Nœuds de temporalité
Toujours cette réflexion profonde sur le temps, sur les temps chez Georges Didi-Huberman. Ce qu’il appelle des nœuds de temporalité « comme si les deux temporalités du tout à coup et du depuis très longtemps se superposaient dans le même évènement ou symptôme figuratif » et un peu plus loin cette question : « dans quelle temporalité – ou dans quel nœud de temporalité imbriquées, les temps du déjà mêlés au temps du soudain, déploies-tu dans ton apparition ? » (Aperçues, p.160)
Un peu plus loin encore : « Comme les mythes et les rites, comme les gestes aussi, les images – même d’actualité – sont très souvent porteuses d’une mémoire et d’un désir conjugués. Cela veut dire que leur présent est traversé de passé dans un sens, de futur dans l’autre. Cela veut dire que leur présent est un nœud de tensions, une chose complexe, dialectique, faite de temporalités hétérogènes s’associant par rimes ou se confrontant par antithèses, pour donner lieu à ce qu’on pourrait appeler des montages anachroniques agencés, non pas en récit linéaire, mais en constellations de notre pensée sensible. »
→ beau mot, belle idée de la « constellation ». Récemment lisant un article de Jean-Luc Nancy sur mbo de Gérard Haller, dans Les Lettres françaises (je vais y revenir), je notais cette conjonction ou constellation de noms : Nancy, Bailly, Lacoue-Labarthe.
Relevés
Quelques mots, pas de développement, une source : en contrepoint de la citation longue, éventuellement glosée, ce serait des « relevés » :
nœuds de temporalité (GDH, 160) – actualité inactuelle d’un vestige (GDH, 162) – fossile de langage (GDH, 162)
Sur les Aperçues encore
Si je relève autant de notes et remarques sur le thème de l’aperçue de Georges Didi-Huberman, c’est que la démarche me semble particulièrement féconde pour moi, qui souvent, sans le savoir, ai dû procéder par aperçues. Il dit de ses chroniques que ce sont des chroniques paradoxales et que « tout ici procède de simples récits de sensations ».
→ On serait ici, dit G.D.H. à la limite du non savoir et de la pensée : « ce ne sont que des traces sensorielles ayant fait leur chemin dans la pensée, dans l’écriture, quelques témoignages choisis de la façon dont me touchent – font lever en moi une émotion, pour peu qu’elle fasse lever une question, l’émotion livrée à elle-même demeurant impuissante – certaines images, certaines choses, certains évènements, certaines lectures, certaines personnes. Chroniques peut-être, au sens où elles surgissent, comme bribes à interroger, lambeaux problématiques, de mon "actualité" » (p.162)
Méfions-nous des grands discours
« Méfions-nous donc des grands discours qui commencent par décréter la disparition sans restes de toutes sortes de choses – l’expérience, le geste, la "vraie vie", la morale, la politique, la poésie… Des restes il y en aura toujours, et l’on fait avec. » (p.175)
→ je pense à tous ces états généraux et assises, du livre, de la poésie, de ceci, de cela, qui rabâchent indéfiniment les mêmes paroles creuses, la plupart du temps déclinistes et à forte teinture d’impuissance. Je préconise le petit agir, pas les grandes mesures, ni les grands discours. Prendre son livre, aller lire dans une bibliothèque, faire un site internet, donner la parole aux créateurs. J’ai de plus en plus de mal avec la plainte, notamment sur la réception des livres, ou la difficulté à les faire publier. Je tiens qu’il faut faire, donc écrire si cela relève d’une vraie nécessité, et qu’ensuite, après avoir fait ce que l’on estime pouvoir faire pour tenter de donner un écho à ce travail, abandonner le résultat. Faire confiance à son propre texte, à sa création. En ayant toujours en tête la question du temps de la réception, qui n’est pas nécessairement le temps d’aujourd’hui. Celui-ci peut être très accueillant, on le sait, tirer à des dizaines de milliers d’exemplaires des livres qui seront oubliés dans quelques années. Est-ce après cela que l’on coure ?
Travaillons sans cesse à penser sinon une disparition, plus sûrement une évolution, une mutation peut-être. Tout ce qui était n’est plus, semble ne plus être, mais est-ce que cela a disparu pour autant, proie du néant ou bien est-ce que cela s’est métamorphosé et que, abusés par un sentiment nostalgique en état d’excitation permanente, nous ne sommes pas capables de voir sous ce jour nouveau ?
A ce titre déjà, il est bon de lire Georges Didi-Huberman et ceux dont il procède, notamment Aby Warburg et Walter Benjamin, pour devenir attentif, ouvert à la survivance, aux nœuds de temporalités.
Échardes du monde, Georges Didi Huberman
Grâce à la lettre d’une lectrice du Flotoir, je découvre que Georges Didi-Huberman a aussi été l’invité de Marie Richeux dans « Par les temps qui courent ». Sur la page de l’émission cela : « J'ai pris l'habitude de nommer "aperçues" des bribes de choses ou d’événements qui apparaissent sous mes yeux. Cela ne dure jamais longtemps. Bribes, échardes du monde, épaves qui vont, qui viennent. Elles sont apparaissantes mais vont disparaissant. Tout ce qui est visible autour de moi ne m'est pas une aperçue pour autant. Par usage personnel - plutôt que par une quelconque volonté de donner un sens catégoriel, défini ou définitif, à ce mot - je dis " aperçue" quand ce qui m'apparaît laisse, avant de disparaître, quelque chose comme la traîne d'une question, d'un mémoire ou d'un désir. ».
