique (Helder) surtout sensuelle(Larbaud).
Flacon de sels
écouter Rautavaara après l’avoir rencontré dans Les Amis secrets de Marc Blanchet – recevoir de belles chroniques de nouveaux contributeurs – parler longuement au téléphone un dimanche matin avec une amie chère – découvrir une nouvelle vue urbaine qui vient compléter celle que l’on a de chez soi – prendre prétexte du mauvais temps pour passer une journée entière à lire – observer le rare ballet de gros flocons ouatés pris dans des tourbillons et des mouvements contradictoires – découvrir la veine musicale et quelle ! chez un écrivain (Marc Blanchet) – imaginer et rêver à la représentation d’un monodrame musical sur lequel il a été donné de réfléchir, voire de travailler – ne rien comprendre à un livre – écouter la Chaconne de Bach dans la transcription pour la main gauche de Brahms par Anatol Ugorski, Daniil Trifonov et Sokolov puis écouter l’œuvre originale, sous l’archet d’Henryk Szeryng – travailler deux transcriptions de Bach dues à Alexandre Tharaud – et repenser à celle, si belles, de G. Kurtág – écouter une petite voix flûtée de trois ans dire « je veux un petit café »
Valery Larbaud, Marc Blanchet
Après s’être arrêté un moment sur un poème de Larbaud intitulé Le masque, Marc Blanchet écrit : « On peut trouver dans ce passage comme une clé de l’ouvrage : la solitude avouée d’un auteur qui n’espère un lecteur que dans la rencontre de deux visages. Nul face-à-face mais deux visages creux, creusés, qui s’épousent, comme le temps de l’enfance épouse la forme du temps présent en une pression lourde et amoureuse, en un tableau où l’auteur tourné de trois quarts pourrait écrire : portrait de l’auteur dans le visage du lecteur. »
→ il y a là tout un jeu troublant d’échos, de renvois, de rebonds entre l’auteur et le lecteur, une figure double, voire ambiguë.
Musique et larmes, Marc Blanchet
« Rejoindre le noyau endolori de la musique, c’est en terminer l’esquisse par le don des larmes. » (p.17)
L’effet fantôme
Je relève dans le livre de Pierre Ménard, comment écrire au quotidien, cette expression que je ne connaissais pas : « "L’effet fantôme" est un terme d’imprimerie qui évoque la transparence du papier lorsque les pages d’un livre se superposent, le texte apparaissant au verso de la page et qu’elle nuit à la lisibilité de celui-ci. »
Ce fameux effet fantôme est évoqué à l’occasion de la présentation d’un livre de Yannick Liron, qui s’appelle précisément L’Effet fantôme et il est dit que dans ce livre, « le fantôme, ce sont les autres livres, leur résurgence fragmentée, parcellaire, lointains souvenirs qui remontent lentement à la surface, sorte de lieu commun littéraire. » (Page 71)
→ sans doute beaucoup d’effets fantômes dans le flotoir !
