Flacon de sels
L’eau, l’eau toujours, encore l’eau, Jacques Darras et ses rivières, cette plongée avec des spéléologues à la recherche du cours souterrain de l’Orbe, cette incursion fascinante sous un glacier – l’eau et la pluie bienvenue, toutes ces notes, celles des Suites pour violoncelle de Bach qui ornent le parapluie, celles des plic-ploc de la pluie, plus intense au fil des stores de magasins, plus discrète au milieu du trottoir.
Notre-Dame
Souffle coupé comme bien souvent lors des grands chocs traumatiques. Je n’ai pu écrire une ligne depuis lundi soir et l’effroyable incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame. J’ai lu, écouté, regardé tout ce que j’ai pu trouver comme information. Je me suis souvenue du temps de mes études d’histoire de l’art et en particulier de ce travail approfondi sur l’élévation interne d’une église gothique, cette succession sur les côtés de la nef, avec notamment le triforium. Nous avons été alertés très tôt en voyant un nuage de fumée depuis la partie arrière de l’appartement et avons tout suivi dès ce moment-là, vers 19h10. Avec inquiétude particulière bien sûr aussi pour l’orgue et pour les vitraux. L’un et les autres semblent à peu près sauvés. Et j’ai mis en œuvre immédiatement un projet de longue date, lire Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Comme beaucoup (ruptures de stocks partout !).
Une faille temporelle
Je peine à définir les sentiments très complexes que ce drame suscite en moi. Je reprends ici les mots d’une tribune parue dans Le Monde qui correspondent bien à mes impressions : « Que s’est-il passé lundi soir ? Un événement proprement sidérant, sur lequel il est difficile de mettre des mots. Le sentiment de vivre une faille temporelle, qui suspend le quotidien pour nous projeter dans une temporalité où, sous nos yeux ébahis, plusieurs siècles d’histoire partent en fumée. Un déchirement qui nous arrache à nous-mêmes et nous laisse, face à l’incommensurabilité des pertes, sans voix. Les vitraux des roses nord et sud, joyaux du XIIIe siècle, explosés. Une charpente, dont certaines poutres dataient de 1220, consumée. La flèche de Viollet-le-Duc, effondrée. Des faits inimaginables qui rendent le présent insaisissable. Notre-Dame qui brûle, c’est l’héritage séculaire des bâtisseurs du Moyen Age, la trace qui impose leur souvenir à notre présent, qui s’altère. » Et elle ajoute : « Dans la contemplation du désastre, le temps s’éternise et ouvre une brèche : ce que nous croyions immuable, ce que nous avons toujours vu là depuis des siècles, ce qui littéralement fait partie du paysage, est en train de disparaître. Ce monument qui nous relie à notre passé lointain et nous inscrit dans une histoire de longue durée se défait là, sous nos yeux. Certes, Notre-Dame n’était pas exactement l’édifice qu’elle fut "au Moyen Age", mais lequel ? Comme tout édifice, elle n’a eu de cesse d’évoluer, s’adaptant aux goûts du temps et aux besoins des époques. À partir de 1844, la restauration qu’en font Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus ne vise pas seulement à réparer cette vieille bâtisse multiséculaire, mais à figer l’image d’un Moyen Age tel que le XIXe siècle le fantasme, épuré et blanc, et, de ce fait, loin, très loin du goût pour les couleurs chatoyantes du XIIIe siècle. Notre-Dame est ainsi l’image de ce passé constamment modifié, travaillé, et cela ne relativise en rien l’immensité de la perte. Au contraire, cette densité de strates historiques lui donne une formidable épaisseur de mémoires accumulées, et aggrave le chagrin. »
Un effondrement
