Après Phrase III de Philippe Lacoue-Labarthe, l’écoute du même 3° mouvement du XV° quatuor à cordes de Beethoven, op. 132.
Où est Beethoven ? Où est votre fameuse preuve de l’existence de Dieu et de la supériorité de la morale de Jésus ?
- Par ici – Spandrell les précéda dans son petit salon. Le gramophone était sur la table. Quatre ou cinq disques étaient éparpillés auprès de lui. – Voici le début du mouvement lent, reprit Spandrell, prenant l’un deux. Je ne veux pas vous infliger tout le reste du quatuor. Il est magnifique. Mais le heilige Dankgesang. – Il remonte le mécanisme ; le disque tourna ; il abaissa l’aiguille du résonnateur sur la surface striée. Un violon seul rendit une note longue, puis une autre, à la sixte supérieure, tomba à la quinte (tandis que le second violon reprenait là où avait commencé le premier), puis bondit à l’octave, et y demeura suspendu tout au long de deux longues mesures.
Plus de cent ans auparavant, Beethoven, totalement sourd, avait entendu la musique imaginaire d’instruments à cordes exprimant ses pensées et ses sensations intimes. Il avait tracé des signes à l’encre sur du papier réglé. Un siècle plus tard, quatre Hongrois avait reproduit, d’après une reproduction imprimée du griffonnage de Beethoven, cette musique que Beethoven n’avait jamais entendue, sinon dans son imagination. Des rainures en spirale sur une surface de gomme-laque s’étaient souvenues de ce qu’ils avaient joué. Cette mémoire artificielle tournait, une aiguille se déplaçait dans ses rainures, et, sur un léger fond de friture et de grondements qui imitaient les bruits de la surdité même de Beethoven, les symboles perceptibles des convictions et des émotions de Beethoven vibrèrent dans l’air. Lentement, lentement, la mélodie se déroula. Les archaïques harmonies lydiennes se suspendirent dans l’air. C’était une musique sans passion, transparente, pure et cristalline, comme une mer tropicale, comme un lac alpin. De l’eau sur de l’eau, du calme glissant sur du calme, un accord d’horizons unis et d’espaces sans ondulations, un contrepoint de sérénité. Et tout y était clair et brillant ; pas de brumes, pas de crépuscules vagues. C’était le calme de la contemplation tranquille et ravie, non pas celui de la langueur et du sommeil. C’était la sérénité du convalescent qui se réveille de sa fièvre et se trouve renaître en un monde de beauté. Mais la fièvre, c’était « cette fièvre qu’on appelle la vie », et la renaissance n’était point en ce monde-ci ; cette beauté était extraterrestre ; la sérénité convalescente, c’était la paix de Dieu. La combinaison des trames de mélodies lydiennes, c’était le ciel.
- Trente mesures lentes avaient bâti le ciel, et alors le caractère de la musique se modifia tout à coup. Après avoir été lointainement archaïque, il devint moderne. Les harmonies lydiennes furent remplacées par celles du ton majeur correspondant. La mesure se fit plus rapide. Une nouvelle mélodie bondit, bondit, – mais par-dessus des montagnes terrestres, non plus par-dessus des montagnes du paradis.
« Neue Kraft fühlend », murmura Spandrell, lisant d’après la partition. « Il se sent plus fort, – mais ce n’est plus si céleste. »
La mélodie nouvelle continua à bondir au cours d’une cinquantaine de mesures et expira dans une friture. Spandrell souleva l’aiguille et arrêta la rotation du disque.
- Le motif lydien reprend sur l’autre face, expliqua-t-il, en remontant l’appareil. Et puis, il y a un retour de la manière plus vive en la majeur. À partir de là, ça reste lydien jusqu’au bout et ça devient de plus en plus beau. Vous ne trouvez pas ça merveilleux ? – Il s’adressa à Rampion. N’est-ce pas une preuve ?
L’autre hocha la tête.
- Oui, c’est merveilleux. Mais la seule chose que ça prouve, – pour autant que j’y puisse entendre quelque chose, – c’est que les malades sont généralement bien faibles. C’est l’art d’un homme qui a perdu son corps.
- Mais qui a découvert son âme.
(…)
- Écoutez.
La musique reprit. Mais il s’était passé quelque chose de nouveau et de merveilleux dans son ciel lydien. La vitesse de la mélodie lente était doublée ; les contours en étaient devenus plus nets et plus délimités ; une partie interne revenait avec insistance sur une phrase frémissante. On eût dit que le ciel était devenu tout à coup et par impossible plus céleste, qu’il était passé de la perfection réalisée à une perfection encore plus profonde et plus absolue. La paix ineffable persistait ; mais ce n’était plus la paix de la convalescence et de la passivité. Elle vibrait, elle était vivante, elle semblait grandir et s’intensifier, elle devint un calme actif, une sérénité quasi passionnée. La paradoxe miraculeux de la vie éternelle et du repos éternel était réalisé par la musique.
Ils écoutèrent, retenant presque leur souffle. Spandrell contempla son hôte d’un air de triomphe. Quant à lui, ses doutes s’étaient évanouis. Comment pouvait-on s’empêcher de croire à une chose qui était là, qui existait manifestement ?
Aldoux Huxley, Contrepoint, trad. Jules Castier, Plon, Press Pocket, p.470-473.
NB : il s’agit de la fin du roman de Huxley. Suivent seulement trois pages. On laissera au lecteur le soin et surtout le plaisir de lire le dénouement de ce livre…
Une autre version du Quatuor op.132 par le quatuor Alban Berg.
Le choix de André Hirt