Le poème partout et partout le poème : ainsi faut-il entendre les trois mouvements de ce livre qui s’achève sur des écholalies qui reprendraient puissamment toute la force déployée auparavant – « À peine […] à peine […] on courait // On courait […] mon frère // mon frère ». Mais ce serait réduire les résonances qui portent ce poème en trois temps que de s’arrêter sur ce principe du recommencement. Alors, « on recommence » : ce poème fait voix de partout et d’abord comme font les enfants parce que son cœur bat plus vite que la normale – ainsi faudrait-il entendre le titre du deuxième mouvement, « Tachycarde ». En effet, « nos corps n’étaient pas nos corps étaient / des aveux d’impatience » : il y a comme chez tous les enfants, qui rejoignent la cour de récréation (re-création), une impatience à bondir. Aussi le poème multiplie les conditionnels comme les enfants dans la cour : « On sortirait » ; « on toucherait » ; « Cœur tout chaud bondirait » ; etc. Toute une activité qui invente une multiplicité de possibles comme s’il fallait trouver un peuple d’utopies concrètes : ce deuxième mouvement s’arrêtant sur « mon petit pull sans manches » (j’ai souligné) où la force d’un « redire tout ça // L’écrire et le porter » est ce concret de la prosodie qui trouve la voix de son rythme. D’un rythme qui peut faire violence parce que oui, si le poème fait voix de partout, « ça se prend dans la face / un poème / Dans la face : un poème / ça revient ». On ne peut mieux dire et redire ! Comme tente de voir et revoir au plus juste les lancées au maximum d’un « je-ici-maintenant » du premier mouvement dont les instantanés délivrent une tendresse aux « kids » qui « ont la peau dure ». L’emmêlement des instants organise tout du long de ce livre, coup de poing tendre, un continu vocal d’une singularité puissante au point qu’on est vite, à la première lecture, engagé dans « cette révolution à venir » que le poème invente. Parce que toujours et partout, avec un poème qui fait poème, « il nous fallait agir » jusqu’à cette utopie de chaque jour : « une infime explosion maximale ». Ce que fait « chaque poème » de ce poème bien nommé : Ubique.
Serge Martin
Frédérique Cosnier, Ubique, coll. « Voix dans l’orme », éd. La clé à molette, 2021.