« Lundi soir, l’image de Notre-Dame qui s’embrase apparaît soudain comme la manifestation inattendue mais évidente d’un effondrement. Ce mot, qui est là, dans l’air du temps, qui nous menace et nous projette dans un avenir inimaginable, vient s’imposer pour décrire ce qui arrive à l’un des édifices les plus emblématiques de notre histoire, frappant notre mémoire, ouvrant cette faille temporelle où l’avenir vient percuter le passé. Et là, impuissants devant nos écrans, tout se passe comme si nous assistions à ce que nous ne voulons pas voir : les flammes de Notre-Dame, c’est notre monde qui brûle. C’est l’Effondrement, avec un E majuscule, celui de la biodiversité, c’est la grande extinction des espèces, la fin des démocraties libérales occidentales. Pouvons-nous nous arrêter et le voir ? Pouvons-nous regarder dans cette tragédie autre chose que le spectacle terrifiant d’un monde qui s’écroule ? Cet événement va-t-il venir déstabiliser ce rapport au présent immédiat, qui nous colle sans cesse le nez au guidon, nous aveugle et nous empêche de penser notre avenir ? Notre-Dame qui brûle, ce n’est pas l’incendie d’un sanctuaire catholique, c’est bien plus que cela, c’est le surgissement brutal et forcément inattendu d’un passé, qu’on croyait infaillible et qui fait irruption en même temps qu’il s’annihile. Notre-Dame qui brûle, c’est la tyrannie du présent qui devient insupportable. »
J’ai donc repris ici les propos de Fanny Madeline, agrégée d’histoire et docteure en histoire médiévale.
→ J’aime entendre et j’espère croiser des points de vue très différents. Celui des historiens, celui des hommes d’église, celui des philosophes, celui des écrivains et des artistes, celui des architectes, celui des chargés du patrimoine (passionnante Maryvonne de Saint-Pulgent à C’dans l’air, le 17 avril 2019), celui des pompiers, celui des artisans, celui des forestiers, celui des financiers, etc. La pluralité des mondes.
Que veut dire entendre la musique
Une nouvelle très belle chronique du 20 d’André Hirt pour Muzibao.
« Car que veut dire entendre de la musique, entendre, avant même de l’écouter, car il existe en l’état un ordre des raisons dans l’exacte mesure où il faut d’abord entendre pour pouvoir écouter ? Par conséquent "entendre", puisque cela n’est plus nécessairement le cas aujourd’hui, dans l’ordre et sous l’angle de la civilisation : être interloqué, être rendu attentif, c’est-à-dire faire l’épreuve d’une passivité active. Et il ne s’agit pas seulement, on s’en doute, d’entendre quelque chose, c’est-à-dire matériellement, sur le plan sonore, qui n’est guère la question, mais entendre quelque chose, non pas cela va sans dire une signification, car cela reviendrait à se situer sur le plan du langage, mais un sens, autrement dit, faire l’expérience d’une ouverture, d’une direction et d’une intention signifiante, même s’il ne s’agit que d’une disposition ou d’un affect. »
Flacon de sels
Un ciel chargé de nuages spectaculaires infusés de lumière et la Fantaisie de Beethoven, piano et chœur avec en filigrane un tout récent concert de l’ensemble accentus – cette superposition d’images se répondant, s’éclairant, ces impressions reçues chaque jour et qui dansent dans le for intérieur
Rudolf Serkin encore
Dans son beau livre sur Rudolf Serkin, André Tubeuf écrit : « Serkin était homme fait quand Thomas Mann a rapporté dans son Docteur Faustus les commentaires (à vrai dire prodigieux) du professeur Kretzschmar sur l’Ariette de l’opus 111 [de Beethoven] mais, jouant comme il le faisait Schubert et Brahms, et d’abord Beethoven, au grand jamais il n’aurait cherché en quelque musique que ce soit un sens qui lui fut extrinsèque, comme une mise en images, une épopée, ou simples symboles. Il était trop fils de Bach pour cela. » (p..... 111 !).
