Le poids de la lumière
Je continue ma lecture du beau livre de traductions de la poète norvégienne Hanne Bramnes par Anne-Marie Soulier, Le poids de la lumière.
« Il n’y a pas de langage fini / il n’y a que des choses / et des impressions de choses » (75)
De courtes notations, très simples et en même temps étonnamment porteuses, vibrantes. « Maisons hautes / maisons basses / l’université / briques rouges / vitres sombres // neige allongée dans les sillons du vent // livre /bruit secret des arbres. »
Le son des arbres
Ce bruit, onze étages plus bas, que je peine d’abord à identifier. Puis me penchant, je vois qu’il s’agit de deux grands arbres (ô quelle frustration de ne savoir les identifier !), qui s’agitent intensément dans le vent. Les arbres sont plus ou moins réactifs, sur le plan sonore, au vent. Les peupliers par exemple font un très grand bruit bruissant avec même peu de vent. Et ce même jour, découverte du travail d’un sculpteur qui fait chanter le bois. José Le Piez et ses « Arbrassons ». L’idée est fascinante mais les sons obtenus ne sont pas très agréables à entendre. Aigus, crissant.
Walter Benjamin et Aragon
J’avance aussi, je flâne tranquillement dans le livre d’Anne Roche sur W. Benjamin, Exercices sur le tracé des ombres, Walter Benjamin. Elle fait une très intéressante comparaison entre le Paysan de Paris d’Aragon et les recherches de Benjamin. J’extrais de ce livre ce passage sur la philatélie : « Le texte d'Aragon est aussi pour Benjamin un véritable vivier d'images et de métaphores. "Ce qui caractérise la méthode que j'ai employée dans Le Paysan, c'est la prééminence à tout instant donnée au concret sur l'abstrait, fût-ce pour l'expression d'abstractions pures", écrira plus tard Aragon. L'auteur part chaque fois d'un détail concret qui fonctionne comme dans le rêve et permet de retrouver une prémonition du présent dans le passé. Citons en premier le grand hymne d'Aragon à la philatélie, cette "fée un peu folle" qui initie l'enfant au vaste monde, non seulement à la géographie mais à l'histoire : "Récente et incompréhensible répartition du globe. Voici les timbres des défaites, les timbres des révolutions". Ce passage en particulier a fasciné Benjamin — qui l'a traduit — et surtout lui a inspiré "Boutique de timbres", où le timbre, comme chez Aragon, est à la fois le Baedeker de l'enfant qui explore le monde à travers lui et le signe de luttes et de tragédies pour qui sait se faire « archéologue », voire « cabaliste » pour le déchiffrer. » (p.67 et 68).
→ Baedeker, Lavignac, étrange de voir comme parfois des noms propres « codent » pour des souvenirs, des ambiances, des constellations intérieures, complexes, vibrantes.
Les objets usuels, Aragon et Benjamin
La comparaison d’Anne Roche se poursuit avec des remarques sur la place des objets dans les deux œuvres ; « De façon générale, les "objets usuels" prennent une importance inhabituelle : "Un objet se transfigurait à mes yeux, il ne prenait point l'allure allégorique ni le caractère du symbole ; [...] Il se prolongeait ainsi profondément dans la masse du monde. Je ressentais vivement l'espoir de toucher à une serrure de l'univers." Tous les objets du quotidien et en particulier ceux de l'enfance (jouets, boîte de lecture, articles de papeterie, bijou que porte la mère les soirs de réception, plastron du père les mêmes soirs...) sont aussi chez Benjamin des énigmes à déchiffrer, des porteurs de messages à demi incompréhensibles qui ouvrent non seulement sur le passé personnel, celui du souvenir d'enfance, mais sur un passé plus vaste, qui commande en partie le terrible présent de l'Allemagne de Weimar puis du IIIème Reich. En cela peut-être, il se différencie d'Aragon : si Le Paysan de Paris se démarque de l'idéalisme, il n'en est pas encore à la réflexion sur l'histoire. » (p.68)
Sur la lecture dans le monde contemporain
Frappante citation de Walter Benjamin : « Avant que l’homme contemporain en vienne à ouvrir un livre, un tourbillon si épais de lettres instables, colorées, discordantes, lui est tombé sur les yeux que les probabilités pour qu’il pénètre dans le silence archaïque du livre sont devenues très faibles. »
→ Magnifique formule que celle du silence archaïque du livre. Et penser aussi que ces mots ont été écrits il y a des décennies, bien avant l’invasion de l’image généralisée et des écrans omniprésents ! (C’est un extrait de Sens unique, cité par Anne Roche, p.70). Cette conversation récente avec Ivar Ch’Vavar autour de Jules Verne, Ivar me rappelant que Jules Verne écrivait en principe pour les enfants, mais que les enfants d’aujourd’hui seraient sans doute bien incapables de le lire et en tout premier lieu, à cause de la langue.
