Le Trio Les Esprits et l’écriture musicale de Beethoven.
En consultant le manuscrit original du trio Les Esprits de Beethoven : les extraordinaires et continuelles abréviations ne peuvent pas être imputées à la hâte. Beethoven a relativement peu composé. En outre – contrairement à Schubert – on trouve d’innombrables modifications dans le manuscrit. Ce qui est frappant, en revanche, c’est le vague de la rédaction. Elle agit comme un simple support pour la substance réelle, c’est-à-dire pour le son qui est exposé. La forme écrite traduit avec évidence l’aversion pour un processus qui n’appartient pas lui-même au registre de l’imagination musicale (si bien que chez Beethoven l’apparence imagée de la notation n’a que peu d’influence sur la composition, par opposition à de très nombreux compositeurs, tout spécialement les modernes). Dans ce contexte, on doit au premier chef songer chez Beethoven au primat du Tout sur le simple particulier. Dans l’écriture imagée qu’est la notation, “l’idée qui inspire la musique" <Einfall>, la mélodie individuelle distinctement écrite, opère un retrait devant le flux du Tout. Mais quelque chose d’encore plus profond se trouve impliqué ici : l’image de l’objectivité de la musique, que Beethoven concevait comme quelque chose d’existant en soi, qui n’a pas été fait d’abord par lui, donc la musique comme phusei et non comme thesei. Il est le sténographe de la composition objectivée, de ce qui est délié de l’arbitraire de l’individuation. L’expression de Benjamin : “la vie intérieure écrite en style de chancellerie”. Au fond, il s’agit de la honte qu’éprouve le sujet contingent devant la vérité qui lui a été donnée comme le Tout. Tel est le secret de son impatience, également de son caractère rugueux, de son agressivité. L’écriture de Beethoven traite dans une certaine mesure d’âne celui qui la regarde pour n’avoir pas connu déjà avant la musique écrite ici pour la première fois. D’où la colère de Beethoven à l’égard de l’homme qui avait mal orthographié le nom de Haydn : “Haydn – Haydn, tout le monde connaît ça”. – “Quand même, tout le monde connaît le Trio Les Esprits”.
[20] Los Angeles 25 juin 1944 chez Franz Röhn
© André Hirt
Un extrait du Trio Les Esprits par le Trio Wanderer
NB 1 : Traduction effectuée en 2006 pour un usage personnel.
NB 2 : le style d’Adorno dans ces paragraphes est, on le constate, souvent laconique. De même que la graphie. Il convient d’en conserver la nature dans la traduction.
NB 3 : Le chiffre à la fin du paragraphe est celui qu’Adorno et souvent aussi l’éditeur ont attribué aux notes et aux fragments.
NB 4 : il existe depuis peu dans le commerce une traduction (excellente !) de l’ouvrage d’Adorno. On pourra s’y reporter en particulier s’agissant des notes de l’éditeur : Adorno, Beethoven, Philosophie de la musique, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb (avec le concours de Jacques- Olivier Bégot), Paris, Rue d’Ulm, 2020.