Liaison et détachement, Christiane Veschambre
Dans son bien intéressant Écrire. Un caractère, Christiane Veschambre, citant Aimé Aignel, fait une comparaison entre la parole, -ce qui est dit est lié-, et ce qui est écrit, qui serait détaché : « Quelque chose aurait bien été dit, par la conscience à la conscience, mais quelque chose demanderait à être écrit car la parole "liante"(...) ne peut atteindre ce que l’écriture, qui "détache", rend à "une autonomie créatrive", accomplit en faisant "taire les bruits et les bavardages", en "confrontant l’être-seul au silence". Elle parle ici du travail d’Aimé Agnel, le caractérisant à la fin de cette page comme "quelqu’un pour qui le travail de la pensée ne se peut détacher de la venue d’Écrire." » (Page 36)
Connaître l’envers des choses, Valente, Marc Blanchet
Dans le livre de Marc Blanchet, Les Amis secrets, j’ai relevé pour les « Notes sur la création » de Poezibao, cette page qui tourne autour du poète espagnol Valente : « L'ensemble de sa poésie est le déploiement de sons disparates d'une origine innommable, que l'on approche en espérant que les mots veuillent bien se souvenir. Ceux-ci sont déjà dans l'attente de leur propre évanouissement. Le poème est une forme suprême de méditation pour les convier et s'oublier en eux. Et connaître l'envers des choses. C'est la nuit profonde de Jean de la Croix. La poésie permet d'épouser la nature évanescente des mots tout en mesurant leur pouvoir à engendrer le temps — un espace en dehors des limites humaines et dans l'écoute d'un au-delà. » (p.17)
→ je découvre la profondeur de vue de Marc Blanchet. Dans ce livre alternent les poètes et les musiciens, Chostakovitch et Valente ou encore Dutilleux et ses Métaboles. Chacun est évoqué dans un paragraphe généralement assez court, même si le livre comporte des études légèrement plus longues par exemple sur Jacques Dupin ou sur Gérard Macé. « Il est toujours un temps où le don se perd, ou l’habileté des mains se tarit, un temps d’appauvrissement du regard, qui nous fait toucher l’endroit des choses et perdre l’envers, un temps du secret enfoui dans les décombres de la parole. » (p.26)
Et j’ai grand plaisir à le voir évoquer les bols tibétains, que j’ai découverts récemment et qui me fascinent : « les sons des bols tibétains en seraient une des traductions possibles », écrit-il en parlant des poèmes de Gérard Macé.
L’art critique de Marc Blanchet a cela d’assez exceptionnel (et relativement rare) qu’il est poétique. Sa veine critique est de nature poétique.
De la bibliothèque
Dans ces mêmes pages sur Gérard Macé, je relève cette citation sur la bibliothèque, choisie par Marc Blanchet : « Une bibliothèque est aussi vaste qu’un royaume, avec ses labyrinthes et ses forêts, ses monuments et ses lois, sa salle des trésors où le temps s’accumule. Mais c’est un royaume des morts, où des âmes errantes continuent de nous hanter comme si elles étaient encore à la recherche d’une sépulture. » (p.27 et 28).
En camping-car
Continué à lire En camping-car d’Ivan Jablonka avec M. et avec le plus grand plaisir. L’évocation de ces vacances d’été en camping-car, un peu partout, Sicile, Maroc, etc., mais aussi l’analyse fine de la psychologie du père, tellement désireux que ses enfants soient heureux, lui qui a eu une enfance marquée par la disparition de ses parents, déportés et gazés alors qu’il avait trois ans. Il a un point de vue intéressant sur l’autobiographie : il cherche à travers les évènements de sa propre vie à déterminer en quoi il est comme les autres ; ce qui le fait être lui et qui vient en essentielle part des autres, de tous ceux qui sont venus avant lui mais aussi du monde dans lequel il s’insère.
Lecture et écriture, Christiane Veschambre
« On entend dire qu’on écrit avec ce qu’on a lu. Comme infusé par les livres qu’on a lus. Mais les livres lus ne font que nous mettre en contact (éprouvant, rayonnant) avec ce qui doit nous mettre au travail. Comme une violente intuition. Ce n’est pas le contenu des livres qui infuse, nourrit, s’engrange en nous ; c’est leur charge électrique qui nous passe au travers. » (p.49)
→ je suis en accord avec cette notion d’énergie, j’ai d’ailleurs souvent parlé de la lecture comme d’un inducteur. On est bien dans le champ électrique. Il s’agit de quelque chose qui va amorcer éventuellement une possibilité d’écrire. Serions-nous, écrivants, particulièrement sensibles à cette énergie inductrice qui nous vient du livre, de la lecture, comme si par eux se créait une boucle par où passerait le courant ? Le livre fonctionnerait alors un peu comme le récipient sur la plaque dite à induction !
