Flacons de sels (on peut aussi lire ce Flotoir, directement en ligne)
aimer avec pascal quignard les jours où réaffleure la curiosité pré-linguistique – prendre le temps d’observer un grain spectaculaire se former, prédire son passage au-dessus de l’habitation de personnes très aimées et le voir suivre sa trajectoire en diagonale vers la demeure d’autres personnes bien-aimées – s’amuser à leur annoncer ce grain par un texto avec photo – aimer ce poste de vigie, en plein ciel.
De l’abstraction
Je n’en ai en fait pas tout à fait fini avec Le Cours de Pise d’Emmanuel Hocquard. Je retrouve quelques notes à transcrire dans ce flotoir. Je sais aussi que c’est un livre inépuisable. Il ouvre tant de pistes de réflexion ! Ses élèves ont eu bien de la chance.
Voici ce qu’il leur disait sur l’abstraction : « Si l’abstraction que vous énoncez n’est pas l’aboutissement d’une démarche concrète, la juste expression d’une expérience ou d’une suite d’expériences vécues, ce ne sera jamais autre chose qu’une généralité, un lieu commun, une banalité. » et il insiste : « Si vous ne parvenez pas à ramasser votre mise et à la résumer en une formulation abstraite, contentez-vous de rester concrets. Tenez-vous-en à la description de vos expériences. » (p.542)
De ce Cours de Pise, il écrit qu’il est fait pour analyser des énoncés : magnifique et inépuisable programme de travail, de connaissance de soi et de connaissance du monde dans lequel nous baignons et qui imprègne nos énoncés.
La sincérité, Wittgenstein
Et sur cette question et celle de la sincérité, Le Cours de Pise cite largement Wittgenstein et cela n’est pas un de ses moindres mérites de revenir, sans cesse, au philosophe qu’il met ainsi à portée des étudiants et des lecteurs.
« "N'aie surtout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité." "Ce que j'écris doit simplement être le miroir dans lequel mon lecteur voit sa propre pensée, et par le secours duquel il puisse la redresser." "Il est impossible d'écrire sur soi-même quelque chose de plus vrai que ce que l'on est. On écrit sur soi à la hauteur où l'on est. Et l'on n'y est pas monté sur des échasses ou sur une échelle, mais simplement debout sur ses pieds." "Là où l'on atteint les limites de sa propre honnêteté, là naît une sorte de tourbillon de pensée, une régression à l'infini : on peut dire ce qu'on veut, cela ne nous mènera pas plus loin." »
Emmanuel Hocquard précise que « ces remarques de Wittgenstein décrivent la notion de sincérité. » (p.543)
Sur l’esperluette
& ! Ce signe qui m’a accompagnée très jeune, et dont je m’en souviens nous avions cherché le nom, alors que je travaillais pour le magazine Maison & Jardin ! L’esperluette ! Utilisée aujourd’hui par de nombreux écrivains, mais pour certains, peu suspects de snobisme ou de paresse, de manière très précise. Celle que précise Emmanuel Hocquard dans Le Cours de Pise : « Vous aurez noté que je n'ai pas écrit Joie et solitude, mais Joie & solitude. Ce petit signe typographique (&), qui s'appelle l'esperluette, je ne l'utilise pas parce qu'il est "joli"– même s'il est effectivement élégant, surtout en italique –, mais parce qu'il me permet de marquer une différence avec et. Quand vous ferez la synopsis de et, ce petit mot qui n'a l'air de rien, vous serez surpris par sa duplicité. Vous verrez que et (recensé grammaticalement comme conjonction de coordination destinée à relier deux mots ou deux propositions de même nature et de même fonction) est en réalité un joker qui peut remplir bien d'autres rôles et leur contraire. C'est la savonnette des savonnettes. J'utilise & à la place de et dans le cas particulier où je veux signifier une augmentation et non l'addition de deux choses. Ici, l'esperluette (&) n'a pas pour fonction de se substituer à et. Elle dénote une visée tautologique. C'est-à-dire qu'elle tend à marquer, entre deux termes, une relation (mais peut-on encore parler de relation ?) d'identité ou d'indifférenciation assez voisine de ou. (Mais ici, la formulation Joie ou solitude pourrait laisser entendre qu'on a le choix et non qu'il s'agit d'une seule et même chose.) On pourrait aussi dire une augmentation. »
→ augmentation, terme de tricot et terme de musique, si l’on en faisait la synopsis !
Puissamment dialectiques
Cette « Aperçue », encore, de Georges Didi Huberman, en face d’œuvres d’art, des « images aussi puissantes que puissamment dialectiques, écrit-il : elles n’ont pas besoin de convaincre qui que ce soit pour faire fuser, avec une parfaite joie, leurs ressemblances et leurs dissemblances, leur planéité et leur corporéité, leur humour et leur gravité » et le voici devant un tableau de Georges de la Tour, L’Éducation de la Vierge au livre (vers 1640), « l’objet pictural le plus évidemment, le plus calmement et le plus intensément dialectique qui soit ». Et d’observer la main, la main devant la flamme de la bougie, « motif que l’on retrouve décliné partout dans l’œuvre du peintre, tel un emblème de son questionnement fondamental sur la rencontre des corps et de la lumière. Main noire (à moitié dans la pénombre) et main rouge (du sang qui transparaît grâce à la flamme et main blanche (...). Tout cela qui se contredit dans les mots ou dans la logique, mais qui se trouve bien réuni dans un seul organe de peinture où tout devient formidablement dialectique et suspendu de n’être jamais ni ceci, ni cela, ni thèse, ni antithèse (...) quelque chose comme un précipité sensible de conflits et d’attractions mêlés. » (Aperçues, p. 277)
L’intelligence des plantes
Stefano Mancuso, L’intelligence des plantes. Passionnant livre sur l’intelligence des plantes que je lis avec M. Je pense par exemple à la comparaison de la paramécie et de l’euglène, minuscule petite algue verte, deux unicellulaires dont la première rattachée à l’ordre animal et le second à l’ordre végétal. Pourquoi ? Les deux cellules sont presqu’identiques, mais la végétale a quelque chose en plus, qui lui permet de réaliser la photosynthèse et donc de subvenir à ses propres besoins, là où elle est, sans bouger !
Jean-Marc Baillieu
Il m’a envoyé son Kerugma, qu’il intitule Cahier d’essais poétiques et qu’il projette comme un inédit annuel. Je suis d’abord étonnée parce que je lis puis je ressens une attraction forte vers ce livre étrange, présenté comme un manuscrit et adressé à des happy few dont je fais partie (honorée, vraiment), et accessible sur demande à qui veut et que j’ai donc la liberté de citer. Deux-cent-dix textes, les premiers sous forme d’un abécédaire, trois parties, différents tons.
« Clins d’œil – Arbres blancs de neige, fantômes d’oliviers, fixer l’hiver sous un brisé de syntagme ébruité : un exercice de mise en perspective. Densités sémantique, syntaxique, soit, en souplesse : représentation, expression, symbolisation. L’an dernier, étais-je à Chinon, non ; à Beaugency, oui. Comme la ville pour un Romain, la littérature constitue, détient, organise, draine, donne (à voir) des images d’ordre et de grandeur, activant, désactivant, réactivant des prototypes d’écriture qui, soumis à un lecteur de confiance, approuvés, deviennent opuscules. » (Kerugma, p. 21)
Des langages
Cette note de Christine Jeanney, dans un mail du 2 juin 2018 : « Après avoir fini le livre de Kenneth Goldsmith, et inspirée par certaines des voies qu'il explore, j'ai commencé une sorte d'expérience, "sur les ondes" : je note au vol en temps réel ce que diffuse telle ou telle émission, histoire de mettre à plat la langue, ce qui se dit et s'entend (mais en enlevant tous les détails trop précis, comme les noms propres et les chiffres). (...) j'ai déjà fait deux séances, l'une avec des commentaires de cyclisme, et l'autre avec des commentaires de basket. C'est très bizarre quand je relis. Il y a une façon de voir la vie qui apparaît. Par exemple pour le cyclisme, les mots d'ordre sont souffrance, victoire, retard, bataille, mais surtout souffrance. Comme si l'épreuve était vraiment entièrement axée sur la douleur (je ne m'en étais jamais autant rendue compte). Pour le basket c'est moins clair. C'est plus métaphorique, plus inventif aussi (sans doute à cause du lexique franco-américain), plus légendaire, fictionnel, comme la narration d'une épopée. Hier j'ai tenté le même test en écoutant une demi-heure de France info : résultat, compétition, menaces, inquiétudes, forts, faibles, défaites, fautes, dangers, voilà ce qui ressort. »
→ expérience passionnante, un peu dans la lignée du Cours de Pise. Et un projet qu’elle développe sur ce site qu’elle vient de créer.
