On sait le goût
qu’avait Victor Hugo pour la nuit et dans sa poésie elle figure très
souvent pour lui « l’immense et
profond silence du néant ». Cette vision sombre de la nuit n’est pas
absente des quatre variations de Patricia Castex Menier sur le thème.
L’ensemble donne en épigraphe un extrait du beau livre d’Emmanuel Laugier, Mémoire du mat : « C’est une nuit que voici en somme dans le
bruit de tête ». La première nuit (La
nuit à soi) se passe sans que le lecteur goûte quelque paix, traversée
qu’elle est par l’insomnie ; les images de l’obscur s’associent à celles
de la mort, de ce qui se défait (un « visage,
/ rongé »). Cependant, la nuit s’écoule et c’est alors une image
maternelle qui s’impose : « L’aurore
/ est son objet d’orgueil, // tel / un enfant si différent, // qu’on / a
pourtant tiré de soi. »
À cette nuit
ambiguë succède La nuit du chant,
redoublée puisque celle de l’aveugle : la nuit cette fois « s’empare des yeux d’Homère ». Plongée
dans ce qui fut chanté dans l’Odyssée :
passent chevaux, tente, armes, héros et figures de l’Olympe ; on reconnaît
l’aube homérique dans un nouvel accouchement du jour : « Son / cimier /sur les remparts de l’horizon,
// qu’elle / dépose, / panache effiloché de rose. » Revient encore
l’image qui associe la nuit-mère et l’enfance – mère des rêves et des fictions.
La troisième nuit, la nuit des autres, c’est une nuit figurée, les
« ténèbres », « les heures obscures » de la
tyrannie, des guerres, de la destruction, au point que cette fois il n’est pas
même de venue du jour : la nuit n’est plus la nuit dans l’incendie
provoqué par « nos âmes noires ».
La nuit du lieu achève l’ensemble, nuit vouée au
silence. Nous revenons à la Grèce antique, mais les dieux se taisent, mais
Icare est précipité dans la mer. Seuls demeurent les yeux aveugles, les
ossements – « un / trou pour tout
regard, // et / le vide dans les narines ». La nuit enferme tout,
image du néant menaçant, à venir, et ventre maternel contenant le jour. En
cela, conclut Patricia Castex Menier, elle est peut-être analogue au livre.
©Tristan Hordé pour Poezibao
Patricia
Castex Menier
X fois la nuit
éditions Cheyne, 2006
La nuit du lieu
[…]
Gardienne
des ruines,
sentinelle du présent,
elle
invite parfois
et entrouvre la porte :
qu’ils
soient anciens,
qu’ils soient nouveaux,
on
reconnaît les dieux
à leurs visages disloqués.
Vestale
de l’énigme,
elle entretient le feu.
Seuls
quelques-uns
parmi les hommes
ont le courage
de s’approcher,
seuls
quelques-uns
parmi les vivants
ont des yeux
pour voir.
Le
livre,
son semblable :
il
arrive
qu’elle nous enlève,
il
arrive
qu’on le referme,
avant
la fin.
Patricia
Castex Menier, X fois la nuit,
éditions Cheyne, 2006, p. 69-71.