→ Tubeuf aborde ici la très difficile question de l’écoute de la musique. Comme André Hirt que je citais à l’instant, André Hirt qui sans relâche depuis des mois travaille à creuser son « Chantier Faustus » ! Qu’est-ce que j’entends, qu’est-ce que je comprends quand j’entends de la musique ? Ou plus précisément, que veut dire la musique ? Veut-elle « dire » quelque chose ? Mais aussi, que me dit, à moi, la musique ?
La musique, dernière à s’éteindre
Je suis à la fois émue et troublée par ce que me rapporte une amie. J’ai bien connu son père autrefois dans un contexte professionnel. Aujourd’hui il est atteint d’une de ces dégénérescences qui ravagent le grand âge. Or elle me raconte, parfois même me montre par des photos, à quel point il reste sensible à la musique, passion que nous partagions et dont nous parlions. Il écoute Campra, Lully et là, seulement là, quelque chose semble vivre et bouger au fond de lui. C’est profondément émouvant.
Et je ne sais pourquoi, pensant à lui et à ce que me raconte sa fille, s’est imposée à moi cette œuvre de Haendel, une « ode pastorale composée en 1740, L'Allegro, il Penseroso et il Moderato. En avions-nous parlé jadis ? J’ai passé la matinée à l’écouter, ce que je n’avais pas fait depuis des années. C’est une pure splendeur (version de John Eliot Gardiner). L’opposition, inspirée par deux poèmes allégoriques de John Milton, d’un personnage joyeux, l’Allegro et d’un personnage plus méditatif, avec entre eux celui qui modère l’allégresse de l’un, la mélancolie de l’autre.
Une approche
[C’est de manière décalée que je recopie ces remarques d’André Tubeuf, plusieurs jours après leur lecture mais surtout alors que se sont interposées, avec force, des pages de Judith Schlanger, dans Ma Vie et moi, pages sur lesquelles je vais revenir].
Ici, Tubeuf évoque la manière dont il a choisi d’évoquer son ami pianiste Rudolf Serkin : « On situe quelqu’un, sans alourdir le tableau de détails qui n’apportent et n’apprennent rien dont on ait besoin pour mieux aimer et connaître quelqu’un, le comprendre surtout. Comprendre... Chacun de nous est monade, totalité constituée par des millions de détails, et sens qui résulte de ce que certains d’entre eux se conjuguent pour faire ressortir. ». Il écrit aussi que, parmi tous les détails de la vie de Serkin, dont certains « avérés, publics, et qui expliquent déjà » (...) « quelques-uns qui disent le sens suffisent ».
On verra que Judith Schlanger aborde la question du portrait littéraire ou pictural en posant cette question : pourquoi toujours des récits, la plupart du temps chronologiques ? Pourquoi donc au fond des collections de faits (certaines biographies à l’anglo-saxonne sont effarantes pour ça !) qui ne font pas tous forcément sens.
Récits de vie
Voici posée la question récurrente de la relation entre la vie et l’œuvre. toute une école critique ayant prôné l’attention à l’œuvre seule, au texte seul en faisant fi du contexte. J’ai pour ma part besoin de connaître le contexte au sens large, la vie de l’artiste, mais aussi dans quel cadre, quel milieu, quelle société, quel pays il vivait. Et je ne sais pas faire abstraction des dérives d’une vie ou d’une pensée, au prétexte que l’œuvre serait grande.
Laissez-moi vieillir mais laissez-moi apprendre
Belle découverte encore que celle de Marie Jaëll, grâce à ses très intéressants écrits dont une intelligente compilation a paru récemment chez Arfuyen. Une passionnée de connaissances : « Si l’on me proposait de rester pendant toute ma vie telle que je suis à condition de posséder seulement ce que j’ai acquis, non, laissez-moi vieillir, mais laissez-moi apprendre ! (p. 36).
→ que le désir d’apprendre, que la curiosité des êtres, des livres et du monde restent le plus longtemps opérants (ce qui pourrait bien être aussi une manière de ne pas trop vieillir, intérieurement ?).