Le double goût du soulèvement et de la tendresse
Marielle Macé, que j’ai croisée au Marché de la poésie, a donné un très beau texte à la revue Europe pour le dossier Georges Didi-Huberman (n°1069). Le titre ? « Une colère par amour de la vie ». Elle dit vouloir honorer là une forme de colère, une colère quant aux formes de vie, aux conditions faites à des hommes et écrit-elle « je voudrais reconnaître aux poètes, c’est-à-dire aux grands attentifs (...) la vertu d’être blessés de cette façon-là. ». Elle pense partager avec Didi-Huberman le double goût du soulèvement et de la tendresse. La colère, explique-t-elle repose sur le sentiment d’un bien, du bien. « Chacun, posait Sénèque dans De la colère, porte en lui-même un "cœur de roi". Siège de l’ardeur, qui fait certes l’aptitude à commander, mais aussi celle à s’indigner, et à défier l’ordre du monde. » Ce cœur de roi est « une instance belliqueuse, vigilante, procédurale, qui veille, surveille, espionne, réagit aux atteintes. » (p.108)
→ ici aussi, dans ce flotoir, ce double programme, s’indigner parfois, peut-être pas assez et manifester de la tendresse, de l’attention, au monde, aux livres, aux choses, à la musique, aux personnes. Les défendre aussi en cette époque de « marchandisation du tout » dont parlait tout récemment Annie Le Brun dans une émission de France Culture. Annie Le Brun qui s’en prend, avec colère précisément, aux artistes contemporains, à l’enlaidissement du monde auquel ils participent : « Les artistes contemporains sont cyniques : en permanence, ils font passer la dévastation de la sensibilité et de toute réflexion esthétique qu'ils mènent pour quelque chose de risible et d'insignifiant. ». Elle dit aussi : « Aujourd'hui, la seule issue qui nous est imposée est la marchandisation du monde. Il y a à travers l'art contemporain une guerre généralisée, omniprésente, concertée, contre tout ce qui échappe à sa commercialisation. » (écouter cette émission de « La Grande Table » du 12 juin 2018).
Le Flotoir doit être attentif. A toutes ces tentatives de marchandisation dans les domaines qui le concerne, singulièrement la musique et la littérature. Et la marge est parfois étroite entre un indispensable travail de diffusion et la marchandisation. Attirer l’attention, si possible, mais jamais pour « vendre ». Pour susciter la colère parfois, l’indignation. Que l’on voudrait parfois « virale » afin d’alerter un plus grand nombre, de susciter un état de veille. Et chercher ensuite les recours possibles pour que ce soulèvement n’en vienne jamais à abolir la tendresse.
Alertée par quelques faits récents, mais me sentant tenue par un devoir de réserve en raison de ma fonction actuelle au CNL, j’envisage de créer, lorsque mon mandat sera terminé, un éditorial dans Poezibao. Où j’assumerai de mettre en avant des faits ou des comportements qui me semblent nécessiter une forme d’indignation, de soulèvement si possible sur un mode tendre. Il s’agit de savoir « ce que tu as besoin de protéger pour préserver ton amour de la vie » dit Pierre Pachet. Le problème dit encore Marielle Macé est avant tout celui de l’inattentif, « celui qui ne voit pas la différence, ne voit pas le problème, celui à qui ça ne fait rien… ; notamment celui qui ne voit pas les situations de destruction, de domination, de saccage, celui qui ne pleure pas ce qui est négligé ou détruit ou tenu pour peu. » (110). Et ainsi Marielle Macé précise-t-elle son idée de la colère « je ne parle pas de toutes les colères, mais de ces colères qui sont en quelque sorte des soins, qui réclament qu’on fasse attention à des vies. »
→ son approche me touche infiniment car elle n’est jamais violente ou biaisée par une forme de dogmatisme ou de « ligne », comme trop d’indignations politiques. Elle tente de la conjuguer avec la tendresse, la douceur. Elle n’attaque pas, elle défend, elle protège. Et de citer Baudelaire, Walker Evans, Michaux, Pasolini, Sebald, Michel Deguy : « il revient à des poètes d’avoir incarné cette colère à force de vigilance, d’attention sans paix, et même d’amour. »
« Le poète est irritable parce qu’il a l’œil pour reconnaître le bien et sa perte, par clairvoyance entre le juste et l’injuste donc ; voilà une proposition considérable, merveilleuse. »
→ admiration profonde devant l’audace de telles propositions. Envie aussi de donner ce texte à lire à Annie Le Brun : il y a encore des territoires petits mais sans doute assez solides où la marchandisation générale n’a pas de prise.
Si nous n’entendons pas
Et j’ouvre le livre de Dominique Fourcade, celui qui rassemble divers entretiens, édition établie par Hadrien France-Lanord et Caroline Andriot-Saillant et je lis ces mots, qui me semblent faire écho à ceux de Marielle Macé précédemment relevés (mais bien sûr les propos de Fourcade sont antérieurs à ceux de Marielle Macé puisqu’ils relèvent d’un entretien de 1976 : « Si nous n’entendons pas la parole d’un poète, ce n’est pas parce qu’il est muet mais parce que nous sommes sourds – pas assez purs, pas assez humbles, pas assez courageux : sourds. Et cette surdité, qui est proprement l’enfer, peut à tout moment s’emparer de n’importe lequel d’entre nous. Entendre, voir, demeure une grâce qui se mérite. » (Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L., 2018, p. 14)
Écouter, écouter encore, Michaux
Deux textes exceptionnels de Michaux repris par les éditions Unes, Coups d’arrêt et Ineffable vide. J’ai d’ailleurs publié deux notes de lecture, ensemble, l’une d’Antoine Emaz, l’autre de Marc Blanchet dans Poezibao.
J’ai rangé le livre à côté de ceux de Jean-François Billeter, à portée de main : « Écouter, écouter encore, devoir d’attention à tout écouter ». (p.14)
La commandante pensée
De Michaux encore : « La barrière des signes retient, la barrière des dénominations, la barrière des injonctions. Avènement de l’universalité de la mathématique mesure. La commandante pensée cependant rencontre, en avançant, l’impensable, de plus en plus l’impensable, l’inconcevable, l’indéfiniment insaisissable. » (p.17)
Ineffable vide
Dans ce second texte, Michaux prend soudain conscience de cet « ineffable vide » et peu importe que ce soit via la drogue. Celle-ci a sans doute pour effet de court-circuiter toute la machinerie défensive (voir la citation précédente !) de l’esprit humain, fondée sur l’avoir au détriment bien sûr de l’être.
Cela dit, Michaux parle de « certaines substances récemment synthétisées qui semblent, interceptant le réel, ouvrir au spirituel seul, et largement, immensément en recevoir des fluides. » (p.32)
Etienne Faure
Etienne Faure publie Tête en bas aux éditions Gallimard. Livre étonnant ! Je ne sais s’il vous retourne la tête, mais il compromet fortement l’équilibre mental. On entre dans le livre avec un texte qui semble évoquer un réveil après une perte de conscience, coma, évanouissement. Tout ici est toujours allusif, peu catégorisé. Les textes sont courts, 16 à 20 vers et fonctionnent comme de vraies petites machines de langue à dérivations, se terminant par le titre, comme les Préludes de Debussy. Vient ensuite une grande séquence sur le thème du dimanche, dimanches de visite, de famille, glissant insensiblement vers les maisons de passe des années 20 ou tout aussi bien vers l’asile de vieillards ou de fous. Il y a là comme des portraits floutés, des images jaunies, quelque chose d’insaisissable et pourtant bien constitué dans le poème. Il y a de terribles et très virtuoses raccourcis autour du lit, par exemple, toute une vie ramassée en dix-neuf lignes, du début à la mort. Oui « la vie s’étage », dans le lit comme au cimetière. On est alors devant un chant funèbre, un chant de poussière, impressionnant : « toute sève inutile voués aux orties / dans un jardin en ruine… » (p.28). « Le monde est pourrissoir »
Pierre Skira, les pastels
Marc Blanchet a écrit un texte remarquable pour un livre sur le peintre Pierre Skira. Un texte centré sur une série de pastels qui s’intitule « La Série Baruk ». Un texte qui fait découvrir en profondeur ce qu’est le pastel ! : « Le pastel (élu depuis si longtemps par Skira) est de la poussière qui brille encore, de la poudre qui s’abreuve de soleil, de la terre qui se souvient et s’exprime ici dans une résurgence, de la pierre broyée, moulue, qui n’a pas encore renoncé à régner. Tout cela vibre. Tout cela muettement vibre, avec la lumière pour désir et le tableau pour demeure. » (p.24).
