Les Editions Alidades ont publié récemment Chutes – 5 (notes 2005-2010) de Jacques Ancet.
2006
Sur la fenêtre
On croirait, au fond, par-delà les collines, voir s’étendre un lac dont les rives seraient les montagnes. Au lever des yeux, c’est d’abord ce qui saisit le regard, dans la surprise de ne pas reconnaître le paysage familier. L’espace paraît s’être élargi, approfondi, et Saint Martin être devenu, pour un matin, une station balnéaire toute tournée vers les eaux gis perle. Pour un moment, l’acte de perception se montre à découvert : une construction du donné à travers des images, des schémas mentaux qui lui donnent forme et le font entrer dans la catégorie du nommable : ici un lac et ses rives. On a beau savoir que ce qu’on voit n’est pas ce qu’on voit, la vision persiste jusqu’à ce qu’une légère variation atmosphérique vienne comme un rideau doucement tiré peu à peu gommer l’illusion et rendre au paysage sa rassurante physionomie.
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Pour les Pythagoriciens, le temps était infernal. Le nombre le réduisait, le rationalisait.
Compter apaise l’angoisse du temps. C’est une sorte de rite qui apaise l’horreur qu’il suscite dans la monotonie.
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Shelley, A Defense of Poetry (1821) in Critique du rythme :
« La poésie est en vers, elle est mesurée, parce qu’elle exprime l’ordre et l’harmonie du monde, dont le mètre est un symbole, une correspondance. Les poètes sont ceux qui ‘imaginent et expriment cet ordre indestructible’. Par quoi la poésie est proche de la religion, de la prophétie, qui est un ‘attribut de la poésie’.
La distinction entre ‘langage mesuré et non mesuré’ est à poursuivre, ‘car la division populaire entre prose et vers est inadmissible dans une philosophie exacte’. Une motivation originelle généralisée fait la nécessité poétique : ‘les sons aussi bien que les pensées ont les uns et les autres une relation entre eux et par-delà ce qu’ils représentent, et une perception de l’ordre de ces relations a toujours été trouvée en connexion avec une perception de l’ordre de ces relations de pensées’. La poésie est la perception de cette motivation généralisée : ‘D’où le langage des poètes a toujours affecté une certaine récurrence harmonieuse et uniforme de son, sans laquelle il ne serait pas de poésie’. Le mètre en est l’observation — ‘un certain système de formes traditionnelles d’harmonie du langage’. Mais le poète innove par rapport à la tradition. Le jeu de l’innovation et du rythme mis dans la pensée lui fait récuser la distinction entre poètes et prosateurs et étendre la notion de poésie : ‘La poésie lève le voile sur la beauté cachée du monde et fait que les objets familiers sont comme s’ils n’étaient pas familiers’. Avec ou sans vers, certains philosophes, certains historiens sont poètes. Le vers n’est plus qu’une forme parmi d’autres des révélations de l’ordre universel. Le poème est ‘l’image même de la vie exprimée dans sa vérité éternelle’. Le rythme est libre du vers. Chaque fois qu’il y a un ‘écho de la musique éternelle’, il y a rythme, poésie.
pp. 10 et 11
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Sur la fenêtre
Les gouttes noires et blanches sur la vitre, la cime des arbres d'un vert sombre, touffu, la fumée des collines, leur découpe à peine sur le ciel plus pâle, un semis de cris d'oiseaux comme une légende sous l'image...
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Que signifie cette incapacité toujours marquée à écrire autre chose que ce que je vis à l'instant même ? Comme s'il me fallait me raccrocher à ces bribes concrètes de la vie pour ne pas me dissoudre. Et, en même temps, paradoxalement, en avoir besoin pour m'effacer et laisser être ce qui est. Peut-être la bonne expression est-elle celle-là. Écrire ce serait tenter par le langage de rompre les digues, les blocages psychologiques, logiques ou autres pour, oui, laisser être. Ce qui réclame de passer et de s'ouvrir. Ce qui ne peut se faire qu'ici et maintenant.
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Le nouveau texte qui vient. Quelque chose comme un élan ou une force obscure qui pousse. Dans les mots, le plus souvent insatisfaisants, quelque chose pourtant se fait, je le sais d'un savoir trouble. Il y a là, également, une sorte de forme qui s'impose — une suite de vagues, une force horizontale qui draine avec elle les visions les plus diverses. Ça ressemble un peu à l'écriture d'Obéissance au vent, mais en beaucoup plus lent, plus têtu, plus sourd. J'ai d'ailleurs du mal à m'y retrouver ou à continuer. Souvent la tension baisse et il faut un effort d'oubli pour qu'elle se rétablisse. Mes textes longs se font toujours ainsi : par une alternance de tension et de relâchement, d'enthousiasme et de découragement, de hauts et de bas. Et j'attends patiemment ce qui doit émerger ou non de tout cela.
p. 25.
Jacques Ancet, Chutes – 5, notes 2005-2010, Alidades, coll. création, 2020, 46 p., 6€
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