Une expérience
J’aime beaucoup les propos de Patrick Boucheron, président de la commission histoire, sciences humaines et sociales que rapporte le Centre National du livre sur son site. Ils correspondent exactement à mon expérience de ces trois dernières années à la Commission poésie, si riches, et si fécondes : « A chaque fois, c’est la même expérience. Le premier jour, on arrive avec un schéma de clivages prévisibles. On se dit que ce sera une dispute de savoir quel livre aider, quel livre traduire… Et à chaque fois, je vois se construire une communauté de lecteurs qui se fonde sur l’acceptation de nos désaccords. On ne lit pas pour se conforter mais pour aller chercher un échange. Et ce débat autour de la lecture, c'est un art de déplacer nos mésententes ! Il n’y a pas une seule séance au CNL qui ne m’ait fait changer d’avis. Ce n’est pas une trahison ou une incertitude. Mais on se fait vulnérable à la possibilité de se faire convaincre. A la fin de la commission, on sort avec un accord qu’on assume. »
Flacon de sels
filmer deux petits enfants très aimés exécutant un numéro de galipettes et de contorsions en tous genres, admirer leur vitalité, leur gaieté, leur drôlerie et regretter le temps très lointain des roues et autre poiriers sur les plages bretonnes ! – entendre une amie chère me dire « les livres sont bien chez vous » en regardant ma bibliothèque toute rafraîchie par le grand nettoyage en cours depuis l’automne avec ma « jeune fille aux livres » -
Question de temps (Une lectrice)
Vue à la dernière minute avant de quitter le bus, réflexe d’une photo volée à la volée, elle lit Pourquoi les Chinois ont-ils le temps ? Oui pour une fois donner le nom du livre tout de suite car à l’origine du double déclic mental et photographique. Quelle question ! Rien moins que celle du temps, reçue de plein fouet à l’heure trépidante de midi dans l’agitation de l’autobus. Les cheveux sont très fins, avec un beau mouvement balayé, le visage est régulier, les lèvres minces, un peu pincées, la peau très fraîche. Elle porte une grosse doudoune bleu marine confortable. Sac rouge orangé à large bandoulière rouge et bleu. Tout est assorti dans la gamme des bleus et des rouges même avec le livre de Christine Cayol. Mains soignées et au poignet gauche, une grosse montre chronomètre : se donner le temps, comme les Chinois ?
Mobilité
D’une note de Ludovic Degroote sur James Sacré : « (...) les nombreuses interrogatives - qui renforcent également l’impression de mouvement. La mobilité est un élément dominant de l’œuvre de Sacré : elle exprime le possible au lieu de figer des certitudes, et par là même évite toute posture. »
Sensibilité au semblable
Ou celle-ci, encore : « Des marques de lieux permettent de suivre le chemin ; celui-ci commence avec les restes d’une abbaye au "vide intérieur qui reçoit l’ampleur du ciel" (p. 7) et à la "parfaite indifférence au temps" (p. 13) dont on voit que le choix des images la désosse de son caractère spirituel. Il se poursuit entre vignes et campagne, végétaux identifiés, énumérés, qui appellent d’autres lieux, aux Etats-Unis ou en Vendée, lieux du monde non pas uniformisés mais reliés par des échos ; plus qu’une continuité générée par de l’identique, c’est une sensibilité au semblable. »
→ cette idée de l’écho entre les lieux, souvent écho entre des structures de paysages, peut-être entre des lumières ou des éclairages, entre des masses et des ombres. Et parfois, même, engendrement d’une impression de déjà vu, impossible à interpréter.
Duo Emaz / Sacré
J’ai été très bouleversée par ce qui, comme le dit Ludovic Degroote, est le premier livre posthume d’Antoine Emaz. Dans la curieuse et intéressante collection Duo de méridianes. Le livre est composé de deux petits livrets montés en face à face. À gauche, Sans place d’Antoine Emaz, à droite, lui répondant, Je s’en va de James Sacré. C’est profondément émouvant. Antoine, une fois encore, est au bord de l’eau à Pornichet (non nommée), il parle de l’étendue, de l’eau, du sable, du temps, de ce qui est et de qui s’en va. James Sacré lui répond, pressentant déjà le départ imminent de son ami.
Lecture
Plus tu lis, plus ça résonne, plus c’est gorgé d’échos.
Lectures
Intéressantes lectures hier et avant-hier, pas si loin de l’univers de Jules Verne. Je suis éblouie par Van Eyck et les rivières de Jacques Darras, il faudrait que j’y revienne et séduite par L’aventure de la Pérouse de Anne-James Chaton. J’ai aussi téléchargé sur ma liseuse un essai de la philosophe Claire Marin, rupture(s) après avoir lu un bel article (archivé) dans Le Monde. Et aussi l’Amie prodigieuse ! Passé un bon moment en fin d’après-midi, à seulement lire, librement, sans contraintes, sans idée de production de quoi que ce soit. Même si, dès qu’une lecture me parle, j’ai envie d’en parler à autrui !