Puis Marc Blanchet dresse une liste de quelques couleurs (il y en aurait plus de huit cents) du pastel : « Il faut convier les noms de certaines de ces couleurs, comme si en les nommant on partageait la forme trouvée par le peintre : Jaune de Naples ; Terre d'Apt ; Ocre jaune ; Sépia ; Bistre ; Gris roux ; Vert algue ; Vert doré ; Vert Pomme ; Vert Orchidée ; Vert Perruche ; Bleu de Roy ; Bleu Ardoise ; Violet Pensée ; Vert Puceron ; Violet Persan ; Violet Iris ; Lie de Vin ; Violet Héliotrope ; Gris Souris ; Noir velours ; Violet Van Dyck ; Terre de Florence ; Bleu Ramier ; Rouge de Venise ; Terre d'Avignon ; Rouge Indien ; Ocre doré ; Fauve clair ; Rouge Capucine ; Jaune Canari ; Soleil couchant ; Vermillon de Chine... Voyez : c'est le catalogue des vaisseaux de L'Iliade dans lequel Homère lie à jamais énumération et poésie. La liste est une grille de lecture du monde ; L'infini un texte incomplet. Aussi vont-ils, ces pastels — par cette harmonie qui éloigne tout dispositif — renaître à jamais. Ce à jamais nous émerveille. Le mot harmonie est le nom secret des Pastels de Pierre Skira. Pas celui de sagesse, ou même de contemplation, ou ce serait une contemplation qui offre au chaos un miroir émouvant. » (David Anfan, Marc Blanchet, Pierre Skira, Les Editions du Palais, 2018, p. 26)
L’effacement de la lexicographe
Les éditons phB m’ont remis au Marché de la poésie un étrange petit livre de Nicolas Auzanneau, Bibliuguiansie ou l’effacement de la lexicographe. Le récit tourne autour d’un dictionnaire letton-français composé en 1941 à Riga, donc au cœur des plus noires années de ce pays, la Lettonie, prise en étau entre les Allemands et les Russes. Le narrateur (peut-être l’auteur qui est traducteur du letton vers le français), fasciné par un vieil exemplaire en très mauvais état de ce dictionnaire tente de remonter la trace de ses auteurs et dresse au fil des pages de magnifiques portraits de professeurs et de lexicographes, donc deux femmes qui seront comme par hasard bien effacées de la publication finale.
Et quid de ce mot étrange, bibliuguiansie dont la quatrième de couverture nous dit qu’il est l’art de restaurer les livres ?
Bibliuguiansie : S. f. (bi-bli-u-ghi-an-sî - du gr. biblion, livre ; ugiansis, guérison). Art de restaurer les livres. Ce mot, barbarement formé (on devrait dire biblygiansie), ne se trouve que dans les dictionnaires. Source: P. Larousse. Grand dictionnaire universel du XIXe siècle. Paris, (1864-1890). (source de cette note)
Mouvements sismiques, Etienne Faure
Je poursuis ma lecture de Tête en bas. On pénètre dans une série de textes autour du thème de la statue, titrée « Au musée des rictus ». Là encore profonde mélancolie de ces pages qui donnent l’impression que le présent est déjà un monde d’après la fin. Des textes très travaillés parcourus de failles et de veines (minérales) qui sont aussi des lignes de fuite.
Il y a une technique très particulière d’Etienne Faure qui semble avoir pour chaque texte deux ou trois thèmes proches ou distincts qu’il fait rentrer de force, en force, dans ce moule prédéfini de 16 à 20 vers, qui semble être sa mesure. Il y a des tassements, des concaténations, une sorte de saturation de ce petit édifice qui à force d’être saturé se met à bouger, comme s’il était ébranlé par des mouvements sismiques.
Un appel d’Edgar Morin
Je suis infiniment touchée par cet appel d’Edgar Morin dans Le Monde daté de ce jeudi 14 juin 2018. Non pas tant parce qu’il en appelle aux institutions religieuses de toutes obédiences pour qu’elles ouvrent leurs portes et leurs locaux, mais pour la teneur profonde de son propos. Voici ce qu’il écrit : « Le parcours des personnes exilées offre un cumul exceptionnel des tragédies contemporaines, où tout l’éventail des souffrances est déplié : elles ont le plus souvent connu des situations de guerre meurtrière (Syrie, Yémen), de répression barbare (Érythrée), de stigmatisation mortelle (à l’encontre des homosexuels, des femmes), de précarité absolue (ce sont les couches les plus pauvres, dénuées de réseaux extérieurs, qui migrent le plus dangereusement et sont les plus précarisées et isolées socialement dans les camps de rétention). Elles ont souvent traversé des déserts, des mers, des montagnes : les souffrances physiques et les souffrances psychiques les poussent au bord de l’abîme. Et les témoignages sont nombreux de séquences d’héroïsme moral et physique inimaginable pour sauver les leurs, et d’autres aussi – héroïsme invisible incroyable, couronné trop souvent par la mort dans la crevasse, sous les flots, sur le sable, bientôt sous les balles des gardes-frontières, et dont les films tragiques seront un jour sur les écrans. L’Europe, dont la richesse a profité de plusieurs siècles de mise en esclavage colonial et postcolonial de millions d’êtres humains non européens, voudrait se construire dans le respect des droits humains : elle fait face ici à son premier (son dernier ?) grand test historique sur le choix des valeurs qui la fondent. Pour le moment, ce sont les murs, les barbelés, les politiques de fermeture et de répression plus ou moins explicitement racistes qui semblent l’emporter. »
→ il me semble que cette attitude de rejet est doublement contestable. Elle l’est au premier chef pour des raisons humaines et je me révolte de voir que ceux-là mêmes qui s’indignent, avec raison, de la souffrance animale la tolèrent à un degré inimaginable chez des humains ; je trouve aussi une source d’espoir dans les propos de Marielle Macé, notamment dans Sidérer, considérer. Cette attitude de rejet l’est également sur le plan de l’intelligence géographique, stratégique : non pas qu’il s’agisse de tirer profit de ces êtres humains comme d’une main d’œuvre à bon compte, mais parce que l’immigration massive (ou plus exactement les mouvements massifs de population) sont inéluctables en raison d’au moins deux facteurs, le facteur climatique et le facteur démographique. Au Niger, la fécondité est supérieure à 7,57 enfants par femme en 2015 (pour mémoire chez nous, on est à 2, 01 enfant par femme également en 2015) et l’expansion démographique africaine n’est pas contenue ou peu et elle est exponentielle : « Comptant 1,2 milliard d’habitants en 2017, le continent [africain] devrait avoisiner les 2,5 milliards en 2050. Sa population "pourrait quadrupler pour atteindre 4,4 milliards en 2100, ceci, malgré le sida". Alors qu’un homme sur six vit aujourd’hui en Afrique, plus d’un sur trois y vivrait dans un siècle. Sur des terres soumises au réchauffement climatique qui élève par ailleurs le niveau de la mer de sorte que de nombreuses régions côtières vont être submergées. » Voilà la réalité. Les murs, matériels ou virtuels, que construisent les pays européens sont exactement semblables aux barrages contre le Pacifique de la mère de Marguerite Duras ou aux châteaux de sable des petits enfants sur la plage. Destinés à être balayés ou submergés. Donc c’est dès maintenant qu’il faut travailler à des solutions pionnières, imaginatives, créatives, innovantes pour tenter de répartir l’énorme masse des êtres humains sur la terre. Il me semble que toutes les autres questions sont mineures en regard de celle-là. C’est une question de survie morale et matérielle de l’humanité.
[Edgar Morin et Véronique Nahoum-Grappe, Le Monde, jeudi 14 juin 2018 ; Marielle Macé, Sidérer, considérer, Verdier, 2017]
Lire délie
Une journée un peu lourde, beaucoup d’amis en difficulté, l’une par maladie, deux autres, proches, chères, par manque de reconnaissance de leur travail littéraire. Une personne peu connue aussi, gravement lésée récemment et qui a éprouvé la nécessité de me faire part de ce qui lui arrivait.
Alors, au terme de cette journée, j’ai fermé l’ordinateur, et les écoutilles. J’étais non pas triste mais découragée pour ces personnes et en révolte aussi, dans cette forme de colère dont parle si magnifiquement Marielle Macé dans la revue Europe, dans son article consacré à Georges Didi-Huberman. Non pas la colère caricaturale que l’on peint souvent, hors de contrôle, violente, face rouge et yeux qui sortent de la tête, mais la colère intérieure, la révolte profonde devant toute forme de souffrance infligée à autrui, à toute personne sur la surface du globe. Voire aux animaux ou aux plantes, dans une certaine mesure.
Alors, au terme de cette journée, j’ai pris trois livres et j’ai lu. Ces trois livres : Parole, personne d’Anne Malaprade, La Tête en bas d’Etienne Faure et Improvisations et arrangements de Dominique Fourcade. En deux heures, la colère s’est apaisée et s’est manifestée une forme d’espoir et de confiance dans la littérature et la poésie, quelles que soient les vilénies et turpitudes de ceux qui sont censés les défendre ou les promouvoir et qui ne pensent qu’à leur minuscule égo : égo dérisoire et surtout tellement effroyablement formaté par l’air du temps dont on ne peut pas dire qu’il soit attentif à la qualité. Confiance dans la littérature (et la musique, mais il n’était pas question de cela à ce moment-là) pour leur incroyable puissance de régénération de l’esprit, voire de l’énergie vitale et créative.
