Denise Riley
Très beaux poèmes de la philosophe et poète anglaise Denise Riley (née en 1948), traduits par Guillaume Condello, pour la revue Catastrophe. Extrait :
XII
O âme joyeuse, en partance, j’essaie de capter
Ton appel par-delà l’éloignement
Bien que ta voix soit pleine d’échos, /
Peut-être brouillée par le bruit
Qui me traverse – ou bien est-ce
Toi qui orchestres cela maintenant,/
Toi qui rirais à l’idée
Que tu chanterais en moi
Et me dicterais gentiment ce chant./
Ce n’est pas comme t’entendre vivre.
C’est ce que tu dis en moi,
Gai, affirmatif, à propos de ce qui reste.
Créativité
Beau dossier sur l’activité créatrice dans Le Monde. Dossier qui porte essentiellement sur l’activité créatrice des scientifiques mais dont bien des idées concernent aussi la création artistique. Je note par exemple ce propos d’une chercheuse en intelligence artificielle, Nataliya Kosmyna : « Au quotidien pour trouver des moments propices à la créativité, je me déconnecte de tous les objets numériques, mails, alertes, réseaux sociaux, entre quatre et six heures par jour. J’ai toujours un petit carnet pour noter mes idées, même la nuit. Et j’écris toujours sur papier car cela stimule sept zones du cerveau. » (Le Monde du 25 décembre 2019). Le neurobiologiste Pierre-Marie Lledo pense lui qu’être créatif en science, c’est organiser l’ordre et le chaos. Qu’il faut d’abord avoir une obsession et la cultiver et que par ailleurs il faut accepter l’idée d’une grande rareté des idées vraiment créatives et innovantes. Il ajoute : « il est impressionnant de constater combien un cerveau en mode ‘par défaut’ se synchronise bien, alors que l’activité neuronale synchronisée reste très pauvre quand un cerveau est bombardé de stimuli. L’infobésité actuelle, les injonctions permanentes à réagir réduisent fortement nos processus créatifs. »
→ injonctions non seulement à réagir mais injonctions tout court ! Il serait passionnant de faire un relevé de toutes celles qui nous atteignent en une seule journée, en chantonnant avec Jacques Dutronc
« Fais pas ci fais pas ça
À dada prout prout cadet
À cheval sur mon bidet
Tête de mule tête de bois »
Et que dire de la contribution pleine d’humour de Daniel Labbé, chirurgien qui a mis au point une technique de restauration du sourire, mondialement utilisée et qui dit qu’il n’a aucun mérite, car son grand-père n’était autre que le préfet Lépine, inventeur du fameux concours, lequel grand-père lui racontait sans cesse des histoires d’invention et de sérendipité.
→ je me souviens, lisant ces mots, qu’enfant je voulais être « inventeur », et que moi aussi je lisais de formidables histoires d’inventions dans un gros livre toilé gris que je dois avoir encore quelque part. Daniel Labbé prône donc le « regard de côté », ce que n’apprécie pas le milieu scientifique souvent « réticent aux idées neuves et originales ». Quand ce ne sont pas les sociétés entières et leurs institutions ce que révèle maints épisodes de l’histoire des sciences.
Trou noir et obstacle épistémologique
Et il y a enfin cette histoire fabuleuse d’une rencontre entre écriture et découverte importante que je ne résiste pas au plaisir de citer en entier. Elle est contée par David Elbaz, astrophysicien : « Mes idées les plus intéressantes me sont venues par inadvertance, par sérendipité, et plus rarement à l'heure où je me suis assis à mon bureau en décidant de m'y atteler. Je me souviens de ce jour de vacances en Bretagne où je commençais l'écriture d'un roman. L'héroïne devait faire une découverte scientifique pour les besoins de la narration et j'avais décidé de partir de travaux récents sur un quasar qui ne répondait pas aux attentes de nos théories. Un quasar est un trou noir se nourrissant de la matière diffuse d'une galaxie, or ce quasar n'habitait, semblait-il, aucune galaxie. J'imaginai donc l'héroïne faisant une découverte inattendue, un jet de matière issu du quasar provoquait une flambée d'étoiles et donnait naissance à la galaxie qui serait ultérieurement la galaxie-hôte du quasar. J'ai alors levé la tête de l'écran de mon ordinateur portable et une idée m'a frappé : et si c'était vrai ? J'ai immédiatement écrit un programme pour analyser les images du VLT [Very Large Telescope] que nous avions récemment obtenues et d'où rien d'intéressant n'avait émergé, et, en quelques minutes, j'ai vu apparaître l'image d'une source de lumière puissante voisine qui nous avait échappé. C'était une flambée d'étoiles apparemment provoquée par le quasar, exactement comme dans la fiction. L'écriture m'a libéré d'un "obstacle épistémologique", comme l'appelait Gaston Bachelard (1884-1962), un obstacle né de la connaissance elle-même, qui réduit le champ de la sérendipité. »
Quelques phases de la recherche
Toujours dans ce même article sur la naissance des idées, dans Le Monde des Sciences du 25 décembre 2019, les tentatives de description du processus : « Un premier modèle, publié en 1926 par le professeur de science politique Graham Wallas (1858- 1932), décrit quatre phases créatrices : la préparation, l'incubation, l'illumination et la vérification. Cette conception est encore largement diffusée dans le monde économique. Selon les travaux plus récents (1950) du psychologue Joy Paul Guilford (1897-1987), notre esprit, dans une phase de créativité, passe par des moments de ‘pensées divergentes’, afin d'explorer les possibles, puis de ‘convergence créative’, pour synthétiser, et d’’évaluation’, pour mesurer s'il faut continuer la quête. ».
Et bien sûr, l’indispensable ouverture d’esprit : « L'autre facteur la favorisant provient de qualités plus individuelles, précise l'expert, telles ‘la flexibilité mentale, la capacité à faire des liens et des analogies, la connaissance de plusieurs disciplines, l'ouverture d'esprit et une certaine appétence à la prise de risque’. Sur ce dernier point, remarque le professeur de psychologie, ‘le milieu scientifique est souvent allergique au risque, ce qui n'est pas vraiment propice à la créativité’ ».
Un dernier point
Ces mots d’Emmanuelle Volle dont Le Monde dit que, neurologue et neuroscientifique, elle est chercheuse en création à l’Institut du cerveau et de la moëlle épinière et seule Européenne membre de la Société des neurosciences de la créativité, née en 2015. Voici ce qu’elle dit : « Nous sommes en train de mieux comprendre l'approche associative initiée par Mednick en 1962. Selon son hypothèse, les gens seraient plus créatifs lorsque les associations entre leurs éléments de connaissance sont moins rigides. Je collabore avec deux chercheurs pionniers dans ce domaine (Yoed Kenett et Mathias Benedek) pour explorer cette hypothèse en modélisant la mémoire sémantique d'un individu, l'ensemble de connaissances qu'il a sur le monde grâce à la théorie des graphes, sous la forme de réseaux. Notre objectif est de confirmer que plus ce réseau est densément connecté chez une personne, plus celle-ci est créative. Il s'agit également d'identifier les marqueurs cérébraux de ce mécanisme. »
→ Graphe, Grand Graphe, Hubert Lucot, un grand créateur.
Vœux anticipés à moi-même
J’anticipe un peu, à la suite de la découverte des vœux du site ‘Le Saute-Rhin’, qui fait cadeau de cette magnifique citation de Nietzsche : « Zum neuen Jahr. – Noch lebe ich, noch denke ich: ich muss noch leben, denn ich muss noch denken. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Heute erlaubt sich Jedermann seinen Wunsch und liebsten Gedanken auszusprechen: nun, so will auch ich sagen, was ich mir heute von mir selber wünschte und welcher Gedanke mir dieses Jahr zuerst über das Herz lief, – welcher Gedanke mir Grund, Bürgschaft und Süßigkeit alles weiteren Lebens sein soll! Ich will immer mehr lernen, das Notwendige an den Dingen als das Schöne sehen: – so werde ich Einer von Denen sein, welche die Dinge schön machen. Amor fati: das sei von nun an meine Liebe! Ich will keinen Krieg gegen das Hässliche führen. Ich will nicht anklagen, ich will nicht einmal die Ankläger anklagen. Wegsehen sei meine einzige Verneinung! Und, Alles in Allem und Großen: ich will irgendwann einmal nur noch ein Ja-sagender sein!
