« […]
Tes compositeurs préférés ? Wagner, Richard Strauss, Grieg, Lassen, Fielitz…
[…]
Tes personnages préférés en poésie ? Hamlet, Tristan Faust et Mephisto, Parsifal… »
Thomas Mann, Connais-toi toi-même (1895)
(Je traduis à partir du volume Im Schatten Wagners, Thomas Mann über Richard Wagner, Fischer Taschenbuch, Franffurt am Main, Juni 2005, p.15. Je respecte également la graphie de Thomas Mann.)
Thomas Mann a vingt ans. On le constate, il est entièrement immergé dans le « sentiment océanique » dont Freud parlera plus tard sur un mode polémique à propos de Romain Rolland. Mais il y a ce musicien, Édouard Lassen (Copenhague 1830-Weimar 1904), à nous inconnu, qui s’est comme dissous dans le siècle, ce qui n’est pas toujours, comme croient bon nombre de philosophes contemporains, à l’honneur du devenir avec sa puissance, non vertueuse et même scandaleuse d’oubli. Il est vrai que les ombres de Wagner et surtout de son contemporain Richard Strauss étaient pour le moins imposantes. Et les raisons de l’oubli sont sans doute, aussi, à rechercher dans le fait que certainement ses œuvres n’ont plus été programmées après la première guerre mondiale par l’effet, dont on oublie généralement la dimension négative et destructrice, des révolutions musicales à l’œuvre, on pense à Schoenberg, également dans le changement de registre esthétique (une vogue du symbolisme avec Debussy) et dans les modifications des systèmes nerveux (c’est là dire matériellement des bouleversements civilisationnels) qui déterminent le jugement esthétique, autant de raisons, donc, qui en ont rajouté sur les injustices de l’Histoire, du moins concernant la qualité des lieder que l’on peut découvrir (et les jours où l’on fait de telles découvertes ne sont pas si nombreux !) dans ce très beau disque, impeccablement édité par Musique en Wallonie.
Peut-être aussi, ainsi parlerait Walter Benjamin, que ces lieder appartiennent depuis toujours à l’oubli, qu’ils en forment pour ainsi dire la texture qui tapisse le fond de nos mémoires. C’est pourquoi ils ne font que nous revenir comme il arrive dans les songes. Ils appartiennent indéniablement à la profondeur de la psychè. Et les lieder rassemblés sur cet album sont l’occasion, consciente cette fois-ci, de les contempler, avec plaisir et nostalgie ensemble, comme dans cette berceuse, Schlummerlied (sur un poème de Friedrich August Leo) qui fait comprendre au plus près ce que Thomas Mann voulait dire à propos de ce que lui chantait le soir sa mère. Et voilà que s’avance dans l’évidence un trait si singulier de la plupart de ces lieder : ils sont oubliés, mais inoubliables ! C’est la caractéristique première de cette musique.
En effet, Thomas Mann, c’est ce qu’on apprend dans les pages de présentation de l’album, se souvenait des mélodies d’Édouard Lassen que lui chantait sa mère au coucher. Il évoque ainsi plus tard dans Das Bild der Mutter (1930) (Le Souvenir de la mère) « un musicien à la saveur un peu douceâtre, comme je l’avais déjà perçu à l’époque, mais qui cependant, à quelques reprises, en relation avec Heine, parvient à une ironie sensible de l’expression, qui m’est inoubliable. Réécoutez sa composition sur le poème de Heine Mit den blauen Augen ou encore celle sur Ich wandle unter Blumen… ». « Saveur douceâtre », on croit comprendre et aussi saisir dans l’expression une réserve, ou encore une distance prise par rapport à la musique française, car une partie des mélodies est composée à partir de poèmes en français (Édouard Lassen, et c’est indéniablement décisif, fut à cet égard, lui qui vivait et travaillait à Weimar, lui qui fut aussi belge d’adoption, un très grand européen !), mais lorsque Thomas Mann pour qui la musique était, au titre d’auditeur, une occupation et surtout une préoccupation quotidiennes, fait état de la présence dans cette œuvre d’une « ironie sensible de l’expression », il n’y a plus aucun doute sur quel degré de l’échelle des valeurs il place Édouard Lassen lorsqu’on sait que l’ironie en question, ce trait réflexif venu du romantisme allemand, était pour le Magicien, ainsi nommait-on l’auteur de La Montagne magique, le critère le plus important permettant de caractériser l’artiste moderne et surtout contemporain (en littérature, il la constatait déjà en Cervantès, en Kafka parfois, en Musil aussi, et surtout en Joyce !).