Flacon de sels
l’ambiance particulière d’un jour avec neige – le chant du merle à 6h10 du matin – les végétaux saupoudrés et ourlés de neige – établir un dialogue avec un créateur – imaginer un possible attrait pour une œuvre encore inconnue de soi – développement et ramifications des relations amicales – écouter de nouveau les concertos pour orgue de Bach – un chocolat chaud après une marche en plein vent froid
365
Livre de structure anthologique et forcément inégal, compte tenu de l’ampleur du projet et du programme de lecture et de présentation. 365, me dis-je. Mais l’anthologie de Poezibao (pas de « présentation » il est vrai et pas d’extrapolation d’une idée de texte à écrire) : combien de 365, combien de livres – seize ans déjà depuis l’almanach poétique de zazieweb – désormais cent vingt extraits environ par an. Il y a une sorte d’incapacité ou un point aveugle chez beaucoup de contemporains à saisir un flux, il y a une méconnaissance des ressources Internet (méfiance envers le « support » que l’on retrouve souvent dans l’approche de la liseuse, comme si le support comptait) qui fait que bien peu réalisent quelle anthologie se constitue ainsi, semaine après mois après année.
Le premier contact avec une œuvre, Marc Blanchet
Je poursuis ma lecture très admirative du livre Les Amis secrets de Marc Blanchet. « Quiconque découvre une œuvre le fait à sa mesure, et en épouse une autre : celle de l’auteur(...) L’œuvre agit, trouve un chemin d’écoulement, se nourrit de l’entendement du lecteur. Tel un procédé chimique, ce processus s’active à notre contact. (51) écrit-il, dans la première page de son étude « Jacques Dupin, jouissance de la plaie »
→ j’aime beaucoup cette idée de la lecture comme un processus chimique. Quelque chose qui se passe entre les mots, entre le livre ouvert, et celui qui les reçoit. Une sorte d’alliage, à chaque fois singulier, résultant d’une rencontre entre un auteur et un lecteur, entre un livre et un lecteur, à un moment très précis de leur histoire aux uns comme à l’autre.
Je peux rapprocher ces mots de Marc Blanchet du début du texte de Jean-Luc Parant, choisi récemment pour l’anthologie permanente de Poezibao : «Toi qui as ouvert ce livre pour faire glisser tes yeux sur mes lignes, tu as allumé le feu sur les pages pour faire naître le jour sur mes mots, la lumière sur mes phrases. » (source)
Consternation,
Oui consternation devant cette « alerte du Monde » selon laquelle 30 % des oiseaux auraient disparu de nos campagnes depuis 15 ans. Sans oiseaux et sans insectes, comment allons-nous vivre et nous nourrir ?
Flacon de sels
observer des cachalots et des baleines en plongée profonde – se laisser fasciner par le monde sous-marin - éprouver un immense apaisement intérieur à regarder des aquariums – se souvenir des documentaires Cousteau regardés il y a des années les fins de dimanche après-midi – faire 7782 pas au soleil – penser à Dinu Lipatti et l’écouter dans Jésus que ma joie demeure – découvrir chez soi la partition des deux transcriptions de la Chaconne de Bach, celle pour la main gauche seule de Brahms et celle pour les deux mains de Busoni puis promener un peu les doigts sur le piano en lisant les passages les moins touffus.
Charlotte Salomon
J’ai été chercher à la bibliothèque le catalogue de l’exposition Charlotte Salomon qui s’est tenue au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme. Ce n’est pas le livre qui reprend l’intégralité de cet ensemble extraordinaire de gouaches qu’elle a peintes en deux ans avant d’être déportée, enceinte, à Auschwitz où elle a été immédiatement gazée. Mais c’est une sélection qui me semble large. Avec traduction des textes. Et qui va sans doute me permettre de bien explorer cette œuvre. « Avec vie ? Ou théâtre ? de Charlotte Salomon, nous disposons d’un des plus importants témoignages artistiques de l’époque du national-socialisme et de l’Holocauste, écrit Edward van Voolen dans l’introduction du catalogue, page huit. Cet ensemble va couvrir l’histoire familiale de l’auteur, sa jeunesse dans le Berlin des années 30 et l’exil dans le Midi de la France. C’est à la fois un document autobiographique et une réflexion personnelle (comparable dans une certaine mesure aux œuvres d’Etty Hillesum et d’Anne Frank.) Issue de la grande bourgeoisie juive berlinoise, avec une lignée suicidaire du côté maternel (sa propre mère a mis fin à ses jours), Charlotte Salomon a vécu un déferlement d’énergie créatrice devant l’absence d’issue et le désespoir. L’œuvre comporte environ 1325 gouaches et calques et elle est qualifiée par elle-même de Singespiel. Elle est construite un peu comme une pièce de théâtre. C’est un collage plein d’inventions qui mêle images, textes et musique et explore toutes les possibilités, du fantastique à la modernité.