La question du temps
Georges Didi-Huberman parle de : « la grande, la vraie polémique sur le temps dont tout l’histoire de l’art moderne est traversée : faut-il envisager le devenir de l’art comme la transmission "classique" d’un héritage qui évolue, au nom de quoi les "archaïsmes" seront révoqués de toute grammaire des formes ? Telle est la leçon de Panofsky. » Il en est une autre, que G.D.H dit plus proche de l’anthropologie des images chères à Warburg : « c’est dans les archaïsmes dont la tradition académique veut faire de vieilles choses obsolètes et "agrammaticales" que gît, en réalité, la possibilité de nouveau. » (p.186)
Racoler le lecteur
Intéressant développement sur la question de la « vraie beauté des livres » (c’est le titre de cette Aperçue). Idée : « un certain état du monde littéraire peut se déduire du monde visuel qu’offrent les couvertures des livres mis en vente dans les librairies. »
→ c’est si vrai que pour le lecteur un peu averti, les tables des libraires attirent ou repoussent en fonction des couvertures des livres rassemblés. Ici l’austérité, voire la froideur de certaines éditions contemporaines sérieuses ; là l’exubérance de mauvais goût, kitsch et laide, des best-sellers. La typographie aussi est parlante, la taille respective des caractères comme sur certaines affiches de spectacles où les noms des acteurs ou metteurs en scène sont énormes et celui de l’inventeur de l’œuvre, livre, opéra, pièce, portions congrues. Trintignant, qui me semble pourtant respectueux des textes, écrase Apollinaire, Saint Augustin devient intéressant parce que c’est Depardieu qui le lit, etc.
Adorno le disait déjà en 1950 : « les couvertures se sont mises à faire la réclame des livres ». Occasion pour G. Didi Huberman de parler du beau rapport à ses livres entretenu par Adorno. « Adorno plaint ses livres comme il ne s’est jamais plaint lui-même de toutes ses expériences à travers la "vie mutilée" dont il a cependant élaboré une inoubliable compréhension philosophique. » (p.187). On pense ici aussi à la terrible expérience de Lambert Schlechter qui a perdu toute son immense bibliothèque dans l’incendie qui a ravagé sa maison. Je ne suis pas sûre que Lambert Schlechter plaigne ses livres, il me semble plutôt qu’il se plaint de la perte de ses livres. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Adorno : « L’émigration, la vie mutilée, a abîmé au-delà de toute mesure mes livres, qui m’ont accompagné à Londres, à New York, à Los Angeles et puis à nouveau en Allemagne, ou, si l’on veut, qui ont été déportés (oder wenn man will, verschleppt wurden) (...) A présent ces êtres fragiles témoignent de l’unité de la vie (der Einheit des Lebens) qui ne veut pas les lâcher, en même temps que de ses ruptures, avec toute la part de hasard qui les a sauvés, et aussi la trace d’une providence impondérable qui a permis que ceci fût conservé et cela perdu. »
→ providence impondérable !
En tout état de cause Adorno (chassés de leur paisible rayonnage) comme Schlechter (sur leur planche, leur étagère) font allusion au support concret des livres, avant leurs pérégrinations ou leur destruction.
Où sont nos livres d’antan ? En quelles mains aujourd’hui, s’ils sont entre des mains et pas détruits, broyés, brûlés, recyclés ? Quelque chose de nous survit-il dans ces livres que nous avons aimés ? Et ceux-là qui sont venus à nous en ligne indirecte, qui ont cheminé ailleurs et dans d’autres mains, nous transmettent-ils à notre insu quelque chose de leurs lecteurs antérieurs ? A n’en pas douter, si l’on juge par certaines réactions que l’on peut avoir en ouvrant tel livre emprunté dans une bibliothèque ! Cela peut aller jusqu’à se sentir exclu du livre, par la mainmise du lecteur précédent (surtout si celui-ci a eu l’indélicatesse de laisser des traces dans le livre et singulièrement des marques de son intolérance, « oh », « ! », corrections diverses, etc.
Flacons de sels
suivre le matin au réveil le jeu de la lumière à travers les lattes des volets sur le mur – découvrir que des moutons paissent dans les clairières de la forêt de Fontainebleau –
Le jugement toujours
Un de mes critères de jugement serait que le livre m’agrandit. De quelque façon que ce soit. Connaissance, identification d’une impression, d’une sensation, façons d’être, de faire, d’écrire… J’ai trop souvent le sentiment de lire et relire la même chose. Les variantes ne font pas illusion. Rares sont les livres qui apportent vraiment une nouvelle dimension, une extension de son domaine. Certains livres ouvrent des champs de perceptions, donnent accès à un registre d’expérience mal connus.