Nietzsche, Die fröhliche Wissenschaft, Viertes Buch, Sanctus Januarius § 276
« Pour la nouvelle année. – Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui, chacun s’autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis souhaité à moi-même et quelle pensée m’est venue à l’esprit la première, – quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser. Je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand ; je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui. »
Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, « Sanctus Januarius », § 276
La brûlure de l’image
Je commence le livre de Laurent Jenny, La Brûlure de l’image, l’imaginaire esthétique à l’âge photographique (éditions Mimésis, L’esprit des signes). Le livre s’ouvre sur une introduction où je perçois un sentiment mélancolique. Elle est titrée « Au lendemain de l’argentique ». Et elle stipule un changement complet de paradigme entre la photo argentique et la photo numérique. « Un âge de la photographie est révolu, celui que l’on désignait en anglais par still photography et qui recouvre en gros celui de la photo argentique tirée sur papier. » (p. 9). Une première assertion de Laurent Jenny, avec laquelle je ne suis pas sûre, pour l’instant, d’être d’accord : « L’irrévocable de la fixation photographique se trouve comme magiquement annulé dans le monde digital » car selon lui la pixellisation « ouvre l’image à toutes les circulations ». Il semblerait que la nature même de la photographie en soit transformée : « Techniquement et ontologiquement, les images issues du numérique sont d’une autre espèce que celles qu’on a appelées ‘photographies’ durant un siècle et demi. » (p. 10) Et cela aurait trait à leur éloignement quasi irrémédiable du monde du papier. Ce qui ne me semble pas probant.
En revanche la proposition suivante me parait plus convaincante, elle porte sur le rapport de ces images numériques au temps. Elles auraient « bouleversé les rapports de l’avant et de l’après, de la ‘prise’ et de la ‘vue’. ‘Vues’ sur écran avant d’être ‘prises’ [mais il faut tout de même noter que ce qui est vu sur écran n’est pas ce qui sera pris, puisque l’instant, même proche, n’est pas le même et que tout peut changer en un laps minime de temps, par exemple l’éclairage sur un paysage !]. Ce qui diffère, mais n’est-ce pas au fond assez superficiel, ne touchant pas le statut même de ces nouvelles images, c’est le temps où elles nous parviennent. C’est bien aujourd’hui que l’on peut parler d’instantané. On se souvient peut-être du temps, parfois bien long, entre le moment où l’on donnait ses photos à tirer et le moment où on les visionnait enfin. Souvent avec un grand sentiment de déception au demeurant. Aujourd’hui, à peine prise, la photo est disponible et l’on jouit de moyens sans équivalent pour l’améliorer si elle ne correspond pas tout à fait à ce que l’on a cru fixer. Il ne s’agit pas ici a priori, mais cela peut se discuter, de manipulations ou de tricheries. On corrige légèrement l’exposition ou une température de couleur, on redresse un horizon, on éclaircit un premier plan charbonneux, etc. Le travail de laboratoire, autrefois le fait de peu d’amateurs, est en quelque sorte accessible sur l’ordinateur et c’est passionnant.
Une invention bien troublante
En quelques mots à la fin de cette introduction Laurent Jenny revient sur le grand malaise introduit par l’invention de la photographie : « Son caractère de trace a introduit un très grand malaise dans les rapports qu’on croyait clairs et distincts entre choses réelles et choses représentées. » (p. 11) Et il ajoute même qu’il se « pourrait que l’invention de la photographie ait été le plus troublant des évènements culturels du 19e siècle. » (p. 12). Il insiste aussi, et c’est important, sur le côté bricolage de l’invention de la photographie qui repose sur « la conjonction hétérogène d’un mécanisme optique et de processus de réactions chimiques ». Et là, oui, il y a une différence très importante. Si en gros les mécanismes optiques sont sollicités (ou imités), les réactions chimiques, elles, ne sont plus. Elles ont été remplacées par des processus électroniques.
→ Et que dire sur l’état, aujourd’hui, de la distinction entre choses réelles et choses représentées, dans un monde où le caractère virtuel devient dominant.
Le mail et la lettre
On est ici dans le champ de distinctions très difficiles à cerner avec justesse. Photo argentique et photo numérique, lecture dans un ‘vrai’ livre, en papier et lecture électronique. Avec toutes les transitions que l’on peut ménager entre ces mondes. Je tiens par exemple à ce qu’un courriel reste une lettre et ne s’apparente pas à un message de type texto. Je tiens à ce qu’il ait une adresse à la personne à qui j’écris, que sa rédaction soit aussi soignée que possible, et qu’il se termine par une formule de politesse ou d’affection et par une signature claire et identifiable ! Tel courriel reçu ces jours-ci me reprochant vivement d’avoir utilisé auteure au lieu d’autrice dans ce Flotoir, mais signé d’une simple initiale, totalement impossible à identifier. J’ai besoin que celle ou celui qui écrit assume, par l’apposition de son nom, les propos qu’elle ou il tient. C’est la moindre des choses.
Évolution des mots
Du sort de certains mots, voire parfois de certains noms, qui changent de peau ! Lisant ‘console’ dans ce livre, ce petit flottement : le meuble ? ou l’outil de jeu électronique, type « playstation’ ? Dans les jeunes générations, qui va penser au meuble-console ? De manière plus caricaturale encore, Beethoven, pour le petit enfant rivé à ses écrans, est-ce le bon gros toutou du dessin animé ou le musicien de « L’Hymne à la joie ? »
Et comme souvent c’est le dictionnaire qui me « console » (!), et me remet gentiment à ma place avec plusieurs acceptions du terme que je ne connaissais pas ! Partie saillante de pierre, de métal ou de bois, de formes diverses, souvent en S et ornée, qui soutient un élément de construction ou de décoration, dans le domaine de l’architecture ; Volute supportant le bras d'un siège ou le plateau d'un meuble dans le domaine de l’ameublement. Et puis bien sûr la console de l’orgue, ce qui nous rapproche de la console de jeu ! Le plus étonnant dans l’histoire tient à l’étymologie ! Je livre la notice telle quelle & tout droit sortie du « Trésor de langue française informatisé » : Étymol. et Hist. 1565 consolle archit. (Mém. Soc. hist. Paris, IX, 106 ds BARB. Misc. XVII, ne 14). Prob. forme réduite de consolateur, de même sens (1554, ibid.), ces saillies ayant peut-être servi d'appui dans les stalles de chœur (cf. misericorde); pour le passage du sens abstr. au sens concr. des mots se rattachant à consolari, cf. le lat. médiév. consolatio « subsistance, subside » (NIERM.) et l'ital. dial. consolo « banquet funèbre ».
Baudelaire, Bonnefoy, la photo
Il y a le point de vue bien connu de Baudelaire, sa méfiance à l’égard de la photographie, dont il disait qu’elle était incapable de contenir ‘l’émeute des détails’ (in Le peintre et la vie moderne, cité p. 13). Ou Bonnefoy si radical : « La photographie est dangereuse. La multiplication à l’infini des photographies qui ne saisissent que le dehors de la vie peut contribuer à la fin du monde. ».
→ je trouve forte et juste les mots de Baudelaire. La photo ne permet pas de sélectionner, sauf partiellement, par le cadrage, ce qui est dans le champ. Le moindre photographe amateur sait comme il faut parfois se méfier de ce qui est autour de ce visage aimé dont on aimerait capter l’expression.... On me dit que le dernier smartphone en date propose une fonction qui détoure automatiquement les visages, les isolant du contexte pour les faire ressortir sur un fond noir ! Ne m’est-il pas arrivé, du temps de la photo papier et des « albums photos » de détourer (au ciseau) un visage pour l’isoler d’un fond disgracieux ? A la maison ou en voyage.
→ Beaucoup plus problématique le propos de Bonnefoy. Qui fait de toutes les photos une seule et même entité, les accusant toutes, du selfie devant la Joconde à un chef d’œuvre d’André Kertész de ne « saisir que le dehors de la vie ».
Notes de passage
Compilant mes notes à partir du livre de Laurent Jenny, réfléchissant à ma propre pratique photographique, à ce qu’est la photo, je me rends compte comme le sujet est difficile et fuyant, exactement comme celui de la musique. Je pourrais transcrire ma phrase en remplaçant photo par musique ! À certains égards réfléchir sur la photographie me paraît beaucoup plus difficile que de réfléchir sur la peinture.