La célèbre citation sur l’écriture et le "je"
Et Anne Roche de donner aussi la célèbre citation de Benjamin qu’il est toujours bon de se remémorer : « Si j’écris un meilleur allemand que la plupart des écrivains de ma génération, je le dois en grande partie à une seule petite règle que j’observe depuis vingt ans. C’est la suivante : ne jamais utiliser le mot "je" sauf dans les lettres. » (cité p.71)
Karl Kraus
Intéressante citation de Karl Kraus, par Laurent Margantin sur son compte Twitter : « L'agitateur prend la parole. L'artiste est pris par la parole. » En allemand : « Ein Agitator ergreift das Wort. Der Künstler wird vom Wort ergriffen. »
La pulsion d’enregistrer
Je la connais depuis l’enfance. Mouvement panique devant la fuite du temps. Enregistrer. Jadis enregistrer ce qui passait à la radio, qui ne passerait qu’une fois et serait perdu à jamais. Pas de podcasts et de rediffusion à l’époque. Mais enregistrer aussi en écrivant, fonction sans doute principale de l’écriture pendant des années, peut-être encore aujourd’hui : imprimer quelque part une trace. Cela s’est souvent traduit par des listes, poursuivies avec plus ou moins de détermination. Livres lus, par exemple. Cafés fréquentés (plus éphémère). Films vus, à l’époque où j’allais au cinéma ; beaucoup, avec découpe du résumé dans L’Officiel des spectacles acheté avec gourmandise le mercredi, sur des feuillets volants classés alphabétiquement. Le Flotoir n’est peut-être qu’une immense liste de cinq mille pages…
Aujourd’hui cette pulsion est comme désactivée (peut-on désactiver une pulsion ?) par toutes les possibilités techniques d’enregistrement. Me font rire les souvenirs de mes combinaisons acrobatiques de magnétophones, commandés par minuteurs, pour enregistrer Le Matin des musiciens de France Musique (trois heures d’affilée) pendant que j’étais au bureau ! Dizaines et dizaines de cassettes, qui dorment dans des tiroirs. Et tout le travail d’identification des dites cassettes. A n’en pas douter, cela a développé chez moi un fort sens de l’organisation, du classement, tout comme quand il s’agissait jadis d’identifier vingt-cinq ektachromes représentant tous des porte-couteaux, mais venus de différents fabricants !
Et bien sûr, la photographie, ces milliers de photo chaque année depuis des décennies. Enregistrer, arrêter le temps, quitte à le figer irrémédiablement.
Alain Badiou et la musique
Sur incitation de Christian Tarting, commencé l’écoute d’une série d’émissions estivales, un dialogue d’Alain Badiou avec Lionel Esparza sur France Musique. La première émission ne m’a pas passionnée. Les deux suivantes beaucoup plus. J’ai failli zapper la deuxième dont le thème était Wagner. J’aurais eu tort, car les vues de Badiou sont vraiment intéressantes. Il a été très jeune à Bayreuth, grâce à la fonction de maire de Toulouse de son père. J’ai écouté avec plaisir les extraits choisis, et comme toujours j’ai été bien plus sensible à l’orchestre qu’aux voix, même si ici, elles sont admirables. Intéressante aussi l’émission trois, et pourtant là encore je ne suis pas dans mes terres favorites, puisqu’il s’agissait de la mélodie française. Évocation de Duparc, de Chausson, notamment, de Hans Hotter aussi dans « Don Quichotte à Dulcinée » de Ravel !).
Les trous noirs et les ondes gravitationnelles
Mais la grande affaire média de ces jours aura été le documentaire d’Arte sur les trous noirs, long documentaire, à l’américaine ! Explications un peu infantilisantes parfois, mais le sujet est ardu, et images de synthèse à tout va, y compris un vaisseau spatial. Le sujet est fascinant et la progression dans les explications, suivant le fil des découvertes, vraiment bien faite. Apothéose finale sur les ondes gravitationnelles et leurs premières détections, quelques-unes, depuis 2015, grâce à l’outil nommé Ligo.
Dans ce temps-là, Hanne Bramnes
J’avance doucement dans le beau livre d’Hanne Bramnes traduit par Anne-Marie Soulier (Isabelle Howald m’annonce un entretien avec Anne-Marie autour de ce livre). Belle réflexion effleurée sur le temps : « Le temps des étoiles : un autre temps / temps de l’eau dans le lit des rivières / dans l’océan salé / dans la cellule / qui poursuit sa vie dans les tissus / le temps du sang diffère / de celui des pensées. »
→ je suis encore sous le choc du documentaire diffusé sur Arte sur les trous noirs. Et ne peux en conséquence qu’être très réceptive à l’idée que le temps des étoiles est un autre temps. A un point qui nous est inconcevable en fait, mais dont le peu que nous puissions imaginer donne le vertige.
Dominique Fourcade et la Grande Fugue
Même s’il se dit incompétent en musique, Dominique Fourcade écrit une page remarquable sur la Grande Fugue de Beethoven et fait une belle analogie avec le travail du poème : « Donc pour moi, et encore une fois dans l'ignorance dans laquelle vous savez que je suis de ce qu'est la musique, il me semble que la Grande Fugue de Beethoven, et plus généralement le Treizième Quatuor, dont elle ne fait pas partie tout en en faisant partie, représente un moment idéal où la musique du passé bascule dans la musique d'aujourd'hui et elle est en même temps constituée de déchirements intérieurs, elle ne sort jamais d'elle-même, elle se travaille elle-même, elle n'ouvre pas la fenêtre pour sortir de la pièce, elle est en conséquence pour moi le poème idéal, le poème idéal à écrire, le poème qu'on n'arrivera jamais à écrire. C'est un poème qui ne sort jamais de lui-même et qui descend tellement tellement loin, qu'il débouche sur l'universel en passant de l'autre côté de la Terre directement par la descente en soi, et non pas par la sortie de soi. Ça, Beethoven l'a réussi en utilisant... — si on avait évidemment eu le temps d'en écouter beaucoup plus, on aurait vu qu'il y a des moments plus mélodiques et moins de batailles, mais c'est quand même un grand moment de tension, un des plus grands moments de tension du monde occidental, cette Grande Fugue. Alors je me disais que je ne peux pas penser la musique, je ne peux pas penser à quoi que ce soit de musical sans partir d'elle, ou revenir à elle et la traverser, et plus humblement sans être traversé par elle. » (Improvisations et arrangements, p.146)
Dominique Fourcade ajoute un peu plus loin : « pourquoi la musique est pour moi le corps artistique le plus parfaitement accompli de tous les arts possibles ? Parce qu’elle peut opérer hors de l’exigence du sens. » (p.152)
Et encore « Une des lignes, des constantes de mon travail (...) c’est de voir jusqu’où je peux aller avec un son en décollant le plus possible du sens, mais sans jamais en décoller tout à fait. ».
