Axiome
il y a dans le crâne « il y a »
il y a la peau, les os, les veines, les intestins,
il y a dans le crâne, sous la peau, le foie, les artères, les
veinules, le cœur aussi, les testicules parfois
il y a dans le crâne « il y a »
il y a dans le crâne les nerfs, les synapses, les diodes, les
réseaux neuro-cognitifs, les autoroutes de l’information,
il y a pariétal, frontal, paléo ou néo cortex,
il y a la complexion cerveau dans l’os du crâne
il y a dans le crâne la nourriture, le manger, le dormir, le
marcher, courir, bondir,
il y a dans le crâne le sommeil le sentir, l’affecter, le souffrir,
le rire ou le bégaiement, l’hésitation contraire à la précipitation
il y a dans le crâne aussi les mots des choses, qui sont les choses
du crâne quand le crâne pense qu’il y a
il y a dans le crâne, les verbes, phrases, exclamations,
interjections, virgules et encore compléments en tout genre, mais en ordre,
dans l’ordre du crâne qu’il y a
il y a
dans le crâne, le point, le point d’interrogation aussi, la suspension, le
retour à la ligne, le justifié, toute sorte de polices ou de mises en page
il y a dans le crâne aussi des mythes, des histoires des preuves et
des témoignages, il y a la lenteur des attentes et la rapidité des trajets ou
des liaisons
il y a dans le crâne aussi des fantômes, chimères versatiles ou
revenants impératifs, il y a les autres ceux qui hantent, les 6 milliards
d’hommes qui ont aussi un crâne derrière la meurtrière des yeux
il y a dans le crâne 6 milliards d’hommes qui dans leurs 6 milliards
de crânes me font tourner en bouche dans leurs 6 milliards de mondes qui tournent
en boucle tout autour du monde sans terre
Philippe Boisnard, Atome-Z. Atome-Z est monté actuellement par Georges Gagneré dans la création Espaces Indicibles, à la Filature de Mulhouse, repris ensuite au TNS. Le texte sera publié ultérieurement
Fiche
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[preuve n°1]
moi, bébé, assis, assise, je ne sais, assis, assise, peu
importe, sous ciel moi bébé assis, assise, sur chaise coincé, assis à attendre,
tambouille, bouffe, face table, petite main inefficace pour chercher le manger,
moi bébé, maman à me regarder, petit pot, purée d’épinard devant mes yeux et à
rien me donner, bébé a faim, attends, je tends regard vers elle, et maman
retire petit pot, compote de fruit, purée d’épinard retire pot et moi bébé,
main tendue, doigts boudinés à ouvrir béat yeux face à bouffe que je ne peux
atteindre, maman, pas de côté, maman, petit rire, et moi souffrir, moi pas
sourire, moi dubitatif là face au pot qui danse devant mes yeux béants, trou
dans ventre qui se creuse, petit pot qui hante regard, petit pot qui hante
crâne, corps planté petit pot qui se recule dès que je me penche, et maman, là
debout tout à côté, qui rie, lèvres ouvertes, dents d’ogresse qui se moque et
moi petits bras vers l’avant, le plateau de ma chaise dans le ventre, sous les
côtes, estomac foré, moi immobilisé ne pouvant atteindre le petit pot qui
traverse de droite à gauche champ de vision maman, amusée, gloussement, moi de
plus en plus pénible, pipi dans couche, elle sait pas, sueur sur visage et dos,
moi bébé, pas de force peu de corps, en tension face au pot, faim en pensée,
faim en slogan, bouche s’ouvrant, piaillement, petits gémissements, qu’elle
comprenne, moi, face à bectance, bec ouvert sans pouvoir agir, bêchant à coup
de tête, corps stupide, pipi entre les cuisses, sous les fesses, moi bébé
meurtri par elle la mère, bébé gigotant, petits gestes de rien, à la mesure de
mes quelques kilos, arqué à pousser, et elle, insouciante m’observant, venant
me susurrer des petits noms d’oiseaux, de mammifères ou je ne sais, mais moi
bébé faim en pupille, faim tatoué dans mes nerfs, faim du petit pot, purée ou
compote, estomac déconfit, petit pot au contenu marmelade, moi bébé exaspéré, à