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Mais un Franz Liszt ne pouvait pas, en termes de modernité du moins, se tromper au sujet d’Édouard Lassen, lui qui créa son premier opéra Le Roi Edgard en 1857. Plus tard, Édouard Lassen se verra confier la direction lors de la reprise de Tristan en 1874, ce qui, on le reconnaîtra, du vivant même de Wagner, n’est pas rien.
Parallèlement à ces activités de direction, Édouard Lassen composa beaucoup et dans tous les genres. À cet égard, il est frappant de noter, et c’est un peu une règle, que le meilleur d’un musicien se révèle, parce que sa ligne directrice de pensée y prend tout son relief, dans le lied.
Justement, dans les lieder de Lassen, l’inspiration, oui l’inspiration, en particulier mélodique, est constante, d’une simplicité qui toujours traduit une absence d’hésitation. La mélodie est construite, elle sait où elle va, elle décrit et rend, avec finesse, l’état de la subjectivité. Son pathos est constamment tenu, et c’est ce qui devait finir de convaincre Thomas Mann : cette absence de laisser-aller jusque dans la théâtralisation, par exemple dans Ich hab’im Traum geweinet (Heine). L’emportement romantique et déjà post-romantique si maîtrisé témoigne d’un souci de la beauté qui, peut-être, a nui à sa réputation, au moment où l’on préférait le développement de tendances musicales plus risquées et davantage réalistes (ainsi le magnifique et aussi poignant Sei stille (poème de Nordheim), mais qui, au sein de sa grande puissance d’évocation, permet d’affirmer qu’ Édouard Lassen pourrait bien être, sans le moindre jugement de valeur mais en y reconnaissant un genre à part entière, non seulement daté, romantique, mais intemporel si l’on veut bien lui accorder cela, sans ratiociner, le maître de la nostalgie.
Même les mélodies françaises à partir de poèmes de Victor Hugo et de François Coppée en particulier, bien qu’introduisant une autre langue et d’autres réseaux de signifiance et d’échos, ne contredisent pas le romantisme nordique et germanique de cette œuvre. Si un pont pouvait être dressé entre l’Allemagne et la France, dans ces mélodies, on le verrait s’élever à partir des Nuits d’été de Berlioz qu’on ne peut pas ne pas entendre comme en filigrane ici. Toutefois, cette remarque possède une limite, qui permet toutefois de toucher un point décisif et caractéristique de l’œuvre d’Édouard Lassen, du moins autant qu’on puisse en juger à partir de ce seul enregistrement, c’est qu’elle ne comporte rien de morbide, ce qui n’est pas le cas de celle de Berlioz.
L’essentiel et sans doute la dimension unique de cette œuvre, une sorte de hapax musical donc, est que ces deux langues, ces deux arts que sont le lied et la mélodie française, se réunissent dans le lied-mélodie Mit deinen blauen Augen (Heinrich Heine et Victor Wilder) d’une culture européenne comme pour conjurer les malheurs à venir...
On l’a bien compris, cette musique, qui est un voyage dans l’enfance, et d’un retour depuis elle, ou encore sa répétition, exige beaucoup de tact, en particulier un chant on ne peut plus naturel, comme le réaliserait un amateur, comme ici la voix soit masculine, ou encore féminine, qu’on entend malgré tout et pas seulement parce qu’on a connaissance des mots de Thomas Mann concernant sa mère.
On se rendra compte de l’art que déposent dans ces lieder et mélodies le ténor Renoud Van Mechelen qu’on connaissait dans un tout autre répertoire et le piano d’Anthony Romaniuk en regardant cette petite vidéo.
© André Hirt
Édouard Lassen, Lieder-Mélodies, Reinoud Van Mechelen (ténor) et Anthony Romaniuk (piano), Joanna Huszcza (viole d’amour), Musique en Wallonie, collection Inédits.