Les doigts et la tête
« Avant d’avoir recours aux doigts apprends à jouer le morceau dans ta tête, tu le concevras plus librement et rien ne sera l’œuvre du hasard, ou de l’influence des doigts mais tout sera bien tel que ton esprit l’a saisi ou créé. » (p. 37).
→ oh ce conseil mille fois donné par les professeurs de piano et jamais suivi tant l’appétit du son précipite vers le clavier. Faute peut-être de savoir entendre le son en soi, suffisamment présent, sans le support du son réel ? Comme un texte. Ne dit-on pas des musiciens qu’ils « lisent la musique ».
Petites et grandes choses
Marie Jaëll, qui fut une grande pédagogue, donne aussi de précieux conseils : « Il n’y a pas de meilleur moyen pour être fidèle dans les grandes choses que d’être fidèle dans les petites. » (p. 38). Elle aurait sans doute souscrit à ces propos d’André Tubeuf, dont j’ose dire que je les endosse aussi : « Qu’il n’y ait jamais de distraction ni de temps gaspillé : seulement l’usage le meilleur, le plus économe et le plus fécond à la fois de l’attention. »
Marie Jaëll encore : « Il est étonnant comme les natures fortes s’approprient tout, tout leur sert de nourriture, tout devient auxiliaire autour d’eux, les choses les plus simples, les plus minimes, leur servent dans le but qu’ils poursuivent. » (p. 53). C’est la belle expression (mais qui résonne aussi sombrement aujourd’hui) : faire feu de tout bois.
Ces rêves de rencontres
Parfois rêver sur des moments partagés par deux figures qui importent pour soi. J’ai souvent pensé à Paul Valéry se promenant quai d’Orsay, lieu que je connais très bien, avec Mallarmé ou Berthe Morisot ; voici aussi ici évoqués dans la revue Europe, Jean Starobinski et Roland Barthes jouant à quatre mains un soir de colloque à la Villa Serbelloni (note de la page 130).
Ma vie et moi
Un peu en difficulté pour poursuivre les lectures en cours, j’écoute mon instinct qui me porte vers ce livre de Judith Schlanger, Ma vie et moi (éditions Hermann). Le premier chapitre s’intitule « Le droit au bonheur » et d’emblée, elle place la perspective : « l’idée que notre vie est de plein droit notre principal enjeu et que c’est aussi un enjeu de fond pour l’ordre politique et social, cette idée n’est pas une évidence universelle mais une figure historique moderne ».
→ Indispensable recul à prendre par rapport à tout ce que nous pensons être universel et constitutif de l’espèce humaine, oublieux que nous sommes du temps historique, incapables tout autant de relativiser ce que nous pensons. C’est aussi tout l’intérêt de lire un Notre Dame de Paris, où Hugo explore les manières d’être, de vivre et de penser du 15ème siècle. Où l’on découvre à chaque page que ce qui nous semble évident aujourd’hui ne va pas de soi. Ni dans la manière de vivre, ni dans la manière de penser, ni dans la considération de la personne humaine.
Identité et genèse
Judith Schlanger, encore, dans Ma vie et moi : « On ne peut pas comprendre quelqu’un, et certainement pas le juger, en l’abordant de front tel qu’on le rencontre, sans savoir ce qu’il a traversé et par quelles expériences il a passé. Car dans cette logique une identité à pour clé une genèse. Le passé vécu est la genèse interne qui aboutit à la personne actuelle. » (p. 10)
Gouttes de joie
A la suite de Françoise Héritier, je les appelle sels de la vie. Judith Schlanger parle de « gouttes de joie ». Autre flacon ! « Moments, instants, situations, respirations. Légèreté du souffle, expérience absolue de la joie. Plénitude du moment actuel, lorsque le moi actuel n’est pris dans aucun scénario et se livre au pur ravissement d’exister. Pointillés de joie, tellement plus forts et plus lumineux que tout le reste. » (p. 20)
Modèle volontariste
Or, un peu plus loin, Judith Schlanger raconte comment se sont effacés les « sages vieillards du XVIIIème siècle avec leurs longues leçons de patience », au profit d’un modèle moderne « volontariste, égocentrique, actif et productiviste » (...) et elle ajoute cette idée importante qui pousse à replacer les choses dans leur contexte (ce que tous, me semble-t-il, à tous les niveaux, nous manquons tant de faire, en permanence, jugeant le passé avec notre présent) : « ce grand message de l’individualisme moderne est une idée historique née dans une configuration occidentale moderne. » (p. 23)
→ oui il faudrait avoir une méthode qui permettrait d’expérimenter de l’intérieur le contexte d’autres temps ou d’autres conceptions de la vie. Cela nous est si difficile, presqu’impossible tant est puissante notre tendance à croire que notre manière d’être et de vivre est universelle alors qu’elle n’est qu’une toute petite singularité éphémère comme notre terre n’est qu’un atomique grain dans l’univers.
