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Les soubresauts capricants de Lambert Schlechter
Composé pour Poezibao, un ensemble autour du dernier livre paru de Lambert Schlechter, Les Parasols de Jaurès, quatre extraits du livre et une note de lecture de Jean-Pascal Dubost.
Je relève ici ces mots avec lesquels je suis tellement en phase ! : « J’ai toujours l'enthousiasme de l'étude, l'envie de comprendre, le besoin de clarifier, exercer la réflexion, méditer, registrer et mettre en ordre des bribes de savoir — puis placer sur la page mes bribes de phrases, clarifications, n'être passagèrement pas dupe, avant de tomber tête première dans la trappe... »
Et dans la note de Jean-Pascal Dubost : « L’écriture de ces proses est le fruit d’un long souffle de vie qui parcourt le corps de l’écrivain et se glisse alertement dans le stylo, mais point linéaire, fait de ces soubresauts capricants et digressifs façon Montaigne, seules des virgules parsèment le texte et opèrent des changements de direction. » et un peu plus loin : « On le sait, Lambert Schlechter est un bibliophage bibliolâtre et dévore tout ce qui s’imprime et s’est imprimé, et non seulement nombre de citations d’auteurs émaillent ses proses, mais aussi les influences notables ou devinées ; s’il est un écrivain écrivant avec un fonds conséquent, c’est bien lui. Le livre est un nécessaire de vie dont il sait nous faire goûter les délices avec une érudition toujours accueillante et bienveillante et stimulante. Le livre c’est la vie, c’est la connaissance du monde. »
Nuccio Ordine
Autre atout de cet excellent livre, Les Hommes ne sont pas des îles de Nuccio Ordine, la partie anthologie. Un texte, toujours très court, toujours avec sa version originale et une ou deux pages de commentaires de Nuccio Ordine. Qui donne souvent des indications sur la réception du texte, dans les années ou les siècles qui ont suivi sa publication.
Les Grands Turbulents
J’ai reçu un livre très attirant. Sous le titre Les grands Turbulents, il rassemble des portraits de groupe de 1880-1980. Plus de cinquante groupes, autant de petites études confiées à des auteurs différents. Grand Jeu, Die Brücke, Stridentistes, CoBrA, Der Blaue Reiter, OBeRiou, Dada, etc. Certains dont les noms sont bien connus, d’autres sans doute beaucoup moins comme Les Arts incohérents, Le Rendez-vous de chasse, Hi Red center, etc. Je compte faire une belle plongée dans cet ouvrage d’histoire littéraire qui s’attache à retracer les trajectoires, souvent très brèves, parfois fulgurantes, de ces groupes d’artistes relevant aussi bien de la littérature que du monde des arts.
Dylan Thomas et Jean-Christophe Bailly
Le chapitre consacré à Dylan Thomas, dans le livre Saisir, quatre aventures galloises de Jean-Christophe Bailly est de toute beauté et de première importance. D’autant plus que les livres du poète gallois sont très peu accessibles, deux volumes anciens et chers, peu de choses en poche. Il ne semble pas avoir attiré de nombreux traducteurs.
À propos d’un des livres de D. Thomas, Bailly parle d’« un étoilement de séquences venant au fil d’une narration errante qui coche des cases puis les abandonne, ce sont parfois des brindilles de récits, des éclats de vie vivante et retrouvée. » (p.142)
Ouverture
Pourquoi certains (surtout certaines) ont-ils ou elles non seulement la capacité mais aussi la passion de s’intéresser à ce que font, pensent ou vivent les autres alors que d’autres en sont incapables (étroitesse d’esprit ?) ou s’en gardent (peur de la contamination ?).
Un bon poème est
« Un bon poème est une contribution à la réalité », dit Dylan Thomas dans un entretien de 1946 diffusé par le BBC. Il n’y a pas selon lui « de plus grande récompense, pour un poète, que d’écrire un poème » ; et il ajoute qu’un poète n’est poète que durant une fraction infime de sa vie, « n’étant le reste du temps qu’un être humain dont l’une des responsabilités est de connaître et de sentir, autant que faire se peut, tout ce qui bouge autour de lui et en lui, afin que sa poésie, quand il vient à l’écrire, tente d’exprimer la quintessence de l’expérience humaine sur cette terre si insolite. » (Cité p.143).
→ Ici encore troublantes analogies avec ce que dit Ivar Ch'Vavar.