Son du jour
« Au moment précis où je commence ce livre, le 30 juin, 9h38, un Troglodyte mignon est à peu près le seul de sa classe à percer le silence. Son chant, qui alterne les modes majeur et mineur, est rythmé par les gouttes d’une pluie continue dont le timbre varie selon leur densité et le support qui les accueille, feuilles de frêne ou de tilleul, graviers, friches, vitres (...) »
Fabienne Raphoz, Parce que l’oiseau, p.11.
→ Mais oui, oui, oui, reprendre les sons, et peut-être même les lumières « du jour ». Hier ce bruit, si inusité ici, de la neige qui glisse et qui tombe.
Ornitho quelque chose
Très jolie séquence où Fabienne Raphoz explique qu’elle n’est pas ornithologue (c’est un scientifique, un zoologiste), ni Birdwatcher (la distinction faite par les anglo-saxons) mais plutôt, si tant est qu’elle accepte de se définir, une ornithophile, quelqu’un qui aime les oiseaux. Tout simplement. Quelqu’un qui a créé chez Corti une collection qui s’appelle Biophilia.
Et ma séquence à moi ? La découverte consternante et consternée hier de l’hécatombe chez les oiseaux, moins trente pour cent dans nos campagnes en quinze ans – La recherche vaine dans mes livres de celui de Fabienne Raphoz pas encore lu – Le désir impérieux de le lire toutes affaires cessantes – Une exploration des sacs de livres avec A.M. qui trouve tout de suite Parce que l’oiseau que je n’avais pas vu lors d’une première exploration – La mise en lecture immédiate, le soir même.
Les noms
« J’aime les noms » écrit Fabienne Raphoz (18)
Je la rejoins complètement ! Noms de tout. Personnes (patronymes, le vrai plaisir du Carnet du Jour dans Le Monde !), les végétaux (noms savants et noms vulgaires), les oiseaux, les insectes, les poissons… les lieux-dits aussi (toponymes)
Un peu plus loin, page 28, je relève cette formule un peu étrange mais que je crois comprendre : « J’ai appris là, dans un fourré, le sens profond de l’hyperbole : c’est le réel de l’enfance »
Les chants d’oiseaux
Dans l’élan des premières pages du livre de Fabienne Raphoz, je télécharge sur mon téléphone une petite application de chants d’oiseaux. Avec l’envie d’entendre ce qu’elle évoque si merveilleusement. Et je trouve bien, tout de suite, le rouge-queue à front blanc dont elle parle dans les premières pages, magnifiques, de son livre.