me balancer, elle, maman, longue jambe, moi hauteur haut des cuisses, moi bébé
à pleurer maintenant, sans toujours pouvoir agir, dire, maudire, moi bébé
hurlant, elle, maman, toujours plus sadique, face à moi, moi petite jambe
potelée à battre la douleur, à battre la faim qui dans crâne tourne en rond les
mille chapelets de la haine du petit corps, moi, bébé, à recevoir l’héritage de
ce jeu, à savoir qu'il resterait, gravé dans sang, moi à sentir dans ventre
l’acidité de la faim qui brûle viscère et crée ulcère, elle, maman, se
détourne, va à la cuisinière tandis que moi bébé, m’énerve de plus en plus,
m’énerve et hurle, elle pas de réponse, seulement son cul face à moi elle de
dos, à tourner une cuillère de bois dans marmiton, et moi bébé, à me balancer
de plus en plus fortement, elle devant savoir que je peux agir, moi ventre
asphyxié, faim dans chaque nerf, faim qui sue par la peau, odeur âcre, pipi qui
coule par terre, fesse moisie, ma peau macère dans pipi qui coule le long de mes cuisses, elle, la maman, sans égard,
tourne de sa main cuillère sans attention pour bébé, moi, qui se démène pour
bouger atteindre petit pot, laissé sur table de cuisine, elle, la maman, qui
poursuit, dans jupe, mollet découvert, à cuisiner sans m’aider, elle qui
m’abandonne, moi déjà loin, elle concentrée sur marmiton sur plaque chauffante,
elle qui me donne fin de non recevoir, et moi qui en turbulence abîme tout mon
corps dans lutte pour mouvement, elle là, préférant pour l’instant tourner,
mouvement de poignet, sa popote plutôt que de m’accorder la mienne, nécessité
de montrer que corps bébé peut enfin bouger et décider de ce qu’il désire,
balancement de plus en plus fort, sentir, pied de la chaise chanceler mais pas
encore assez, moi bébé, à voir, maman, cul gonflé, cambrure de négresse, elle
sourde à mes cris, rien à cirer alors que bébé explose, moi gorge déployée,
cris plaintifs dans cavité qui ouverte laisse apercevoir la faim qui aspire
l’estomac, moi bébé, ne plus en pouvoir, à me débattre contre équilibre de la
chaise, à m’élancer d’avant en arrière, de plus en plus vite, bidon cinglé par
plateau de la chaise, talon douloureux par les coups contre les pieds de la
chaise, et elle, déhanchée, belle, qui me donne seulement son indifférence, moi
aussi lui donner, moi aussi montrer que je peux agir sans elle, la maman
fouettarde, alors toujours plus violemment d’avant en arrière, me jeter, sans
attendre, car faim là partout dans bouche, gorge, œsophage, intestin, sans
attendre, lui prouver que là derrière elle bébé vit et désire, de plus en plus
saccadé brusque décousu, mouvements sans trêve, ventre moulu, corps à moi
écharpé, bébé a mal, bébé a mal, m’élancer encore, plus vite, chaise en
déséquilibre, bébé, plus vite, elle de dos, moi à trépigner, chaise sur deux
pieds, puis les deux autres, puis les deux premiers, puis les deux autres, bébé
en amplitude de plus en plus grande, bébé à geindre, impotent sans popote,
suspendu à la potence de la chaise, mouvement sans contrôle, chaise qui
pendule, sans contrôle, maman, mam’, branlante
chaise qui n’en fait qu’à sa tête, montrer que je peux agir, que je peux moi
aussi décider agile au pied d’argile, chaise qui remue me tance me lance,
chaise à danser mon petit corps qui gigote à volo et la maman sourde aux
cognements des pieds, moi bébé percuté dans crâne, face à p’tit pot âme à
percuter l’os, balancée par choc de mouvement, menotte molle voulant me
retenir, squelette mou, pas ameuté maman, cul offert en flottement de vue,
maman marmonnant, chaise toujours plus vite, instabilité universelle, menottes
qui s’agitent, bébé visage grimace, langue limace tirée, pleurs encombrement de
bouche, petite nausée, bébé en chute, moi, là, en biais maman cul de pute, moi,
bébé, sol de plus en plus près, sol, sol, bébé cassé…
Philippe Boisnard, Poétique de la méchanceté, inédit.
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