Flacons de sels
la rondeur si parfaite et si douce, fraîche, de la tête d’hortensia, sous la main – le tissu exubérant de la pivoine – les innombrables petits végétaux perçant partout le béton et le macadam – le bleu magnifique et lumineux des yeux d’une amie – le bruit d’un verre cassé (son du jour) – le jaune citron et pictural, à la chardin, de la rondelle de citron dans le verre d’eau pétillante (lumière du jour) – métro, un carré, quatre personnes, trois avec un livre, un vrai livre ! (lecteurs)
Son du jour
Un autre, une citation ; les sons, je les rencontre si souvent dans les livres. Qu’est-ce que cela fait de lire un son dans un livre ? Entend-on ce son en soi ? Et si on ne connait pas le son, peut-on l’imaginer ? Peut-on comprendre en profondeur ce qu’il fait à autrui ?
Ce son : « L’été le son du violoncelle traverse la fenêtre comble les murs atteint le grenier. Sous les toits songe étale d’une sarabande » (Anne Malaprade, Parole, personne, p. 44)
Un engagement fou et magnifique
Cécile Riou et ses deux partenaires du Projet poétique planétaire se sont engagés à écrire chacun un poème par jour, sept jours sur sept, à vie et à l’envoyer à un destinataire anonyme la plupart du temps, choisi dans un annuaire postal.
Parole, personne
Je suis frappée par la puissance de ce texte d’Anne Malaprade, puissance est un mot que j’attribue rarement à un texte mais qui est pour moi essentiel. C’est une prose dense, mais aussi fluide, elle impacte à chaque instant sans étouffer, elle donne le sentiment de ne pas être épuisée en une seule lecture mais de demander plusieurs « passages » comme on le dit en gravure. « Des heures passées ensemble à constater nos passivités » : c’est une scène de famille. Oui fortes pages, où la musique est souvent présente, mais pas toujours d’une manière heureuse, bénéfique. Le rapport d’Anne Malaprade à la musique est très complexe : « ne sais selon quel désordre accueillir la pénétration des notes dans le corps interne. » (p.44)
→ immense question ici posée. Et prise de conscience qu’en réalité la capacité d’écoute profonde est très limitée, en ce sens que la richesse de la musique, à chaque instant, dans les œuvres riches, excède au fond très largement ma capacité de l’entendre, de vraiment l’entendre. Peut-être cela qui fait que l’on a tant besoin de réécouter, souvent maintes fois, les œuvres musicales qui nous sont importantes ? Réécoute d’une œuvre musicale et relecture d’un livre sont adossées à des nécessités et des choix très différentes.
Sur le toit
« Sur le toit, accompagner le ciel dont les vagues foncées conduisent les éléments : eau, air, voyage solitaire et lent, décollement des couleurs, rien ne se passe, sinon le temps et l’âge d’advenir jusqu’au jour suivant. »
→ ne pourrait-on appeler cela une nature morte ?
Il y a une sorte d’interpénétration des mondes, des espaces et des temps, comme une coagulation en reflet de notre réalité intérieure, que l’écriture souvent tend à disséquer, à rationnaliser. Un jeu de glissements de plans, parfois muets, parfois silencieux, parfois hurlant. Le n°13, sous la houlette de Spinoza, est un monde en soi : « L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses ».
Il faudrait travailler à chaque fois la connexion des deux textes, le versant prose puis dans la seconde partie du livre, le versant poésie. Même titre, mêmes thèmes. Expansion, bourgeonnement, diffractions d’un côté, condensation, exsudat, cristallisation de l’autre ?
Un son du jour
En faire un répertoire en mêlant sons entendus et sons lus : ‘O coi des lèvres distendus quand ne bouge / un matin plus la langue » (Etienne Faure, Tête en bas, p.52)
Des sons rencontrés, entendus ou lus.
De la bouche, Etienne Faure
Cette séquence de poèmes chez Etienne Faure qui procède par ensemble de poèmes de 16 à 20 vers maximum, groupés par 4 ou 5. Des textes courts, en effet, comme tassés (comme le sable dans un seau -fait-on ensuite un pâté, peut-être). Des textes denses, presqu’étouffants parfois, capables de rendre la violence d’une bouche proférant des méchancetés « Au début, jets de pierre, projectiles / - tuer de loin – (…). On se croirait dans l’univers des contes, avec un crapaud crachant des pierres, des clous ou des diamants. Et il y a « l’exorbitant habitude de la vie / d’évincer toute chair, laisser le vide / gangréner les joues plénières, les orbites » (p. 55) : pourquoi ces mots font-ils surgir des visions de Moyen-Âge, gargouilles et danses macabres, églises, famines et vanités ?
Fourcade, les entretiens
Après avoir lu deux fois Deuil, j’aborde les entretiens avec Dominique Fourcade compilés dans un gros volume. Interrogé en 1978 par la revue Documents sur, sur la question « Art, marxisme et freudisme », il oppose parfaitement système et art : « les systèmes d’une part, l’art moderne, d’autre part, se sont développés dans une hétérogénéité absolue de l’un aux autres et vice versa. » (improvisations et arrangements, p.18). Et d’enfoncer le clou : « toute pensée qui tombe en système se transforme en registre de pouvoir et cesse d’être une pensée. » (p.18) puis « Cessant d’être une pensée, tout système pose quelque part une culpabilité : il excommunie la part majeure du réel qui ne se laisse pas systématiser (...) aucun système ne tolère ce qu’il ne peut réduire, alors que l’art ne veut rien réduire. »
Art et savoir
Interrogé sur la question du rapport entre l’art et le savoir, là aussi il est très clair : « Il n’y a pas d’art sans savoir. Il n’est pas d’artiste authentique qui ne sache et son art, et l’histoire de son art, laquelle est à son tour l’une des histoires qui constituent l’artiste comme artiste moderne et lui rendent loisible de se libérer, de se repérer et de se pondérer.
se libérer, se repérer, se pondérer….
« Nécessite, donc, de refaire soi-même l’itinéraire » (p.19)
Cela proche des propos de Marc Blanchet sur la peinture, cités récemment dans les notes sur la création de Poezibao.
Traduire, Dominique Fourcade
Un nouvel entretien, pour la radio, en 1983, avec rien moins que Claude Royet-Journoud. Imagine-t-on encore deux interlocuteurs (je dis bien deux) de ce niveau aujourd’hui à la radio. Les poètes et les grands écrivains parlent-ils encore à leurs pairs ? Où sont les émissions de Mathieu Bénézet, de Franck Venaille, de Claude Royet-Journoud ? Veinstein aura-t-il été à la fois le dernier et le symbole du basculement vers tout autre chose.
Revenons à Dominique Fourcade et Claude Royet-Journoud parlant des traductions par le premier de poèmes de l’Américain James Schuyler. En deux ou trois pages sont posés quelques-uns des principaux problèmes de la traduction de poésie : Fourcade assume de chercher à rendre l’originalité de la langue « fût-ce au détriment de la fluidité française » et il ajoute « il y avait des choses où il a fallu que je casse, casse du français comme on casse du verre… » (p.23). Et d’insister aussi sur ce paradoxe du traducteur : « quand un poète écrit dans une langue donnée, avec un seul mot il écrit plusieurs choses à la fois. » Le traduire, c’est renoncer à une part non négligeable, et même souvent à la plus grande partie des options mises en œuvre par le poète dans sa langue originale, pour n’en retenir qu’une. Et parfois pire encore, on en déclenche d’autres en français qui ne sont nullement celles auxquelles avait songé le poète ».
