Ce livre fait partie de la sélection du Prix des Découvreurs 2007. Georges
Guillain a bien voulu me confier cette note de lecture, ce dont je le remercie
vivement
Un sentiment d’évidence mystérieuse. Voila ce qui saisit d’abord à la lecture
des poèmes à la fois fascinants et déroutants d’Israël Eliraz. C’est que, pour
autant qu’on parvienne à l’approcher, l’ambition de la poésie d’Eliraz n’est
pas mince. Partant d’une relation sensible au grand réel désordonné, fuyant et
pénétrant, qui nous entoure, partant d’un cri dans le désert, d’une forme de
poire, d’une apparence de couleur, d’un goût d’herbe se transformant en bruit
dans la bouche, d’une fourchette voire même de la photographie d’une
fourchette…, Israël Eliraz tente de retrouver avec le monde une relation qui ne
soit plus de surface ou d’habitude, « piégé[e]
par les suffixes,/les légendes », mais qui dans les mots - les mots
sans arrêt réinventés du poème – soit au delà des mots eux-mêmes dont le poète
rappelle régulièrement au lecteur
l’impuissance ou la facticité. C’est dans cette aporie fondamentale,
caractéristique de l’ensemble de son oeuvre que se déploie cette suite de
textes qui compose le recueil Laisse-moi
te parler comme à un cheval où à partir de la figure du Nietzsche de Turin,
submergé par la compassion au spectacle d’un animal rossé par son maître,
Eliraz s’adresse pour commencer au poète argentin Juan Gelman, dans un texte où
les sentiments de l’auteur pour les victimes de la barbarie des temps – ici la
figure d’un enfant – s’expriment sans illusion
Les enfants vivants, dans leurs classes,
écrivent dans les cahiers, cent
fois, sans fautes :
éloigner la douleur de la douleur.
Après, ils s’en vont alimenter les mouches
mais aussi sans résignation :
Mets le nez dans l’herbe mouillée. Le vert
jauni déjà à l’est. Les fourmis
rouges,
comme à Ulysse, t’apportent
une touffe d’herbe, avec la poussière de la terre,
c’est tout ce qui compte.
A aucun moment de ta vie tu ne fus
plus proche de tes éléments
qu’ici, aujourd’hui.
Pourquoi est-il si triste le voyage
qui cherche sa matière ?
Et ce très vieux geste, se dresser
et partir. Il y a un chemin
à faire
Sur
ce chemin qui sans nier la souffrance et le mal, « le cri », tente
simplement de ne pas s’y laisser enfermer, l’œil du poète en attente du visible
- qui ne se confond pas pour lui avec les apparences - saisit les éléments d’un
paysage qui sont pour lui comme autant d’épiphanies d’une présence qui correspondrait
à ce qu’on pourrait appeler peut-être le nu des choses, une nudité simple où
l’évidence d’exister dans le monde nous rejoindrait enfin à lui, au-delà de
toute justification :
Agrippe-toi
à la parole, aux riens ;
dis : je suis
ici.
J’emplis le lieu, je le double
sans condition ni prétexte
On
est loin toutefois, dans une telle poésie, de l’idéologie romantique à laquelle
elle fait cependant penser et qui postule comme elle, l’existence, comme le dit
magnifiquement Hugo dans un poème de La
Fin de Satan consacré aux oiseaux, d’une vie « sans fin, sans forme, sans nombre […]débordant de toute la terre sombre ».
C’est que là où l’élan de parole se trouvait, chez le Poète-Mage français,
soutenu par le formidable optimisme d’un Verbe sûr des ses vérités et de
l’existence d’un Dieu juste, il n’est ici chez le poète hébreu qu’adossé à la
non moins évidente faiblesse de notre entendement ainsi qu’à la cruelle
incertitude de tout et de ça même qui se passe devant nous ou en nous. Le monde
résiste à notre effort de lecture :
une
parole flotte sur la peau des eaux
passe avec elle, s’écorche, se retire,
rien n’est exact.
on simplifie la présence d’une attente
près du Jourdain. Est-ce l’impuissance
des éléments
éveillés par la chaleur ? Tout cela
n’a pas de sens à la fin du jour.
Reste
alors « l’immensité d’un effort »
à produire, « pour se perdre de
l’autre côté /de la chose// vers un apaisement. » Puis, face à toutes
ces présences qui font signe, à exhorter la conscience à l’éveil, poursuivre
l’obstiné travail de consolation qu’est le travail du poète ou de l’artiste qui
se dit, que s’il met bien son oreille, quand même, il entendra.. Et finalement, que « rien n’empêche d’aller au-delà… »,
comme d’autres avant lui ou à côté de lui et qui sont clairement évoqués dans
son texte - qu’ils s’appellent Spinoza, Du Bouchet, De Staël, Olivier Messiaen
ou moins connus comme le poète irlandais Patrick Kavanagh ou le grand
photographe hongrois Kertesz - ont tenté de le faire.
©Georges Guillain
Israël Eliraz
Laisse-moi te parler comme à un cheval
José Corti 2005

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