Un mot me fait démarrer, Dominique Fourcade
Fourcade encore : « Un mot me fait démarrer et m’envoie dans ma propre nuit, ou dans sa propre nuit à lui. » (p.154)
Et il ajoute : « quelque chose intervient qui pousse, impulse, et qui n'est pas soi-même, et qui est la nécessité de la matière musicale, de l'écriture j'entends. La nécessité de la matière- son de l'écriture implique une cascade d'inattendus à l'intérieur même de la ligne, du vers ou de la prose. » (155)
L’art et l’humain, Dominique Fourcade
« On entre dans l’humain à partir seulement du moment où on entre dans l’art, et par les détours de l’art, on accède à l’humanité. La voix de Rilke est la voix la plus humaine du siècle (...) il me semble que le travail artistique consiste en un accès à l’humanité (...) La voix qui chante, la voix mise en œuvre par Mahler et relayée par des grands chanteurs, comme Kathleen Ferrier ou Thomas Hampson, ça fait une machine à produire enfin de l’humain ». (155 et 156)
Erwin Schulhoff
C’est aujourd’hui, 18 Août, l’anniversaire de la mort, de tuberculose, d’Erwin Schulhoff dans un camp allemand. J’écoute son très beau premier quatuor. Le dernier mouvement, IV. Andante molto sostenuto, comme une extinction, semble prémonitoire. Par le Kocian Quartett.
Puis la hot sonate pour saxo et piano, et au début du deuxième mouvement cette indication lamentuoso ma molto grotesco.
Lisant écrivant
A côté de moi des livres, La Montagne magique et L’endroit du paradis de Clément Rosset. Ces présences me font du bien.
Pascal et Rosset
Plusieurs occurrences de Clément Rosset, ces derniers jours. Un petit livre que je trouve à la librairie et que j’achète et commence tout de suite, l’endroit du paradis et aussi dans cette rediffusion d’une émission de Public Sénat, avec Sylvain Tesson et Etienne Klein. Ce dernier cite Rosset dont, dit-il, il a sans doute tous les livres. Je me souviens aussi de cette soirée à la librairie Tschann, l’an dernier, avant sa disparition, où il dialoguait avec Santiago Espinosa dont il a beaucoup été question dans ce Flotoir.
Dans ce petit livre donc, Clément Rosset, qui a travaillé toute sa vie sur la joie, la joie d’exister, cite Pascal : « J’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi. ». Clément Rosset, dont ce sera le dernier livre, revient donc une fois encore sur son grand thème la joie de vivre et la joie d’exister. Occasion pour moi de recueillir ici, dans ce Flotoir, ces propos magnifiques d’un homme franco-américain, que je connaissais de vue de longue date dans mon quartier et dont nous avons fait la connaissance récemment, au bistrot où nous prenons les uns et les autres, notre café du matin. Lui est en général accompagné d’un ami, médecin dans une mutuelle située non loin de là et ce qui avait attiré mon attention sur eux deux, c’est précisément une sorte de joie de vivre dont ils témoignent, chaque matin, au café ou dans leurs discussions sur le trottoir, émaillées de grands rires, avant que chacun se rende à son travail. Alors que de retour d’une brève absence, je demandais à cet homme s’il n’avait pas trop souffert de la chaleur, il me répondit « vous savez, il fait chaud, il fait froid, il pleut, je suis content, je suis vivant ».
Clément Rosset lui s’interroge sur cette joie et invoque pour cela les trois philosophes qui lui semblent le « plus qualifiés pour le savoir : Spinoza, Leibniz et Nietzsche. » Pour dire qu’ils n’ont pas su répondre (l’endroit du paradis, p.13)
Lectures
Clément Rosset, l’endroit du paradis
Yvan Mignot, Maintenant des arbres
Philip Roth, Une pastorale américaine
Thomas Mann, La montagne magique
Thomas Mann, der Zauberberg
Peter Wohlleben, La vie secrète des animaux
Le livre d’Yvan Mignot est publié par Fidel Anthelme X qui rencontre de graves difficultés à la suite de la suppression d’une subvention. Cécile Riou m’écrit de belles choses à propos de ce livre : « Les "morphogrammes" sont vraiment beaux, dans la couverture, l'évocation mallarméenne me touche ô combien, et la rencontre avec Lili Brik est ahurissante. La photographie de Lénine paralysé est saisissante elle aussi. C'est très beau l'éventail mallarméen déployé dans le dernier poème. ».
J’ai continué la Pastorale américaine de Roth mais je garde mes réserves, nombreuses sur ce livre : délayage assommant de la documentation amassée pour cette histoire, dialogues beaucoup trop longs et qui sonnent superficiels, exagérations en tous genres. Et en français, tout cela sonne mal. Tout est trop, là-dedans et je m’étonne un peu qu’on porte cela aux nues. Tout romancier, comme tout journaliste, devrait faire une cure obligatoire de poésie, pendant au moins six mois. Cela rend sensible, voire intolérant aux clichés, aux facilités, à tout ce qui sonne faux.
