Martin Heidegger à Hannah Arendt
Beethoven, opus 111 Fribourg en Br., le 12 avril 1950
Adagio, finale
Hannah,
Qu’est-ce qui l’emporte en beauté ? La photographie de toi ou ta lettre ? À ceci près que tu en es la commune origine. Sur la photographie s’esquisse quelque chose qui a commencé à luire durant les derniers jours de ton séjour ici, pour infléchir plus nettement les traits de ton visage pendant la traversée. À ce je ne sais quoi, je ne puis donner de nom. Ce n’en est pas moins le foyer incandescent de cet amour qui a projeté son éclat dans ma pièce, lorsque Elfride et toi vous vous êtes embrassées l’une l’autre. Il faudra du temps pour nous approprier ce qui nous est advenu :
Que tu sois venue, que ce qui nous avait rapprochés l’un de l’autre ait pris la tournure d’une proximité plus grande encore ; qu’à tout cela Elfride ait contribué, que notre amour ait besoin du sien ; que tout, y compris ton retour chez toi sans encombres, se reflète en un jeu de miroirs – cela se clarifie et se confirme.
Souvent me revient, en repensant à tout cela, un mot de saint Augustin que tu connais sûrement :
Nulla est enim major ad majorem invitatio, quam praevenire amando.
(…)
Et voilà que pour couronner le tout tu m’offres encore, Hannah, accompagné de mots qui me sont allés droit au cœur, l’opus 111 de Beethoven. Sa résonance s’est déjà associée, comme en une symbiose, à l’éclat que j’évoquais au début de cette lettre.
Hanna Arendt–Martin Heidegger, Lettres et autres documents 1925-1975, trad. Pascal David, Paris Gallimard, 2001, p. 93-95.
[NB : Elfride est l’épouse de Martin Heidegger ; la citation de saint Augustin peut se traduire ainsi : « Il n’existe pas de plus grande invitation à l’amour que la prévenance aimante [envers l’autre] »].
Une version intégrale de l’opus 111 de Beethoven qui comporte deux mouvements par Claudio Arrau. En haut de la lettre de Heidegger, il est question du second mouvement intitulé Arietta
Choix d'André Hirt