Les plantes entendent l’eau
Mon titre est un raccourci un peu hasardeux mais c’est ce que je comprends dans une brève émission de Jacques Munier, France Culture, sur les plantes. Je relève cela : « Présentes dans le décor, elles nous sont le plus souvent indifférentes, si ce n’est dans le regard des peintres. Et pourtant, soulignait Emanuele Coccia dans un beau livre sur La vie des plantes, "aucun autre vivant n’adhère plus qu’elles au monde qui les entoure". Pour le philosophe, partager leur point de vue – celui des feuilles, des racines et des fleurs – c’est faire l’expérience d’une cosmogonie en acte, modeste et lumineuse, et comprendre l’origine du monde : "sous le soleil ou les nuages, en se mêlant à l’eau et au vent, leur vie est une interminable contemplation cosmique". Car c’est par la photosynthèse et la production massive d’oxygène que notre atmosphère s’est constituée, et que s’est progressivement formée la figure de notre planète bleue. Les plantes sont donc la seule et la vraie cause de ce que les Anciens appelaient le pneuma, le souffle qui anime la vie. Pour cela, il aura fallu qu’elles colonisent la terre ferme depuis leur milieu d’origine : l’océan. Et ce au moyen de deux simples mais merveilleux organes : les racines et les feuilles. Pour Stefano Mancuso, le fondateur de la neurobiologie végétale, les racines sont de formidables outils de détection du matériau nutritif. "Elles sentent la gravité, la lumière, le pH, l’oxygène, les métaux pesants, la résistance du terrain, les éléments pathogènes – explique-t-il dans L’Express. Chacune des extrémités radiculaires est capable de percevoir au moins 20 paramètres physiques ou chimiques différents. Un épi de blé a 600 millions d’extrémités radiculaires, un arbre en a des centaines de milliards. Rivées au sol par leur racines et ne pouvant pas fuir le danger, les plantes ont développé une grande sensibilité à leur environnement et à "tout ce qui change autour d’elles". À commencer par l’ouïe : certaines fréquences, notamment les basses, favorisent leur croissance, elles y sont sensibles "parce que ce sont celles de l’eau qui coule".
→ L’ouïe des plantes, sensibles au bruit de l’eau !
Des chiffres et des lettres (une lectrice)
Assise, bien droite sur un banc bleu du square, début de printemps. Pantalon type leggings bleu assorti au siège jusque dans ses petits motifs qui rappellent le moucheté de la peinture écaillée du banc. Élégantes bottines à talon qui découvrent un peu la cheville. Elle porte une veste trois-quarts polaire entrouverte et une jolie écharpe autour du cou. Le visage est encadré de cheveux bruns, coupe au carré mi-longue, petites lunettes à branches ornementées. Du livre émerge une feuille de papier, sans doute un bulletin de salaire, sur laquelle est inscrite une somme rondelette. Le titre de la collection blanche de Gallimard est tenu à la base par les deux mains entrecroisées [faire une petite étude sur la manière dont les lecteurs tiennent leur livre !]. Elle lit Le Lambeau de Philippe Lançon.
Voyages ? (Une lectrice)
En octobre je trouvais à l’Universal un billet de Gonzalo Mallarino. Il m’attendait avec le poète Alvaro Mutis à la Villa Tulipán. Encore un banc bleu, en accord avec le jean. Des cheveux gris. La soixantaine sans doute, elle dégage une impression de tristesse, visage fermé et douloureux et par moments elle regarde dans le vague. Où est-elle ? Dans ses mains, le livre mais aussi ce qui ressemble à un billet de voyage ou de spectacle. On y lit Malangi. Elle porte une veste courte en cuir mauve, manches avec grosses fermetures éclair et une écharpe bleu turquoise. Elle a deux sacs, un bleu en bandoulière, un blanc posé à côté d’elle, anse passée autour de son bras. Aux pieds, des baskets. Elle lit Vivre pour la raconter de Gabriel Garcia Marquez.
Buxtehude
Je réécoute, à l’occasion de la sortie d’une nouvelle interprétation (Ricercar Consort, Pierre Pierlot), le magnifique Membra Jesu nostri de Buxtehude que j’ai beaucoup écouté jadis, dans la version de Ton Koopman. Voici ce qu’en écrit François Hudry sur le site Qobuz : « Composé par Dietrich Buxtehude en 1680 pour l’église de Lübeck où il était en poste depuis plus de dix ans, ce Membra Jesu Nostri, d’après un texte latin écrit par un des proches de Saint-Bernard, décrit les affres de la Passion du Christ au cours d’un cycle de sept cantates. Typique du piétisme de cette fin de XVIIe siècle dans l’Allemagne luthérienne, cette musique nous plonge dans des abîmes de souffrance et dans l’espoir de la consolation. La musique de Buxtehude, fondée sur la rhétorique, reprend les concepts de toute une génération de compositeurs novateurs qui l’ont précédée. Elle inspirera à son tour, comme on le sait, celle de Johann Sebastian Bach venu tout exprès à Lübeck pour rencontrer Buxtehude. (...) C’est surtout l’extraordinaire puissance expressive qui frappe à l’écoute d’un chef-d’œuvre se plaçant au niveau des grandes créations spirituelles du genre, comme le Musikalische Exequien de Schütz, les Passions de Bach ou, sur un plan purement instrumental, les Sonates du Rosaire de Biber. »
Flacon de sels