La modernité
Et nouvel entretien avec C. Royet-Journoud, cette fois pour la revue Banana Split en 1983. Claude Royet-Journoud interroge D. Fourcade sur sa longue période de silence, dix années en fait. Fourcade à un moment donné de son travail a senti qu’il lui fallait faire le point, pensant que ce serait l’affaire d’un an : « Le point, ça consistait à resserrer mes instruments de mesure, ça consistait à réfléchir sur le moderne ; je connaissais bien la littérature, la littérature où le moderne a basculé en tant que tel et s’est constitué, disons autour de Mallarmé ». Tout le monde dit-il pensait que c’était là que les choses avaient eu lieu mais lui au fond n’en était pas convaincu : « Je pensais, et je le pense plus que jamais d’ailleurs, que les choses avaient eu lieu de façon plus forte, plus profonde et plus complète, avaient été réalisées d’une façon beaucoup plus parfaite dans les arts plastiques ». Fourcade pense à Cézanne, à Matisse et au Cubisme et C. Royet-Journoud l’entraîne de façon passionnante sur une autre de ses figures tutélaires, Maillol. Occasion d’ouvrir le chapitre sculpture, et notamment sculpture américaine qui semble avoir été extrêmement importante dans l’art de Dominique Fourcade. Il évoque notamment le sculpteur Michael Steiner, qui a été pour lui une impulsion inouïe, à la fois « comme courage pour le quotidien, comme possibilité pour renouveler [sa] propre poésie ». (p.29)
Et pour en venir là où il voulait en venir : « dire en même temps, sans privilégier rien du réel dont [il] fait l’expérience ; pour ce faire il a fallu qu’[il] casse la syntaxe dont il avait hérité, pour en arriver à une nouvelle, pour arriver à la simultanéité des plans du réel et à mettre tout ça sur le même plan jusqu’à ce que la surface de [son] poème englobe tout ça encore une fois sur un même plan. » (p.31)
Claude Royet-Journoud parle alors d’une sorte de construction par plaques mobiles, par superpositions, par couches de sens et c’est précisément ce que j’éprouvais lisant aussi bien Anne Malaprade qu’Etienne Faure.
Fourcade lui insiste sur l’angoisse « de donner plus d’importance à une chose qu’à une autre » et qu’il y faut un effort colossal sur la syntaxe, car notre syntaxe et notre grammaire tolèrent mal de tout ramener sur un même plan (p.32). Ne plus jamais rien mettre sur un trône. Question peut-être naïve : n’est-ce pas ce même mouvement qui éloigne les philosophes de la métaphysique ? Et les pousse vers la phénoménologie ?
L’un et l’autre en viennent à parler de la phrase-paquet, de condensé du perçu qui demande un condensé du rendu, d’un désir de comprendre et de voir. Avec tout un travail sur le son : « il n’y a pas de sens sans l’exactitude du son » et « Il m’a fallu des années de travail. Pour libérer les sons sans qu’il y ait gratuité du bruit. » (p.38 et 39)
Quelle leçon de poésie !
Un vouloir-entendre
En réponse à une question de Claude Royet-Journoud : « Tu dis "je ne suis qu’un vouloir-voir" », réponse de Dominique Fourcade : « Oui je suis un vouloir-entendre et un vouloir-voir, mais surtout pas un vouloir écrire » (p.42)
Comme un linge de Véronique
Et cela, terrible : « parfois je me vis comme un linge de Véronique…je crois…il y a imprimée sur moi-même la figure du monde, ça me fait très peur… »
Réfléchissons : pour mémoire, Véronique a tendu au Christ sur le chemin du Golgotha, alors qu’il portait sa croix et ne cessait de tomber, épuisé, un linge pour qu’il puisse essuyer son visage. Or sur ce linge, les traits du Christ se seraient imprimés. (Il ne faut pas confondre le « linge de Véronique » avec « le Suaire de Turin »). Dominique Fourcade a donc le sentiment que son corps est comme ce linge et que sur lui vient s’imprimer le monde. Il est surface sensible (au sens photographique) sur laquelle viennent s’incruster, de manière indélébile des images du monde. Son propos est formulé de telle façon que cela semble aussi impliquer une responsabilité.
Bruit du jour
On ne l’entend presque plus ce bruit qui envahissait les matins jadis, surtout les matins froids : celui des démarreurs tirés et tirés dans l’espoir de lancer un moteur engourdi.
Le besoin de s’augmenter
Dans une belle émission de 1994, reprise dans « les Nuits de France Culture », Jacques Lacarrière dit à propos du voyage qu’il manifeste chez lui « le besoin de s’augmenter ».
→ pour moi, si le voyage répond un peu à ce besoin, que j’éprouve très fortement, ce voyage n’est pas assez long et surtout n’est pas de ceux qu’évoque Lacarrière dans leur mode d’être. En revanche, je pourrais varier sur le thème en écrivant que la lecture traduit chez moi « le besoin de m’augmenter ». Et que la lecture qui ne m’apprend rien, qui ne fait que redire ce que j’ai déjà lu (tant de livres de poèmes reçus, louable expression de soi, mais qui ne font pas bouger la moindre parcelle intérieure) ne me retient pas. Et cette augmentation, quand elle advient, peut concerner un champ qui n’est pas du tout l’un de ceux que je fréquente. La lecture m’ouvre alors ce domaine, me le rend désirable ou bien me permet de le juger moins bêtement, de façon plus subtile, plus informée.
Trois lecteurs
Et soudain, trois lecteurs. La première, jeune femme adossée à un bac de buis, à la terrasse d’un Starbucks. Je la saisis au vol depuis l’autobus. La seconde, un peu plus loin, tient curieusement un livre à bout de bras, à bout de main presque. Là aussi une photo, de dos, alors qu’elle s’éloigne rapidement. La troisième est dans l’autobus même, elle feuillette ce que je prends d’abord pour une bande dessinée, étonnée de cette présence dans les mains d’une dame pas jeune et plutôt classique, pour m’apercevoir qu’il s’agit plutôt d’un catalogue d’exposition.
Ce n’est qu’au développement des photos que j’identifierai les lectures des deux jeunes femmes. Et quel étonnement de découvrir que le titre qui s’étalait au vu et su de tous mais que je n’avais pu déchiffrer depuis l’autobus était : Mystères de la Kabbale, de Marc Alain Ouaknin (grands cheveux blonds, sweat à capuche bleu pâle, pantalon noir, baskets de marque roses et blanches, grosse bague à cabochon bleu pâle). Quant à la passante à contre-sens, ce qu’elle tenait à bout de bras, j’en déchiffre deux mots sur la photo, Amis et Money et je découvre donc qu’il s’agit de Money, Money de Martin Amis (cheveux blonds plus courts, coupés carré, jean, grande chemise ample en tissu léger à petits motifs imprimés et sorte de petite veste courte bleue et blanche à franges, écharpe claire, baskets bleu marine et blanches). Je n’ai pu hélas identifier la lecture de la dame de l’autobus !
Une nouvelle forme de censure
Jean-Marc Baillieu m’alerte sur une nouvelle forme de censure en me communiquant trois articles du Figaro datés des 9 et 10 juin 2018. Pour situer les choses, incipit d’un des articles avec cette citation de Teresa Cremisi, ancienne PDF de Flammarion : « Bientôt, dans un roman, le personnage ne pourra plus tuer son père ou sa mère ! On n’est pas à l’abri de ce qui se passe aux Etats-Unis et de devenir des cibles [des] "contrôleurs de sensibilité" ». Le mot est lâché. De quoi est-il question ? De ceux qu’on appelle aux Etats-Unis les sensitivity readers, chargés de traquer dans tout écrit ce qui peut heurter la moindre communauté ! Considérés comme des "démineurs de polémiques", ils doivent percevoir tout ce qui peut être perçu comme raciste, homophobe, misogyne, désobligeant pour telle ou telle catégorie de personnes. Et le pire c’est que même les livres anciens y passent.
Mes collections
Lumière du jour deviendrait image du jour, lumière est trop difficile seul me semble-t-il mais pourraient être incluses des images et notamment à partir de mes photos-notes.
Son du jour resterait son, mais incorporerait donc des citations.
Lecteurs.
Trois collections
Les plantes, encore
Toujours la lecture de L’intelligence des plantes de Stefano Mancuso avec M et cette capacité qu’on les apex de leurs racines de détecter la plus petite présence d’une substance chimique dont elles ont besoin. Et les plantes vont alors développer le réseau racinaire en direction de cette réserve !
Anne Malaprade
Texte 14, apparemment centré sur le rapport fille-mère mais qui va bien au-delà. Grande violence de ce texte où je décèle quelque chose d’expressionniste, c’est le monde du Cri de Munch et de certaines toiles d’Emil Nolde : « courses en déroute, le pain seule urgence, les légumes ni découpés ni lavés creusent la faim, pitoyable soufflé. Un dimanche matin avant l’aube, heureux les mots qui meurent, heureux les morts. De leurs ailes naissent des contre-ailes. »
→ ce n’est pas la première fois que je remarque des formules issues d’une éducation judéo-chrétienne chez Anne Malaprade. Il y avait déjà le titre d’un de ses premiers livres : notre corps qui êtes en mot. Des bribes des Évangiles ou de textes de l’Ancien Testament apparaissent au fil de la prose. On est en présence d’une sorte non pas de polyphonie mais de concaténation de voix non harmonieuses, hurlantes, grinçantes, étouffées parfois, tendres aussi fugitivement, moqueuses, toutes ces voix auxquelles on a été soumis, soumise surtout : injonctions, commentaires, remarques, ordres, appréciations, moqueries, paroles tueuses. Immense tissage de voix emmêlées, féminines pour la plupart, discours intérieurs, malédictions ancestrales, voire mythiques, et révoltes étouffées. Un sombre univers de résonances. Et toujours cette composition en miroir à l’intérieur du livre, Face A (comme d’un disque, autrefois), négatif, avec paroles, face B, tirage, la musique seule pour laisser le lecteur chanter ?