Pour en revenir aux deux auteurs cités par Laurent Jenny, l’un, Baudelaire, parlait à propos de la photo de culte idolâtre et l’autre, Bonnefoy, d’épiphanie du néant. Jenny note qu’ils chargent ainsi la photographie « d’une responsabilité métaphysique démesurée, faute d’en saisir et d’en admettre la singularité ». Il ajoute que ces deux poètes « ont traduit, en termes dramatiques, un sentiment catastrophique diffus, répandu bien au-delà d’eux, et qui a accompagné toute l’histoire de la photographie. » (p. 14). Heureusement, Jenny suggère aussi ici que des essayistes et même des poètes ont affirmé envers et contre tout une « positivité paradoxale de la photographie » (en note il écrit que « certains poètes et non des moindres, de William Carlos William à Denis Roche, ont même fait de la photographie le lieu d’un nouveau chant du monde, désaffublé des affèteries rhétoriques et de l’idéalisation lyrique. »).
Heureuse (ou pas) d’apprendre
Triste d’apprendre la mort de Claude Régy
Heureuse d’apprendre qu’il ne se « lassait pas de regarder les toits, de regarder le ciel, dans cet appartement, très haut, au cœur de Paris » (Le Monde, 28.12.19).
Émue d’apprendre que Claude Régy dirige en 1953 Tania Balachova dans La vie que je lui ai donnée de Pirandello et qu’il a choisi cette pièce -l’histoire d’une mère qui a perdu son fils- après le suicide de son compagnon à 23 ans.
Heureuse de retrouver dans ce bel article de Brigitte Salino autour de Claude Régy le nom de Bernard Fresson
Silence
« Les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots », citation de Nathalie Sarraute, relevée dans l’obituaire de Claude Régy dans le Monde.
Retour à Prigent
Après une petite pause, retour à Point d’appui de Christian Prigent : « Ce que les hommes ont en partage, du simple fait d’être hommes : des êtres qui parlent et que la parole sépare de l’expérience » (Christian Prigent, Point d’appui, 2012-2018, P.O.L.).
« De l'épreuve d'un grand texte on tire une respiration plus déliée, plus joyeuse. Surtout si ce qui a été écrit s'est arraché d'un fond de désespoir, d'angoisse, de douleur vécue. Je ne parle pas d'une douleur psychologique (encore qu'elle puisse agir aussi, comme motif), mais de ce que provoque en nous la sensation de ‘l'infidélité des moyens d'expression’ (Ponge). Cette sensation est moins le fait du sujet que celui de l'espèce. Elle est ce que les hommes ont en partage, du simple fait d'être hommes : des êtres qui parlent et que la parole sépare de l'expérience. Ce qui fait qu'on écrit, c'est une poussée qui veut qu'à cette frustration douloureuse on s'arrache pour former une justesse nouvelle. On ne peut la former qu'en conservant dans l'écrit la marque du courant douloureux. Mais on ne la forme pas davantage si on en reste à la désignation, à l'expression, à la description de la souffrance – si écrire s'identifie à un interminable commentaire sur le malaise ontologique. Mastication désabusée et surenchère nihiliste donnent le cynisme et la coquetterie des aphorismes moralistes (Cioran). Écrire, c’est autre chose : trouver au fond même du travail du séparant (la langue) les formes d’une nouvelle union, une énergie dont on espère qu’elle sera contagieuse. Parce que c’est cette contagion d’énergie qui, via la conquête d’un style, fait dans un même mouvement vérité et beauté : vitalité, fraîcheur, force de joie. Et quoi qu’il en soit de la grimaçante monstruosité à quoi peut porter (porte souvent) l’effort qu’il faut faire pour lancer cette énergie. » (p. 213)
Ne pas virer flaque
Roborative petite leçon de survie de Prigent : « Contre la pente dépressive : se garder à droite, se garder à gauche, au-dessus, même en dessous. Durcir. Pour ne pas fuir de partout, virer flaque. Ça ne se fait que par le travail. Celui d’écrire, injustifiable. ‘Infâme, inepte, obstiné, mystérieux, ne répondant que par le silence’ (Rimbaud). Travail inutile, qui met à distance l’affect, le monde (ses hostilités, pas que subjectivement, paranoïdement, perçues : terriblement objectives, aussi). »
Je rouvre l’œil
Après la relation (magistrale !) d’un souvenir d’enfance (‘Chino en culottes courtes’, dit-il), mettant en scène une sorte de fête équestre qui se monte et se démonte en un temps record au rythme de la marée, sur une plage, Prigent dit avoir fermé les yeux pour faire revenir ces images « sauvagement rimbaldiennes, l’apparition et la disparition du décor transformiste (...) [alors qu’] aujourd’hui reste le vide de l’espace étalé autour, creusé vers un nord infini, au-delà des îles. Mais non déserté puisque peuplé par ces souvenirs ». Puis il ajoute : « Je rouvre l’œil. Loin : l’ouvert. Hölderlin : ‘Komm ! ins Offene, Freund !’. L’ouverture, pour lui : ce qu’opère la poésie. L’allemand note l’action, pas l’état. Ins (non datif local, in dem, mais accusatif : in das) dit l’avancée, la pénétration. Aller dans l’ouvert : non où il est, mais là où, parlant, on l’invente. Ici, le tremblé du souvenir (le temps) pénètre dans l’immobilité du tableau (l’espace), et le crève. Parler (mêler les temps, agiter les espaces) pénètre d’innommable le nommé, complique la vue d’odeurs, de restes tactiles, de bruits ranimés. Tout s’agite, le plan s’évide, les pans du décor s’écartent, l’optique s’affine, l’énorme bée. Coup de torchon, respire ! (p. 218-221).
Saut quantique
Bizarre non, après ce « coup de torchon », cet iode, de passer à un tout autre registre. Je ne sais s’il faut le dire populaire, ce registre mais il a su m’absorber et me toucher, il a su mettre en veilleuse un esprit critique exacerbé par la pratique ininterrompue de la poésie depuis 15 ans. Car c’est avec délectation, comme dans l’enfance, que j’ai plongé dans un récit, signé Eric de Kermel, journaliste spécialisé dans le domaine de la nature notamment. Le livre s’intitule « La libraire de la place aux herbes ». Et s’il est commenté en ligne ce sera plutôt sur Babelio que chez Sitaudis ! Il est écrit à la première personne mais au féminin et raconte l’histoire d’une femme qui quitte Paris avec son mari architecte, pour s’installer à Uzès après le départ de la maison de leurs deux enfants. Elle découvre un jour que la petite librairie de la Place aux herbes va fermer et décide de la reprendre. Je doute fort qu’il y ait derrière ce récit une vraie expérience, concrète, du travail d’une libraire. Disons qu’il est découpé en une série de chapitres, que l’on peut presque considérer chacun comme une nouvelle, dédié à l’une ou l’un des visiteurs de la librairie, dans la singularité de leur vie. De la jeune fille coincée et écrasée par une mère rigide, qui vient en cachette se faire conseiller toutes sortes de lecture par Nathalie la libraire, en passant par l’homme qui a vécu de terribles deuils personnels et qui doit faire une pause dans sa randonnée vers Compostelle pour raisons de santé, en passant par le jeune militaire de la légion étrangère amnésique après avoir sauté sur une mine en Afghanistan... et bien d’autres. À chaque fois, conjonction d’une histoire et des livres demandés ou proposés par la libraire. Le tout mêlé à son histoire personnelle. C’est là où peut-être le livre est un peu faible, pétri de bonnes intentions, avec de nombreuses allusions à peine masquées à la méditation de pleine conscience. Mais je dois dire, avec honnêteté, que j’ai pris un vrai plaisir à cette lecture et que certains des personnages ici inventés me poursuivent. (Eric de Kermel, La Libraire de la place aux herbes, J’ai lu, p. 110).
Le double jeu de l’image photographique
Laurent Jenny indique que bien avant Barthes, Siegfried Kracauer, un proche de Walter Benjamin, avait distingué les images mémorielles (liées à ce qu’elles signifient pour le sujet), « retenues qu’en fonction d’un ensemble de corrélats affectifs et représentatifs qui leur donnent leur épaisseur temporelle et leur valeur de vérité » et les images photographiques. Ces dernières « ne saisissent le donné qu’en tant que ‘continuum spatial’ et pure extériorité. » p. 19)
→ je comprends bien l’idée d’images mémorielles, je sais très bien dans ma pratique à moi, quelles sont les images mémorielles. Plus de mal avec le continuum spatial et l’extériorité qui affecterait l’image photographique.