Écrire sur la musique
Marc Blanchet a ce don, très rare, de décrire la musique un peu comme il décrirait un tableau ou plutôt un paysage (en se déplaçant). Voir par exemple son étude brève sur le Concerto pour orchestre de Lutoslawski (p.63)
Je lui emprunte ces mots, écrits à propos d’une autre œuvre (celle d’Antonio Saura), mais qui me semble bien définir son approche à lui, Marc Blanchet : « une transcription vive et immédiate (...) qui ne s’apaise jamais, tant la découvrir ou en faire l’expérience est une inépuisable émotion. » (67)
Sur les mots
Marc Blanchet lit Bernard Noël : « Un mot s'en va/ il porte la faim/ du cœur/ un appétit/ dans sa poche d'air »... et le poète Bernard Noël de poursuivre en d'autres vers cette déclinaison de nos organes liés aux mots, qui sans cesse les possèdent et les perdent, les touchent et les rejettent, dans une animalité qui contamine le cerveau et nous trouble : ces incidents que nous sommes dans le paysage, peuvent-ils prétendre à quelque vérité quand ils ne sont qu'instincts, flottements, élans, bandaisons et jamais équilibre ni repos ? Ce paradoxe est justement notre mesure : une intériorité dont Bernard Noël ne fait pas sa quête et qui en lui se déploie, ou peut-être s'incarne, en mêlant salive et paroles, mots et choses. Cette mémoire, ressentie dans un monde d'héritages et de diverses fortunes, s'enseigne (on peut jouer sur ce mot) en nous par la plaie toujours ouverte de notre bouche. Notre langue agitée dans tous les sens, cherchant racines, est le premier lien à l'animalité — non la bouche tétant le sein. L'émotion sauvage de vivre vient de là. Et nous cherchons, nous nous débattons, trouvant dans la poche d’air du mot l’allié providentiel. » (p.64)
Écoute
Que d’incitation à l’écoute, à travers les livres de Marc Blanchet et de Fabienne Raphoz : Lutoslawski, le rouge queue à tête noire et maintenant Le Roi des étoiles de Stravinsky. Le répertoire de sons soudain, plein à ras bord, l’oreille tendue.
Et écrire écoute.
Et la huppe
Toujours Fabienne Raphoz, toujours Parce que l’oiseau, pour faire antidote aux très mauvaises nouvelles de ces jours sur la dégradation dramatique de la biodiversité : « La Huppe fasciée, celle qui chante au printemps son nom en latin Upupa epops. »
Parce que l’oiseau, encore et encore
« la Terre est en train de subir sa sixième extinction de masse : selon les scientifiques, les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années. Mardi 20 mars, une étude du Muséum national d’histoire naturelle et du Centre national de la recherche scientifique alertait sur la « disparition massive » des oiseaux dans les campagnes françaises – leurs populations se sont effondrées d’un tiers en quinze ans – tandis que fin 2017, des chercheurs montraient que le nombre d’insectes volants a décliné de 75 % à 80 % en Allemagne depuis le début des années 1990. » (source)
→ pour les insectes, il n’est que de regarder nos pare-brise presqu’impeccables après une longue route et se souvenir de ceux de l’enfance, constellés de petits insectes écrasés ! (et ce dégoût quand il y avait des petites taches de sang).
Paysages
Le livre de Marc Blanchet est riche et profond et surtout, comme les meilleurs livres, selon moi, ouvre sans cesse cent pistes nouvelles sous les pas, qu’il est si facile de suivre aujourd’hui, avec un simple smartphone. Il me faut ici le citer de nouveau largement, puisqu’une des fonctions du flotoir, est aussi de serrer ce qui est précieux ! « Three places in New England de Charles Ives énonce autant qu'il corrompt des souvenirs musicaux équivalents à des paysages, comme quelqu'un qui, dans la solitude d'une chambre, évoque pour soi, avec le vertige même de la composition — et cet autre plaisir abyssal qui est de s'y refléter — le Livre d'heures de son passé. Si l'œuvre est encadrée de deux mouvements monumentaux puissants, qui dans un fourmillement baroque semblent faire l'éloge d'une élévation hasardeuse (qui tient finalement sur ses bases), le mouvement central — Putnam's Camp, Redding, Connecticut — se déploie, lui, presque immédiatement comme un concentré de fanfares et airs patriotiques catapulté vers l'auditeur. L'énonciation des thèmes musicaux voit surgir dessous elle, comme de dessous ses jupes, d'autres thèmes, dont l'apparition échevelée procède autant de l'irrespect que du plaisir de la citation. Ce brassage, qui a le mérite de ne s'apparenter à aucun collage trop intentionnel — à l'instar du troisième mouvement séduisant, et réussi, de la Symphonia de Berio —, me fait penser à une noble figure de cancre au fond d’une classe qui sait au moins que son exubérance est un antidote au sérieux établi comme règle. En somme, comme on dit parfois pour désigner quelqu’un dans son comportement, Ives fout le bordel à l’intérieur même de la musique. » (73)
Des Forêts et la musique
« (...) l’obsession de la musique chez Des Forêts, qui dans son œuvre s’impose comme la manière forte pour faire taire la parole, substituant au flux du discours et recherche du sens son abstraction concrète » (84)
Une méthode
Ce qui est curieux c’est que sous l’aile d’un écrivain, Dupin, Venaille, Macé, « tête » de chapitre, Marc Blanchet rameute d’autres écrivains ou des musiciens.