Etienne Faure
Une séquence « Peintures » qui confirme le côté tableau en mots de certains de ses textes. La peinture du temps du Roi-Soleil, avec roi et du roi. Je trouve cette séquence moins intéressante que les premiers textes du livre. Il n’y a pas au même degré cet emboîtement déglingué de mots et de phrases au cours gravement perturbé de ces premiers textes, un peu comme si la peinture scrutée ôtait ses mots au poète.
Je relève le procédé intéressant du diptyque Vétusté/Restauration : à gauche, le poème [à restaurer], ses trous, ses balafres ; à droite le poème restauré (il parait comme repu en face de l’ascétisme de son face-à-face). Ce sont ici les seuls titres en haut du texte, tous les autres étant après le texte, un peu, on l’a dit, comme pour les Préludes de Debussy : « ce qu’a vu le Vent d’Ouest ».
Danse, Fourcade, Malaprade
Je reviens en fait à Anne Malaprade que je relie à Dominique Fourcade, lisant un texte d’elle sur lui, sa participation à un récent colloque et cela alors que je sors de l’entretien de D. Fourcade avec Claude Royet-Journoud qui montrait l’importance de la découverte d’une certaine sculpture américaine pour l’écriture de D. Fourcade. Ici, c’est sur la danse que se penche Anne Malaprade. Découverte par l’écrivain dans les années soixante, via Merce Cunningham : « les grandes rencontres déclenchent en nous ce qui est en nous. ».
« "Comprendre, vérifier, vérifier-étaler, transcrire, étaler encore" dans l’écriture un certain nombre d’innovations mouvementées — la danse n’est-elle pas l’art du mouvement ? — parmi lesquelles la volonté de ne plus raconter d’histoire, celle de multiplier le, voire les centres, la nécessité de traverser un mur capitonné, le mur du sujet par exemple, ou encore celui de la psychologie, des affects, du décor, des circonstances, de la figuration, de l’anecdote, du message, des costumes et des caractères, de l’ordre établi : de toutes ces défenses qui nous instituent. « […] tous les systèmes sont en alerte, il n’y a plus qu’à transcrire, transcrire encore". Dominique Fourcade a peut-être trouvé la mise en scène de son écriture depuis la danse moderne. " […] je ne suis que déclinaisons et conjugaisons, ensembles et systèmes" » écrit ainsi Anne Malaprade dans cette communication. Et plus loin « La langue se dévêt et chorégraphie le corps parfois grammaticalement tyrannique des mots. Dépouillée déshabillée, elle se désengage. Elle inaugure un temps-espace, ou transforme en espace un temps désormais mental et physique, incarné et aérien, sur le mode d’un strip-tease ralenti : langue dégraissée et vive, subtile et déhanchée, agile et versatile, langue transgenre, translangue, transgrammaire, transsyllabe, transmot, transphrase, transénoncé, transsens et transsensée, langue sensuellement insensée. Elle n’a plus à psychologiser ni à se raconter d’histoires. Elle est désormais capable, comme la danse, de dire quelque chose sans exprimer pour autant une subjectivité ou une identité, un synopsis ou un scénario. Sans pour autant éclairer et désigner un centre ou un noyau, une origine et une fin, un programme et une synthèse. Allégée de tels devoirs, elle pense et expérimente en toute liberté, vole (voler comme ces oiseaux — rossignol, martinet, mésange, buse, moineau, hirondelle en sang — si souvent invités par Dominique Fourcade à traverser ses textes, voler comme ces voleurs de talent dont Reverdy souligna le travail de précision), car elle n’est plus régie par un impératif rationnel, représentatif, discursif ou démonstratif. La langue dansée devient alors le lieu d’une expérience cognitive et amoureuse. Elle se révèle une puissance de découverte, une mise en tension érotique des possibles par lesquels le sujet écrivant une danse des signes devient le contemporain d’un réel lui-même pulsé. Dominique Fourcade crée le mouvement d’une langue qui constitue la forme de son discours déplié déployé — "une forme dont j’ai la foule en moi, et la solitude". Le sens impliqué dans tout livre doit avant tout à cette forme unique et mouvementée qui interroge et reflète, réfléchit et cabre, ou cadre, le réel dans ses manifestations les plus passionnément extrêmes. »
→ Il se trouve que ces extraits décrivent aussi la manière d’Anne Malaprade, notamment dans son dernier livre Parole, personne, pourtant foncièrement autre par rapport aux livres de D. Fourcade.
Éponge
Et je repense au voile de Véronique en lisant cette phrase d’Anne Malaprade : « l’œuvre d’art qui éponge le réel. »
Élargir les capacités d’enregistrement
Retour au livre qui compile des entretiens avec Dominique Fourcade. Il écrit : « J'ai tenté d'opérer deux choses, et de les opérer simultanément : d'une part, élargir mes capacités d'enregistrement du monde jusqu'à parvenir à un état où, par principe, rien ne peut plus être exclu du poème, et où rien n'en peut non plus être privilégié (ni quant aux bribes de "sujet" — le vécu ? — ni quant aux éléments de la langue, qui d'ailleurs ne font qu'un). Dans Le ciel pas d'angle, il n'y a plus de détail et il n'y a plus de sublime — et il n'y a plus de trivial et il n'y a plus de sublime — et il n'y a plus de choix dans la perception. Baudelaire est encore tout entier dans une perception active, et idéologiquement orientée avec un haut et un bas, un bien et un mal, un avant et un après. De mon poème se faisant poème j'espère avoir extirpé l'actif, le choix des mots-choses, et j'espère du même coup avoir ôté tout sens à la notion de passif. D'autre part — et simultanément, j'insiste —, tentant de m'établir dans la pratique que je viens de dire, j'ai utilisé toutes les indications et toutes les ressources de la peinture et de la sculpture modernes — c'est ainsi, et seulement ainsi, que j'ai pu mettre à plat la matière de mon poème sur la page. En déhiérarchiser les éléments, en déstructurer la phrase à la mesure de cette mise à plat. Ôter tout centre et toute périphérie au résultat du travail. Ce résultat, c'est — ce voudrait être — un courant le plus égal possible, des mots très uniformément branchés. Une surface enfin ! » (p.46)
Poésie
Deux remarques éclairantes à mon sens sur la poésie : « La poésie est tout processus qui fait passer quelque chose du non-être à l’être » (p.46) et « Nous, ceux des écrivains qui nous pensons poètes, il me semble que nous nous occupons très particulièrement des modes de ce passage du non-être à l’être – et ce passage capital et fondateur a lieu, en ce qui concerne notre métier, exclusivement dans la langue. » (p.47)
Il dira plus loin dans le livre : « j’ai voulu (...) qu’il n’y ait plus d’intermédiaire du tout, du tout, entre moi et la langue, donc découper dans cette espèce de surface en zinc excessivement résistante qu’est la langue. » (p.88)
Mes collections
Le son rond d’une toupie tournant à plein régime évoquant la forte impression ressentie au voisinage d’une des turbines du barrage de Beauharnois, au Québec (son)
Cette fleur étrange d’être tellement sophistiquée qu’elle en parait presqu’artificielle (c’est une passiflore) (image)
Syntaxe
« Un écrit et une peinture sont une syntaxe, c’est-à-dire une mise ensemble de différents éléments pour faire une œuvre, pour la production d’une œuvre. » et un peu plus loin « Il n’y a obligation pour personne de regarder dans un autre art mais il n’y a non plus aucun obstacle. Ce sont des problèmes de syntaxe. Si votre métier, c’est de vous occuper de syntaxe, vous pouvez regarder chez tous ceux qui s’occupent de syntaxe. C’est aussi simple que cela. »
→ il faut rappeler que dans ces entretiens classés chronologiquement on a vu à quel point Dominique Fourcade dans ses années d’apprentissage, de construction de son travail, est allé voir ailleurs, c’est-à-dire du côté de la peinture, Matisse et Cézanne en particulier, de la sculpture et du côté de la danse (comme l’ont montré les extraits de la communication d’Anne Malaprade à un récent colloque sur l’auteur).
Roberto Saviano : « quelle fête ? »
L’écrivain italien a publié un texte très fort dans Le Monde du vendredi 22 juin, dont j’extrais ces mots, de longue résonance : « A peine nommé, le ministre de l’intérieur déclare : "Pour les migrants, la fête est finie."
