Portrait d'une dame n'est pas : un livre, un poème, un roman, une photo, un récit, une histoire, une lettre, un essai (compléter)
Portrait d'une dame est
: un livre, une love
story, un inventaire, un
répertoire de lieux communs, un document anthropologique, une expérience, un
prélèvement in vivo, un dictionnaire, un enregistrement, un moule vide. D'autres (Christian
Prigent par exemple), disent : c'est un viol, un rapt, un ready-made, un
cut-up. (Etc.)
Reprenons les choses par le commencement. Il y a un dispositif : un homme,
l'auteur que l'on peut appeler aussi le noteur, prélève jour après jour, plusieurs fois par jour, pendant trois ans, toutes les phrases prononcées alors par sa
compagne, dite le modèle. Muni d'un carnet, il note, inlassablement, allant de deux répliques/jour
jusqu'à des records de l'ordre de deux cent trente-huit répliques/jour pour le
seul 28 octobre 1982. Le noteur est écrivain, le modèle est photographe, ils vivent manifestement ensemble et participent à
plusieurs aventures éditoriales, de revues en particulier : "Tu notes ce que je dis, mais moi je te
photographie, on est quittes" (p. 10) Ils ont pour amis les Prigent
(Christian), les Demarcq (Jacques), Hubert Lucot, Yak Rivais, et quelques
autres plus anonymes. Ils habitent Pontault-Combault, non loin de la forêt de
Fontainebleau.
Nous disions donc : une love story. Oui, cela va de soi, car il y faut une sacrée constance, fidélité, un
amour réel en somme pour s'astreindre à pareille attention à l'autre. Et le
lecteur est parti prenante dans l'affaire, ils les voient, les devinent (très
important ce terme, on va y revenir) ces deux-là, dans leurs balades à pied et
en voiture, leurs repas au restaurant, leur quotidien, leurs travaux, leurs
jours, leurs maux. Et on a bien les deux protagonistes ici, lui dont on sait
qu'il note, elle qui est notée de phrases en phrases.
Un inventaire prodigieux aussi
et en ce sens un vrai document pour anthropologues actuels et peut-être plus encore futurs. C'est un
vrai Pompéi ce livre ! Objet principal et cela n'étonnera pas d'Alain Frontier,
la langue, le langage. Et là impossible de rendre compte de tout ce qui serait
possible à partir d'un tel livre qui fera, fait déjà, croit-on savoir, le régal
des lexicologues, des grammairiens, des férus de rhétorique. Les tours et
détours d'une langue qui mêle le registre soutenu et le familier, les lieux
communs et de fins aphorismes, les commentaires critiques aux observations
cliniques de la réalité (le modèle est photographe, elle a une appréhension très particulière, visuelle,
cadrante, de la réalité). On pourrait compter les occurrences des mots
(artichauts et tête de veau seraient en bonne place, mais photos et carnet plus
encore, mention particulière à fils électriques et à Prigent, très bien noté !). Il y aurait aussi un
travail de décryptage fabuleux à faire sur les raccourcis, car il y a là un
extraordinaire corpus de ces raccourcis qui se font dans le langage entre
intimes supposés comprendre et savoir ; donc par opposition démonstration de l'énorme matériel d'explicitation
que l'on doit émettre quand on est avec des étrangers. Et parfois un formidable
humour : "si j'étais vache, j'aimerais donner mon nom à un fromage"
Une expérience qui dérange, qui
provoque, qui titille l'esprit. Lisant un tel livre, on se surprend à écouter
ses tout proches, à s'écouter aussi soi-même dans son petit charabia intérieur,
à explorer les sauts incessants de la conscience, les sautes d'humeur en
quelque sorte ! Car tout le matériel prélevé est non seulement daté mais
horodaté, à la minute près* et l'un des sujets d'étonnement est de voir que
deux remarques, énoncées dans un laps de temps très bref, peuvent être
totalement étrangères l'une à l'autre. C'est passablement dérangeant et nos
idées de cohérence sont mises à mal !
Portrait d'une dame est aussi
une très forte réflexion sur ce qu'est une phrase hors de son tissu, son
contexte. Que penser par exemple de "Savoir ce qu'est devenu l'os, j'ai
pris un os comme repère" ?
Ce qui me permet d'en venir à ce qui est pour moi le plus fort peut-être dans
ce livre : ce qui manque ! l'envers du décor, le dessin en creux de
l'interlocuteur oscillant entre absent et répliquant, quelquefois juste un écho
"tu dis que tu notes mes couillonnades" (35) ; dans le même temps, elle,
elle range, avec force commentaires, des centaines de photos qu'on ne voit pas,
d'où un second corpus in absentia en quelque sorte. Il y a une énorme part de non-vu, non-dit, non-entendu
et non-su, générée directement, et ça c'est vraiment très fort, par ce qui est
dit, non trafiqué, simplement prélevé. Part qui est extraordinairement active
dans la prose… car l'esprit du lecteur, le tiers donc, travaille sans cesse, il
tente de restituer quelque chose de ce qui se passe. Il émet des hypothèses, il
tente de combler les vides ! Est-ce pour cela que l'on pourrait dire que ce
texte est une fiction, parce qu'il ne donne qu'une part du matériel et laisse
le lecteur-enquêteur reconstituer le fil des évènements, raccommoder les
morceaux épars, interpréter les indices, voire inventer sa propre histoire.
Si on persévère dans la lecture (je reconnais que ce n'est pas facile, ce livre
a quelque chose d'exaspérant !), on en vient à découvrir des fils, certaines
manières d'être du modèle, des types de répliques, des thèmes aussi (il y en a
finalement relativement peu) : comme des lignes de forces dans le chaos. Y
aurait-il un schéma fractal sous-jacent ?
Impossible en définitive de faire un bilan mais on doit constater :
1. que ce qu'on peut dire de ce livre semble difficile à épuiser ;
2. que le premier réflexe du type "fastoche, j'aurais pu le faire"
est une idiotie (tiens cela me fait penser à "l'oreille" de Frontier,
il faut une sacrée "oreille", celle d'un musicien, pour entendre et
transcrire tout ça, je pense à Messiaen notant les chants d'oiseau !) ;
3. que Portait d'une dame porte un
coup de boutoir sévère à un certain nombre d'évidences et de certitudes, sur
les genres littéraires, sur notre inscription dans le monde, sur le couple (et
ainsi de suite, puisqu'on a dit qu'il y avait quelque chose d'inépuisable dans
ce livre). Car oui, c'est un livre, ou un avatar du livre.
Ça se termine sur "Ah voilà les eaux saumâtres du port". Autodérision
frontiérenne ? C'est vrai qu'après 400 pages on leur dit bye-bye avec un certain plaisir à ces deux-là (on a un
petit lot de consolation, des photos du noteur notant dans les situations les plus inattendues),
mais ce n'est pas pour autant qu'on en a fini avec le Portrait
d'une dame. Quel plus beau
compliment faire à un livre que de dire qu'on ne l'oubliera pas de si tôt,
dernière page avalée ?
©florence trocmé
Alain Frontier
Portrait d'une dame
Al Dante, 2005, ISNB
2-84761-081-2,
25 €
Rédigé par : odradek | jeudi 06 avril 2006 à 18h23
Rédigé par : grapheus tis | mardi 31 janvier 2006 à 09h00