De la citation
Auteur du Flotoir, qui en contient des milliers, qui n’est peut-être que citations, je ne peux qu’être sensible à ces mots de Georges Didi-Huberman : « J’envisage aisément une pratique de la poésie d’où ne seraient pas absentes les notes en bas de page, voire des notes intégrées au cœur du texte. La pratique des notes, et celle des citations qui l’accompagne, ne saurait être réduite à une manie de philologues. Il y a bien sûr, des savants qui se protègent derrière leurs notes et citations, histoire de ne prendre aucun risque à dire quelque chose de neuf, à trancher, à faire le saut. Mais on peut avoir une lecture plus généreuse envers les notes et citations : Benjamin fut si généreux en ce domaine qu’il écrivit un livre entier, et majeur, et poétique, et tranchant – Le Livre des passages – entièrement fait de notes et de citations. Alors les notes et les citations ne s’appréhendent plus comme ces appareils maussades de simple érudition, mais comme des dispositifs pour une lecture qui aurait son destin dans la sortie du livre. Dispositifs pour une éthique de la lecture, l’auteur y suggérant ceci : "ne sois pas, lecteur, intimidé par ce que j’écris. Ce que j’écris, d’une certaine façon, je l’ai aussi lu ailleurs, libre à toi, désormais, d’aller voir, à l’adresse que je vais te donner, hors de mon propre texte. Ce que j’ai reçu ne m’appartient pas, je veux donc te le donner, te donner l’occasion de le recevoir – et de le transmettre – toi aussi, directement de qui je l’ai reçu. Ce que j’ai reçu dans ma solitaire lecture, je voudrais, dans ma solitaire écriture, le rendre à tout le monde, car c’est à tout le monde que la vérité appartient." » (p. 189 et 180 – je n’ai pas réussi à déterminer de qui est la citation incluse, je penche pour Benjamin mais me trompe peut-être ? Il se peut aussi que ce soit Georges Bataille, également cité dans cette Aperçue).
Les cailloux, avec G. Didi-Huberman et E. Hocquard
Et retour à Emmanuel Hocquard, non pas en reprenant le Cours de Pise, dont j’achèverai bientôt la lente traversée, mais parce qu’il est cité par Georges Didi-Huberman, dans une belle « Aperçue » consacrée au thème des pierres : « Prendre sur une tables les pierres au mot »
Début de l’« Aperçue » : « À la fin de l'année 1991, un poète recopie quelques lignes d'un discours sur la méthode prononcé par lui quatre ans plus tôt : "Je travaille sur une table. J'y jette, à plat, une collection aléatoire d'objets de mémoire, qui restent à formuler. Au fur et à mesure que s'élaborent les formulations, des relations logiques (non causales) peuvent apparaître. Tel est le dispositif de base qui permet la mise au jour d'éventuelles connexions logiques. Alexandre Delay parle des pierres qui, du fait de la gravitation, remontent incessamment à la surface des champs. Ces relations logiques (de l'ordre du langage) forment entre elles des réseaux imprévisibles, inouïs. C'est là que soudain, on voit quelque chose, qu'un autre sens surgit, même à propos d'anciennes choses. À ce moment-là, un énoncé devient possible ». Le poète en question c’est Emmanuel Hocquard, dans Théorie des tables. Un peu plus loin, Georges Didi-Huberman explique que deux ans plus tard le poète finit par appliquer cette méthode non plus aux mots mais aux pierres elles-mêmes et il cite de nouveau. E. Hocquard : « En été quatre-vingt-neuf, je me suis mis à ramasser des cailloux et des bouts de verre sur les plages de Paros et de Délos. Puis, dans les rues de Moscou et de Léningrad, des fragments colorés de façades et des morceaux de goudron. En été quatre-vingt-dix, des lapilli et de la terre violette au-dessous des volcans de Madère. J'ai recueilli ces objets dans des enveloppes blanches sur lesquelles j'inscrivais scrupuleusement le lieu exact, le jour et l'heure de la cueillette. De retour chez moi, je vidais, séparément, le contenu des enveloppes sur des tables et je me plongeais dans la contemplation (théorie) des cailloux. Durant des mois je les ai observés et j'ai consigné par écrit mes observations. J'étais, en somme, devenu traducteur de cailloux. »
→ Joie de transcrire ces mots, échos de ma propre pratique d’invétérée ramasseuse de cailloux qui depuis quelques années, écris même directement sur les cailloux la date et le lieu. Fascination de ces pierres, sur lesquelles je n’ai jamais tenté d’écrire, à ce jour. Et j’ai mes petits sachets en plastique, à portée de main, et le feutre indélébile. Quant au caillou qui remonte par gravitation, il me fait penser à cette véritable rencontre avec le caillou bleu dans la petite allée du jardin qui m’avait comme happée dans le sous-sol (le sol sous) du chemin, du jardin, dans l’anté-vie du caillou avec sa chronologie tellement inouïe par rapport au tout bref espace de temps que je traverserai.
→ et alors que je transcris ce paragraphe, je reçois l’annonce d’un livre, chez l’éditeur Nous, dont le titre est Les mots sont des pierres, livre de Carlo Levi. L’auteur du Christ s’est arrêté à Eboli.
Georges Didi-Huberman et la photo
Dans une émission « Par les temps qui courent », de Marie Richeux, Georges Didi-Huberman évoque sa pratique photographie. Il photographie tout, tout le temps. Comme il prendrait des notes. Il ne s’agit pas semble-t-il de photo dite artistique, mais plutôt de documenter ce qu’il traverse, ce qu’il croise, ce qu’il voit. Et, redit-il, compte tenu de sa petite taille et de sa myopie, plutôt vers le bas ! C’est exactement aussi ma manière de faire, sauf que ma propre pratique n’est sans doute pas assez systématiquement documentaire, sauf parfois quand je sors dans l’intention expresse de faire des photos. Je balaie alors l’espace et recherche tout ce qui peut me parler. Sauf aussi que je rêverais de « prendre des sons » plutôt que des images. Ce qui pose de tout autres problèmes, même si l’on peut faire usage également pour cela du smartphone.