Et j’ai eu envie de reprendre la Montagne magique, lue il y a des décennies et cette fois dans la nouvelle traduction de Claire de Oliveira. J’ai acheté aussi le livre en allemand (curieusement la version liseuse en français est presque trois fois moins chère que la version liseuse en allemand, version originale que je m’attendais à trouver presque gratuitement ce qui n’est pas le cas. Je me suis demandé si l’œuvre de Thomas Mann n’était pas très protégée. Pas question semble-t-il de trouver des Gesammelte Werke pour 0,99 € comme c’est le cas pour Zweig par exemple !)
Quant au dernier livre, je l’ai acheté, version papier cette fois, pour le lire avec M. Nous avions lu et beaucoup aimé de ce même Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres. C’est le type de lecture qu’elle peut suivre facilement et qui la retient bien.
Flacons de sel
Ces drôles de petits nuages qui ont l’air shootés par les grues – la pose comme d’un adulte, bras accoudé et jambes croisés, d’un tout petit garçon très aimé – la lecture déjà si fluide d’une plus grande fille très aimée qui remplace spontanément (et bien) des tournures ou mots qui la gênent – manger ce que l’on pense être une miette de pain égarée en se disant que c’est peut-être un insecte – les excellents jeux de mots de monoprix, mouchoirs en papier validés par la narine nationale ou un back to cool particulièrement bien venu après canicules –
Ces anniversaires
Pourquoi cette manie, ces jours, de trouver qui est né et qui est mort à cette date, à toutes époques ? En choisissant uniquement ceux qui comptent peu ou prou pour soi. Et cet effarement de voir que dans les listes toutes faites qui pullulent sur le net sont cités avant tout des chanteurs et trices, des acteurs et trices, des sportives et tifs. Pascal dont c’était l’anniversaire de la mort en 1662, le 19 Août, noyé dans le divertissement. Et pourtant sur Arte, tout récemment, ce documentaire sur les trous noirs propre à rendre très, très humble, coincés et fétus que nous sommes entre les deux infinis.
Sur la musique
Cette très belle page de Clément Rosset, in L’endroit du paradis, sur la musique. « La musique est ainsi création de réel à l'état brut, sans commentaire ni réplique ; et seul cas où le réel se présente comme tel. Cela pour une très simple raison : la musique n'imite pas, épuise sa réalité dans sa seule production, tel l'ens realissimum —réalité suprême — par lequel les métaphysiciens caractérisent l'essence, d'être à toute chose modèle possible mais de n'être elle-même modelée sur rien. Toutes les créations humaines fonctionnent sur le modèle de la duplication, de la mise en représentation d'un déjà existant, c'est-à-dire du Double. Sauf la musique, qui est incapable de se mettre en image étant à elle-même son propre modèle, courant ainsi le risque, à être prise comme modèle, d'apparaître comme image de rien (d'où sa faculté à décevoir certains, qui attendaient une prise et trouvent un leurre). C'est pourquoi ses meilleurs analystes ont reconnu dans ce qu'on pourrait appeler son anormale teneur en réel, ou son excès d'être, la raison de son effet et de sa puissance. Schopenhauer, qui s'y connaissait, le disait assez bien : la musique est une pointe avancée de la réalité, quelque chose comme "l’éminence" du réel, offerte à la perception comme une sorte d’avant-première de la réalité. Et Jankélévitch, qui s’y connaît, y insiste : l’écoute musicale, qui concurrence l’attention philosophique, est essentiellement contact avec le réel, avec la vérité saisie au plus près, la vérité "comme si vous y étiez" » (Clément Rosset, L’endroit du Paradis, Encre Marine, 2018, p.56).
Et sur le réel, précisément
Clément Rosset ajoute : « Le monde est trop plein d’images, de renvois, de références et de reflets : sa teneur en réel s’y dilue sans cesse dans le jeu de la réplique et dans l’espace du point de vue. Tandis que la musique met au pied du mur, produit soudain un réel sans réplique et sans appel. » (ibid., p.57)
→ on peut se demander si aujourd’hui la « teneur en réel » du monde n’est pas plus affectée que jamais, par tout l’univers virtuel. A un point sans doute jamais atteint. Ce qui met en péril la pensée mais aussi l’humanisme. Et qui rend les consciences profondément manipulables.
Gravures
Dans le beau livre de traductions de la Norvégienne Hanne Bramnes par Anne-Marie Soulier, je vois soudain les très belles eaux-fortes de Florence Barbéris qui ponctuent le livre.
Trop absorbée, happée par le texte, les mots, oubli de l’observation, de la préhension, trop souvent, de l’appréhension de l’objet-livre dans son ensemble, comme une personne, la tête qu’il a, couleurs, forme, aspect, épaisseur, odeur, toucher. Comparer mentalement certaines tables de libraire. Celles qu’on fuit soi, mais qui sont faites pour attirer, celles qui vous attirent.
Hanne Bramness encore
Toute la séquence, « Le Continent de la nuit », avec ce vers repris plusieurs fois « celui qui veille ne voit pas l’entrée de la nuit » est assez obscure, mais lumineusement obscure et fait songer aux écrits de certains mystiques. « Ce que j’ai oublié c’est la nuit / rivière souterraine / ouverture vers un autre sens / promesse d’un même temps / ce que j’ai oublié c’est la pluie / qui pleut / qui me suit dans ma / chute. (Hanne Bramness, traduction Anne Marie Soulier, Le Poids de la lumière, po&psy, 2018, p. 233.
Melville/Minière
J’ouvre, avec retard, le Encore cent ans pour Melville de Claude Minière. Fort et tellement intelligent, sensiblement intelligent. J’aime ce « A vrai dire, je ne suis pas Triton », implication du lecteur qui est ici l’auteur du livre qu’il lit lecteur. Et que le lecteur lit. Adresse par son biais à Melville dont on vient d’apprendre que certains l’appelaient Triton (c’est le titre du très bel article que Frédéric Valabrègue consacre à ce livre dans Poezibao). Tel ce jeune auteur qui en 1885 cherche à le rencontrer alors que dès cette époque, de son vivant, il semble avoir sombré dans l’oubli.
