Des "fragmes" en "lettres de casse lissées", voilà tout ce
que le poète parvient à extraire de ce monde intérieur clos, obscur, véritable
"boîte noire qui fait crâne" qui semble paradoxalement être la source
de sa poésie et ce qui constamment par son opacité la menace de stérilisation.
Seules indices, quelques images, quelques sensations, quelques sons surtout
peut-être, récurrents : le thé, la place, le ravin, les dominos, des bruits
secs ou mats, autant de souvenirs de
l'enfance au Maroc ; convoqués en une
tentative perpétuellement avortée mais néanmoins dite de "faire entrer
cela simple et / noir / de la phrase qui va / maintenant / se couper",
avec dans ce même poème une double allusion qui renvoie au titre, les dominos
et le roi des échecs. Car dans le "tournis du lasso", rien ne s'est
pris sauf "le claquement de soi".
Il y a donc bien là une
tentative de saisie de quelque chose de tellement opaque,
"insécable", que c'en est quasiment impénétrable, ce "bloc / sombre
de nuit posée dans la mémoire", sauf à l'attaquer de biais, par touches
successives en séquences de poèmes que le lecteur se sent appelé à enchaîner
sur un tempo rapide comme s'il y avait un suspense : est-ce que cela va
s'ouvrir, est-ce que le poète va réussir à déchiffrer ce "corps 1"
(superbe image* qui dit si simplement l'illisibilité de ce for intérieur), ce
"noir proche d'un battement / où
tout s'est passé"?
Cette obscurité, Emmanuel
Laugier tente donc de la forcer au moyen de quelques outils, les mots et la
syntaxe. Mots, les mêmes, en leitmotiv convoqués tour à tour à dévisser,
enfoncer, faire sauter le couvercle de cette boîte noire. La syntaxe, souvent
perturbée, déviée plus exactement de son cours normal, avec incises,
mots-pivots qui réorientent l'écoulement de la phrase dans une autre direction,
déplacement des adjectifs et des adverbes, suspens, une syntaxe qui donne le
sentiment du tâtonnement dans l'obscurité
Le poète semble confronté à une sorte d'énigme intérieure, rayonnante masse noire,
bruit de fond mat. Du "rien résonné dans un noir résonnant". Ce qui
me permet de finir par le commencement et d'attirer l'attention sur le titre
superbe du recueil, ce très mystérieux Mémoire du mat.
Il faut en tous cas se
méfier des simplifications hâtives qui consisteraient à assimiler la boîte
noire d'Emmanuel Laugier à un simple enregistreur de vol. La réalité est
beaucoup plus complexe dans cette poésie à la fois proche de la sensation
"préhistorique", presque élémentaire et en même temps très élaborée
sur le plan de la pensée, une poésie qui se fait pensée, une pensée qui se
cherchant devient poésie. Avec comme une projection de l'opaque vers
l'extérieur qui n'est pas moins énigmatique, "cet hors par où / tout
passe".
Dans un des poèmes du
recueil Emmanuel Laugier évoque l'idée d'une "poésie à trois
dimensions" et j'y vois comme une clé de ce livre difficile et prenant.
Emmanuel Laugier
Mémoire
du mat
Éditions Virgiles, 2006
isbn : 2-914481-46-2
15 €.
* à l'heure du traitement de texte et de ses polices de caractère, il n'est
sans doute plus utile de préciser que le mot corps fait ici allusion à la taille du caractère, en
imprimerie et que le corps 1 serait si petit qu'il est illisible.
Emmanuel Laugier dans Poezibao :
Note bio-bibliographique, extrait 1 (Mémoire du mat), fiche de lecture de Mémoire du Mat
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