Une sorte de chant du monde, Gérard Haller
Bel article de Jean-Luc Nancy, dans Les Lettres Françaises, sur le livre mbo de Gérard Haller dont il a déjà été un peu question dans ce Flotoir. Quelques extraits : « Ce qu'il cherche n'est rien de moins qu'une sorte de chant du monde. Il ne le cherche pas, c'est plutôt ce chant qui le poursuit, qui lui imprime sa pulsion et qui l'oblige à s'y plier. On dira que toute poésie est exposée à cette pulsion. C'est exact, mais il y a diverses façons de s'y prêter. Gérard Haller prend les choses de front : très expressément, il annonce un propos philosophique, métaphysique ou mythologique, comme on voudra dire. (...) La filiation est claire : Hésiode, Hölderlin, en toute simplicité. Je l'écris sans la moindre ironie. Car Haller est lui-même très simple. Il n'y a pas de pose chez lui. (...) Cette simplicité n'est ni naïve, ni forcée : elle n'est que la conséquence obligée de la situation dans laquelle même Hölderlin n'est plus possible : l'élévation héroïque et tragique ne sied pas à un monde pour lequel même la déploration du divin perdu n'est plus possible. En outre, cette impossibilité est double : d'une part, nous n'avons plus de formes à notre disposition pour chanter sur ce registre — l'hymne est fini, comme le dit Jean-Christophe Bailly ; d'autre part, nous ne pouvons plus déplorer — ce qui suppose toujours d'espérer un retour ce que Hölderlin espérait en effet.
Bailly écrit : "Le règne de l'épars est ce qui nous est confié par la fin de l'hymne." A plus d'un égard, Haller résonne avec cette phrase. Il s'agit chez lui de l'épars des êtres et des choses, de leurs disparités, voire de leur éparpillement. (...) On le devine, il y a chez Haller toute une pensée des multiplicités mêlée à une pensée de leurs rencontres et de la possibilité de dire sans questionner (...) Oui, c'est une pensée continue, la reprise obstinée d'une même pensée sans monotonie puisqu'elle n'est assurée de rien et ne forme pas de concepts. Elle n'en forme pas car elle est tout occupée de sa propre insistance sans assurance. C'est là peut-être une des définitions possibles de la poésie (la philosophie serait alors l'insistance d'une assurance). Cela s'appelle le rythme, c'est-à-dire, comme l'écrit Michel Deguy, "la répétition d'un même contre le ruissellement d'un change qu'on ne peut nient pas encore dire universel". Toute l'affaire de Gérard Haller se concentre dans l'attention à la rythmique non seulement de ce qu'on nomme des vers mais aussi des mots, de leur sonorité, de leur allure. (...) Ce faisant, les poèmes de Haller remettent en jeu de manière délibérée, presque ostensible, trois allures poétiques qui pouvaient être liées à l'hymne, mais qui en étaient aussi indépendantes : la psalmodie, la litanie et la mélopée (lire ces extraits dans Poezibao). Ce ne sont pas des genres, ce sont plutôt des modes ou des façons de chanter » Et Jean-Luc Nancy conclut ainsi son article : « Il me plaît de saluer Gérard Haller avec ces mots d'un autre penseur poète qu'il a, comme moi, bien connu, Philippe Lacoue-Labarthe. Celui-ci décrit ainsi "la condition de l'existence poétique" : "Elle n'est pas de traverser les apparences (il n'y a pas, précisément, d'apparences), mais de se risquer à se tenir au lieu (point) de l'origine du paraître, qui est tout". »
→ citation un peu longue mais que je « serre » ici non seulement pour ce qu’elle me dit de la poésie de Gérard Haller mais aussi de la poésie en général. Et pour la constellation Haller, Nancy, Bailly, Lacoue-Labarthe qui fait tellement sens ici.
Flacon de sels
découvrir des embryons de mots plus ou moins bien formés qui sortent de la bouche d’un tout petit garçon très aimé – découvrir en georges didi-huberman un photographe compulsif – déguster dans un sans sucre presque généralisé une tuile en chocolat ou une toute petite chute de brioche aux pralines – manger les premiers abricots et les premières cerises de l’année.
Synopsis
J’avais déjà abordé le thème de la synopsis et voici que plus loin dans son livre, Le Cours de Pise, Emmanuel Hocquard y revient et précise : « lorsque nous établissons la synopsis d’un mot, c’est-à-dire lorsque nous déplions l’éventail de ses acceptions possibles en précisant les significations particulières que peut prendre ce même mot dans des situations différentes, nous passons en revue une collection de notions. » (Le Cours de Pise, p. 534)
Faire confiance
Cette très belle remarque de Georges Didi-Huberman dans l’émission de Marie Richeux, « par les temps qui courent », à propos d’un livre auquel on ne comprend rien au début. Il dit qu’il faut faire confiance, au livre, à l’auteur, à soi-même sans doute. Qu’il ne faut pas se décourager, continuer.
→ ce qui me renvoie bien sûr à la remarque si féconde de P. « si tu ne comprends pas, ne t’arrête pas, mais n’abandonne pas, continue, tu vas finir par comprendre un peu, puis un peu plus. Et comme les auteurs la plupart du temps se répètent, de manière différente, tu vas comprendre de mieux en mieux. »
Courage de la persévérance
Une notion qui m’est bien connue ! Georges Didi-Huberman écrit qu’il faut un certain courage pour « commencer une œuvre de patience, de se donner et de suivre quoi qu’il en coûte une logique expérimentale, celui enfin de persister dans la création de quelque chose qui est bien plus grand – et même bien plus solide – que soi ». Notes prises en regardant une vieille femme portugaise en train de fabriquer, ou plus vraisemblablement de réparer un filet de pêche (p.211).