The most ever
Pourquoi tout est-il toujours the most ever, la plus grande catastrophe depuis (et là on ajoute une date toute proche !), parfois on a même du jamais vu depuis (oui, depuis hier). Pourquoi toujours la compétition, la comparaison, la liste des records, les guinness en tous genres. Chaque chose, chaque fait, chaque être, chaque évènement est totalement unique et singulier. Ces échelles sont absurdes et signent le mercantilisme de la pensée contemporaine.
J’attends d’un poète
Travaillant sur le manuscrit d’Ivar Ch’Vavar que je dois préfacer, je relève ces mots, que je connaissais bien sûr et qui sont parus dans la revue Décharge (n°167, septembre 2015) dans le cadre d’une sorte d’enquête (raison pour laquelle je me permets de les reproduire ici) : « Qu’attendez-vous d’un poète ? ». La réponse de Ch’Vavar me semble lumineuse et surtout épouse très étroitement ma propre attente, ma propre recherche : « J’attends d’un poète avant tout qu’il m’ouvre un monde, et d’une manière ou d’une autre c’est toujours ce monde. Des exemples : Rimbaud, dans les Illuminations, Lautréamont, dans Maldoror, Tarkos, parlant carton, Wolowiec, de nuages, m’ouvrent un monde qui est aussi ce monde (il n’y en a pas d’autre). ― Peut-être s’agira-t-il d’autres cantons de ce monde, simplement, ou d’autres dimensions, alors ? Peut-être. Et bien sûr, ouvrir un monde, c’est ouvrir un temps, une temporalité.
J’attends que dans ce monde et ce temps ― où je peux avancer difficilement, obscurément, où je peux m’enliser longtemps, m’égarer ― la parole de ce poète dévoile le réel, je veux dire l’être, l’évidence de l’être, fût-ce à de longs intervalles. J’attends du poète une parole qui me dise l’être, quelque chose de l’être : une telle parole, bien sûr, est impossible. Que le poète me prouve que « l’impossible est possible », dans le sens positif de l’expression.
C’est par le travail du poème que cela est possible, par le renouveau de la langue et la patience ― impétueuse ! – du chant. »
→ autour de la question de l’impossible, je pense pour ma part ici fortement à Nicolas Pesquès. Pour la patience aussi !
Musique fantôme
Écrivant à mon ami André Hirt, cherchant un livre pour en préciser le titre, soudain la musique, tout près, dans mon bureau, venue d’où je ne sais, alors même que je lui parlais musique. Comme un fantôme. Je l’ai cru très concrètement, tangiblement, un quart de seconde. Avant de comprendre que manipulant livres et enveloppes, j’avais appuyé sur le bouton d’une petite radio Internet que j’écoute peu et qui était branchée sur la webradio « la contemporaine de France Musique ». Dont je redécouvre du coup les grandes qualités. Notamment en écoutant Le livre des prodiges de Maurice Ohana. Que je crois d’ailleurs bien avoir acheté après diffusion sur cette même radio web, il y a un an sans doute !
Melville et Minière
J’avais beaucoup aimé le livre de Stéphane Lambert consacré à l’amitié d’Hawthorne et de Melville. Il résonne en arrière-fond de l’essai de Claude Minière, qui fait référence à cette amitié. Qui fut sans doute la seule amitié, et finalement plutôt contrariée, pour chacun des deux écrivains.
Comment Melville devint-il écrivain se demande Minière qui balayant les raisons autobiographiques qui ne disent pas grand-chose, n’y va pas par quatre chemins : « Comment devient-il écrivain. Probablement avec, plongeant à l’axe du réel, les questions "puritaines" du péché originel, de la prédestination et de la Providence ». Surtout ne pas croire que ces questions ne nous concernent plus. Elles sont centrales même si nous les posons en termes différents ! Minière complète d’ailleurs : « La question, pourrait-on dire, qu’est-ce qu’un homme ? De quelle couleur ? et quel rôle jouent les institutions civilisatrices ? » (p.23). Quant à ce plongeon à l’axe du réel, il est de longue traîne !
Curieux cette triple quête du réel dans mes lectures du moment, chez Ch’Vavar, question centrale, dans la musique comme le montre Clément Rosset et ici, par Melville, mise en évidence par Claude Minière.
Comment j’ai découvert Melville
Merveilleux passage du livre : « Comment j'ai découvert Melville je ne sais plus. Peut-être bien que ce fut avec Mardi sous sa belle couverture dessinée par Max Ernst, édité chez Robert Marin en 1950. Pendant une escale quelqu'un en aura parlé, ou j'aurais lu un récit qui évoquait un autre récit, ou lors des jours de calme plat je recourrai par hasard à un livre écarté. Ou une phrase dont le rythme, le roulement, l'impétuosité m'a soudain frappé par son accord avec l'Océan... On découvre les choses une à une, jour après jour, par beau temps calme ou dans les tempêtes, traçant une ligne sur une éternité plissée. »
→ L’auteur de l’essai ne se tient par artificiellement à l’écart, sans pourtant qu’on puisse le taxer de nombrilisme le moins du monde. Il est le lecteur, il est le découvreur, il reconstitue sa démarche pour le lecteur. Qui y retrouve sans doute sa propre manière d’être et de lire. Il faudrait faire la genèse de nos rencontres avec les livres ou les œuvres musicales : comment ai-je découvert Pascal (souvenir très précis) ou Debussy, La Flûte enchantée (souvenir très précis) ou les Thibaud (gerbes de souvenirs), Nerval ou le Sacre du printemps (première partition d’orchestre abordée, pas tout à fait rien !). Souvenirs très précis, souvent avec connotations affectives, souvenirs partiels, souvenirs recomposés, évocation, invocation, de nouveau.
