Au cours d’une attaque aérienne, en hiver 1944, le centre-ville [de Munich] avec ses églises, ses vieux quartiers et son magnifique Opéra fut rasé. Dès que la guerre fut terminée, on décida de tout reconstruire afin que ce soit exactement comme avant la catastrophe. L’Opéra ressuscita, on le recréa avec amour jusque dans les moindres détails. Et il existe toujours deux cents places d’où l’on ne voit rien, mais où l’on entend seulement.
Dans cette remarquable Maison, par une blanche et tremblante journée de föhn, Karl Böhm dirigeait la répétition générale de Fidelio. J’étais assis au premier rang, un peu sur le côté, derrière le pupitre du chef d’orchestre, et je pouvais suivre le vieux maître jusque dans ses moindres mouvements et ses moindres humeurs. Je me rappelle vaguement que la mise en scène était horrible et que le décor était « dans le coup » jusqu’à en éclater ; cela n’avait aucune importance. Karl Böhm dirigeait ses Bavarois gâtés, mais virtuoses, avec de petits mouvements de la main – comment le chœur et les solistes arrivaient-ils à percevoir ses signes, c’était pour moi une énigme. Il était assis, légèrement affaissé, il ne levait jamais les bras et lui-même, il ne se levait pas et ne tournait jamais une page de la partition.
Ce monstre d’opéra qui n’en finit pas, cet opéra raté se transformait tout à coup en une sensation claire comme l’eau de roche. Je compris que j’entendais Fidelio pour la première fois et que tout simplement, je n’avais jamais rien saisi, jamais rien compris. Une expérience fondamentale décisive, une émotion intérieure : euphorie, reconnaissance, toute une suite de réactions inattendues.
Tout semble très simple : les notes sont à leur place, il n’y a aucun truc extraordinaire, de tempis surprenants, jamais entendus. L’interprétation est ce que les Allemands appellent avec une légère ironie « werktreu », fidèle à l’œuvre. Le miracle n’en est pas moins un fait.
Ingmar Bergman, Laterna Magica, trad. C.G. Bjurström & Lucie Albertini, Paris, Gallimard, 1987, p. 292.
NB : ce que Bergman comprend comme une expérience fondamentale en entendant Fidelio excède la dimension proprement musicale, même s’il fut un cinéaste très musical, et rejoint l’existentiel (les femmes, la fidélité, surtout chez Bergman !) l’histoire et la politique. Puissance de Beethoven.
Le choix de André Hirt