deux petites filles très aimées procèdent à un enterrement de gendarmes (dits aussi diables ou cherche-midi) : recueil des petites dépouilles écrasées dans l’allée, linceul d’herbes, choix d’un coin abrité, tout un petit rituel – rêver à Jacques Henri Fabre : « L'œil toujours en éveil sur la bête et sur la plante, ainsi s'exerçait tout seul, sans y prendre garde, le futur observateur, marmouset de six ans. Il allait à la fleur, il allait à l'insecte comme la Piéride va au chou et la Vanesse au chardon. »
Jacques Darras
Confirmation au fil des pages de la beauté et de la force de Van Eyck et les rivières. La construction est complexe, mêlant des passages où Darras relate des épisodes de voyages qu’il effectue, souvent le long des rivières. Et de passages faisant référence à des personnages historiques, du temps de Van Eyck. Il peint (Darras !) de magnifiques portraits de femmes. Par exemple, sur quatre pages denses, celui de Guigone, la femme du chancelier Rolin (La Vierge du chancelier Rolin ou Vierge d'Autun, est un tableau peint vers 1435 par Jan van Eyck pour Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon.). J’ai rarement lu une page aussi forte sur la mort. « Elle serait une maîtresse d’école pour les mourants », écrit Darras l’évoquant après sa mort, enterrée, c’est ce qu’elle aimerait, « au pied du maître autel de la chambre des Pauvres, sous les dalles. ». Ainsi « elle donnerait des leçons simples à ceux que la nudité de la vie humilie avant que la nudité de la mort ne les atteigne. Au plus nu d’entre les hommes nus par la naissance ou par la pauvreté, et qui retourneront un jour à leur nudité première. » (p. 49/50). D’elle Darras écrit encore que « très tôt elle avait senti que son seul espoir consisterait à patienter jusqu’à la fin de l’existence. Ce serait long. Ce serait infiniment long. Elle recommencerait chaque jour à apprivoiser le temps. Elle se rapprocherait un peu plus de la seule date que nous ignorons tous et qui seule nous intéresse dans le cortège de l’histoire, qui est le jour de notre disparition. » (p. 50).
(En écoutant la magnifique cantate de Buxtehude, Gott hilf mir dans la version de Pierre Pierlot et du Ricercar Consort. Une œuvre écrite deux cents ans après l’époque du chancelier Rolin mais qui entre en résonnance par sa thématique avec cette page de Jacques Darras.
Isabelle de Portugal
Autre admirable portrait peint par Jacques Darras, celui d’Isabelle de Portugal. Ou l’on retrouve comme dans celui de la femme du chancelier Rolin, les thèmes de la pauvreté et de la nudité : « Moins qu’ailleurs ici lui feraient défaut, parmi les nombreuses églises d’Aire-sur-la-Lys, à quatre lieues à peine, ou l’abbatiale royale de Saint-Omer, guère plus éloignées, les conforts de la religion. Ces marécages de tourbe et d’épineux ne manquaient pas non plus de pauvres. Comme ils étaient la parfaite école de nudité pour une âme chrétienne, l’extrême pauvreté des environs serait une promesse de vigueur pour la sienne. » (p. 77)
→ à se demander si la vigueur de l’esprit, sinon de l’âme (le lecteur n’en sait rien !) de Darras ne se serait pas aussi forgée au contact de ces régions qu’il aime tant et qu’il a tant arpentées.
L’arpenteur
C’est qu’il y a une constante dimension d’arpenteur dans le travail de Darras. Conduite par une sensibilité extrême à l’eau et aux rivières. On peut penser que parfois la plume de l’écrivain est une baguette de sourcier. Il fait naître le souvenir de cet autre livre, plus monothématique, de Ludovic Janvier : Des rivières plein la voix. Ou bien de ceux de Patrick Beurard-Valdoye ou de Franck Venaille. Mais chez Darras, l’attention me semble constante et systématique. Le moindre filet d’eau est nommé dans l’œuvre, il fait partie intégrante du grand flux ininterrompu du cycle de La Maye (une rivière bien sûr !). Comme en un pattern fractal.
Darras encore
Darras ça se déguste petit à petit. Ça fuse et ça ruisselle de partout, histoire, histoire de l’art et histoire de soi, autobiographie, géographie, géobiographie, géologie, hydrologie, potamologie, botanique, etc. En une grande encyclopédie du nord, de la Picardie, des Flandres.
La force de ce livre
La force de ce livre de Darras est de mêler tous les genres et tous les registres et cela d’une manière qui semble totalement naturelle, même si l’on imagine la somme de connaissances et de travail qu’il aura fallu pour assembler ce patchwork. Qui comme ceux de l’aïeule familiale, bien que fait de matériaux hétéroclites, parfois frustres ou pauvres, donne une impression d’unité et d’harmonie. Dans le texte sont inclus des commentaires sur le texte par l’auteur lui-même : « Je crois que nous avons substance dans nos corps romanesques plutôt que dans nos enveloppes de chair que nous croyons réels » énonce-t-il après la narration d’un long moment dans la Grande Roue sur la place de Lille.
→ Et c’est bien pourquoi il semble si important de constituer ce corps romanesque par la lecture toujours continuée, toujours recommencée. Ce corps romanesque a tout autant besoin de nourritures diversifiées et complémentaires que l’enveloppe de chair pour ne pas connaître de carences ou de maladies. Pour rester vivant tout simplement. Je lis d’ailleurs dans la revue Europe que Jean-Pierre Richard définit la lecture « moins comme une manière de comprendre l’œuvre que comme une façon d’être compris ou même pris par elle. » (cité p.19).