Dernier refuge de l’aura
J’aime aussi l’idée de Walter Benjamin ici évoquée que les portraits des premières années de la photographie auraient été le dernier refuge de l’aura. « Dans l’expression fugitive d’un visage d’homme, les anciennes photographies font place à l’aura, une dernière fois. C’est ce qui leur donne cette mélancolique beauté qu’on ne peut comparer à rien d’autre » (W. Benjamin, in L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, en 1936, cité p. 19)
Je relève aussi cette note qui demande élucidation : « l’invention de la photographie aura joué à ses yeux [W.B.] un rôle prophétique, comme avant lui la diffusion radiophonique de la musique pour Valéry. ». Je ne parviens pas à trouver où et quand Valéry se serait exprimé sur la diffusion radiophonique de la musique. Si quelque lecteur de ce Flotoir le sait, je lui serais bien reconnaissante de me le dire.
Échec de la poésie et émergence du réel photographique
« Un lien s’esquisse entre échec de la poésie et émergence du réel photographique. Il sera explicitement affirmé – et incarné – soixante ans plus tard par Denis Roche (...) qui, après s’être détourné de la poésie, écrit dans un article de 1983 sur le photographe américain Robert Frank : ‘je vois dans les toutes premières photos qui ont été prises au monde l’expression littérale d’une entrée en matière, c’est-à-dire l’arrivée dans notre monde de la beauté insoupçonnée de l’entièreté de la matière, non pas de sa réalité, mais de sa présence’. » (Denis Roche, Dans la maison du sphinx, Seuil, 1992, p. 181, cité p. 26).
→ très féconde distinction entre la réalité et la présence, ici de la matière.
« Une fine tranche de Jésus »
Forte allusion à Franck Venaille dans La Monnaie des jours de Jacques Robinet : « ‘Guérir ! Ce que l’on propose aux enfants tristes et agenouillés en échange d’une fine tranche de Jésus. Je fus cet homme’. Phrase glacée de Franck Venaille : manipulation du désespoir. L’hostie brouillée de larmes, consolation des enfants tristes. Sur mes épaules retombe pesamment le poids de mon enfance. – Peu après : la première phrase de l’adagio du Trio pour piano, clarinette et violoncelle, op. 11 de Beethoven. Miracle de la musique qui, en quelques notes, me restitue la douceur grave et mélancolique de ce monde ; ce qu’aucun discours ne peut dire : cette main penchée sur l’abime qui vous agrippe, vous retient, vous permet de croire encore que la vie est un don unique où la douleur reflue devant la tendresse. » (p.171)
Autre grand disparu
Et je pense fortement à ces disparus de la dernière ou des deux dernières années, en ce jour où se clôt l’année 2019 : Marie-Claire Bancquart, Antoine Emaz, un ami très proche, Franck Venaille et Paul Otchakovsky Laurens que Christian Prigent évoque à son tour dans Point d’appui : « Maintenant il faut se donner au deuil, au silence. Méditer à quel point Paul Otchakovsky-Laurens est irremplaçable. C’est peu de dire, on ne le dit que la gorge serrée, que sa disparition est un désastre. On (tous ceux pour qui compte la vitalité inventive de la littérature) n’a pas fini d’en mesurer l’ampleur. ». (p. 226)
Une cartographie
Sur un registre plus léger : amusante, et aussi bien féconde pour qui tente de baliser un peu le champ poétique, la cartographie qu’en donne Christian Prigent et que je reproduis ici in extenso :
« 17/01 [cartographie au marteau]
Le champ poétique (projet d'édito, suite).
1) Classique : intériorités émues, troc d’imageries, vers libre standard, métaphysiques rengorgées, segments ‘pensifs’ (surtout poncifs, poussifs).
2) Critique : pour couper ce robinet, l’objectivisme à la française (vite viré au crottillon, limé mais toujours lyrique : en guise d’‘objectivité surfaciale’, un paysagisme plus ou moins élégiaque, à peine aplati, un peu moins vibrant, parfois semé de quelques caillouteux slogans politiques).
3) Scénique : le poème performé (rarement plus que plagiat d’un contemporain – Tarkos, Pennequin – réduit à quelques tics spectaculaires).
4) Théorique : plus de poèmes ! des ‘documents’ cut-upés dans la prose du monde (politique, publicité, pornographie) puis reconfigurés en tableaux critiques ! (beau projet ; résultats, souvent : jolis montages visuels néo-situationnistes).
5) Démocratique : assez d’’irrégularités’ élitistes ! ; du simple, égalitaire, pauvre mais digne ! (moralement non discutable, civiquement excellent ; peut avoir cours dans les ateliers d’écriture ; guère de pertinence en matière d’art).
6) Politique : debout dans la nuit, à la rencontre du ‘peuple’ ! (bilan : clichés déclaratifs pendus à la queue des actions : dans l’indifférence des acteurs, forcément – qui font l’action en inventant au fur et à mesure ses formes et ne se constituent comme peuple que dans cette invention).
7) Utopique : non à la poésie (vieillerie) ! vive le pamphlet militant, le manifeste utile ! Bonne idée ; et neuve : pas une avant-garde, depuis 1870 et les poètes de la Commune, jusqu’à 1970 et les textualistes virés maos, qui n’ait envisagé cette conversion ; ignorer cette histoire : la revivre en farce ; illusion sans avenir : incapable de répondre au prurit de représentation artistique qui démange trans-historiquement l’humain.
– Ici, la question que j’ai un jour entendu poser par un petit garçon inquiet de ne pas voir sa place marquée à la table du restaurant où venait d’entrer la famille : ‘Où qu’il est, moi ?’ Soit : ‘Où es-tu Adam ?’ Et où sont tes amis ?(p. 232 et 233).
→ m’a donné l’envie d’entonner : « on pouvait dire oh ! Dieu... bien des choses en somme...
Fautrier
Heureuse de trouver, page 242, une belle évocation et une très subtile analyse de Fautrier sous la plume de Christian Prigent. Que j’eus aimé la faire lire à mon père ! Ce nom de Fautrier, entendu dès l’enfance, suivi de ce mot tellement mystérieux alors, « Les Otages ».
Cet étrange processus mémoriel qui fait que ce mot d’otages rapporté à Fautrier ne recouvre en aucune façon toutes les occurrences de ce mot, si souvent tragiques, dans le déroulement des mes jours, depuis ce temps-là. Ce nom de Fautrier souvent associé à celui de Wols.
Jacques Robinet
Une des merveilles collatérales de mon travail en ligne : ces rencontres qui se nouent parfois autour d’un livre. Ainsi de Jacques Robinet qui m’a écrit pour me remercier des mots du Flotoir sur la Monnaie des Jours. Jacques Robinet qui m’envoie aujourd’hui un passage de son propre journal écrit hier et dont j’ai envie qu’il forme la clôture, transparente, ouverte vers la suite, de ce Flotoir 2019. Une sorte de rite de passage.
« – Une fois de plus, le même émerveillement en regardant le tableau qui se découpe sur ma fenêtre. En aurais-je assez parlé de ces arbres, de ces lumières ! J’y reviens, sans craindre de me répéter, comme certains peintres d’autrefois revenaient sans cesse sur le motif. L’un d’eux, que j’aime particulièrement : François-Auguste Ravier, lyonnais de la fin du 19ème siècle est devenu aveugle sur le tard à force de contempler le soleil se coucher sur le paysage d’étangs et de sous-bois dont il ne s’éloignait jamais. Toute la beauté du monde dans un mouchoir ! Sans besoin de bouger, de courir en tous sens pour la capturer, sans prendre de photos… Surtout ne pas la fixer ! La laisser s’épanouir et se perdre. Car ce que je vois, varie sans fin : les lumières voyagent, les branches de l’arbre s’agitent ou reposent, un peu de patience voit revenir l’oiseau. Le bonheur c’est d’assister à ces passages, à ces nuances infimes, jamais les mêmes. Comme je comprends ces artistes qui, rentrés le soir, posaient leur toile contre un mur et ne pensaient plus qu’à ce que dirait l’arbre le lendemain au soleil, à ces reflets, encore jamais vus, qui jailliront sur l’eau noire dès les premiers rayons de l’aube. Je me dis ce soir que la lumière d’hiver est peut-être la plus belle. Dans l’or pâle du crépuscule tout n’est que transparence et offrande d’une paix souveraine. Je pense – et j’ose l’écrire –, à la coupe du Graal, que chacun poursuit pour apprendre à mourir ; celle qui cautérise la plaie du roi pêcheur, mélancolique, inguérissable. Un crépuscule parmi tant d’autres, mais chacun est unique. Devant cette fenêtre dont j’abuse, j’ai découvert la joie d’être au monde. Je l’écris et l’écrirai probablement encore, comme les moines récitent sans fin les mêmes psaumes pour rendre grâce à la Lumière incréée, celle qui se diffuse à travers les branches mortes du grand sapin noir. Ce n’est pas la nuit, mais le jour qui s’éteint dans un rougeoiement de braises. Image banale, mais quels mots trouver pour décrire ce feu mourant dans les plus basses branches, cependant que dans le ciel bleu-gris, la lune en son premier quartier commence sa ronde. Et voici que tout feu éteint, insensiblement, tombe le rideau silencieux de la nuit. Cependant, tout n’est pas encore fini. Il faut pour que la nuit advienne que le jour s’illumine. A l’instant où tout semble épuisé, le ciel entier se couvre à nouveau de rose et d’or. Cela monte de la terre comme un dernier chant d’action de grâce, la reconnaissance d’une promesse accomplie. Puis la clarté lentement se retire.