Ce livre
Encore cent ans pour Melville est une magnifique manière de faire un portrait d’écrivain. 1. Économie de pages (versus les six cents, huit cents, voire mille pages de certaines biographies universitaires) ; 2. Travail par touches, sur l’essentiel ; 3. Découpe selon ces touches ; 4. style très personnel de l’auteur, le livre est une œuvre d’écrivain et il est de grande poésie. J’y trouve des analogies avec le Dickinson de Susan Howe.
Une singularité, Melville et la photographie
« Ce qu’il ne souhaite, vraiment pas, Herman, c’est être confondu dans un groupe, il est jaloux de sa distinction et pense que les vrais écrivains sont peu nombreux. Il refusera d’être absorbé dans une représentation collective. Le milieu du dix-neuvième siècle voit le succès de la photographie, bientôt la mode est au "portrait photographique" et un magazine lui demande de contribuer, par l’envoi d’un daguerréotype, à l’album de portraits de personnalités littéraires que la publication se propose de constituer. Il refuse : "le fait est que presque tout le monde aujourd’hui se trouve sur le point d’avoir sa ‘trombine’ (his mug) dans un magazine." Ainsi le signe de la distinction se renverse : "Voir quelqu’un dans un magazine est la preuve qu’il n’est personne en particulier (...) Je ne veux pas être absenté (oblivionated) par un Daguerréotype." Il ne veut pas être absenté par une présence de figuration dans une commune galerie de portraits. » (p.36 et 37)
→ c’est un point de vue très intéressant sur le rapport des écrivains du dix-neuvième à la photographie, un point de vue très différent semble-t-il de celui de Baudelaire. Quelque chose qui anticiperait presque la société du spectacle.
De la documentation dans le roman et de la copie manuelle
Lu dans le Monde des livres daté du vendredi 24 août 2018 une critique du nouveau livre de Maylis de Kerangal. Où il est beaucoup question du traitement de la documentation constituée pour écrire un livre. J’écrivais ici récemment que Philip Roth m’ennuyait un peu avec sa documentation (la fabrication des gants en l’occurrence) et cela malgré ma très grande curiosité naturelle. Voici ce que Raphaëlle Leyris écrit : « On pourrait présenter Un monde à portée de main, avec son héroïne qui réalise pour ses clients de faux marbres, des reproductions d’écailles de tortue ou des fac-similés, comme un livre sur la copie. Mais il s’intéresse bien plus sûrement à l’imagination. Et à la manière dont celle-ci se déploie à partir de la documentation. Avant de peindre, Paula observe les matières pendant des heures, étudie l’histoire des lieux où on les trouve, lit des romans où il en est question, regarde des films… Ce qui est proche du très sérieux travail de recherche tel que le pratique Maylis de Kerangal. Pour chacun de ses livres, elle constitue ce qu’elle appelle une "collection", une dizaine ou une quinzaine d’ouvrages traitant directement ou non de son sujet mais qui, à ses yeux, ont un rapport avec le texte en gestation. Comme Paula reproduit, par exemple, des fresques de Michel-Ange, elle "copie beaucoup", "des pages et des pages", à la main, de textes qui l’inspirent, convaincue qu’il y a dans ce geste quelque chose d’une "incorporation" – en ce moment, après avoir lu le "merveilleux" Une odyssée, de Daniel Mendelsohn (Flammarion, 2017), elle reproduit les 12 000 vers de l’Odyssée, d’Homère, dans un carnet.
Maylis de Kerangal observe, aussi : elle avait assisté à une transplantation pour Réparer…, et, pour Un monde à portée de main, elle s’est rendue en Dordogne comme dans des studios cinématographiques à Moscou afin de voir comment y travaillent les décorateurs. Surgit un moment où tout ce qui lui passe sous les yeux fait sens, où les réseaux de correspondances se tissent, et c’est alors, dit-elle, que "la fiction peut décoller" : "La documentation émancipe la fiction, nourrit l’imaginaire." Ainsi se produit la subtile alchimie entre le travail et la grâce, qui crée la texture si particulière, aérienne mais jamais éthérée, des romans de Maylis de Kerangal. »
→ la recopie à la main ! Curieuse expérience hier à ce sujet. Il s’agissait de reproduire dans le Flotoir un passage du livre de Claude Minière. Je suis équipée depuis un an environ d’un logiciel qui me permet à partir d’une simple photo du texte, de disposer d’un texte utilisable dans le traitement de texte, et souvent impeccable ! J’allais prendre un cliché de la page avec mon téléphone, quand j’ai eu l’intuition que ce passage-là, il était plus approprié de le recopier moi-même, en le tapant. Pour me l’incorporer peut-être, pour le faire davantage mien. Toujours écrivant à ce sujet, me vient cette rêverie autour de Bach ou Mozart passant des heures et des heures à recopier de la musique à une époque où il n’y avait aucun moyen de reproduction autre que cela, recopier, à la main un original.