Il y a aussi chez lui des aphorismes cachés dans la masse de la prose : « Le passé a ses échecs qui ressemblent furieusement à notre présent. » (90)
Méthode encore
Voici par exemple, sous sa plume, un très fort rapprochement entre le Cornette de Rilke (mis en musique par Frank Martin), le Winterreiser de Schubert et le marcheur d’eau de Venaille, Venaille auquel on arrive à la troisième page seulement de cette section à lui dédiée. « Le Cornette franchit les territoires de la guerre, chevauchant nuit et jour. Le voyageur de Schubert rencontre de semblables contrées ravagées par d’autres peines. L’Errant de Venaille, lui, croise souvent la Ville, cherchant la mélodie sourde qu’il pourrait exhumer d’elle. » (92)
Dans la lecture
Dans la lecture quitter les rives boueuses de l’Escaut, les chemins glacés du Winterreise, la chevauchée du Cornette pour retrouver les oiseaux de Fabienne Raphoz. Le monde des choses et des êtres vivants et remplir un nouveau flacon de sels !
Flacons de sel
se souvenir de l’étonnement de tout jeunes enfants en écoutant la chouette de Tengmalm ou le coucou – frissonner en pensant au coucou tueur de petits frères – s’étonner du mouvement immédiat et un peu envahissant du chien dans l’ascenseur, après qu’on a seulement énoncé un peu sonore « bonjour le chien » - reprendre des choses « faciles » de Bach, des petits préludes par exemple et les égrener de lent à vif, de lié à louré, de presque froid à très expressif – voir fluctuer, mais toujours revenir, l’intense plaisir de lire et le non moins intense appel du livre.
Le coucou, douce image écornée
« Le coucou gris (Cuculus canorus) parasite les nids des autres espèces. La femelle dépose ses œufs dans les nids des autres oiseaux. Le nid de la Rousserolle effarvatte est très souvent choisi. La femelle coucou passe de longues heures à observer dans la roselière le comportement de la rousserolle. Elle dépose un œuf quand la rousserolle commence à pondre les siens, mais avant le début de l'incubation. Dès que le nid est libre, elle enlève un œuf et dépose le sien parmi ceux de l'hôte. Elle peut pondre de 8 à 25 œufs par saison dans différents nids. Après la naissance, le jeune coucou fait rouler les autres œufs hors du nid. Il les pousse avec son dos jusqu'au bord, et les fait passer par-dessus. Il peut aussi de la même façon, pousser les jeunes de la rousserolle. » (source)
Le Ba
Dans son livre, Fabienne Raphoz évoque cette notion du Ba, dans l’Egypte ancienne, le Ba qui n’est pas tout à fait l’âme, qui est un peu plus que l’âme, quelque chose de subtil et très convaincant. « Le Ba est un être vivant à part entière que le passage dans l’au-delà libère du corps du défunt, dont il personnifie les forces psychiques et physiques ; il est, pour ce défunt, l’élément de mobilité par excellence. Il peut alors errer à sa guise, investir le corps de substitution figuré par la statue, et ceci en quelque lieu que ce soit, pour autant que le culte funéraire rendu au mort ait été effectué consciencieusement. »
→ Bien entendu, Fabienne Raphoz fait un lien entre le Ba et les oiseaux, un peu comme maintes traditions associent les papillons et les âmes des défunts.