En me relisant je pense au dénouement de la Traviata, au chant extatique de l’amoureuse comme arrachée à elle-même, à ce dernier cri qui efface tout, pardonne tout. Fin du jour qui consent à sa nuit. » (Jacques Robinet, inédit).
2020
Flacon de sels
le brouillard qui ouate toute la ville ce matin et le silence feutré qui règne – la clôture du flotoir 2019 avec ses deux-cent-soixante-quinze pages et l’ouverture du flotoir 2020, vingtième année – le vieux stylo schaeffer, le stylo-bille vert pomme et le porte-mines (2B) bleu marine de faber-castell fidèles au poste sur le bureau – regarder avec douceur et désir le dos de paris capitale du xixème siècle, le livre des passages, de walter benjamin, la grande édition cerf que je viens de m’offrir – penser que j’aimerais lui joindre le boîtier de mélancolie de denis roche –ces nouveaux échanges si denses et riches établis dans le dernier mois de l’année écoulée (ils se reconnaîtront peut-être ceux qui sont concernés par ces mots) – trouver, à l’aube de deux jours de repos pour toutes les professions de bouche du quartier, une belle boule de pain bio -
Photo, toujours
Je poursuis ma lecture du livre de Laurent Jenny, La Brûlure de l’image, L’imaginaire esthétique à l’âge photographique (Editions Mimésis), entamée dans les derniers jours de l’année passée. C’est une belle synthèse des différents points de vue sur la photographie, avec notamment Baudelaire, Bonnefoy, Barthes, Sontag, Denis Roche, Walter Benjamin bien sûr.
« La singularité de la photographie, c’est de donner à voir son propre écart entre regard volontaire et incidence du réel, mais c’est surtout de bloquer ce moment sans rattrapage possible par une amélioration processuelle. Là où la peinture progresse par tâtonnements et permanents remords, de touche en touche, la photo procède d’un geste unique, indivisible et irréparable, si ce n’est par les artifices du tirage et de la retouche qui maquillent peu ou prou la prise de vue. » (p. 39)
→ je ne suis pas sûre d’être entièrement d’accord avec ce point de vue, en raison précisément de ce que Jenny dit à la fin. Certes la scène de la photo est figée à tout jamais, mais on peut intervenir et aujourd’hui de plus en plus facilement, sur la lumière, les zones d’ombre, parfois gommer un défaut ou un détail malvenu. Et puis il y a aussi ces techniques picturales qui ne tolèrent pas l’hésitation ou la retouche, je pense à l’aquarelle.
Quelque chose de fatal et de tragique
« La photographie semble avoir quelque chose de fatal et de tragique que nous attribuons volontiers à son caractère de fixation temporelle, mais qui tient peut-être tout autant à sa valeur de décision sans appel. Bien plus qu’un abandon aux puissances délétères du hasard, nous devrions y voir un acte presque purement mental, un effort inlassable pour faire exactement coïncider un moment de conscience perceptive et une configuration machinale dans la tuché d’une image heureuse. »
→ et c’est bien pourquoi la photographie est une pratique où la déception joue un rôle immense. Cette coïncidence entre ce que j’ai vu et tenté d’attraper, comme un oiseau à qui on mettrait du sel sur la queue, est illusoire. La déperdition est considérable entre l’image mentale que je me suis faite et l’image réelle que j’ai produite. Et comme je l’ai déjà souligné, cette déception était ressentie de manière particulièrement aigue quand s’écoulait un laps de temps parfois long entre la prise de vue, en voyage par exemple, et le moment où l’on disposait du résultat. C’est une forme de consolation de pouvoir découvrir le résultat presque tout de suite et aussi de pouvoir améliorer certains points de l’image, en essayant de lui rester le plus possible fidèle, sans la dénaturer. Et sans en venir à ces affreux clichés ripolinés haute définition qui pullulent en ligne et éteignent complètement ce qu’il pourrait rester, peut-être, en traces presque spectrales, d’une forme d’aura.
Note sur la création
« Le propre d’une expérience artistique, c’est de voir dévier sa préconception dans la rencontre du matériau (sauf à devenir art conceptuel). Là est son point aveugle, son aventure qui ne se révèle que dans un faire et son savoir qui tire une connaissance de ses déviations. » (p.40)
La Brûlure de l’image, toujours
Et voici la belle citation de Walter Benjamin qui a inspiré le titre de l’ouvrage de Laurent Jenny. Réfléchissant autour de la photographie d’une petite pêcheuse de New Haven, prise par David Octavus Hill vers 1845, il écrit dans Petite histoire de la photographie : « Malgré la maîtrise technique du photographe, malgré le caractère concerté de l’attitude imposée au modèle, le spectateur est malgré lui forcé de chercher dans une pareille image la petite étincelle de hasard, d’ici et maintenant, grâce à laquelle le réel a, pour ainsi dire, brûlé le caractère d’image. »
L’image ne nous brûle pas, c’est elle qui est brûlée en tant qu’image, par une trouée de réel, comme le précise Laurent Jenny. Serait-ce la présence de cette trouée de réel qui signerait le caractère photographique d’une image (versus son autre caractère, déjà évoqué, le caractère mémoriel et donc bien souvent, purement personnel). ?
Intermède
Mais penser aussi à ces mots de Jacques Robinet, qui clôturaient le Flotoir 2019 : « Toute la beauté du monde dans un mouchoir ! Sans besoin de bouger, de courir en tous sens pour la capturer, sans prendre de photos… Surtout ne pas la fixer ! La laisser s’épanouir et se perdre. »
Baudelaire et la photo
Jenny reprend le point de vue de Baudelaire et l’analyse en finesse, s’éloignant des « clichés » qui règnent trop facilement à ce sujet. Il montre comment pour le poète la confrontation avec la photographie a été de type conflictuel sur les plans professionnels, esthétique et ontologique, autour du couple photographie / peinture. Photographie et peinture réaliste, il les condamne car elles bouchent la vue par leur trop-plein et interdisent toute appropriation imaginaire. (p. 45) Pour Baudelaire, une image doit s’achever non sur la toile mais dans l’esprit du spectateur. Les représentations trop achevées se ferment à celui qui les regarde. Et ce point très important : « Il n’y a pas de véritable vision sans lacunes qui ouvrent une voie non seulement au regard mais aussi à l’imagination » (p.46)
→ point de vue essentiel qui me semble concerner aussi la littérature, voire même la musique. Si le poème, si le récit sont trop pleins, trop explicites, difficile d’ouvrir une voie à l’imagination. Si la musique est trop descriptive, elle perd même son caractère de musique. Pour devenir une illustration sonore. La représentation est alors sans doute trop formatée, contrainte. Mais on verra un peu plus loin qu’on peut aussi défendre un point de vue opposé, avec une très forte analyse de l’esthétique de l’écrivain Adalbert Stifter.
Pour qu’une image se réalise comme telle
Lecture pas facile de ce livre de Laurent Jenny qui multiplie les angles de réflexion, en s’appuyant sur une culture photographique et philosophique considérables. Le voici qui évoque le livre de Hans Belting Pour une anthropologie des images où l’auteur conduit une vaste enquête sur l’usage des images, depuis les cultes mortuaires les plus anciens jusqu’aux formes modernes du tatouage (je rêve d’un ouvrage similaire sur l’usage des sons !). Jenny cite cette proposition qu’il considère comme décisive : « Pour qu’une image se réalise comme telle, il faut un acte d’animation qui la transporte dans notre imagination en la détachant de son médium-support. (...) Tout compte fait, c’est en lui-même que le spectateur produit l’image ». (cité p. 47)
→ et c’est en lui-même que le lecteur produit le texte !
