Quelle œuvre devenue si difficile à jouer et à interpréter pour ceux qui ont dans l’oreille comme une mémoire ineffaçable les versions de Désormière (avec les incomparables Jacques Jansen et Irène Joachim), d’Ingelbrecht (avec Camille Maurane et Suzanne Danco, tout aussi inégalables, vraiment), sans parler des versions plus contemporaines avec, du moins pour nous, dans l’ordre, celles de Karajan, d’Abbado, de Baudo, de Haitink et encore Rattle, toutes au demeurant remarquables à des degrés divers, au point qu’il paraît dérisoire de vouloir rivaliser !
Ce n’est donc qu’au prix d’un déplacement, mais sans violence faite à l’histoire et à la musique, qu’une version nouvelle était susceptible de faire émerger de l’œuvre quelque chose qu’on n’y avait ni reconnu ni découvert. C’est chose faite avec ce disque qui sauve tout un travail du Covid et de toutes les impossibilités de représentation auxquelles il a fait obstacle.
Car cette version ne se contente pas de répéter un impressionnisme certes d’époque, mais franchement suranné. Elle n’opère pas davantage de forçage qui tirerait l’œuvre vers on ne sait quelle contextualisation contemporaine mêlant décors et philosophies (fauvisme, expressionnisme, existentialisme, etc.). Si toute interprétation digne de ce nom repose certes sur certaines justifications et possède à cet égard une forme de légitimité, celle qui est proposée ici évite beaucoup d’écueils.
À l’écoute, on se réjouit qu’un ton a été trouvé, ou plutôt un son. Car, comme Parsifal, Pelléas est d’abord un son très à part, une tonalité au sens large qu’il faut trouver et qui doit nourrir la mise en scène. Et un son, c’est aussi une lumière et ce sont les deux ensemble qui constituent l’œuvre. Cet accord une fois trouvé, on se rend compte qu’on est en présence d’une nudité, d’une exposition pour ainsi dire brute du drame de telle sorte que ce dernier perd en ambiguïté, ce que l’orchestre, assez massif, privilégiant les lignes fortes manifeste, mais gagne peut-être en force et dirons-nous en impact. L’Arkel de Jérôme Varnier domine manifestement la distribution. La Mélisande de Chiara Skerath, à la ligne de chant très ferme, manque à la première impression de mystère, mais c’est pour mieux le reconstituer au fur et à mesure de l’évolution de l’action, tandis que le Pelléas de Stanislas de Barbeyrac, un ténor lyrique, devient peut-être le personnage le plus mystérieux…
On a été heureux de réécouter Pelléas comme on ne l’avait jamais entendu, ce qui signe incontestablement une version importante de l’œuvre.
On peut renvoyer à un texte de André Hirt sur Pelléas et Mélisande, Le Son fêlé de l’âme (Debussy, Pelléas et Mélisande, 1902) :
On trouve une version plus développée de ce texte dans l’ouvrage du même auteur, Staccato – Musiques, existences, philosophies, Paris, Kimé, 2016.
© André Hirt
Novembre 2021
Muzibao recommande :
Claude Debussy, Pellés et Mélisande, Orchestre national Bordeaux Aquitaine, direction Pierre Dumoussaud, avec Stanislas de Barbeyrac, Chiara Skerath, Alexandre Duhamel, Jérôme Varnier, Janina Baechle, Alpha-Classics - 2021 - 2h28'