De l’art
Cela aussi, qui porte tout le développement du marché de l’art ! : « Sous la forme qu’il prend à l’aube du XIXème siècle, l’individualisme moderne invoque très haut la figure romantique de l’artiste, mais il se pense avant tout en termes de production. » (p. 24)
→ j’ai souvent pensé, notamment dans mes discussions ou mes lectures autour de la poésie, que nous ne sommes pas vraiment sortis de l’image romantique du poète, voire même de l’écrivain en général.
Flacon de sels
Tirer sur une banale imprimante et sur papier ordinaire les photos faites quelques heures auparavant – découvrir avec un petit garçon très aimé toujours de nouveaux détails dans les Wimmelbücher allemands, par exemple ces petits éclats de verre cassé sur la chaussée qui expliquent pourquoi le pneu de la bicyclette est à plat – l’écouter questionner dix fois de suite avec sa grosse voix et ses mots encore un peu incertains sur le lien entre le verre cassé et le pneu raplapla, puis rire avec lui et rire encore
Ami du lento
Dans le dossier Jean-Pierre Richard récemment paru dans la revue Europe, une très belle citation de Nietzsche : « Nous sommes tous les deux amis du lento, moi et mon livre (...) Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes "pressés". [La philologie] enseigne à bien lire, c’est-à-dire lentement, profondément, en regardant prudemment derrière et devant soi, avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes et des yeux subtils. ». Et Jean-Claude Mathieu qui signe la première étude, placée sous cet exergue de Nietzsche, parle des « exercices de lenteur et d’admiration » que sont la plupart des livres de Jean-Pierre Richard. « "Lectures" plutôt que critiques de "professeurs jurés" (Baudelaire), distribuant éloges et blâmes, le "lorgnon" à l’œil, la "férule » à la main, croqués par Sainte-Beuve. » (p. 161)
→ et que j’aime cette idée de tout ce qui foisonne dans la lecture et dont on peut se permettre de rendre compte, pensant que cela peut parfois avoir un peu de sens, ne serait-ce que comme contribution à une future histoire de la lecture. C’est, me semble-t-il, une part de la démarche de ce Flotoir.
C’est que tout nous traverse
Jeu d’échos de nouveau avec le livre de Judith Schlanger qui, avec Notre Dame de Paris, ne cesse de surgir dans le for intérieur, signe d’un livre important et fécond. « Le vivant est en interaction perpétuelle avec le milieu et les altérations du milieu, avec l’adventice toujours imprévisible et les accidents de parcours. Et combien plus l’être conscient, que tout traverse, que tout altère. Dire que le sujet est dans un monde, c’est dire qu’il ne se détermine pas seul. Il est du monde et le monde est en lui ; il est soumis au hasard des troubles personnels et aux tendances et aux disruptions de l’époque ; et il est pris dans sa propre durée et dans l’inévitable altération interne dont le nom est l’âge (...) Un élan qui n’est pas fanatique se modifie en route, s’approfondit, dévie ou change de registre, et l’identité personnelle peut traverser plusieurs périodes et saisons. » (p. 37).
