Le mouleur, devant lequel je passe tous les jours, a suspendu deux masques à côté de sa porte. Le visage de la jeune noyée, dont on a pris le moulage à la morgue, parce qu’il était beau, parce qu’il souriait, parce qu’il souriait de façon trompeuse, jusqu’à laisser croire qu’il savait. Et en dessous l’autre visage, celui qui sait. Ce dur nœud de sens fermement liés les uns aux autres. Cette condensation implacable d’une musique qui veut incessamment s’échapper. Le visage de celui qu’un dieu a privé de l’ouïe, afin qu’il n’entende pas d’autres sons que ceux que lui-même produit. Afin qu’il ne soit pas distrait par tout ce qu’il y a dans les bruits de trouble et de périssable. Lui, en qui séjournaient leur clarté et leur permanence, afin qu’il ne connût le monde qu’à travers les sens qui ignorent le bruit, en silence, un monde tendu dans l’attente, un monde inachevé, avant la création du son.
Toi qui as mené le monde à son achèvement : de même que ce qui tombe sous la forme de pluie sur la terre et les eaux, qui tombe négligemment, en ne cédant qu’au hasard – ressuscite plus invisible de toute chose, heureux de la loi qui le porte et s’élève et plane et édifie les cieux – de même à partir de notre lie s’accomplit grâce à toi l’essor, envoûtant le monde par la musique.
Ta musique : que n’a-t-elle pu envelopper le monde au lieu de rester parmi nous. Que n’a-t-on construit pour toi un piano-forte dans la Thébaïde ; et c’est un ange qui t’aurait conduit devant l’instrument solitaire, à travers les chaînes de montagnes du désert, où reposent les rois et les hétaïres et les anachorètes. Puis, il aurait pris son vol et se serait enfui, de crainte que tu ne recommences.
Et alors, tu aurais dispensé tes flots, ô fleuve de musique, sans que personne t’entende ; restituant au Tout ce que seul le Tout peut supporter. Les Bédouins superstitieux auraient, en passant au loin, continué leur course ; mais les marchands se seraient prosternés sur le sol, à l’extrême bord de ta musique, comme si tu étais la tempête. Seuls quelques rares lions auraient la nuit rôdé très loin autour de toi, effrayés d’eux-mêmes, menacés par le mouvement de leur sang.
Car qui à présent pourra te ramener loin des oreilles lascives ? Qui les chassera des salles de musique, ces gens vénaux à l’ouïe infertile, qui forniquent sans jamais concevoir ? Allez donc prodiguer votre semence : eux couchent sous elle comme des filles de joie ou bien, tandis qu’ils restent là étendus dans leur jouissance frustrée, elle se répand au milieu d’eux comme la semence d’Onan.
Mais si un jour, ô maître, un chaste à l’oreille vierge était là couché auprès de ta musique : il mourrait de béatitude ou bien il enfanterait des choses infinies et son cerveau fécondé éclaterait de tant de naissances.
R.M. Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge, trad. Claude David, Paris, Folio, p. 87-89.
Le Choix de André Hirt