Jean Starobinski
J’entreprends en effet la lecture du numéro que la revue Europe consacre à Jean Starobinski et à Jean-Pierre Richard. Et tout de suite, dès les propos liminaires de Michel Delon, je relève cette forte citation de Starobinski, datée de 1942, donc très tôt dans sa vie : « L’acte poétique, en ces temps de frustration, est un des derniers actes libres qui appartiennent encore à l’homme. Et c’est l’honneur de la poésie qu’elle soit la dernière possession de l’homme après qu’on lui eut tout arraché, qu’elle soit radicalement liée à cette espérance et à cette angoisse fondamentale qui persistent en l’homme tant que le souffle persiste. » Citation qui a été faite aussi par Martin Rueff dans son hommage à Antoine Emaz.
Curiosité encyclopédique
« Durant plus de sept décennies, écrit encore Michel Delon, Jean Starobinski n’a cessé de travailler et de produire. L’amplitude temporelle se double d’une curiosité pour tous les faits de culture et, selon une formule de Térence qui est progressivement devenue la devise des Lumières, entérinée par l’article "Philosophe" de l’Encyclopédie puis la devise de tout humanisme : homo sum, humani nihil a me alienum puto. » (p. 4) [Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger]
C’est que celui qui a fait à la fois des études de lettres et de médecine a su emprunter, souvent, des « itinéraires traversiers et buissonniers qui récusent les frontières ».
Isoler un détail
Toujours dans son introduction au dossier de la revue Europe, Michel Delon parle de l’art de Starobinski d’isoler un détail et lui donner une signification générale.
→ Peut-être aussi parce que toute œuvre porte en filigrane, inévitablement, quelque chose de son créateur, ce qui n’est qu’à lui, tout humain parmi les humains qu’il soit.
De la note
À propos des notes dans les livres de Starobinski : elles sont autant de « repentirs ou de suggestions qui cassent toute simplification et aident à l’appropriation de l’essai par chacun de ses lecteurs ». (p. 5)
Plus loin je relèverai cet autre passage : « les appels de notes ont aussi pour effet de rythmer le texte par ces occurrences marginales plus ou moins régulières. Ils créent par ailleurs une superposition de "voix", la basse du texte poursuivant son chemin tandis que d’autres motifs mélodiques viennent s’y greffer ponctuellement, avec parfois même des reprises d’une voix à l’autre » (p. 27).
Toujours dans Europe, contrepoint toujours !: évocation d’un dialogue concertant qui répond à une "esthétique de la citation, voire de la note. » (p. 29)
→ voilà qui me parle fort, cette idée d’une esthétique de la citation et de la note.
Une bibliothèque
« Les Archives littéraires de la Bibliothèque nationale suisse à Berne possèdent désormais la bibliothèque personnelle de l’écrivain, quelque 40 000 livres qui, selon les mots de Claude Reichler constituent "son carnet d’adresses, son répertoire d’idées, ses tiroirs à projets, et surtout son espace mental". » (p. 7)
De la critique
La première contribution, signée Marta Sábado Novau, est une très intéressante analyse de la méthode critique de Starobinski (et en partie de celle de Georges Poulet et de Jean-Pierre Richard). Contribution difficile, savante, mais qui m’aide dans ma réflexion toujours en cours et en devenir sur la critique littéraire ou musicale. Citation de Georges Poulet : tout acte critique doit aspirer à être "le redoublement mimétique d’un acte de pensée". C’est que « la critique comme l’œuvre doit commencer à un niveau préverbal : intention, désir ou pour reprendre l’expression de Barthes "Vouloir-Écrire". Le critique avant même d’écrire son commentaire, doit retrouver la disposition du "Vouloir-Écrire" qui fut celle de l’écrivain. » Cela, c’est l’idée de Poulet qui laisse Starobinski un peu dubitatif, lui qui dit qu’il n’a jamais eu « cet espoir de coïncidence psychologique avec l’auteur ». Il préfèrera quant à lui considérer ce point de départ comme une méthode exploratoire, un chemin possible pour entrer dans l’œuvre.
Flacon de sels
« la vie dans ses plaisirs est commentaire de texte perpétuel » (Jacques Darras) – ce lot de toutes petites toupies colorées chez le papetier – la pluie retrouvée, battante, drue, un peu folle, après tant de jours sans eau – renouer avec une œuvre aimée, plus écoutée depuis des années, grâce à une nouvelle interprétation – découvrir dans un article que la rêverie est indispensable à la bonne santé du cerveau
De la rêverie
Cet article est titré « la rêverie, essentielle du point de vue biologique ». Le chercheur en neurosciences à l’INSERM Michel Le Van Quyen y explique que le cerveau se sert des périodes d’inactivité pour se débarrasser des sous-produits métaboliques toxiques qu’il produit quand il consomme de l’énergie. « Les cellules gliales impliquées dans l’évacuation de ces déchets ne peuvent effectuer la "douche neuronale" dont le cerveau a besoin si celui-ci est en pleine activité. » (Le Figaro du 1er avril 2019). Il ajoute que les phases de repos attentionnel auraient d’autres bienfaits, notamment la régénération neuronale de l’hippocampe, siège de la mémoire. D’où selon lui la nécessité du silence. Silence du corps qu’il prône d’immobiliser plusieurs fois par jour (et il souligne les bénéfices de la méditation).