Plus loin, sous la plume de Jenny cette fois : « Voir, ce n'est pas d'abord projeter sa fantaisie sur des formes, c'est répondre à ce à quoi elles disposent. Du coup, ce sont les propriétés des images selon leur medium mais aussi selon leur esthétique qui doivent être interrogées. Ce n'est pas dire que les images interdisent pour autant tout investissement imaginaire subjectif et projectif. Il y a là une dimension évidente de leur contemplation et d'autant plus légitime qu'elles y incitent par des propriétés iconiques spécifiques : dans certains tableaux du Lorrain la lumière dorée d'un crépuscule qui à l'horizon semble se vaporiser sur la mer, l'allongement des ombres, l'Antiquité insituable de ses ports à demi en ruines, la lassitude de personnages posés dans le soir, tout cela peut objectivement me pousser à la rêverie et au voyage subjectif. Il y a toute une gamme d'invites dans une image peinte, étroitement corrélées, qui vont des plus plastiques aux plus symboliques. Une image peut m'inciter à la refaire, à la revivre ou à la comprendre, et souvent les trois à la fois. Dans les œuvres les plus fortes, ces types d'invite sont étroitement corrélées et se confortent l'une l'autre. » (p. 48)
Répondre
Il s’agit de répondre à ce que nous adressent l’image, les mots du texte, les sons de la musique : « C’est dans la mesure où nous répondons à leurs sollicitations que nous regardons vraiment les représentations et qu’elles peuvent naître au statut d’images, se mettre à vivre pour nous et à échanger avec nous. »
Stifter, donc
Le numéro 1087-1088 de novembre-décembre 2019 de la revue Europe, comportent deux grands dossiers, sur deux phares de la littérature de langue allemande, Joseph Roth et Adalbert Stifter. Stifter, je l’ai découvert il y a quelques années grâce à André Hirt. Et je fus d’autant plus surprise, parlant de lui avec un très jeune correspondant allemand, très cultivé, d’entendre ce dernier me confier l’irrésistible ennui que lui cause l’écrivain. J’ai donc été bien intéressée de voir dans l’article de Riccardo Morello, « Questions de style », cette question abordée de front. Oui Stifter est connu pour susciter l’ennui. Mais c’est en quelque sorte voulu par l’auteur, qui s’attarde indéfiniment dans la description des lieux, des faits, de manière parfois presque répétitive, qui n’utilise aucun des ressorts de la narration du type suspens, attente. « Le thème de l’ennui, écrit Morello, constitue au demeurant l’un des lieux communs du débat critique autour du cas Stifter ». J’émets donc une première hypothèse : serait-ce parce que je suis lectrice de poésie que je n’éprouve pas cet ennui mais au contraire une forme de délectation à me perdre dans les pages de Stifter (Dans L’Arrière-saison en particulier) ? Il ajoute que « Thomas Mann a eu des mots pénétrants à propos du charme subtil de Stifter et de l’ambiguïté de ces pages qui semblent rester en suspens, entre profondeur et surface, leur ‘ennui’ pouvant devenir fascinant et même tout à fait prenant. » (p.218). Stifter pensait lui que l’ennui « provenait d’une perception erronée, parce que trop hâtive et dépourvue de concentration et de calme. » (p. 219). En fait il voudrait, selon le critique Marcel Oswald cité dans l’article, à ce type d’ennui ‘distrait’ « opposer un ennui productif, entendu non comme état émotionnel mais comme disposition intellectuelle. (...) L’ennui conçu comme capacité d’éliminer les préjugés subjectifs, peut devenir un moyen pour accueillir véritablement un texte. Celui qui reste reclus en lui-même ne voit et n’écoute plus rien. Celui qui s’‘ennuie’, au contraire, voit paradoxalement plus et mieux, parce qu’il n’est pas mu par un intérêt individuel »
→ mine de rien, c’est là poser une sorte de direction éthique pour la lecture peut-être pas du simple amateur mais du chercheur, du critique. Ne pas se baser que sur son intérêt individuel, se confronter à l’ennui que peut susciter quelque chose qui est complètement hors de son champ, etc.
Parfois je pratique la lecture flottante, je vole à la surface du texte, sans m’attarder mais en me posant parfois, un peu comme le fait l’oiseau migrateur !
Walter Benjamin
Je m’émerveille de voir comme la pensée de Walter Benjamin irrigue des champs considérables de la pensée d’aujourd’hui, notamment esthétique mais aussi sociale et philosophique. Dans ces lectures d’un soir, cité dans l’une et l’autre, le livre autour de la photographie de Laurent Jenny et ici, abondamment, dans cet article sur Adalbert Stifter ! « Dans son célèbre essai sur le conteur, c’est avec une grande acuité nous dit R. Morello que Walter Benjamin établit un parallèle entre l’ennui et le sommeil ». De le citer : « Si le sommeil représente le point culminant de la détente corporelle, c’est dans l’ennui que l’esprit se relâche le plus complètement. L’ennui est l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience. Au moindre bruit dans le feuillage, l’oiseau s’envole. » Morello : « Pour que ses paroles atteignent l’auditoire, le conteur doit provoquer un état de détente, de manière à ce que les personnes qui l’écoutent se sentent libres de tout souci et pleinement disposées à ‘prêter l’oreille. Pour y parvenir, il lui faut susciter cet état de Selbstvergessenheit, cet oubli de soi qui était naturel, par exemple, dans certaines activités manuelles et artisanales du passé. (...) Stifter cherche précisément à recréer artificiellement les conditions de ce type d’écoute auxquelles le lecteur moderne de roman n’est plus habitué. Il aspire à transférer dans la littérature moderne cette « forme artisanale’ de communication où convergent l’oubli et le souvenir, la distraction et la concentration. » (p.220)
La leçon de Grillparzer
Stifter aurait été profondément influencé par le récit Le Pauvre musicien de Grillparzer, texte vers lequel m’avait orientée Siegfried Plümper-Hüttenbrink. Je transcris ici ce que j’écrivais dans ce Flotoir en septembre dernier : « Der arme Spielmann, en français successivement Le pauvre ménétrier, Le pauvre musicien et je ne sais quoi encore. Après quelques recherches, j’opte pour le texte allemand, sur liseuse. Avec les langues, il faut oser. Se faire confiance, aussi bien pour parler, que pour écrire que pour lire dans une langue étrangère. Avec ce que l’on sait et sachant que l’on saura sans doute plus au terme de l’exercice. » Avouons que je l’ai un peu laissé tomber, mais nouveau stimulus avec la réflexion sur Stifter, je vais m’y remettre, d’autant que je crois avoir ressenti ce qui est exprimé ici : « la grande leçon du pauvre musicien de Grillparzer avait confirmé Stifter dans son intention de mettre tout le raffinement du style au service de la plus grande simplicité, avec une réduction volontaire de tous les éléments subjectifs. » le but : « exclure du processus cognitif tous les préjugés subjectifs, les conditionnements émotionnels, notionnels et théorique ». (p. 221). Et un peu plus loin cette idée qu’il revendique pour la littérature une fonction cognitive autonome par rapport à la philosophie ou à la science. (p. 222).
Les paysages de Stifter
Je souscris totalement à cette assertion : « C’est pourquoi les paysages de Stifter, dépourvus de significations et d’allusions subjectives, s’impriment avec tant de force dans notre esprit et semble déborder de sens. Ils parlent le langage muet des choses qui se trouvent exposées au regard et font signe vers un sens qui échappe sans cesse et se soustrait à toute indentification ». (p. 223). Cette expérience récente : cet épisode de neiges précoces et très lourdes qui avaient pesé considérablement sur les câbles électriques, les jetant à terre et privant de nombreux secteurs d’électricité pendant plusieurs jours. Il a fait immédiatement ressurgir une scène extraordinaire, dans les Cartons de mon arrière-grand-père : le jeune médecin héros du livre doit traverser un paysage gelé quand advient un phénomène de type pluies verglaçantes qui provoquent un désastre dans la forêt, faisant littéralement exploser branches et arbres. Je garde un étonnant souvenir sonore de la lecture de ces pages.
Morello note aussi la préférence de Stifter pour la similitude, un « choix stylistique bien déterminé. Dans la similitude, la nature n’est jamais dépassée ou annulée comme dans la métaphore. » Et il souligne encore « ce respect à l’égard des choses (Ehrfurcht vor der Dingen) qui est incontestablement l’un des traits distinctifs de la poésie de Stifter. »
Une lecture
Préconisation donc : « une lecture calme, attentive au détail et disposée à écouter le texte au lieu de l’agresser sous le poids de ses propres attentes. »
Bruckner et Stifter
Riccardo Morello établit un magnifique parallèle entre l’écrivain Adalbert Stifter et le compositeur Anton Bruckner, deux découvertes que je dois à André Hirt, découverte complète pour Stifter, que je ne connaissais pas du tout et large approfondissement pour Bruckner.