Moby Dick
« Moby Dick est un roman, un document, un journal – un document que le lyrisme transcende, un journal que l’imagination emporte, un roman où la phrase roule sur actes et éternité nappés. Un manifeste du fortuit autant que de l’éternité. » (p.70)
Chapitres courts
« La Critique reprochera à Melville sa multiplication de chapitres courts. La brièveté des chapitres est par elle-même un geste de l’écrivain, de sa pensée : ils sont des coups de sonde, des coups de rampe, des pétitions de l’imaginaire. L’énergie scripturale variant les angles d’attaque, fait bouger l’œil : on voit le souffle inférieur revendiquer son orientation vers les plages lumineuses. Une grande simplicité accourt, une fois que l’on est passé par la mort. » (p. 76)
→ Concernant les chapitres courts, n’ai-je pas écrit quelque chose d’un peu similaire sur l’approche de Claude Minière dans ce livre. L’économie de pages et le travail par touches.
Et le dernier
Le dernier chapitre porte un titre magnifique, « L’Horizon des évènements ». Lequel désigne quelque chose de tout à fait spécifique dans le domaine de l’astronomie, le point de non-retour au-delà duquel la chute est fatale dans le trou noir. Cette association de mots est employée, d’une manière très répétitive qui avait fini par attirer mon attention, dans le documentaire d’Arte sur les trous noirs, signalé par…. Claude Minière. La singularité que cherchait Melville, qui le caractérisait, conclut magnifiquement Minière, est aussi pour les physiciens cette région de l’espace où s’effondre une étoile.
L’enthousiasme, dit encore Claude Minière aura duré dix ans pour Melville, dix ans entre la période de ses premiers récits plutôt bien accueillis du début et le repli final, avec l’écriture de centaines de poèmes non publiés. Dans ce laps de temps, rien moins que Mardi, Moby Dick, Pierre ou les ambiguïtés… (et aussi Bartleby, dont Claude Minière parle assez peu) : « Melville s’est-il ainsi effondré, brûlé, épuisé dans sa singularité. Il aura opéré dans la littérature américaine un "trou noir ». Dernière phrase du livre : « Mais un trou noir est aussi le portail vers un autre univers. »
Kerugma
Je me laisse porter vers… Kerugma, « cahier d’essais poétiques » et inédit annuel, envoyé par Jean-Marc Baillieu. Je relis un court entretien de l’auteur avec Isabelle de la Warenne. JM Baillieu y précise bien le projet de Kerugma, qu’il a pris le parti de diffuser, de manière limitée, à des lecteurs et lectrices a priori intéressés, soit trente-six personnes. C’est un projet d’écriture dans le sillage d’Hubert Lucot, qu’il nomme son maître, des « textes entre autofiction et dialogues avec des écrivains morts et vivants ».
Une lecture qui active la propension à écrire
Ces propos de Jean-Marc Baillieu me renvoient à mon expérience. Mais j’ai tellement lié lecture et écriture que j’ai du mal (pulsionnellement mais aussi en quelque sorte moralement) à les délier. J’ai du mal à m’accorder le pur lire, lire pour lire, sans visée de partage. Lire sans m’attendre au tournant, [m’] désignant ici bien plus que moi, un nous peut-être. A qui je suis redevable même incluse dans ce nous. Nouée au nous à nourrir. Alors qu’il faudrait parfois laisser moisir le moi dans son coin (c’est ainsi qu’ont été créés le roquefort et la pénicilline !).
Érudition ?
Érudition, non, dit Jean-Marc Baillieu. Pas d’érudition. [Elle est connotée si péjorativement aujourd’hui, ce qui en dit long sur le degré de tolérance à la connaissance], mais « exhibition raisonnée et raisonnable, à ma sauce, de parcelles de génie humain ».
Ramasser des cailloux-têtes qui me font signe et rassembler des parcelles de génie humain, une même collecte, collection parfois mais, je l’espère, pas à but de séquestration. Matières non valorisables, ouf (en pensant aux terribles propos d’Annie le Brun sur les pratiques qui ont cours dans le domaine de l’art contemporain, notamment chez Kapoor, Hirst ou Koons, fortement liés aux grands « mécènes-chevaliers d’industrie. »)
Il y a sans doute une petite part commune dans le travail de Jean-Marc Baillieu et dans celui du Flotoir, sauf que lui aboutit à des textes extraordinairement écrits et décantés, vrais objets littéraires, souvent fascinants.
Connaissance
À propos de l’érudition ou à tout le moins de la connaissance, la lecture de livres aux allusions opaques est grandement assistée (voire magnifiée) aujourd’hui par le recours à Internet. Ah Wikipédia si souvent ouvert, comme la grand-mère d’Ivar Ch’Vavar ouvrant encore, à plus d’âge, son dictionnaire dès qu’un mot inconnu pointait ses lettres. Autrefois, c’est-à-dire hier, il fallait se rendre en bibliothèque, chercher parfois longuement qui était X, que voulait dire tel mot, ou ce qui s’était passé à telle date. Alors, aujourd’hui, à pas encore tout à fait pas d’âge, ouvrir Wikipédia ou un moteur de recherche. Par exemple, puisque c’est la lecture sur l’établi, pour comprendre un peu les multiples allusions de Jean-Marc Baillieu. L’enthalpie par exemple, qu’est-ce que c’est (En physique, la fonction enthalpie est une quantité reliée à l'énergie d'un système thermodynamique.), ou bien l’abrach, mais là l’auteur souffle au lecteur qu’il s’agit d’un changement de nuance imprévu dans les coloris d’un tapis.
On joue ainsi avec le texte, on l’ouvre de multiples façons. La connaissance est aussi un rêve qui nourrit la lecture, la fait vibrer.
Glissements de domaines et de sens
Il me semble que dans Kerugma, Jean-Marc Baillieu dans la partie du début, un pseudo abécédaire au classement aléatoire, procède par glissements de terrain et de sens ; on passe d’un domaine à l’autre, sans jointure apparente, souvent sur la planche savonneuse d’un mot. On part d’un substantif qui sera le prétexte et le support d’une divagation (très contrôlée), d’une navigation, avec dérogations et obligations cachées peut-être. Il faut surtout se laisser faire, se laisser aller au fil de l’eau de ces textes énigmatiques et à fort pouvoir d’attraction. En faisant preuve d’attention et de curiosité qui ne sont pas forcément les dispositions les plus répandues.