→ c’est un peu la voie suivie notamment pour Poezibao. Une certaine idée, qui s’est développée d’ailleurs au fur et à mesure de sa mise en œuvre, poursuivie malgré des débuts pas toujours faciles. Musique et flotoir aussi, même chose ! Marcher pour marcher et pas pour arriver quelque part ou à quelque chose.
Tellement impressionnant
Georges Didi-Huberman présente l’affaire comme un petit jeu : quel est le point commun à tous les items d’une grande énumération de lieux, ou plutôt de bâtiments depuis une église orthodoxe jusqu’à un entrepôt d’ustensiles ménagers, depuis une école de théâtre jusqu’à une boutique de mode. Oui, ce sont des bâtiments, c’est ça le point commun pense-t-on en se croyant malin. Plus rude est la chute et surtout le choc : il s’agit de la nouvelle affectation de pas moins de vingt-six anciennes synagogues de Cracovie ! Lieux soigneusement photographiés (ce soin, essentiel) en 2008 par le photographe Wojciech Wilczyk. (p.212)
Une marque indélébile
Autre réflexion de G. Didi-Huberman sur les lieux, leur empreinte aussi : « Là où l’on est, là d’où on est parti : toujours en mesurer la distance, donc toujours en maintenir la double conscience, et même la double sensation. Conscience ou sentiment du lieu natif, fût-il quitté depuis longtemps. Tout lieu de naissance est, en un sens lieu perdu et lieu maintenu. Ce lieu a fait son trou de temps, il innerve beaucoup de choses en nous, il est souvent là, juste derrière nos moments de vie, comme si chaque présent immédiat comportait un ourlet, une doublure plus ou moins épaisse tissée de ce lieu natif. (p. 226)
→ je me souviens de la recherche du « spot », dans le livre En camping-car d’Ivan Jablonka. Il s’agissait à chaque étape de trouver LE lieu parfait pour s’installer. Ne vivons-nous pas toujours cette quête du spot, du lieu idéal où nous installer ? Ne tentons-nous pas d’en reconstituer quelque chose par nos habitudes et rites, lorsque nous sommes en transhumance ? Le profond bien-être que procurent certains lieux n’est-il pas lié à tout un jeu de réminiscences avec des spots de l’enfance, parfois tout simplement un coin de jardin, associé à jamais à un sentiment du monde profond, jubilatoire, indélébile ?
Philip Roth et la musique
Parmi tous les messages suscités dans les journaux et sur Internet par sa disparition, je relève ce tweet, dont la source n’est malheureusement pas donnée : « La musique que j’écoute après dîner n’est pas un palliatif au silence, mais bien sa substantiation : écouter de la musique une heure ou deux, le soir, ne me prive pas du silence, la musique, c’est le silence réalisé comme un rêve »
Pasolini
Magnifique citation de Pier Paolo Pasolini relevé dans le livre de Georges Didi Huberman : « Dès que quelqu’un est mort, une rapide synthèse de sa vie à peine conclue se réalise. Des milliards d’actes, d’expressions, sons, voix, paroles, tombent dans le néant, quelques dizaines ou centaines survivent [et] quelques-unes de ces phrases résistent, comme par miracle, s’inscrivent dans la mémoire comme des épigraphes, restent suspendues dans la lumière d’un matin, dans les douces ténèbres d’une soirée (...) » (cité p.251)
→ serait-ce en raison de ce ratio, quelques dizaines (et encore, c’est optimiste !) sur plusieurs milliards que tant d’entre nous s’échinent à laisser des traces écrites ? Voulant oublier que ces traces-là disparaîtront presqu’aussi certainement que les quelques phrases rescapées dont parle Pasolini ?
Axes temps
Les Aperçues de Georges Didi-Huberman sont « montées » ce qui n’étonne pas chez un tel partisan du montage ! Mais elles sont montées selon quelques grands axes qu’il importe de noter. « Par occasions (Temps qui passent ») ; « Par blessures (Temps qui frappent) » ; « Par Survivances (Temps qui reviennent) » ; « Par désirs (Temps qui adviennent) ».