Un livre de terrain
C’est que le livre de Fabienne Raphoz, s’il est un livre savant à bien des égards, est aussi un carnet de terrain. Il se raconte sur le mode personnel, elle et les oiseaux, dans la maison du Quercy, en voyage avec B. Cette scène étonnante et si drôle par exemple d’un véritable vis-à-vis, un nez à bec dit-elle, quasiment les yeux dans les yeux, avec un rouge-gorge alors qu’elle se promène avec un tee-shirt rouge vif ! Elle se souvient avoir lu dans la fameuse revue La Hulotte que « le rouge-gorge peut mettre en charpie un leurre rouge » mais ajoute qu’elle n’aurait jamais imaginé « qu’il pût s’en prendre à un individu à poitrine rouge d’un mètres quatre-vingt ! ».
L’espace sonore
Avec elle, on découvre ce que c’est qu’un espace sonore. Toute notre civilisation, toute notre éducation ne sont-elles pas tournées essentiellement vers le « voir ». Le « Regarde ! » n’est-il pas bien plus fréquent que le « Écoute ! » ? Pour certains d’entre nous, l’écoute l’emporte sur le voir, y compris ou surtout au cœur de la nature : « La signature sonore. C’est peut-être plus que la vue, ce qui m’attache à un lieu ». Et c’est très évident dans tout ce livre sur les oiseaux où les considérations portent rarement sur l’aspect des oiseaux, mais tant et si merveilleusement sur leurs chants ou leurs cris (mais aussi sur les noms).
Et un peu plus loin elle écrit : « L’espace sonore soulève un pays. Tous les espaces sonores, pour moi, ont la force évocatrice d’un souvenir d’enfance. Est-ce que le son s’enfouit dans la mémoire profonde, longtemps après que le voyage, comme un rêve, se serait effiloché par bribes difficiles à recoudre, est-ce que le son, à quelque instant de l’empreinte que ce soit, irait remonter le cours des souvenirs jusqu’à leur origine pour s’y nicher ? » (102)
→ Me semble ici mis en évidence quelque chose de fondamental dans le rapport du son à la mémoire. Deux sens, peut-être trois, auraient alors un rapport très singulier à la mémoire, et ce qui est engrangé par leur intermédiaire serait peut-être moins sujet à remaniements (parfois opportunistes au regard de l’inconscient) que les images ? Ces sens : l’ouïe, l’odorat et le goût. Et si l’on suit Proust, également tout ce qui s’inscrit dans le corps, les sensations cénesthésiques.
Révisions !
J’en profite pour me remettre en tête la grande classification dite « classique » des espèces, avec ses sept items : le règne, l’embranchement, la classe, l’ordre, la famille, le genre, l’espèce. (Petit moyen mnémotechnique : Reste En Classe Ou Fais Grandes Ecoles !!!).
J’apprends comment on nomme un oiseau : « Nommer !, écrit-elle, Il était une fois un homme appelé Linné (...) Les classifications passent, les noms changent, ou demeurent, mais toujours selon la bonne vieille nomenclature binominale du Suédois, et leur puissance poétique – me – fait toujours rêver. » (96)
« Le nom scientifique de l'oiseau, comme tous les noms scientifiques du vivant, est donc construit selon la nomenclature linéenne, dit binominale, soit en deux parties : la première indique le genre, elle est inscrite en majuscule, la seconde, l'espèce, en minuscule - l'ensemble de la nomenclature étant écrite en italique - à laquelle s'ajoute, dans les publications spécialisées, le nom de celui qui, le premier, a publié une description complète de l'espèce, suivi de l'année de cette publication » (97). Voici un exemple, celui du Pouillot de Bonelli : Phylloscopus bonelli, Vieillot, 1819. Noter que phylloscopus veut dire celui qui observe les feuilles.
Elle ajoute : « Nommer, ce n’est peut-être pas tant exercer du pouvoir sur ce qui nous entoure, que naître de concert avec ce qui nous en distingue : le langage, du moins notre langage. Nous parlons et ne comprenons pas ceux qui – nous- parlent peut-être aussi dans cette langue ésotérique de cris et de chants, et je me rêve souvent en Champollion décryptant la pierre de rosette orale de leur syrinx. » (96)
Fabienne Raphoz cite un site web participatif de chants d’oiseaux, xeno canto.