Naturellement, son écriture instrumentale souffrait d’un manque d’expérience sensible et Kretzschmar (1) se fit un point d’honneur d’y remédier. Aux vacances de la Saint Michel et de Noël, il l’emmena avec l’assentiment de son oncle, à des représentations d’opéra ou à des concerts dans les villes voisines, Mersebourg, Erfurt, même à Weimar, pour que la réalisation sonore de ce qu’il avait connu sous la simple forme d’extraits ou de partitions lui soit présentée concrètement. Ainsi, il put accueillir en son âme l’ésotérisme puérilement solennel de la Flûte enchantée, la grâce menaçante de Figaro, le caractère démoniaque des clarinette graves dans l’opéra très réputé, le Freischütz, des personnages apparentés dans leur caractère de hors-la-loi sombres et dolents comme Hans Heiling et le héros du Vaisseau fantôme ; enfin l’humanité, la fraternité sublimes de Fidelio, avec la grande ouverture en ut jouée avant le tableau final (2). Ce fut, comme on put s’en rendre compte, la révélation la plus imposante et la plus absorbante parmi tout ce qui avait ému sa jeune sensibilité. À partir de cette soirée, il ne cessa de porter sur lui la partition de Léonore III et la consultait constamment où qu’il fût.
– Cher ami, disait-il, on ne m’a probablement pas attendu pour l’établir, mais voilà un morceau parfait. Du classicisme, oui ; il n’a pourtant rien de raffiné ; mais il est grand. Je ne dis pas : parce qu’il est grand, car il existe aussi une grandeur raffinée, mais elle est au fond beaucoup plus familière. Dis-moi, que te semble de la grandeur ? Je trouve qu’à la considérer ainsi, les yeux dans les yeux, on ressent du malaise, c’est une épreuve de courage – d’ailleurs, peut-on soutenir son regard ? C’est qu’on ne le soutient pas, on s’y suspend. Sache-le, j’incline de plus en plus à trouver quelque chose de singulier à votre musique. Une manifestation de suprême énergie, rien moins qu’abstraite mais sans objet, une énergie dans le pur, dans le clair éther, – où une pareille chose se produit-elle ailleurs dans l’univers ? Nous, Allemands, avons emprunté à la philosophie l’expression « en soi » et nous l’employons tous les jours sans pour autant beaucoup nous embarrasser de métaphysique ; mais ici, tu conviendras que nous y sommes, cette musique est l’énergie en soi, l’énergie même, non sa simple idée mais dans son effectivité. Je te laisse méditer qu’on tient là presque la définition de Dieu. Imitatio Dei, je m’étonne que ce ne soit pas interdit. Peut-être est-ce interdit ? Tout au moins, il y a de quoi faire réfléchir (bedenklich) – je veux dire simplement : « Il y a là un sujet digne de réflexion (bedenkenswert) ». Regarde un peu : la plus énergique, la plus pleine de péripéties, la plus haletante suite d’événements, de mouvements, composée uniquement dans le temps, en divisant le temps, en remplissant le temps, en organisant le temps ; et tout à coup transportée dans le domaine de l’action concrète grâce au signal répété de trompettes venu du dehors. Tout cela est on ne peut plus noble et d’un sentiment très élevé, toutefois contenu dans des limites spirituelles plutôt sobres, même aux « beaux » passages, pas du tout étincelant ni exagérément pompeux, ni trop excitant sous le rapport de la couleur, tout simplement magistral à un degré inexprimable. Comment tout cela est conduit, agencé, comment un thème est amené et un autre abandonné, résolu ; comment son dénouement prépare du nouveau et la figure du tout porte ses fruits, en sorte qu’il n’y a pas une place vide ou faible ; comment le rythme se transforme avec souplesse, se renforce, accueille en lui les affluents de divers côtés, enfle avec impétuosité, déborde en un triomphe éclatant, le triomphe même, le triomphe « en soi » – je n’ai pas envie de qualifier cela de beau, le mot beauté m’a toujours un peu rebuté, sa figure dégage même quelque chose de stupide et les gens se sentent tout émoustillés et langoureux lorsqu’ils le prononcent ; mais c’est bien, extrêmement bien, cela ne pourrait être mieux, et n’en aurait peut-être pas le droit.
Ainsi parla-t-il.
Thomas Mann, Le Docteur Faustus, La vie du compositeur allemand Adrian Leverkühn, racontée par un ami. Chapitre IX, Traduction © André Hirt.
On peut lire la traduction officielle de Louise Servicen dans toutes éditions françaises, soit chez Albin Michel, 1950, pp. 82-83, soit dans le volume III des Romans et nouvelles du Livre de Poche, soit dans le Livre de Poche lui-même.
Choix et traduction inédite d’André Hirt
1. Kretzschmar est le premier professeur de musique du compositeur imaginaire Adrian Leverkühn. Entre autres influences, le philosophe Adorno inspira sa figure. Le narrateur est Serenus Zeitblom, l’ami de jeunesse, et qui le resta tout sa vie, d’Adrian.
2. On connaît quatre ouvertures de Fidelio ! L’ouverture Leonore III, Leonore étant le titre originel de Fidelio, est désormais exécutée avant le tableau final.
Écouter l’Ouverture de Léonore III par Leonard Bernstein