Quelle fête de naître en Afrique, de tout sacrifier et de s’endetter pour tenter de construire un avenir meilleur, dans l’espoir de pouvoir changer la donne et d’aider sa famille qui, en attendant, reste là-bas, parce qu’elle est trop nombreuse, parce qu’elle compte des femmes, des personnes âgées et des enfants qui ne supporteraient pas les souffrances d’un voyage long et éprouvant.
Quelle fête de traverser le continent, de voyager entassé dans un véhicule conçu pour dix personnes qui en transporte cinquante.
Quelle fête d’aller sans nourriture et presque sans eau, d’être dans la fleur de l’âge et pourtant si fatigué, épuisé, à bout et d’avoir, malgré tout, encore de l’espoir. Quelle fête d’arriver en Libye, de faire l’impossible pour ne pas rester prisonnier dans un camp de réfugiés, de chercher à ne pas devenir une monnaie d’échange entre des ravisseurs assoiffés d’argent et la famille restée au pays qui, pour aider celui qui s’enfuit en Europe, contracte des dettes qu’elle remboursera avec des années de labeur – un emprunt pour la liberté, un crédit pour acheter l’espoir.
Quelle fête de payer sa place sur un Zodiac et d’être, peut-être, celui qui sera chargé de le diriger et qui se trouvera de fait considéré comme "passeur" au cas où les choses tourneraient mal.
Quelle fête de passer des heures et des heures en mer. En mer calme, en mer agitée. En mer chaude et éblouissante le jour, froide et noire la nuit.
Quelle fête d’être écrasé, entassé avec plus de cent personnes sur une embarcation qui prend l’eau de toutes parts, et de se trouver au centre, là où l’air manque, puis d’être assis au bord, les jambes ballantes, engourdies, glacées.
Quelle fête d’être enfant et de vivre cet enfer, d’être mère, père, et de se sentir responsable d’avoir emmené ce que l’on a de plus précieux au monde dans une situation de danger extrême.
Quelle fête quand le Zodiac ne tient plus le coup, qu’il prend l’eau et que la peur de couler vous tenaille.
Quelle fête quand Malte, l’Italie et le reste de l’Europe tentent de se débarrasser de la patate chaude et de l’envoyer le plus loin possible.
Quelle fête quand les ONG – ces "taxis de la mer" (copyright Luigi Di Maio), ces "vice-trafiquants" (copyright Matteo Salvini) – sont empêchées de porter secours à des êtres humains, mais que l’on donne le feu vert à la garde côtière libyenne, à elle oui, elle qui est de mèche avec les trafiquants (source : ONU).
Quelle fête lorsque l’on transmet à la télévision des vidéos des opérations de sauvetage de cette même garde libyenne et que l’on coupe les longues minutes pendant lesquelles les militaires frappent les migrants, tirent en direction des embarcations et menacent le personnel des ONG.
Quelle fête quand personne ne vient à votre secours et quand votre embarcation est en train de sombrer, emportant avec elle les corps à présent sans force de ceux qui ont supporté la séparation d’avec leur famille, le voyage à travers le désert, la faim, les coups, les tortures dans les camps libyens, les viols et violences de tout type. Pensons-y, merde, quelle fête ! Quand, dans cent ans, on sondera les fonds de ce petit bout de Méditerranée et qu’on y trouvera des centaines de corps humains, on se demandera quelle guerre s’est jouée là.
Quelle fête quand les choses vont mieux, quand la marine militaire italienne donne son autorisation et que les "taxis de la mer" peuvent enfin commencer les opérations de sauvetage.
Et quelle fête, ensuite, une fois monté à bord de ces "taxis", de savoir, ou d’avoir la nette intuition, que ces heures de navigation seront les seules au cours desquelles il sera possible, peut-être, de souffler un peu. Peut-être de dormir. Peut-être d’espérer que ces douloureuses plaies aux pieds, nus, qui, au sec, se sont ouvertes après être restées tout ce temps dans l’eau, sont le pire qui puisse arriver.
Mais le pire, ce ne sont pas les pieds blessés, ce n’est pas la faim, ce n’est pas le manque de sommeil ni les pensées pour ces compagnons de voyage morts ou disparus. Le pire, c’est en Italie qu’il se produira, si les ports sont ouverts. Ou ailleurs si, comme ces jours-ci, le duo Salvini-Toninelli [ministre des infrastructures et des transports] ferme les ports aux « passagers » de ces délectables « croisières ».
La "fête", pour quelqu’un qui a débarqué de nuit en Italie et obtenu un permis de séjour, peut avoir lieu de nuit, un samedi soir, alors qu’il aide des compagnons à se procurer de la tôle pour construire un refuge résistant aux flammes. La fête est soudaine. La fête est une balle tirée dans la tête. Soumaila Sacko est mort ainsi, en Calabre, à quelques kilomètres de Rosarno, la petite commune où Salvini a été élu sénateur. Soumaila avait un permis de séjour en règle. Je n’ose imaginer quelle est la fête pour celui qui n’a pas de papiers. » (Traduit de l’italien par Valentine Morizo)
→ je suis frappée par la force littéraire des deux textes relevés ces derniers temps, celui-ci bien sûr mais aussi celui d’Edgar Morin. L’impact (terrible terme de balistique) du contenu de ces textes serait-il d’autant plus important qu’ils sont écrits dans une langue travaillée. Pourquoi un texte de journalisme ne fait pas ce même effet ? Pourquoi n’ai-je que rarement le réflexe de les transcrire ici ? Et pourquoi ces deux textes-là, si ce n’est que par leur mise en œuvre, leurs tournures (Quelle fête…), leur langue, ils s’adressent à moi, profondément ? Autant dire l’importance de la littérature dans ces combats-là, ce que ne cesse de répéter au fond une Marielle Macé.
Poésie, politique et le « nous », Marielle Macé
Et précisément : fort entretien de Marielle Macé avec Alain Paire sur le site Zibeline. Son chantier en cours, le pronominal « nous ». Toujours dans l’optique de faire des liens entre le monde d’aujourd’hui et ce que peut dire la littérature de ce monde d’aujourd’hui. Elle présente le « nous » comme vacillant, aujourd’hui : quelles sont nos appartenances ? Elle les voit comme plutôt flottantes, dispersées, qui se nouent et se dénouent constamment. Alain Paire et Marielle Macé font allusion au terme de nostration, forgé par Jean-Christophe Bailly. Dont Marielle Macé explique qu’il signifie notamment que « nous » est toujours à faire. Que « nous » ne devrait jamais être simplement un pronom d’identification, ou d’appartenance mais nous inciter à nous demander à qui on accepte de se nouer, dans quel ensemble on se réchauffe et on se donner envie de continuer. Il y a un caractère dynamique de ce mot choisi par Bailly dans L’Élargissement du poème dans le texte « Nous ne nous entoure pas ». Ce n’est pas une boîte dans laquelle nous ranger. Non pas qui je suis mais qui on sera si on s’assemble. M. Macé pointe la défaite historique de ce pronom. Il faudrait dire à quoi on tient, et ce qu’on voudra ou ne voudra plus et elle insiste sur l’appel, le désir de chaleur contenu dans ce pronom, mais note aussi ce péril, cette crainte, de trop vite le refermer.
La littérature peut être très éclairante à cet égard. Il ne faut pas poser la question de l’efficacité du poème mais plutôt tenter des façons de se nouer, et voir ce que cela produit comme style de collectivité. Qu’est-ce que ce serait de parler uniquement à la première personne du pluriel comme le Monologue du Nous de Bernard Noël ? « Il nous faudrait être actifs et patients dans notre manière de nous relier par la parole aux autres » dit encore Marielle Macé qui cherche à faire le lien entre les scènes pronominales instituées par les poèmes qui inventent des façons d’être nous et des états politiques du nous contemporain. Et elle s’interroge sur la différence fondamentale entre « Nous les Noirs » et un « Nous les Blancs ». Le premier est un énoncé émancipateur, le second est un énoncé indigne sur le plan politique. Il s’agit de demander des comptes réciproques à des poèmes et à des énoncés politiques.
Bonnefoy, Macé, compassion, considération
Dans une phase du dialogue, interrogation des deux protagonistes sur la compassion chez Yves Bonnefoy et la nécessité de considérer mise en avant par Marielle Macé. Poésie de la compassion, un mot très présent chez Bonnefoy et poésie de la considération. Compassion, mot admirable, pitié et piété globale et constante pour toutes les choses du monde et en même temps, mot qui laisse insatisfait par rapport au type d’attention que Marielle Macé cherche dans la poésie. Une attention qui demande de faire des différences et de découvrir des formes de colère qu’elle n’a pas trouvées chez Bonnefoy. Elle cherche une attention qui soit aussi une colère (voir plus haut dans ce flotoir la référence à son texte sur Georges Didi-Huberman, dans le numéro d’Europe consacré à ce dernier), et qui mette en avant un mélange d’audace et de scrupules qui ne semble pas représenté dans le vaste plan de la compassion. (voir Darras et sa citation sur Bonnefoy)
Ce qui est très étrange, c’est que j’ai lu aussi récemment, dans A l’Écoute de Jacques Darras, des pages très éclairantes sur Yves Bonnefoy. J’y reviendrai peut-être, car cela me semble important pour l’histoire de la poésie, mais ici, à la fin de ce paragraphe, je relève seulement cela : « En clair, ce qui ne m’intéresse pas dans la poésie de Bonnefoy, c’est la désincarnation. Je ne sens pas le corps, je ne sens pas la chair, je ne sens pas la présence » (Jacques Darras, A l’écoute, p.62).