Le fragment
« Le fragment dramatise une situation car les lacunes narratives survalorisent ce qui existe et ce qui manque, avec le risque d'une fascination poétique des ruines, dit-il. Excluons donc la narration linéaire, le dialogue, le commentaire, la diatribe ainsi qu'acteurs, images, lumière et son, pour seulement apparier des plans séquences prélevés dans les archives. » (p.38)
Un mode d’emploi ?
Du jeu
Il y a là beaucoup de jeu non pas de mots, mais avec les mots, également dans le sens de faire jouer, faire bouger, pour voir ce que ça donne. Si je déplace légèrement ce mot, qu’est-ce que je vois ? Que révèle ce petit jeu que le parfait ajustement masquait. Sous le caillou, l’insecte, sous le rocher, la crevette.
Neutrino, quel blazar ?
(à Jean-Marc Baillieu et Claude Minière)
« Le neutrino ultra-énergétique détecté en septembre 2017 par l’expérience Ice Cube en Antarctique a été émis par un blazar, un trou noir géant situé à quatre milliards d’années-lumière. » (Sciences et Avenir n°859, septembre 2018).
[En astronomie, les blazars (en anglais : blazing quasi-stellar radiosource, que l'on peut traduire par "source radio éclatante quasi-stellaire") sont des sources quasars très compactes associées à un trou noir supermassif situé au centre d'un noyau actif de galaxie, des sources très éloignées de nous.]
Fazil Say dans Debussy
J’écoute le dernier disque du pianiste turc, dont j’avais beaucoup aimé la vitalité, la vivacité dans Mozart. Cette fois dans Debussy et Satie. Impression par moments d’entendre les Préludes comme je les entends intérieurement et donc questionnement : pourquoi est-ce que j’entends les Préludes ainsi intérieurement ? J’en ai certes travaillé (effleuré plutôt au fil du temps) quelques-uns, mais j’ai l’impression que mon image sonore intérieure vient d’autre chose. Est-elle entièrement façonnée par les disques de Gieseking écoutés en boucle très jeune ? Avec Fazil Say, l’adéquation avec mon image intérieure est intermittente, presque totale par moment, disjointe, décalée à d’autres.
Il y a dans cette musique quelque chose qui depuis toujours a un puissant effet d’appel sur moi. Appel qui se fonde beaucoup sur les résonances, le suspens du son, qui se réverbère, qui est là mais n’est plus tout à fait là.
Détruits à jamais
Profondément impressionnée par un article paru dans Le Monde (dimanche 2 septembre 2018), le premier d’une série de sept sur des lieux irrémédiablement détruits par la pollution, partout dans le monde. Il s’agit d’évoquer longuement les atteintes aux lieux et aux êtres humains dans la ville d’Anniston en Alabama, où a « prospéré » pendant des années une usine de PCB (polychlorobiphényles) de Monsanto. L’enquête est menée par Stéphane Foucart, qui signe aussi une chronique tandis que la parole est donnée à deux chercheurs américains. L’ensemble est d’une terrible cohérence, qui fait froid dans le dos. Stéphane Foucart dans sa chronique montre bien l’incompatibilité totale entre la croissance recherchée par toutes les prétendues démocraties comme par les pires dictatures et la moindre évolution favorable des usages propre à freiner l’emballement climatique.
Étranges voyages
C’est que je suis partie en d’étranges voyages. Il y a eu cette petite ville des Etats-Unis entièrement contaminée par les PCB, qui ont tué et tuent encore les habitants par milliers, qui ont empoisonné sols et eaux. Le récit proposé ici en fait surgir une sorte d’image miniature de ce qui attend vraisemblablement le monde.
Or mes curieuses méthodes de lecture et de travail (si mêlés) m’ont portée vers Jules Verne, dont je discute, un peu, avec Ivar Ch’Vavar depuis deux jours et m’ont poussée à télécharger sur ma liseuse, pour 1,79€, l’intégralité de l’œuvre de l’auteur (avec illustrations, 451 heures de lectures annoncées !!!). A ouvrir, sur les conseils d’Ivar, Le Sphinx des glaces dont le début se passe aux Kerguelen et n’a pas été sans me faire penser aux premières pages de Moby Dick. Pages magnifiques sur ces îles que le narrateur préfère appeler Iles de la Désolation.
Combien de décennies que je n’ai plus lu un livre d’aventures. Quel plaisir devant les descriptions enlevées, précises, informées, riches d’un superbe vocabulaire de Jules Verne qu’un professeur m’avait reproché, jadis, de citer dans une rédaction. Jules Verne dans ce Flotoir, belle revanche !
Les pierres de la faim
Dans sa chronique, le journaliste Stéphane Foucart évoque les « pierres de la faim : « Les "pierres de la faim" [Hungerstein]sont le nom parfois donné, dans le monde germanique, aux rochers qui apparaissent sur les berges des fleuves en cas d’étiage sévère. Le retrait des eaux offre alors au regard ces avertissements, gravés dans la roche, rappelant que, pendant de nombreux siècles, la sécheresse fut sœur de la famine. L’agence Associated Press rapporte que, le long de l’Elbe, une dizaine de telles "pierres de la faim" sont réapparues ces dernières semaines, tant le niveau du fleuve est bas. L’une d’elles, datée de l’an 1616, indique, en allemand : "Pleurez si vous me voyez." »