Musique
Joie de découvrir dans le dossier de la revue Europe consacré à Jean Starobinski un article intitulé « Jean Starobinski musicien ». Avec cette assertion de l’écrivain : « Je me suis découvert moi-même en découvrant la musique ».
→ c’est un angle que j’ai moins exploré, musique et apprentissage de soi-même ! Autant il m’a vite paru évident que la lecture à la fois me découvrait et me construisait, dans la relative absence de maîtres ou guides où je me trouvais, autant j’ai peu pensé à la musique sous cet angle. Or il me parait tellement évident que toute ma sensibilité a été profondément inspirée, développée et informée par la musique. A cet égard un de mes plus grands maîtres serait sans doute Schubert, que j’ai parfois dit ressentir comme un frère, ce qui ne doit pas être entendu comme prétentieux ainsi que certains l’ont fait. Mais parce que j’éprouve constamment que je « sens » comme lui, notamment dans l’extrême alternance des états intérieurs. Très significatif à cet égard le mouvement de recul que m’inspire souvent Schumann, que je peux pourtant parfois beaucoup aimer, mais que je n’ai jamais réussi à jouer au piano. Si « L’oiseau prophète », joué par Clara Haskil est pour moi une des œuvres les plus fortes et aimées de toute la musique, Schumann pourtant me reste largement étranger et je suis convaincue que c’est une question de structure psychique. Même si c’est beaucoup trop simpliste et schématique, j’ai l’impression d’être bien plus en phase avec la névrose schubertienne qu’avec la psychose de Schumann.
→ Ce serait passionnant de faire une sorte de généalogie de mes découvertes musicales, à partir de ma quinzième année, au travers des disques que j’ai commencé à acquérir à cette époque. Je n’ai hélas mis aucune date sur les quelque mille 33 tours que je possède toujours dans ma bibliothèque.
Chancre et agrile
chancre de l’écorce (châtaignier), agrile du frêne, puceron lanigère de la pruche, fléaux des arbres, prolifération de nuisibles, insectes et champignons invasifs, phénomènes de facilitation et de dilution, trop peu d’essences dans les forêts !
La brièveté de l’anglais !
Je lis cette courte phrase sur Twitter : French tenor goes jaune ! Intriguée, je promène ma souris sur le lien et je comprends : DG signs French tenor. Comprendre que le ténor (il s’agit de Benjamin Bernheim) vient de signer chez Deutsche Grammophon, bien identifié en effet par le jaune de ses pochettes !
Litanies
Litanie : suite ininterrompue d’êtres ou de choses ; prière aussi (contre la disparition ?)
utriculaire – renoncule aquatique – iris des marais – lysimaques – salicaire – euphraise – gratiole – jussie aquatique – orchis bouc – parnassie des marais – lilas de mer – pavot cornu – glycérie flottante – salicorne
(relevé effectué lors d’une émission d’Arte sur les plantes sauvages aquatiques ou des milieux humides).
Flotoir conservatoire ?
Jean Starobinski, trois traits qui en font un penseur singulier
Dans le dossier de la revue Europe, Bénédicte Prot cite Pierre Nora qui « retient trois traits qui font de Jean Starobinski un penseur singulier. Outre son esprit d’indépendance vis-à-vis de la méthode et sa fréquentation de tous les genres littéraires et artistiques, sa double formation est à l’origine de sa "prédilection pour les thèmes transversaux", de même que "cette tension fondatrice entre [ses] deux pôles, médical et littéraire" est liée à son "goût des couples antagoniques" » (p. 35)
Beaucoup de choses sur le livre
Dans une lettre à Jean Prinsenhof, incluse dans Van Eyck et les rivières, dont la Maye, Jacques Darras livre plusieurs clés du livre. Je les liste ici : « Je vie dans la Prairie Mystique du peintre Van Eyck depuis décembre 1960 » ; « Quelquefois j’ai le sentiment d’écrire un livre qui n’aurait pas de fin comme si l’approche se retournait en éloignement. » ; « Mon livre ressemblera à une série de processions. » ; « Je veux renverser la division hiérarchique qui caparaçonne la poésie chevalerie d’apparat condamnant le piéton à la solde romanesque. » ; « La prose devenue "vers" aura licence de fouler cavalièrement l’herbe. Le vers devenu "prose" enchaînera à son mors l’âme des tapisseries » (pp. 101 et 102
Hymne à la Maye
« Apprends, Polder [écrit Jacques Darras dans son livre, sous forme de lettre à Gaston Polder], que sur quarante kilomètres d’indépendance la Maye n’a aucune rivale. / Qu’elle accomplit même l’exploit de couper en deux un champ de bataille. / Comme quelqu’un qui passerait une frontière en contrebande à une frontière / Elle est mon aune liquide à redonner du pli du plissant de la drapure au grand drap cassé de l’étoffe Nord. / Elle est mon fer mouillé à assouplir l’Histoire. » (p. 104)
Deux écoles
« Max Jacob pensait que tous les poètes sont autodidactes, et qu’il n’y a pas vraiment une école de la poésie, mais au moins deux. Celle de la lecture, celle des anciens, des contemporains aux multiples horizons, ceux qu’on aime, dont on se sent proche mais aussi ceux dont on est plus éloigné. Et celle de la vie, avec l’apprentissage de la mort, de l’amour, de l’ivresse, de la perte, des combats. L’écriture est sans doute à cette intersection-là : des vies, des vécus, des lectures… Une croisée humaine. » : ainsi s’exprime Etienne Faure dans un entretien avec Anne Segal à l’occasion de la remise du prix Max Jacob.