Or l’attention dont parle Marielle Macé est entièrement médiatisée par le corps. Il me semble qu’elle parle souvent du toucher. Et bien sûr elle regarde, elle écoute, intensément, toutes ces manières d’être différentes sur lesquelles elle réfléchit avec tant de fécondité (et d’humanité).
Les gestes
A une question d’Alain Paire sur les nombreux gestes qu’elle fait en parlant, elle répond qu’elle a tendance à avoir une conception gestuelle des textes, vus comme des territoires suscitant des idées de pratique, des territoires d’expérience, des pistes de vie. « Toute phrase est une proposition d’existence momentanée. » La lecture a quelque chose du pistage, suivre un autre mode d’être, lire c’est ça, suivre un autre mode d’être. Faire surgir, dans le travail d’enseignement, transformer très concrètement les textes en idées de vie. Elle parle de la ferveur et de l’emportement avec lequel elle exerce son métier : enseigner la littérature c’est adresser sa lecture. Quel type de relation on est capable de nouer avec les textes. Il y a gestualité, motricité, éclosion ouverte à chaque fois par un texte. La tache consiste à aider des phrases à être vraies, même si on n’est pas d’accord. Chercher des occasions de justesse dans le monde. A l’EHESS, où la littérature n’est pas la discipline centrale et où elle enseigne, elle se donne pour mission de rendre les étudiants sensibles à cette rage de l’expression dont parlait Ponge, « à notre responsabilité à l’égard des phrases qu’on se jette les uns aux autres, que l’on jette dans le monde » ; il s’agit de « dire aussi bien qu’on le peut pour accrocher le réel avec les pinces à la fois les plus rigoureuses, mais aussi les plus douces, les plus délicates possibles. »
Regarder une rivière, un geste, etc. comme « une idée de comportement » dira-t-elle enfin en faisant allusion au travail de Baptiste Morizot.
A l’écoute
C’est le beau titre du livre de Jacques Darras tout récemment paru. Un livre dont il dit que c’est la partie anglaise de son autobiographie : C’est un entretien, en fait, avec Richard Sieburth. « Richard Sieburth, outre le fait d'être mon ami, est un grand traducteur du français (Scève, Labé, Guillevic et à l'instant Plume de Michaux), un professeur des plus érudits à NYU. »
Cet entretien envisage trois aspects importants chez Jacques Darras : son œuvre poétique, la traduction et la philologie. Ce livre peut fonctionner comme une introduction au travail du poète, dans ses différents aspects. On rappellera qu’il est traducteur notamment de Shakespeare
Voici ce qu’on peut lire, en ligne : « Pour un petit Français ayant grandi en zone occupée lors de la Seconde Guerre mondiale, l'anglais fut la langue libératrice par excellence. À présent qu'elle est devenue vecteur mondial des échanges commerciaux, sa présence est souvent vécue comme aliénante. D'où la nécessité de mettre en lumière sa puissance poétique propre. Dans ce livre d'entretiens, le poète Jacques Darras, traducteur de l'anglais (Shakespeare, Whitman, Lowry, Blake, Coleridge, etc.), confie à son ami new-yorkais Richard Sieburth comment il s'est formé et transformé au contact des poésies britannique et américaine. »
Et je relève aussi cette présentation sur son site : « Je suis un poète français voyageur. Né au Nord, près des côtes de la Manche, donc prédisposé à la littérature anglo-saxonne. Tout de suite, j’ai voyagé jusqu’à l’extraordinaire poète new yorkais Walt Whitman mais aussi William Carlos Williams ou Ezra Pound dont j’ai acclimaté la langue au français. Puis l’énergie américaine m’a ramené vers mon tropisme plus ancien, plus ancestral pour la Belgique, dans toutes ses composantes flamande, wallonne ou bruxelloise. Aujourd’hui j’écris le français en Belge, pas tout à fait comme mon ami Jean-Pierre Verheggen, pas avec le même sens de la dérision et du détournement linguistique, plus doucement, plus rêveusement, plus fantastiquement aussi. J’aime l’Europe à la passion. Ne vous récriez pas ! J’aime prioritairement les langues et les rivières d’Europe, je m’applique à les suivre dans leurs cours. Je lève une géographie amoureuse de l’Europe, croisant la Meuse avec l’Oise, l’Eure ou le Rhin. Je chéris particulièrement une petite rivière indépendante du Nord de la France qui a nom la Maye, que je promène partout avec moi sur les cartes, comme une unité métrique liquide, donc fluide, donc approximative, donc floue. Avez-vous déjà remarqué comme les rivières françaises étaient voyelles ? Toutes voyelles. Comme si le temps se solidifiait liquide en elles. »
→ autant dire que pour moi, il y a là, autour du thème majeur de l’eau, bien des composantes qui me retiennent. En particulier toute la dimension Nord et Est des tropismes de Darras.
Bonnefoy donc
Il y a deux ou trois pages très éclairantes concernant Bonnefoy. Ayant dit son immense respect pour l’homme (exactement comme le font Alain Paire et Marielle Macé dans leur entretien), Jacques Darras propose de dissocier l’homme de l’œuvre : « l’homme est admirable, le poète est situé dans le temps », dit-il en une sorte de raccourci, qu’il explicite. Il a été un « héritier rebelle des Surréalistes » mais il « glace ce monde, il l’hivernalise, il montre que c’est l’hiver » (à propos de Du mouvement et de l’immobilité de Douve, qui "refroidit" le surréalisme.) Mais il fait cela en recourant à des « visions extraordinairement symbolisantes, plutôt que de revenir à la réalité qu’il vient de vivre ». Et de ce fait « il fait prendre à la poésie française un mouvement de recul, un mouvement en arrière qui la ramène inexorablement à la fin du XIXe siècle ». Et un peu plus loin « On est ici dans un monde de fantômes, c’est le fantôme de la poésie française qui reparaît ».
→ ce point de vue critique qui est avant tout un point de vue d’historien est tout à fait éclairant. Et Darras de se montrer en jeune poète de vingt-cinq ans encadré d’un côté par Bonnefoy, de l’autre par Aragon et se sentant confusément « dans une régression qui correspond à l’incapacité de la France à surmonter le choc, le traumatisme qui vient de se produire. » (A l’écoute, p. 60 à 62).
Ailleurs parlant de la traduction des Sonnets de Shakespeare par Bonnefoy, il dit que ce dernier n’a pas d’oreille. (p.68). Ce propos rejoint une certaine perplexité que j’ai ressentie en lisant les rares livres de Bonnefoy qui traitent de musique.
flacon de sels
lire pour lire – un appel téléphonique d’auxeméry depuis la tombe de paul valéry à sète, appel précédé d’une photo de la tombe par sms – cette promenade dans la poésie américaine via les pages du livre de jacques darras à l’écoute -
mes collections
deux tout jeunes garçons dans le métro plongés dans leur livre (lecteurs)
une grande feuille sèche de magnolia raclant la chaussée d’une rue silencieuse – plus tard ce sera une canette vide poussée par le vent (sons)
La colline aux mille enfants
Profondément émue par le film La Colline aux mille enfants, évoquant l’histoire du Chambon-sur-Lignon, autour du pasteur André Trocmé, même si ce n’est pas un très bon film sur le plan cinéma. Mais c’est une fiction. Beaucoup de choses correspondent à la réalité historique, d’autres non. En fait, Marc, le jeune homme, en réalité neveu du Pasteur Trocmé et qui s’appelait Daniel Trocmé, a été pris dans une rafle, alors qu’il était avec des enfants juifs. Et il n’a pas voulu les abandonner et est parti avec eux. Il est mort à Maidanek.
Tous ces faits terribles ici rappelés, notamment la collaboration des forces françaises à la traque des Juifs, font froid dans le dos et si mal à l’âme et au cœur surtout quand on pense à ce qui gronde un peu partout dans le monde, en ce moment. Rien n’a été retenu de cette maladie mortelle à laquelle on veut nous faire croire que notre civilisation a survécu. Je crains qu’il n’en soit rien. Le ver est partout dans le fruit, dans les pays de l’Est, aux Etats-Unis, et dans tant d’autres pays, y compris la France. Violence, bouc émissaire, les thèses de René Girard toujours.