Genres littéraires et hiérarchie
« Le plus important dès qu’on aborde la question des genres littéraires, c’est la nécessité d’abandonner tout point de vue hiérarchique. Ce qui crée les différences entre les genres, c’est avant tout la situation du langage au sein de laquelle ils deviennent des outils appropriés. La situation de langage du poème, c’est celle d’une adresse indistincte, non dirigée : le poème ne s’adresse pas et demeure autonome, il est le moteur et l’outil de sa propre formation ("le poème est (...) sa propre question et réponse, sa propre contradiction, son propre accord" écrit Dylan Thomas dans une lettre de 1938. (...) alors que le but de la prose narrative qui, comme telle, descend tout droit des formes orales de la veillée, est, naturellement, de s’adresser à un cercle d’auditeurs dont le lecteur est le lointain descendant. Et il est significatif que dans le cas de Dylan Thomas, la radio, qui restaure intégralement la notion d’auditeur, ait joué un rôle si important. » ‘p.144)
→ ce serait passionnant de dresser une nomenclature des écrivains pour qui la radio a joué un rôle important, je pense ici à Walter Benjamin, à Tardieu. En tenant compte des deux aspects, celui de créateur pour la radio, celui de passeur à la radio (passeur de littérature, de musique, d’art).
La radio
Je me souviens de ces soirées passées, cachée sous la couverture et les draps (pas de couettes à l’époque !) à écouter des récits ou des pièces sur France Culture ou France Inter et l’incroyable magie de ces moments nocturnes. Il y avait par exemple « Le Théâtre de l’étrange ». Et singulièrement les « Polypes musiciens » dont je retrouve bien la trace sur le site de l’INA (ah les trois coups !). Avec Jean Rochefort et Michel Vitold. Importance de la musique aussi qui peut fort bien avoir induit un goût de la musique contemporaine : « tout a commencé par un coup de téléphone, c’était ce fou de Peter Russel qui m’appelait... ».
Under Milk Wood, Dylan Thomas
Alors radio oui et ce grand poème radiophonique de Dylan Thomas, Le Bois lacté. Under Milk Wood dont parle Jean-Christophe Bailly. Diffusé le 25 janvier 1954 peu après la mort de son auteur. « L’ultime levée en masse du verbe thomasien, dit Bailly qui ajoute que sa forme, singulière, est inséparable du médium qui devait la porter – la radio. » (p.146) « Avec Under Milk Wood, nous sommes dans l’espace d’une invention intégralement pensée pour former un évènement radiophonique centré sur l’existence et la multiplicité des voix et selon la spatialité qui est propre à leur déploiement sur les ondes. » (p. 147)
En français le texte est assez peu disponible, il existe toutefois une version publiée par L’Avant-Scène théâtre, dans une adaptation-traduction de Jacques B. Brunius. Mais on peut assez facilement trouver le texte en anglais et écouter la pièce, avec dans le rôle du narrateur rien moins que Richard Burton.
Les violons de la Shoah
Très forte et émouvante séquence dans le journal de 20 heures : « les violons de la Shoah ». Voici la présentation de l’émission : « À Dresde, en Allemagne, les violons qui jouent ce soir-là ont survécu aux camps nazis. Des instruments ayant appartenu à des déportés juifs qui, devant une salle très émue, font entendre leurs témoignages surgis du passé. "Ce concert prouve que la musique est un moyen très puissant de transmettre l'histoire", explique une jeune femme venue assister au concert. Ovationné par l'auditoire, Amnon Weinstein a redonné vie à ces violons de la guerre. Ce luthier israélien est venu quelques heures avant le concert pour remettre les instruments aux musiciens allemands de l'orchestre philharmonique. "C'est un moment très particulier. Je pense à ceux qui ont tenu ce violon entre les mains et aux circonstances dans lesquelles ils ont dû jouer", explique Wolfgang Hentrich, violoniste allemand de l'orchestre. Chacun des 16 instruments utilisés ce soir-là a son histoire tragique. Tous ont résonné dans les camps de concentration ou d'extermination. La culture juive dit qu'on ne peut que faire confiance à un violon, alors, les nazis imposaient aux musiciens juifs de jouer au moment de conduire les condamnés vers les chambres à gaz. Ce soir-là, à Dresde, Amnon Weinstein va passer de musicien en musicien pour raconter les histoires qui se cachent derrière les instruments qui seront utilisés. »
Camera obscura, Jean-Christophe Bailly
Je commence une nouvelle « aventure » dans le très beau livre de Jean-Christophe Bailly, Saisir, quatre aventures galloises, celle qu’il consacre à Sebald. Il y est question d’une camera obscura située dans la ville d’Aberystwyth, au Pays de Galles. Particulièrement grande. Il s’agit en fait d’une pièce circulaire éclairée par un trou zénithal où a été placée une lentille tournante qui génère une image de 1,20 m de diamètre : « soudain, et dans un silence étrangement augmenté, c’est tout un pan de la ville qui se révèle, tel qu’en lui-même et pourtant métamorphosé, comme s’il était du pouvoir du réel d’advenir simultanément à lui-même comme sa propre maquette ». (p.176. On peut voir l’image ici. Sur cette vidéo on a fait un enregistrement à un moment donné et pas la vision en temps réel). Un peu plus loin Jean-Christophe Bailly précise : « Le monde advient, tel qu’en lui-même, tel qu’on pourrait le voir en sortant de la chambre noire et en allant l’observer pour de vrai depuis la terrasse, mais en même temps il est comme un mirage silencieux. L’échange – et le trouble – est complet : de même qu’il y a un fondement réaliste à l’illusion, il y a une dimension illusoire du réel – c’est pour de vrai aussi, selon l’expression des enfants, que l’image advient comme image. Cette union si parfaitement conduite du réel et de l’irréel a aussi pour effet de donner à ce que l’on voit, qui est pourtant une sorte de présent à l’état pur, l’allure du souvenir. Un tel glissement d’encore vers déjà et vers déjà plus s’accompagne forcément d’une sensation mélancolique – le temps passant alors sur lui-même cet archet invisible et sans rythme ni battement qui est son flux interne. » (p.177)
→ il me semble qu’on éprouve une sensation un peu similaire quand on observe les images d’une webcam, calée sur un lieu donné. Il y a un très étrange sentiment d’irréalité.