Avec je et hors-je
Page importante de Georges Didi-Huberman sur la tension, indispensable mais à contrôler sans cesse entre faire acte de connaissance et faire acte d’expérience. Je le cite : « Un de mes soucis constants quant à l'écriture : d'un côté, faire acte de connaissance mais ne pas faire servir celle-ci à la maîtrise qui referme toute chose ; d'un autre, faire acte d'expérience, donc parler à la première personne, mais ne pas faire servir celle-ci à la clôture narcissique. Je n'aime ni les savants qui se cachent derrière leurs notes en bas de page et affirment leur expertise pour s'éviter de penser, ni les penseurs qui cachent leur hors-texte en prenant sur toute chose le pouvoir de la première personne (il y a de cela même chez Foucault, pour prendre un auteur que j'aime tant par ailleurs). Il faudrait savoir mettre en œuvre la teneur autobiographique de toute pensée, de toute connaissance, mais sans que le Moi devienne un centre fasciné par soi-même (il y a de cela même chez Derrida, pour prendre un auteur que j'aime tant par ailleurs). L'équilibre miraculeux entre tout cela, on le lit par exemple dans Enfance berlinoise de Walter Benjamin : voilà quelqu'un qui raconte ses souvenirs d'enfance sans être jamais le centre, héros, le Narcisse ou le maître de sa mémoire, moyennant quoi il nous raconte le monde entier et non pas lui tout seul. » (p.260)
Lectures
Juliana Spahr, Va te faire foutre -aloha – je t’aime, éd. de l’Attente
Eric Gill, Un essai sur la typographie, Ypsilon éditeur
Le livre de J. Spahr est assez décapant, très original et intéressant. Il relève, dit la quatrième de couverture, d’une « poétique documentaire » et explore « la politique identitaire d’Hawaï et la place de l’auteur en tant qu’étrangère » ; utilise un mot pidgin comme da kine, intraduisible, qui se met à la place de tout mot qu’on ne trouve pas, peut-être le truc, le machin, le genre de choses, etc. Lu une note Wikipédia en anglais sur cette expression, note qui stipule que c’est « a placeholder name ». Une sorte de nom générique… ? « da kine c’est être stable comme / un tabouret sur un sol inégal. ». Livre parfois un peu systématique dans l’exploitation d’un thème, mais vraiment intéressant. L’auteur, Juliana Spahr, est une poète, essayiste, critique littéraire, éditrice et professeur d'université américaine. Elle est traduite ici par Pascal Poyet mais pas de texte original. Le dernier texte, « Nous », est particulièrement fort et fécond pour la réflexion.
L’essai d’Eric Gill date de 1931. C’est une réflexion profonde sur la lettre, le caractère typographique, son rapport originaire avec l’outil (le burin ou le ciseau du graveur, la plume, etc.), son évolution dans le monde industriel, etc. Petit extrait, révélateur du style général : « Au vingtième siècle, une réaction se fait jour. Cette réaction est de nature complexe, en partie intellectuelle, en partie morale, en partie anticommerciale bien que le commerce ne manque jamais d'essayer de tirer profit de l'anticommercialisme. Le dix-neuvième siècle a vu le développement de la machinerie, & les fabricants de machines sont désormais en mesure de proposer des imitations fidèles, quoique mécaniques, des caractères de l'ère précommerciale. Les lettres sont les lettres, qu'elles soient réalisées à la main ou par une machine. Il serait toutefois souhaitable qu'on emploie la machinerie moderne à fabriquer des caractères dont les vertus s'accordent avec leur fabrication mécanique, plutôt que des recréations exactes et érudites de caractères dont les vertus tiennent au fait qu'ils procèdent de l'artisanat humain. » (p.44).
On en sort en se disant qu’on ne regardera plus tout à fait la facture matérielle d’un livre de la même manière.
Des livres
J’ai quasi fini le Cours de Pise, et Aperçues aussi, bien beaux livres, très féconds aussi pour moi. La fécondité, c’est-à-dire les envies que cela suscite, les idées que cela engendre, voire les projets que cela fait naître, n’est-ce pas le propre d’un grand livre.
Claude Mouchard
Dans une note de lecture pour Poezibao, Michael Bishop écrit à propos du livre de Claude Mouchards : « Si ce projet humaniste atteint à son objectif souvent désespérément rêvé et infatigablement médité, c’est dans la mesure où le faire, le poïein qui le propulse atteint à sa plus pure expression, celle provenant d’une compassion, d’un besoin instinctuel, digne, honnête, vrai, d’écouter l’autre, de l’accompagner, d’atténuer quelque peu sa détresse, de lui montrer qu’il n’est pas seul, que sa vie a une valeur, une beauté, même, malgré parfois les évidences et les défis. » et un peu plus loin : « Les intrications et enchevêtrements textuels trahissent plutôt, il faut y insister, un désir de fusionnement des voix de l’autre et de soi, un besoin de faire valoir l’intimité et l’énorme délicatesse de ce qui a été entrepris, de ce poïein tentant de pénétrer par le biais de quelques mots dans le domaine des consciences – des vies mêmes, corps et âmes – étrangement emmêlées, inséparables à bien des égards, car plongées dans les mêmes turbulences, les mêmes possibilités, instables, incertaines, vivantes, quelque part fatalement partagées. »
Marc Dugardin
J’aime beaucoup cette remarque de Marc Dugardin, à mettre en regard de certaines Aperçues de Georges Didi-Huberman : « Les anecdotes qui s’accumulent dans une existence, constituent cette existence, banales, insignifiantes ou chargées de sens, et qu’est-ce qui détermine ce qui mérite ou non d’être retenu comme significatif ? Énoncé d’un problème sans réponse que, par exemple, un poème, parfois, semble miraculeusement venir résoudre. »
ADN environnemental
Pourquoi certaines avancées de la science nous fascinent-elles, alors que d’autres ne nous touchent pas. Je suis très insensible à tout ce qui est recherche de vie dans l’univers, voire même à la conquête spatiale, mais certaines découvertes sur le cerveau, les bactéries ou la génétique me parlent d’une manière très particulière alors même que je n’y connais rien.
