Donnant corps, à la Philharmonie, avec Three pieces after Bach, à un projet créé au Carnegie Hall (New York) en 2015, Brad Mehldau nous permet de saisir ce qu’est le passé, ce qu’est l’enfance.
En faisant en sorte que s’enlacent – dans le temps long, dilaté, de notre présent – des phrases musicales tombées de lui, à l’issue de sa lecture éblouie de Bach, et des pièces empruntées au Clavier bien tempéré : prélude n°3 en do dièse majeur (BWV 848) ; prélude n°1 en do majeur (BWV 870) ; fugue n°16 en sol mineur (BWV 885) ; prélude n°6 en ré mineur (BWV 851) ; prélude n°7 en mi bémol majeur (BWV 852) ; prélude et fugue n°20 en la mineur (BWV 865).
À l’issue de notre écoute, il est possible de dire de la musique ce que Merleau-Ponty a dit de la peinture, pendant l’été 1960 : « [S]i, ni en peinture, ni même ailleurs, nous ne pouvons établir une hiérarchie des civilisations ni parler de progrès, ce n’est pas que quelque destin nous retienne en arrière, c’est plutôt qu’en un sens la première des peintures allait jusqu’au fond de l’avenir. Si nulle peinture n’achève la peinture, si même nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère, éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les autres. Si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses, elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toute leur vie devant elles. »
À l’issue de notre écoute, il est possible de dire que les mains du pianiste parlent de l’enfance.
L’enfance telle qu’évoquée par Duras un 23 novembre, à Paris, à 15 heures : « La beauté de ses mains, c’est ça, oui. Ses mains qui avancent avec la colline – devenue distincte, claire, aussi lumineuse qu’une grâce d’enfant. Je vous embrasse. »
L’enfance telle qu’évoquée dans un passage, demeuré inédit – passage que Barthes a placé entre parenthèses – et arraché aux Fragments d’un discours amoureux : « Je renverse le temps : je mets mon enfance devant moi, et je vis cet amour comme l’annonce fragmentaire de ce temps à venir, dont cependant tous les moments sont déjà dans mon premier passé. Aussi, j’aurais très bien pu, sans rien dire, écrire un livre d’amour où je n’aurais raconté rien d’autre que des souvenirs d’enfance : menus faits, grandes joies, grandes douleurs, abandons, comblements, etc. »
À l’issue de notre écoute, il est possible de dire que les mains du pianiste parlent des fables (« donnez-vous aux fables »). Et que les écouter parler, ces mains, c’est comme lire un poème, suivant l’exacte définition qu’en donne* Anne Malaprade dans Lettres au corps (Isabelle Sauvage) : « Lire un poème c’est […] avoir huit ans et vivre dans une chambre de bonne. Le poème tremble toujours de tous ses membres lorsque vient le soir, légèrement blond, plus fragile doucement, tardif. »
* … en un poème-vraie-prose (nous le rétablissons)…
Matthieu Gosztola
Compte rendu de « Three pieces after Bach » de Brad Mehldau à la Philharmonie de Paris (2 avril 2018).
On peut voir des extraits de ce concert sur le site d'Arte Concert
On peut voir cet autre concert de Brad Mehldau sur le site Arte Concert.