Le bonheur des histoires
Oui parfois la portée d’une histoire, ce qu’elle ouvre, la joie qu’elle apporte, les réflexions qu’elle suscite. Deux exemples très concrets. L’histoire de la vanille Bourbon, raconté par Jamy Gourmaud, dans Mon Tour de France que je lis avec M. Histoire d’un vanillier importé à la Réunion et qui, s’il fleurit bien, ne donne jamais de fruit, la fameuse gousse et ravage ainsi tous les espoirs mis dans son importation dans l’île. Jusqu’au jour où un jeune esclave, Edmond Albius, découvre en 1841 que ce qui est en cause c’est la pollinisation, faute de la présence de la petite abeille qui s’en charge en Amérique du Sud. Sa découverte va faire alors de l’île Bourbon (La Réunion) le premier centre vanillier de la planète « quelques décennies seulement après l'introduction de l'orchidée sur place en 1819. À l'abolition de l'esclavage en 1848, on donne au jeune Edmond le patronyme d'Albius, en référence à la couleur "blanche" (alba) de la fleur de la vanille. » Et ce que Jamy Gourmaud raconte c’est comment on vola sa découverte à Albius qui mourut misérable et oublié.
Autre récit fécond, l’histoire du couple de photographes Robert Capa et Gerda Taro (Arte, film disponible jusqu’au 12/06/19)), poignante histoire qui a le mérite de redonner toute sa place à Gerda Taro.
Le triangle du feu
En ces temps de réflexion généralisée sur les incendies, lu quelque part cette note sur le triangle du feu. C’est « un modèle simple pour comprendre les éléments nécessaires pour la plupart des incendies. La réaction chimique de la combustion ne peut se produire que si l'on réunit trois éléments : un combustible, un comburant (oxygène), une énergie d'activation en quantités suffisantes. » Cette dernière peut être une allumette, la foudre, une étincelle, bref une source d’origine thermique, chimique, biologique, mécanique ou électrique. » (source)
Ovide
Victor Hugo cite Ovide à plusieurs reprises, dans les pages étonnantes qu’il consacre à l’architecture et bien sûr à celle de Notre Dame de Paris, : tempus edax, homo edacior : le temps est rongeur et plus rongeur encore l’homme.
Dans le temps
Judith Schlanger, encore, en sorte de boucle autour de ces jours et de ma lecture de Victor Hugo : « la personne se développe et s’accomplit dans le temps. Seulement tout vivant ne réussit pas à s’épanouir » écrit-elle au début d’un nouveau chapitre intitulé « Avoir perdu sa vie ». « Il arrive que des circonstances hostiles détruisent la trajectoire, comme il arrive aussi qu’une durée sans élan se tasse sur elle-même et reste informe. »
→ souvent pensé à cet enlisement de tant d’élans de jeunesse, rabotés progressivement par ce que l’on peut sans doute appeler la pulsion conservatrice. J’ai eu parfois le sentiment de croiser, dans ma vie, ceux que j’appelle des « morts sur pied ». Toute l’apparence du vivant, comme certains arbres, alors que l’intérieur est mort. C’est terrible. « Qu’il y ait des vies qui se considèrent comme gâchées, comme perdues, me paraît depuis toujours une des pires formes du mal. La question n’est pas si la vie propre plait constamment et paraît satisfaisante sous tous ses aspects. Mais comment on endosse le spectacle, le récit possible, l’idée de soi dans cette vie : comment on se rapporte à la silhouette que dessine ce récit de vie. » (54)
Renonciation, sentiment crépusculaire
La terrible, la redoutable renonciation, si explicable, si justifiable parfois. Mais tellement délétère : « Bien souvent on se résigne, conscient d’avoir renoncé. Beaucoup s’installent très tôt dans ce sentiment crépusculaire : j’aurais préféré, j’aurais bien aimé, mais je n’ai pas pu. C’est la durée la plus triste, celle qui ne comporte ni méchanceté ni faute ni remous mélodramatiques. Juste une scène vacillante de bonnes volontés désaccordées, mais telle qu’on y étouffe et le cœur y lâche. Juste la présence démesurée de la faiblesse, de la malchance, du malentendu, de tout le petit irréparable qui nous accompagne. » (p. 72)
→ Il y a des renonciations locales, partielles, et pour certains il y a la renonciation générale. La conscience entre alors en état végétatif.