C’est ainsi que j’ai été retenue par un grand article du Monde des Sciences du mercredi 30 mai 2018. Il a trait à l’ADN environnemental et sa découverte est déjà, en elle-même, magnifique : « Comme dans les enquêtes criminelles, le défi consiste à relever des traces génétiques là où personne n’imaginerait les dénicher. Sauf qu’en l’espèce, ce ne sont pas les cellules vivantes d’une plante ou d’un animal, susceptible d’apporter son code génétique complet, que l’on cherche. "Ce serait trop facile", ironise le chercheur Danois Eske Willerslev. Ou trop difficile : comment, en effet, retrouver une cellule vivante hors la présence de son hôte ? Non, en réalité, c’est l’ADN lui-même, ou plutôt des portions d’ADN, que les chasseurs d’informations vont débusquer. De petits fragments issus des mitochondries ou du chloroplaste (pour les plantes) qui, après la mort d’une cellule et sa désintégration, viennent se lier à de la matière organique ou minérale trouvée dans son environnement. Ainsi protégés, les petits bouts de génome gardent leur secret à peu près intact pendant plusieurs jours (dans l’eau) ou plusieurs… millénaires.
C’est, du reste, la quête d’ADN ancien qui a conduit celui qui n’était encore qu’un étudiant en paléontologie de l’université de Copenhague à ouvrir cette nouvelle fenêtre sur le vivant au début des années 2000. Pour sa maîtrise, le jeune homme avait étudié l’ADN de cellules de champignons et d’algues conservées dans des carottes glaciaires. Il raconte : "Je devais trouver un sujet de thèse. Je voulais travailler sur l’ADN ancien mais les squelettes n’étaient pas accessibles. C’était l’automne. Je me souviens avoir regardé par la fenêtre les feuilles tomber et en même temps avoir vu un chien faire ses besoins. Tout ça allait disparaître, emporté par l’eau et le vent, mais est-ce que l’ADN pouvait rester dans le sol ? Quand j’en ai parlé à mon superviseur, toute la cafétéria a rigolé et lui m’a dit qu’il n’avait jamais rien entendu d’aussi stupide. Mais avec mon collègue Anders Hansen, on a voulu essayer. On s’est dit que si un milieu pouvait conserver des biomolécules, ce devait être le permafrost, ce sol gelé en profondeur depuis des milliers d’années. J’ai contacté un scientifique russe qui faisait des forages en Sibérie. Il a donné son accord. Ça n’a pas tout de suite marché. On faisait des choses trop compliquées. Finalement, on a pris 2 grammes de permafrost, on a extrait ce que nous trouvions comme matériel génétique, avons amplifié les séquences susceptibles de provenir de mammifères ou de plantes et les avons clonées dans une bactérie. C’était la méthode disponible à l’époque. Ensuite, nous avons séquencé ces portions insérées. Les premières séquences sont sorties le jour de Noël. J’étais seul au labo. J’ai comparé ça aux séquences disponibles dans les banques de gènes. Il y avait un mammouth laineux, un renne, un bison, un lemming et diverses plantes. C’était incroyable ! Avec 2 grammes de sol, on pouvait retrouver toute la communauté biologique même en l’absence de fossiles. Je savais qu’on avait trouvé un truc important. "
→ longue citation, qui démontrerait s’il le fallait encore que mon intérêt est sans doute plus littéraire que scientifique ! Et que tout cela se lie à des thèmes chers à Georges Didi-Huberman : la trace, la revenance, ce qui n’a pas disparu quand on croit que tout a disparu, etc.
Henri Cole
Je reprends ce livre ouvert le matin même pour composer l’anthologie permanente de Poezibao, Paris-Orphée d’Henri Cole, publié par le Bruit du Temps. J’aime son approche, j’aime aussi ce versant-là de la poésie : « Je souhaite écrire des poèmes qui soient une radiographie de l’âme dans les moments de plénitude et de vraie perception. Cela inclut l’horreur, la folie et la cruauté, mais aussi la beauté, l’Éros, l’émerveillement. Le poème, en un mot, ressemble à un portrait. Il est la réaction la plus profonde et la plus expressive d’un artiste à la vie. » (p.22)
Ailleurs Henri Cole écrit encore : « J’ai toujours été convaincu que la poésie existe en partie pour révéler les capacités de l’âme en matière de compassion, de sacrifice et d’endurance. Pour certains d’entre nous, elle répond à un besoin humain essentiel, comme l’air ou l’eau, encore faut-il qu’un poème comporte de la musique et des images et possède une forme. » ().84)
Poésie
Je peux aimer des manifestations très différentes de la poésie, de la plus abstraite à la plus lyrique si j’entends quelque chose d’une vérité (cf. E. Hocquard sur la sincérité dans le Cours de Pise)
Henri & Claire
Forte évocation par Henri Cole de sa rencontre avec sa traductrice en français, Claire Malroux. Claire, la grande traductrice de Dickinson. Claire dont j’ignorais que le père, résistant, a été arrêté par la Gestapo et qu’il est mort à Bergen-Belsen. Henri Cole : « Je ne peux m’imaginer vivre toute ma vie hanté par un tel souvenir. Mais ce récit m’a aidé à comprendre que c’était sans doute en partie pour cette raison qu’elle a consacré tant d’années à traduire Emily Dickinson et Wallace Stevens, poètes qui nous rappellent constamment la présence de la mort. »
Maison Carrée et sonnet, Henri Cole et Jacques Roubaud
Henri Cole fait un curieux rapprochement entre la Maison Carrée de Nîmes et le sonnet, le monument étant une métaphore de cette forme du sonnet qu’il « aime tant pour son mélange de passion et de réflexion, son alternance de hauts et de bas, sa "volta" – cette charnière qui annonce un changement avant les tercets – pour l’asymétrie de ses vers, semblable au feuillage d’un arbre autour du tronc, et avant tout pour son intensité. ».
