III
« En marge, ainsi que vers la fin il en avait
pris l’étrange habitude, il a donc écrit, dans
sa langue (comme s’il récusait l’usage qui voulait
qu’on prescrivît les temps en italien : molto
adagio, ici par exemple, puisqu’il a
tout de même maintenu la mention) : in der
lydischen Tonart : en mode lydien. On dit
que c’est le mode ancien du chant d’Église, et sans
doute y a-t-il pensé lorsqu’il a tenu à traduire
en allemand l’indication : canzone di
rigraziamento, au début, par cette sorte de
paraphrase où de fait une déité est nommée :
Heiliger Dankgesang eines Genesenen
an die Gottheit (et du reste, c’est bien à elle
qu’il s’adresse, plus loin, neue Kraft fühlend,
en action de grâces : Doch du gabst mir wieder
Kräfte mich des Abends zu finden – on dirait le texte
d’un choral ou l’annonce énigmatique d’un salut
malgré la fin du jour et la nuit proche, immense,
où nous nous en allons, nous nous perdons)
[Pourtant,
depuis au moins Platon, d’après ce que je sais,
la lydienne, mixte ou soutenue, accompagne
des chants de déploration, élégies ou thrènes, c’est un
[mode
de l’expression réprouvable de la douleur. Du deuil,
puisque tel est maintenant le mot qui convient
lorsque je pense à ce jour de septembre mille
neuf cent quatre-vingt-trois où il s’élevait de nouveau,
le chant, celui-là, toujours, qui semble trépasser, s’il
est permis de parler ainsi, toute mémoire.
Cela fait à peu près trente ans que je l’écoute,
dans la même version, toujours, où la respiration
difficile de l’un des interprètes, presque
exténuée, fait que je retiens mon souffle moi-même
[lorsque
revient, élevé d’une octave, le motif
initial, là où précisément il a de nouveau
noté en marge : Mit innigster Empfindung,
avec ces mots qu’on croirait qu’il a lus dans Hölderlin.
Parfois le ciel aussi est ce qui nous émeut,
d’être à ce point nul et d’une intense lumière,
serait-ce en effet le soir, qu’à l’abandon, oui, la fièvre
nous délaisse et que des larmes ne sont d’aucun
[recours
Mais c’est non qu’il faut dire, non à cet inadmissible
apaisement, à ce vertige, car cette lenteur
d’avant le franchissement, expirante, il est certain
qu’il en a calculé le suspens, juste au seuil
de l’ultime déclaration qui revient de très loin
comme une tourmente ou une tempête, que rien
[n’annonçait,
Si ce n’est ce silence, tu sais, justement ce silence. »Philippe Lacoue-Labarthe, Phrase, Bourgois, Paris, 2000, p.89-91
NDLR : la musique évoquée ici dans Phrase III est celle du troisième mouvement du quatuor à cordes op. 132, le XV°, de Beethoven.
L’interprétation à laquelle il est fait référence est celle du quatuor Vegh.