« On peut noter de nombreuses analogies biographiques entre Bruckner et Stifter : leurs origines rurales, la mort prématurée du père et le profond attachement à la mère, les études à Sankt Florian pour l’un et à Kremsmünster pour l’autre, la relation d’amour-haine avec Vienne et avec les villes en général, leur intérêt pour la pédagogie, leur proverbiale modestie accompagnée d’une haute conscience de leur valeur artistique, leurs débuts tardifs (à 35 ans pour Stifter et à 40 ans pour Bruckner), l'inimitié de la critique et l'aversion de leurs contemporains (Hebbel pour Stifter, Hanslick et Brahms pour Bruckner), leur commun humus autrichien, voire oberösterreichisch (l'air de Linz !)... On relève aussi de profondes analogies structurelles dans leurs œuvres, au point qu'elles semblent suggérer les traits d'une commune poétique ‘autrichienne’. On signalera en premier lieu les remaniements continuels auxquels ils soumettent l'un et l'autre leurs travaux – on a pris ces Umarbeitungen pour un manque d'assurance alors qu'ils révèlent en réalité un idéal de perfection transcendant. Ce que Stifter et Bruckner poursuivent avec une modestie artisanale n'est rien d'autre que la perfection absolue, le dépassement de l'esthétisme à travers l'intensification maximale de la tension formelle. Ce n'est pas un hasard si Bruckner a dédié une symphonie au bon Dieu (ainsi qu'à l’Empereur François Joseph). Pour Stifter comme pour Bruckner, le but ultime de l'œuvre est transcendant et cette aspiration est sous-tendue par une conception substantiellement statique de l'être : le caractère de leur art en découle, à la fois contemplatif, circulaire et dépourvu de développement. L’ampleur épique des romans de Stifter et la proverbiale longueur des symphonies brucknériennes avec leur dilatation démesurée des temps, témoignent d'une commune tendance à s'éployer à l'infini. Il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup sur les analogies pour se rendre compte que l'obsession presque maniaque de Stifter dans la reprise incessante des mêmes thèmes et motifs est un équivalent littéraire de cette absence de développement (d'élaboration thématique au sens classique) qui est à l’œuvre dans la musique autrichienne à partir de Schubert et au-delà. Les ‘divines longueurs’ que Schumann revendiquait pour la Grande Symphonie de Schubert face à ses détracteurs ou les péroraisons des symphonies brucknérienne ont leur pendant dans ‘l'ennui’ des lecteurs de Stifter. Et de même que fut long à mourir le préjugé qui frappait Schubert et Bruckner lorsqu’on s'obstinait à lire leur musique selon le mètre de l'organicité classique, pour Stifter aussi il a fallu attendre longtemps avant que la critique ne rende justice à la grandeur méconnue de certaines de ses pages dans lesquelles la redondance, la litanie, le cérémoniel ont une signification profondément différente de celle du réalisme bourgeois du XIXe siècle. » (note p. 224-225)
Donhauser
Je découvre dans le numéro d’Europe consacré à Joseph Roth et Adalbert Stifter comment l’écrivain autrichien contemporain Michaël Donhauser a « récrit » le Witiko de Stifter, une sorte d’épopée historique. Je transcris ici l’article de Laurent Cassagnau car je trouve qu’il y a de fortes analogies avec ce que j’ai tenté de faire avec P’tit Bonhomme de chemin, à partir d’un livre de Jules Verne.
« C’est précisément cette impossibilité d'un projet historique épique, déclinée ultérieurement par la littérature moderne, qui ouvre la possibilité d'une relecture du roman de Stifter car que pourraient dire sinon au lecteur du XXIe siècle ces mille pages consacrées à la naissance d'une famille tchèque ayant joué à partir du XIIe siècle un rôle important en Bohême du sud ? Le poète et écrivain Michael Donhauser a apporté une réponse originale et particulièrement pertinente à cette question. Sensible à la beauté cachée de cette prose ‘historique’, ni réaliste, ni romantique, qui oscille ente documentaire, fiction romanesque et poésie, il redouble le geste répétitif de Stifter en proposant une paraphrase de ce que, à la suite de Stifter, il ne désigne jamais autrement que par le terme de ‘Dichtungsversuch’. Son livre Waldwand, paru en novembre 2016, porte en effet comme sous-titre générique : Eine Paraphrase. Michael Donhauser combine résumé, citations textuelles, commentaires philologiques et métapoétiques en un long texte de 357 pages présenté d'un seul tenant, sans division en chapitres, créant ainsi un double effet de contraction et de dilatation du texte originel De même que Stifter conduit le lecteur aux côtés de Witiko à travers la forêt de Bohême, sur les fleuves et les champs de bataille, Donhauser guide le lecteur dans un paysage de lettres, le rend attentif à tel subjonctif inhabituel, à telle rime intérieure, lui explique un archaïsme ou met en évidence un parallélisme, il repère surtout les répétitions et leurs variations, analyse les accélérations du rythme et les ralentissements qui sont au cœur du projet de Stifter. Tantôt il suit scrupuleusement l'ordre des paragraphes, reprenant le mouvement énumératif du texte de Stifter, tantôt il procède à des prolepses ; parfois, il s'élève au-dessus du texte pour mettre en évidence des liens de logique narrative, le plus souvent il reste au plus près des personnages et du texte dans lequel il voyage. (...) Ce faisant, Michael Donhauser fait plus que guider le lecteur, il reconstruit au fur et à mesure le texte de Stifter, citations à l’appui qu’elles soient signalées par des guillemets ou pas. Par le jeu de la paraphrase et de la citation explicite, il ‘réécrit’ ainsi le roman de Stifter. S'en suit un effet étrange d'ekphrasis. Waldwand est une vaste description commentée qui met en évidence (ek-phrasein) l'œuvre de Stifter que la plupart des lecteurs germanophones n'ont pas sous les yeux ni en tête. Mais comme toute ekphrasis, Waldwand ne vise pas à donner, malgré le volume du livre et sa dimension ‘exhaustive’, une image transparente et totale de l'œuvre ainsi présentée. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas de re-présenter, après Stifter, l'histoire de la fondation de la dynastie des Vitkovci, mais de re-présenter la représentation de cet objet, de mettre en évidence la poésie et le fonctionnement de cette langue tout en produisant son propre texte. » (Europe, n° 1087-1088, novembre-décembre 2019, pp. 249-250).
Effrayée d’apprendre
Effrayée d’apprendre (par une alerte du Monde) que « Banquise au plus bas, températures record : le pôle Nord subit des changements climatiques spectaculaires et dangereux pour toute la planète et que L’Arctique subit un cercle vicieux : la fonte de la banquise et du Groenland, sous l’effet du changement climatique, entraîne en retour une accélération du réchauffement. »
Pour « commencer encore »
J’ouvre le beau volume de la collection des Singuliers qu’Argol consacre à Georges Didi-Huberman. Le livre est titré « Pour commencer encore », magnifique programme, que je ressens comme une sorte de contre-poison à l’entropie. Le livre est très beau, assez grand format, 22 x 17 cm, noir, nom de l’auteur et de son interlocuteur Philippe Roux en réserve blanche et titre en rouge. Au centre une image comme une trouée de lumière, elle-même en trouée. Une silhouette d’homme en ombre chinoise, sans doute Didi-Huberman lui-même, de dos, devant une grande baie vitrée, et semblant prendre une photo du paysage. Double trouée pour commencer encore. Exercice difficile pour Georges Didi-Huberman, on le sent d’emblée dans le dialogue avec Philippe Roux, de se placer au centre de l’intérêt. Il a beaucoup pensé la fonction du je dans l’écriture. Il dit ici qu’ « on n’écrit, on n’imagine, on ne pense que dans le jeu de je et du hors-je ». Il prévient en quelque sorte son interlocuteur qu’il lui faudra « accepter qu’il [lui] réponde souvent avec des hors-je, des choses, des images ou des pensées qui viennent d’ailleurs que de [lui] » (p. 15). Il précise encore : « C’est donc avec l’intrusion du dehors qu’il faut écrire ses propres expériences intérieures. Un texte qui gravite seulement autour de son je est un texte pauvre, narcissique, bloqué, proche de l’inanition. Dans un texte il faut que le tu s’interpose, que le il ou elle nous bouleversent, nous décentrent de nous-mêmes. Il faut qu’un certain nous se constitue. Il faut qu’un ailleurs – dans le temps comme dans l’espace – devienne l’essentiel. » (p. 15)
Deux mots importants
Dès ces premières pages, apparition de deux mots essentiels chez Didi-Huberman, le mot de survivance, lié ou non au mot trace et le mot ressouvenance.