Hugo, Rohmer, Vitez
Vu un vieux film très prenant, réalisation d’Éric Rohmer avec la voix d’Antoine Vitez, sur le thème « Victor Hugo et l’architecture », un documentaire axé sur les admirables dessins d’Hugo. Et s’appuyant sur des extraits largement cités de ces pages si fortes sur l’architecture, son évolution, sa conservation dans Notre Dame de Paris
Du portrait
Le troisième chapitre de Ma vie et moi de Judith Schlanger s’intitule « peindre en direct » et c’est une remarquable réflexion sur l’art du portrait, peint ou écrit. Avec, comme toujours chez elle, des réflexions philosophiques et psychologique tressées avec des exemples tirés de la littérature et de l’art. Elle s’interroge ici notamment sur ce que serait la narrativité obligée pour tout portrait : « Tout n’est pas narratif, tout n’est pas biographique dans l’analyse. L’art du portrait, qui triomphe au XVIIème siècle, est une illustration évidente d’une approche non narrative. On s’accorde à situer l’apogée littéraire du genre autour de 1660, quand paraissent des recueils d’autoportraits et de portraits en vers, tous cultivant à la fois la perfection d’une forme brève et les compliments ingénieux. » (p. 93). Judith Schlanger qui parle encore de la « prise aigue et rapide du portrait », ce qui me fait immédiatement penser à mes portraits de lecteurs. Qui sont basés, oui, sur une prise rapide, parfois photographique, souvent sous forme de notes jetées à la va-vite dans un carnet, puisque sur le motif, la principale préoccupation est de deviner le titre du livre, second personnage en quelque sorte du portrait.
→ autre écho, bien différent : cet homme qui, cette semaine, a tenu à tracer virtuellement sur le plan de Paris un parcours à pied, dûment suivi par GPS, travaillé pour reproduire le visage de Quasimodo !
Un récit linéaire
Dans des pages de longue portée, Judith Schlanger s’interroge sur le recours quasi obligé au récit linéaire et la plupart du temps chronologique dans tout récit de vie, qu’il soit le fait de l’autobiographie ou d’une biographie. : « Alors qu’à la suite du cinéma le roman joue d’une manière sophistiquée avec la chronologie, on peut se demander pourquoi le récit de soi -lorsqu’il est un récit et non un débordement subjectif et confessionnel- tend aujourd’hui encore à un scénario linéaire, même quand il est écrit par un écrivain de fiction tout à fait familier des zigzags temporels » (p. 110). Et de citer quelques textes littéraires, dont elle dit bien qu’ils sont rares en Occident qui semblent relever de traitements plus souples de la dimension temporelle. Il s’agit de l’autobiographie d’Ingmar Bergman, Laterna magica, du Roman de Genji de Murasaki (Japon, XIe siècle) et des Récits d’une vie fugitive de Chen Fou, lettré chinois pauvre du XVIIIe siècle.
Les livres évoqués dans cette livraison du Flotoir :
Jacques Darras, Van Eyck et les rivières, dont la Maye, Le Castor Astral & In’hui, 2019
Revue Europe, , avril 2019, n°1080, dossiers Jean Starobinski et Jean-Pierre Richard
André Tubeuf, Rudi, la leçon Serkin, Actes Sud, 2019
Marie Jaëll, Je suis un mauvais garçon, Arfuyen, 2019
Judith Schlanger, Ma vie et moi, Hermann, 2019
Jamy Gourmaud, Mon Tour de France des curiosités naturelles et scientifiques, Stock, 2019
Victor Hugo, Notre Dame de Paris, 1831