Et cette belle conclusion : « Habiter en poète, comme dit entre autres Jean-Claude Pinson, revient à faire de l’écriture et de sa position dans la vie un tout. Ça va ensemble. Écrire, c’est être un parmi d’autres. Et relativiser sa singularité. La poésie n’échappe pas à cela. Elle capte et reflète le monde où elle prend germe. La poésie agit sans relâche dans sa propre existence et son rapport aux autres. ».
La lecture intérieure
Dans une Carte blanche pour Poezibao, Olivier Devallant revient sur le Nobel attribué il y a quelques années à Bob Dylan et il écrit notamment : « Il y a aussi cette douce musique intérieure lorsque je lis dans ma tête, ce je ne sais quoi d’intime qui rend le poème plus accessible, ce texte lu en pensée ou pensé en lisant. Surtout, la lecture ne m’est pas imposée. C’est à moi de choisir la prosodie, le temps de lecture, la relecture, les pauses, les images annexes qui me viennent d’une imagination spontanément délirante. »
→ ce que je retiens ici surtout c’est l’idée d’une lecture non imposée, libre.
L’objet livre
Devallant écrit aussi : « Lire intérieurement c’est aussi tenir en main l’objet livre, toucher le grain de ses pages, sa peau, ses traits, ses striures, sa reliure, sa couverture blanche ou colorée. La littérature sans livre, est-ce toujours de la littérature ? Ce livre qui repose dans la bibliothèque et que je peux relire, annoter, partager… Le livre est total, car avec lui toute ma conscience se plonge et recrée un monde simultanément généré par l’auteur et par la perception du lecteur. Un monde intérieur d’apparence silencieuse mais dont la sonorité n’est pas absente. Il y a comme une synesthésie entre l’œil et l’oreille ; quand je lis le début de ce poème d’Antoine Emaz3 : elle bouge avec la lumière / on croyait l’avoir lâchée je vois ces signes en même temps que j’entends les syllabes et l’allitération en L est aussi belle que cette succession de mots dans l’espace »
De la critique, encore et toujours
Et avec Starobinski à travers le dossier que lui consacre la revue Europe : « Un travail s'accomplit en moi, écrit Jean Starobinski par le déroulement du langage perçu dans l'œuvre. J'en possède la certitude immédiate ; mon émotion, mes représentations en marquent un premier profil. Toute description ultérieure, toute interprétation doivent garder la mémoire de ce fait premier, pour lui apporter, si possible une clarté supplémentaire. [...] Ces signes m'ont séduit, ils sont porteurs du mouvement qui s'est réalisé en moi. Loin de récuser leur séduction, ou le choc subi, loin d'oublier la première rencontre, je cherche à leur faire droit, à les mettre en lumière dans ma propre pensée, et je ne puis le faire avec quelque chance de réussite qu'à condition de lier étroitement le premier attrait (ce que j'ai pris pour le sens) à son substrat verbal, sa source formelle. » Et Martin Rueff d’ajouter : « La relation critique organise une chambre d'Écho et fait une chambre claire de cette caisse de résonance. »
→ il semblerait que tout développement critique implique d’abord une forme de saisissement du critique. La bonne question à se poser alors pour savoir quoi faire d’un livre (je pense ici aux innombrables livres reçus qui ne peuvent, bien sûr, être tous accueillis, même parmi les meilleurs) serait de déceler la présence de ce saisissement. Or cela c’est relativement facile. S’il y a saisissement, il y aura élan à condition d’aller vite (je parle pour moi) et de ne pas laisser cet élan s’affadir ou retomber et également de ne pas trop le soumettre aux doutes. Je vis très souvent cette double expérience d’un emballement pour le début d’un livre un soir et d’une forme de déception dès la première reprise de l’ouvrage. Pourquoi ?
litanie (Conservatoire)
narcisse des poètes – griffes de sorcières – ciste – clématite brûlante – posidonie – soldanelle des Alpes – rhododendron ferrugineux – gentiane de Bavière – lotier – joubarbe des montagnes – linaigrette ou jonc à coton – silène acaule – collambole – anémone pulsatile – véronique en épi – valériane – stachys – consoude – plantain – matricaire – scabieuse des champs – violette – folle avoine – séneçon de Jacob
(Relevé effectué lors d’une émission d’Arte sur les plantes sauvages aquatiques ou des milieux humides).