Et deux livres fondateurs pour lui, Traces d’Ernst Bloch et Sens unique de Walter Benjamin. A propos de Traces, il dit y avoir découvert « la fécondité d’une écriture fragmentaire, d’une écriture par montages. Dans ce livre, la beauté des récits les plus étranges ou minuscules – comme chez Kafka - allait de pair avec le questionnement philosophique le plus rigoureux. »
Latence utopique
A la fin de l’introduction Didi Huberman a cette formule magnifique : « tenter une expérience afin de convoquer le passé en tant que latence utopique comme disait Ernst Bloch : afin qu’elle réactive, d’une façon ou d’une autre, mon propre présent d’adulte. » (p.30)
La démarche du souvenir
Didi Huberman fait allusion à cette question taraudante : mais pourquoi n’a-t-on pas vu venir ? Pourquoi échoue-t-on à voir le travail du temps ? Pourquoi est-on aveugle aux catastrophes en cours ? » (p. 38) Il ajoute « la démarche du ressouvenir s’inscrirait ainsi dans le mouvement même de cette question tout à la fois enfantine et philosophique : pourquoi ? Quand on se demande pourquoi ? on s’adresse en même temps à l’Autrefois – le pays des causes oubliées, obscures – et à l’Avenir puisque toute question adressée à la mémoire concerne la propension même, obscure et à déplier, de notre désir : pour quoi ? entre les deux points extrêmes de cette question, se place peut-être bien le comment : comment l’Autrefois des causes oubliées nous fait-il avancer dans l’Avenir des désirs encore informulés ? »
Et la ressouvenance ? « La ressouvenance serait donc comparable à une fouille archéologique, tout à la fois erratique et méthodique. Elle explore des failles, des écarts dans le continuum du temps. Elle s'arrête sur des vestiges matériels qui surgissent de ces failles : des choses - poussières, chiffons, bouts de charbon - qu'il s'agit alors de lire au sens où Walter Benjamin, dans son texte magnifique ‘Sur le pouvoir d'imitation’, parlait de ‘lire ce qui n'a jamais été écrit’. Lecture paradoxale, comme lorsque les Anciens lisaient le temps dans les étoiles ou dans les entrailles. On pourrait dire, alors, que le travail de la ressouvenance est tout à la fois critique (parce qu'il interroge des crises), matériel (parce qu'il plonge dans l'immanence des choses) et dialectique (parce qu'il ‘lit’ ou ‘lie’ des ordres de réalités hétérogènes). » (p. 40)
Les bébés éteints
Titre terrible, reprise partielle de celui d’une tribune de Marilyn Corcos et Brigitte Bergmann dans Le Monde du dimanche 5 janvier 2020 : « Si on évoque souvent le danger de la surexposition des enfants aux écrans numériques, on soulève moins le problème de l’hyperconnexion des parents, qui peut nuire aux développements des tout-petits, alertent les deux psychologues ». Il est en effet question dans cet article du véritable écran, au sens propre du mot, que le portable vient interposer entre le regard de l’enfant et celui de la mère. Je lis cela qui m’attriste profondément : « Le bébé vient de voir affichée, sur le mur de la station de métro, une publicité montrant un sympathique labrador. Le petit cherche à communiquer son enthousiasme à sa mère par un gazouillis animé : il se redresse sur la poussette et lâche sa tétine. Il n’a pas encore l’âge de parler mais s’exprime avec les moyens du bord. La jeune femme lui fait face, le visage incliné vers son portable, qu’elle manipule de ses pouces agiles. Elle répond au bambin joyeux d’un sourire mécanique et replonge dans son écran. Alors le nourrisson s’éteint : son sourire s’affaisse, et l’étincelle de ses yeux s’évanouit, il s’enfonce dans son siège et tête à nouveau. »
Néfaste pour la relation mère-enfant, néfaste pour l’ouverture au langage, à la capacité de décrypter la physionomie d’autrui. Très triste. Mais conduisant à s’interroger sur sa propre relation aux instruments numérique ! conclusion de l’article en effet : « Véritable doudou numérique, objet transitionnel dévoyé, le portable s’interpose sournoisement au sein de la relation parent-enfant. Le parent hyperconnecté à son portable risque de devenir un parent déconnecté de son enfant. Le bébé est un être profondément sociable, qui se construit dans l’échange avec son environnement. Prenons garde à ne pas appauvrir l’appétence de contact du tout-petit. Elle est une force de propulsion de sa croissance psychique, précieuse, vitale. »
La lady Tarzan de la jungle en Inde
Avec une armée de villageoises, Jamuna Tudu a sauvé et préservé une forêt entière en Inde dans l’État du Jharkhand. « À travers Jamuna Tudu, la sacralisation aborigène de la nature a épousé l’urgence de la préservation environnementale avec une force singulière. » Pas de grands moyens à l’origine. Cette forêt, elle y vit ou presque. Alors elle n’a pas supporté la déforestation à l’œuvre pour de pures raisons marchandes. Elle a réussi à fédérer des dizaines de femmes de son village et des villages voisins, a monté de véritables patrouilles, courageusement, car les mafias locales sont violentes. Elles auraient réussi à sauver des hectares et de précieux spécimens (alors que les incendies qui détruisent des pans entiers d’Australie ont mis à mort des hêtres millénaires, parmi tant d’espèces végétales et animales).
La montée des circonstances
La réflexion sur la photo se fait plus insistante en ce moment. Alors évidemment je tombe en arrêt devant cette citation de Denis Roche, donnée dans un bel article de Franck Delorieux dans Les Lettres Françaises (n°171) : « Je crois à la montée des circonstances. / Je crois que la photo est empreinte de profondeur et que cette profondeur est due à la rencontre du Temps et du Beau. Juste avant la prise photographique, c’est le Temps qui règne, juste après, c’est la Beauté qui a lieu (...) / Je crois que l’art photographique consiste à mettre au jour, au bon moment, la montée des circonstances qui préside à la prise de vue en même temps que les facteurs qui organiseront cette rencontre si mémorable du Temps et du Beau. / Enfin, je crois que raconter les circonstances qui précèdent l’acte photographique lui-même est précisément le seul commentaire esthétique réel qu’on puisse apporter à l’image qui suivra. / En d’autres termes, la photo c’est ce qui précède, c’est ce qui préside. »
Je relève encore cela : « ‘Que fait le photographe, écrit Denis Roche, il cadre. Non, il découpe. Il découpe du réel, il évacue le reste, ce qui était autour.’ Signant une préface à un catalogue deManuel Álvarez Bravo, il fait de même avec le texte, suivant ainsi sa pratique de la poésie. Il taille dans le réel. »
Et enfin, cela encore : « A-t-il pu prendre une photographie parfaite qui résumerait toute sa conception de cet art ? C’est heureusement arrivé à Denis Roche : ‘J’ai fait un jour une photo que je cherchais à faire depuis longtemps, mais sans le savoir, sans m’en être jamais douté. Une photo toute simple, une photo absolue, celle qui dirait le tout de ce que je pensais, une image qui serait la géométrie en quelque sorte de ce que je prétendais dire en photographie. Je me disais : ‘Il faut que je photographie la photographie.’ Cette œuvre s’intitule 21 juillet 1989 – Waterville, Irlande, Butler Arms Hotel, chambre 208. Dans le cadre en contre-jour d’une fenêtre, le centre est occupé par un appareil. On aperçoit derrière un mur, la mer, la bande blanche du ciel. Ne voit-on que cela ? Dans le rectangle du viseur, apparaît la ‘ligne brisée’ d’un poteau qui émerge, ‘décalé par rapport au réel’, au-dessus. Denis Roche pensa alors qu’il avait tout dit et qu’il pourrait s’arrêter, ce qu’il ne fit heureusement pas : ‘j’avais tout dit : le jour et l’endroit, la symétrie, le cadrage, l’appareil photo – et ce poteau coupé en deux, le vrai, celui qui était dans le réel, et le faux, celui qui était dans l’image...’ »
→ en profiter pour signaler la qualité remarquable des articles des Lettres Françaises. Le site ne semble pas vraiment à jour mais plusieurs numéros dont celui que je viens de citer sont accessibles gratuitement en ligne.