De la ruche
S’il est question de monuments célèbres (Tour Eiffel comprise !) dans le livre d’Henri Cole, Paris Orphée, on y parle aussi des abeilles. Et de manière très savante et très imagée en même temps. Un régal : La reine « est entourée de cinquante mille ouvrières, aux fonctions ou aux carrières les plus diverses. Parmi elles se trouvent la nettoyeuse, l’architecte, la ventileuse, la gardienne, la butineuse, la fossoyeuse et la receveuse. La nettoyeuse assure l'entretien de la ruche, la nourrice s'occupe des larves, qu'elle doit nourrir un millier de fois. L'architecte construit les superbes rayons à partir d'une sécrétion de cire, travail délicat et exténuant. La ventileuse règle la température de la ruche, en battant constamment des ailes pour l'aérer et sécher le nectar. La gardienne protège la colonie des ennemies qui veulent piller les réserves. On pourrait la comparer au critique de poésie... La butineuse recueille le nectar, le pollen et l'eau et effectue dans ce but entre dix et cent voyages par jour. Elle vole à une vitesse vertigineuse, s'épuise rapidement et meurt au bout de quatre ou cinq jours. Certaines abeilles deviennent très vite des butineuses, d'autres ne parviennent jamais à cette haute fonction. Je pense que certains poètes appartiennent de même à cette catégorie, Sylvia Plath, par exemple. La fossoyeuse, pour sa part, s'occupe de transporter les cadavres de ses frères et sœurs hors de la ruche. La receveuse, enfin, aspire le nectar, le régurgite et l'aspire à nouveau, et répète encore et encore le processus, en ajoutant les enzymes de sa propre salive jusqu'à ce que le nectar soit déshydraté et changé en miel, avant de prendre place dans des alvéoles hexagonales (les strophes ?) recouvertes d'une fine cire, comme un bouchon, pour assurer une bonne conservation. Ici, à ma table de travail, je ressemble à une abeille receveuse, je m'efforce de malaxer le langage pour le transformer en poésie, en régurgitant de multiples fois mon nectar jusqu’à ce qu’il devienne du miel. » (p.100 et 101).
Les secrètes vibrations du monde, Henri Cole
« Un tour de main pour écrire des vers ne fait pas nécessairement un bon poète. Ce qui définit le poète, c’est une certaine universalité qui implique qu’il soit au diapason des secrètes vibrations du monde. Cela n’inclut pas toujours un talent de versification, aptitude partagée par bien des personnes qui ne sont pas véritablement des poètes. » (125).
Et Henri Cole termine le livre par une longue série de « j’aime », une trentaine, dont la plupart tourne autour de quelque chose qu’il aime à Paris, et qui ne sont pas sans me faire penser aux Sels de la vie de Françoise Héritier. Sans doute en raison d’une double effet, accumulation et capacité d’émerveillement. Une réceptivité dans un cas comme dans l’autre aux secrètes vibrations du monde.
Cendrars
Dans une belle note de Matthieu Gosztola pour Poezibao, sur l’édition Cendrars en Pléiade, je relève : « Ce que nous enseigne Cendrars, c’est que l’important est possible à chaque moment. Ce que nous enseigne Cendrars dans sa poésie, c’est que l’important est à vivre, l’important est à reconnaître. Et c’est pourquoi il nous faut être dans une disposition à nous-mêmes pacifiée, heureusement pacifiée afin que l’on puisse accorder de l’importance, de l’intérêt au monde, un intérêt qui ne soit pas vicié dans sa forme par l’amertume, le ressentiment, la souffrance, le dégoût que l’on peut nourrir au-dedans de soi. Quelle joie (soleil jamais exsangue) que celle qui brûle le papier de la peau des poèmes de Cendrars, dans la façon qu’ils ont de se donner à nous ! C’est seulement – Cendrars en avait bien conscience – quand l’attention donnée à soi nous permet d’exister dans une tendresse réconciliée avec notre unicité qui bien souvent peut sembler à nous-mêmes bancale dans l’apparaître de notre être, que l’on peut alors porter son regard sur les choses qui sont arrivées, mais aussi que l’on peut être celui ou celle qui voit les choses qui ne sont pas arrivées mais qui, de ce fait, arrivent, par notre regard, en somme que l’on peut être celui ou celle qui voit les choses à regarder. Et toutes les choses ont besoin de notre regard pour arriver (pour que puisse se révéler, à nous, leur musique). Il n’est pas possible de faire un tri fondé sur une appréciation subjective de leur valeur supposée (quel criterium de vérité ?). Aussi les choses sont-elles toutes à regarder. »
Et aussi cette belle note sur les choses et leur douceur : « Il s’agit bien de saisir, mais sans aucune violence, sans aucun sentiment de possessivité, en ayant en soi la certitude qu’en saisissant rien ne sera jamais saisi, tout au plus les choses seront-elles rapprochées de soi, et soi des choses. Il est important de rapprocher les choses de soi pour rapprocher de notre intériorité leur douceur. En effet, toutes ces choses se tiennent, face à nous, dans une douceur qui nous est proche tout en étant intensément nouvelle ; toutes nous donnent cette douceur à ressentir. Et en prenant en amour – car il ne s’agit pas seulement de prendre en considération – leur nouveauté qui est toujours de l’ordre de l’invu, de l’insu, leur nouveauté en somme toujours nouvelle, on rejoint, sans cesse, la stupeur de vivre qu’a théorisée avec brio (serait-ce en ayant recours à la fiction romanesque) Cendrars. »