Rudolf Serkin
Quelquefois un livre émet une sorte de puissance d’attraction, il faut l’ouvrir avant tous les autres, même s’il est le dernier arrivé (en l’occurrence ici acheté). Ce fut le cas avec Rudi, la leçon Serkin d’André Tubeuf. Livre profondément bienfaisant, en ce que cette figure de Serkin est forte, belle, magnifique, dans tous les domaines : rigueur, justesse et justice, profonde humilité. Il est au service de la seule musique. Sans aucune propension à la mise en avant personnelle. C’est si rare, surtout aujourd’hui où le musicien classique devient trop souvent un produit marketing (je pense au bruit fait autour d’un Lang Lang par exemple ou à certaines couvertures de disques monstrueusement aguichantes). Dès les premiers mots de l’Avant-propos, André Tubeuf est clair : « référence suprême pour tout ce qui en musique est sérieux, vital, essentiel (...) il n’y avait rien à savoir de lui, qu’à le regarder faire. « Que Beethoven, que la Waldstein, que l’Appassionata, soient là, à plein, prenant tout de lui et ne disant rien de Serkin, mais disant tout de Beethoven. » (p. 7)
Il a traversé assez d’Histoire pour cela
« Il croyait en ce qu’il nous jouait, et il voulait nous y faire croire. Il avait traversé assez d’Histoire pour cela, et assez à ses dépens. Depuis ses vingt ans il savait qu’il y a une façon sérieuse et désintéressée d’entendre Bach, d’entendre Brahms, que l’Histoire voulait boycotter, exclure, confisquer. Il ne savait que trop combien il est nécessaire qu’au moins quelques-uns maintiennent la continuité d’une écoute, contre toutes les perversions, celles du politique, celles de la modernité » Serkin qui était juif, autrichien et un peu tchèque et qui avec son beau-père Busch dut partir aux États-Unis pendant près d’une décennie.
Maître d’écoute
Tubeuf le dit : il a appris à écouter avec Serkin, son inflexibilité forçant son attention à n’être qu’ici même maintenant, et suivre : « Serkin n’invitait qu’à un partage, celui de l’attention, de la concentration, d’où chacun sort plus riche, devenu davantage et plus intensément, plus profondément lui-même. » (pp. 10 et 11)
Odeur de perversion et de mort
Les Busch, Adolf le violoniste, beau-père de Serkin et son partenaire musical, Fritz le chef d’orchestre dont il a été beaucoup question dans le site Muzibao, « ont flairé cette odeur de mort et de perversion (...) Elle se précise, va devenir l’air du temps lui-même (...) et dans la pratique musicale aussi, avec des sentimentalisations, des appels au sublime, toute une subjectivité protoallemande. » (p. 31)
Du jugement
On ne mesure pas assez à quel point un jugement peut être destructeur. Je parle ici exclusivement de ce que l’on peut vous dire sur un livre, sur une œuvre tierces. Vous la lisez de votre côté, vous l’aimez et soudain vous êtes contaminé par le poison du jugement émis par une tierce personne. Je l’ai expérimenté plusieurs fois, au point que je me tiens dans un premier temps à l’abri des avis des autres, sur les livres que je lis, les disques que j’écoute. On peut envisager cela de deux façons. Ou bien je suis beaucoup trop peu sûre de moi, mon jugement n’est pas bon, je suis influençable. Car bien sûr ce serait forcément l’autre qui a raison quand il m’explique que le comportement de telle personne est en totale contradiction avec ce qu’elle écrit ou que cet article est très mal écrit et son auteur ignare (exemples authentiques !). Dans le second cas, je peux tenter de faire la part des choses, trier dans le jugement d’autrui les différentes composantes, celles qui relèvent d’une forme de compétence (parfois auto-proclamée) et celles qui relèvent de considérations plus personnelles, jalousie incluse, griefs nés de la relation, etc. Il faut sans doute se faire confiance et se fier à ce mouvement premier, dont parle si bien Jean Starobinski, ce saisissement. Ce que l’on éprouve au premier contact avec l’œuvre. Être à l’écoute de soi en tant que capteur sensible et réceptif, physiquement, intellectuellement, moralement. Essayer de rester fidèle à ces impressions premières. Construire son jugement sur elles, quitte à tempérer un emballement, un enthousiasme qui est à la fois qualité et défaut de la cuirasse !
Marie Jaëll
Arfuyen publie un ouvrage bienvenu sur Marie Jaëll (1846-1925), qui fut pianiste, compositrice, pédagogue. Elle a laissé de très nombreux écrits dont ont été extraits les éléments de ce livre. Son nom m’était connu pour avoir vu dans l’ancien musée Westercamp de Wissembourg des objets lui ayant appartenu, son bureau si mes souvenirs sont bons et peut-être un pupitre à musique. La conservatrice du musée m’avait à l’époque un peu parlé d’elle. C’était, comme on dirait aujourd’hui familièrement, une sacrée bonne femme : entendre respect et admiration surtout ! Marc Wetzel a donné une bonne note de lecture de ce livre pour Muzibao et je l’ouvre à mon tour. Marie Jaëll est née en 1846, non loin de Wissembourg en effet et elle est morte en 1925. Elle fut une amie très proche de Liszt et liée également à Camille Saint-Säens et à Catherine Pozzi. De Liszt elle sera la première à jouer l’intégrale de l’œuvre pour piano, réputée terriblement difficile (dans ma jeunesse je me souviens l’admiration que l’on portait à France Clidat (1932-2012) qui s’était lancée dans cette même entreprise !).
