Parlando : les blasons d’une renessence
Comme avec Dominique Preschez, poète, musicien, compositeur, il n’est rien qui ne joue de tout le spectre de la création, nous avons relu-ouï Le trille du diable, romans, paru chez Tinbad en 2018, tout à l’écoute en boucle de son Libertate, un double compact disque, sorti chez Polymnie en 2019, accueillant sur ses deux sphères un impressionnant univers d’invention par l’hommage aux compositeurs nourrices ; en rien servile l’hommage – mais la révérence en cavale, sertie d’un néant pur – vrai – où les échos résonnent des harmoniques les plus intimes aux plus arrachantes tourmentes. Les compositeurs s’y trouvent traversés, cicatrisés, parfois frappés par la foudre musicale du chantre. Tels transports de l’esprit et des sens, tel ébranlement de l’orgue et du piano convoquent la mort au bord d’une falaise crânienne dont un pan menaça de s’effondrer. Ici, comme une exuvie de ces « romans » voyous de vies multiples que Diable avale dans sa frémissante nuit des temps, Parlando dépiaute les bandelettes déchirées d’une momie – image récurrente – livrant, comme on effeuille un corps-livre, des pensées en suspens, des fragments de corps aimés-aimants, des blasons de camarde en maraude.
À l’inverse de notes préfigurant une œuvre en gésine, ces pensers parfois aphoristiques sont les reliefs d’un livre-corps soustrait in extremis à la curée d’une impudente mort. Chaque bout est un butin contre l’oubli, une prise de guerre enrichie de la science de mort. En rien cela ne signifie la fin d’une œuvre puisque cette mue est promesse d’une vie neuve, si patiemment débarrassée de sa mort, dans l’accomplissement d’une passion. « … comment lire la mort qui vient ? sans être trompé à son sujet… ». Puissions-nous répondre : en l’écrivant – pour s’en délivrer !
Ces blasons arrachés de haute sueur à l’Inconnu, par l’intercession des auteurs, compositeurs et peintres chers, dans le dernier rouleau de cet opus, retissent un suaire, une peau d’âme où tatouer tout l’amour pour le poème de l’autre. La mort vécue, cliniquement, devient, exceptionnellement, une fête offerte à l’autre. Les fragments vascularisent, trouvent leur voix polyphonique qui coule enfin de source, emportant leur rivière éperdue bien au-delà du moi – de ce moi jamais autre, qui hélas a pris mode d’envahir péniblement une littérature forclose, qui se dit faute d’avoir à dire. (Alors lire notre poète c’est apprendre à écrire !) Car, ici, la pudeur est à son degré extrême, même si d’emblée, notre auteur, annonce la couleur de sa mort, comme un préliminaire, une borne de référence, dont on ne parlera plus que sous l’espèce de talismans poétiques, de méditations lâchées dans un monde qui invite à jouir de toute beauté.
Parfois, souvent, à force de se fragmenter, l’esprit noue des énigmes, ainsi : « Le froid a gagné chaque ouverture de la maison en papier ; change des formes à l’ŒIL nu… La traversée des apparences l’autre, revue et corrigée par Virginia Woolf d’avant mourir allant dans l’eau marcher, sous l’eau… ses poches alourdies par de petits cailloux qui lestèrent le corps fragile… Noyade ; [et l’auteur de surseoir à sa propre énigme :] et, si le froid qui l’eût précédée l’eût asphyxiée, alors (crypotogène), à la relâche des sens cachés ?... ». L’énigme est comme l’envers du sens, Orphée regardant par-delà Eurydice pour fixer la mort, retournée comme un gant. Edouard Glissant parle des passages énigmatiques des contes, héritiers de palabres d’Afrique dont a fini par se perdre le sens et qui, pour cette raison, fascinent au cœur d’un ensemble obvie. Qu’est-ce qui fascine depuis toujours ? Que l’on puisse, naître, mourir - puis renaître dix années après être mort, avoir quitté son corps, son passé, ses amis, sa mémoire et puis sa langue. Mais le cerveau a de ces circuits énigmatiques, surtout lorsqu’il a excellé dans tous les registres de l’orgue ou du piano, qu’il était harmonie dans ses deux hémisphères.
Alors le chant est revenu de ses échos dans l’église pariétale. Et un autre Sonnet en x peut retentir jusqu’au Styx de Mallarmé. « D’où vient que cette exigence d’homme de lettres appliqué à l’atonalité grammaticale – Ô, pareil langage disloqué, discordant, sans frein ni allure, en roue libre depuis l’AVC, comme Vita Nuova ! – soit ma raison d’être ? ». Votre langue, Dominique, est à la mesure de votre perception diffractée ou convergente, elle claque à sa cadence neurologique partout où elle voit, au-delà des apparences. « Entre eux s’absorbent les mots par un phénomène d’addiction continue jusqu’au sens disparu (syndrome phonétique en tant que musique…) » Et nous avons cru reconnaître en la fréquence de la préposition « de », des accroches, des points de suture qui ramendent--- les trous noirs. Et Dante Alighieri d’être aussi convoqué, au nom de la Vie Neuve, pour son livre de mémoire. « Serait-ce au réveil… qu’on meurt, quand on est déjà passé… ? » Infra conscience et mémoire involontaire de qui se dédouble au cœur du verbe, n’est-ce pas ?
« voix » et « mer », tels sont les premier et dernier substantifs du recueil ; deux ondes, celle du chant qui emporte tout ce qui peut faire sens ou énigme, celle de l’eau, sous laquelle si souvent le poète rêve le passé de son patrimoine immatériel, yeux grands ouverts.
Il te revient, lecteur, d’en recueillir l’essence, comme une onction extrême sur le front batailleur de la pensée.
Tristan Felix, Saint-Denis, 30 juin 2020
Dominique Preschez, Parlando, Z4 éditions, préface de Philippe Thireau, 2020, 140 pages, 12 €
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