La pensée de la main
« Marie Jaëll pressent que l'éveil de la conscience du mouvement et du sens du toucher affine le sens auditif. La pensée musicale passe par la sensation :"Il s'agit de former une décentralisation de la pensée. Au lieu de croire qu'elle est dans la tête on croira qu'elle est dans la tête et dans la main. Il y a une parcelle de pensée partout où il y a sensation. Apprendre à mieux sentir par sa main, c'est apprendre à mieux penser." (Marie Jaëll, L'intelligence et le rythme dans les mouvements artistiques). Elle élabore une nouvelle façon d'appréhender le travail pianistique et met peu à peu à jour une méthode basée sur la conscience du toucher et la psycho-physiologie. Développer la perception de la main, sentir les doigts qui en font partie comme autant d'éléments indépendants, affiner sa sensibilité tactile, sa posture, sa faculté de représentation mentale d'un geste, d'un son, engendre un état de conscience qui se répercute sur le développement de l'intelligence et sur la manière dont le cerveau reçoit et emmagasine ces informations. » (p.15)
Marie Jaëll comme Celibidache, après elle
Et je retrouve dans cette assertion de Marie Jaëll quelque chose que Sergiu Celibidache (1912-1996) a longuement développé, plus tard, l’idée d’être capable de saisir l’intégralité de l’œuvre, comme un tout, de la première à la dernière mesure et quelle que soit son ampleur (fut-ce une symphonie de Bruckner !) : « Nous pensons facilement une phrase, un morceau nous semble un peu long. C’est pourtant ce qu’il faut pour arriver à l’unité, il faut bien que ce soit un dans notre tête et non une série de lignes ou des pages qui se suivent. » (p. 22)
Rupture(s)
J’ouvre le livre de Claire Marin, rupture(s) dont j’avais lu une bonne critique dans Le Monde. « Philosophe et professeure en classe préparatoire, Claire Marin publie Rupture(s), une réflexion philosophique sur l’épreuve de la séparation, de la naissance à la rupture amoureuse. À rebours des discours qui veulent rendre l’échec positif à tout prix, elle explique pourquoi notre époque est tellement façonnée par l’expérience de la perte. ». Il y est question de toutes sortes de ruptures, la rupture amoureuse bien sûr, mais aussi le deuil, la perte au sens plus large, d’une amitié par exemple. « Même rompus, les liens peuvent rester sensibles, membres fantômes, témoins d’une ancienne vie. Il reste la trace de tout ce que cette dernière a inscrit en nous. ». Je relève aussi « La rupture n’est pas nécessairement visible, fracassante, elle se fait parfois sans changement flagrant, mais à travers des décisions intérieures, des orientations nouvelles, dans l’abandon de certains pans de l’existence, qui cessent d’être vivants. Des êtres, des modes d’être fanent, sans explication. ». Si le propos semble parfois un peu banal ou « bateau », il s’appuie sur de nombreuses sources, romans ou œuvres littéraires, d’Henri Michaux à Philippe Forest. Il a surtout le mérite de mettre un peu en pièces le diktat de la maîtrise de soi, du dépassement obligé de la souffrance et de prendre cette dernière très au sérieux. Il peut sans doute avoir un effet déculpabilisant pour tous ceux, ils sont nombreux, qui ont honte de leur souffrance ou qui se sentent indignes de ne pas savoir la surmonter. Le livre peut aider à penser la rupture parce que dit Claire Marin « elle a changé de forme, parce qu’elle est plus présente, parce qu’elle pourrait être la forme nouvelle ou à venir de notre existence, en général. ». C’est aussi la rupture avec les modèles antérieurs, au point de rupture où est sans doute notre monde : « Il faut aussi intégrer intellectuellement l’idée d’un changement nécessaire, d’une catastrophe à venir et arrêter de croire à une permanence du monde, une recréation indéfinie de la nature. Accepter que la configuration n’est plus celle de la cyclicité, mais que nous sommes face à un moment de rupture écologique. Cela demande de travailler sur notre tendance spontanée au déni face à la perspective des grandes ruptures que sont l’altération (altération de la nature ou des hommes) ou la perte définitive. Il faut affronter nos grandes peurs et réfléchir à une pédagogie de la rupture.
Serkin encore
« Et moi sur ma rive de Rhin, écrit André Tubeuf, me voici conquis, bouleversé, sauvé. L'admirable est que du sentiment d'aucun de nous qui écoutons, cette musique qui pourtant le touche si fort ne met rien en jeu, ne dévoile, ne mime rien. Nul miroir, pour nul état d'âme. Mais autre chose, comme une façon essentielle et universelle, terriblement individualisée pourtant, hic et nunc, d'être le plus humain possible, sans pourtant être personne. Idée de l'homme que Mozart a dû voir de ses yeux d'homme ; et depuis, seuls les Anges habitant parmi nous. Mais c'est elle qui met au pianiste des larmes aux yeux, et, de quel cœur il y souscrit, à cette vision de Mozart que Richard Strauss en exil en Suisse léguait au monde, sur sa fin. C'est la plus vraie vérité du coeur qui se manifeste, dans ces arias où tout est d'abord grâce. Peut-être est-ce là la forme que s'est choisie l'Éros platonicien pour que les Idées ne restent pas entièrement étrangères, indifférentes à notre mond e sensible. » (p. 68)
Les livres évoqués dans cette livraison du Flotoir :
Antoine Emaz, Sans place, et James Sacré, Je s’en va, méridianes, 2019
Jacques Darras, Van Eyck et les rivières, dont la Maye, Le Castor Astral & In’hui, 2019
Revue Europe, , avril 2019, n°1080
André Tubeuf, Rudi, la leçon Serkin, Actes Sud, 2019
Anne-James Chaton, L’Affaire La Pérouse, P.O.L., 2019
Marie Jaëll, Je suis un mauvais garçon, Arfuyen, 2019
Claire Marin, Rupture(s), Editions de l’Observatoire, 2019