« Cette propension du réel à nourrir l’illusion, et de l’image à installer cette illusion comme une vérité pourtant impalpable, ce sont là les traits mêmes, alliés à une méditation continue sur la nature des souvenirs, qui ont alimenté l’œuvre de W.G. Sebald. » (p.179)
L’obscure résistance des signes
Soulignant l’obscure résistance des signes qui obséda Sebald toute sa vie, Bailly développe encore : « La recherche dont témoignent, dans leur patience inquiète, les livres de Sebald est en effet un combat contre l’effacement, et elle a dû, justement, en passer par ces signes presque évanouis qui transforment l’incertitude en soupçon mais qui, toutefois, ne parviennent jamais au statut installé de la preuve. En vérité, malgré le fatum de la disparition et de l’engloutissement, de tels signes et de tels documents abondent, formant sous la couche supérieure du temps, qui efface, une sorte de sous-couche, parfois profondément enfouie où, mystérieusement conservés, ils mènent une vie fantomatique. » (p.180)
Les livres qu’on ne lit pas : action d’ombre et de blason
Christine Jeanney me dit lire Discours de l'ombre et du blason de Giorgio Manganelli et m’envoie cet extrait : « Il est sans doute assez naturel qu'un lecteur lise, mais ce que je conteste, c'est qu'il faille nécessairement lire pour être un lecteur, et surtout qu'on puisse dire que l'achat des livres n'est pas un geste de lecteur. Mais quel sens y a-t-il à mettre dans ta bibliothèque un livre que tu ne lis pas ? Comme tu dis : je ne le lirai peut-être jamais, et qui sait si je n'en ferai pas un jour cadeau à quelqu'un. Mais non, je plaisante, je me laisse entraîner ; les livres achetés et non lus, et qui ne le seront peut-être jamais, je ne les prête même pas. Ils me "servent". À quoi ? Ils servent parce que comme tous les livres ils exercent naturellement une action magique, action d'ombre et de blason. Quand on achète un livre, on est, je suppose, un peu dans le même état d'esprit que les hommes qui peignaient des bœufs et des boucs dans les cavernes paléolithiques. Une vache peinte, on ne peut ni la traire ni la manger, mais elle a, sur toutes les autres vaches, le privilège d'être "la vache". De même le livre non lu, acheté et déposé sur un rayon de bibliothèque, est "le livre". L'achat d'un livre a sur les nerfs un effet qu'aucun geste n'a jamais ; c'est un choix entièrement onirique, hystérique, fantastique, qui suppose tout un programme de vie et, naturellement, davantage de livres sont autant d'allusions à davantage de programmes de vie. »
→ Ce texte de Manganelli m’apaise aussi un peu par rapport à tous ces livres que j’ai, que je reçois, que je ne peux lire. Il y a bien sûr ceux qui ne me concerne pas vraiment, mais il y en a beaucoup que j’aimerais lire ou au moins feuilleter (cela je m’y emploie) mais que je n’ai tout simplement pas le temps de lire.
Ta mémoire, ton identité
Ce pan de mémoire qui s’est volatilisé, évanoui, effacé, page redevenue blanche, encre mangée par la lumière. Es-tu encore toi et où es-tu ? Errante perdue dans le labyrinthe de tes souvenirs déchirés, flottant en lambeaux comme vieux linges dans un courant d’air. Mémoire toute déchiquetée d’incohérences, peuplée de recoins sombres ne renvoyant plus aucun écho, sonnant creux et vides quand on y frappe du doigt. Tant d’effacements partiels ou ponctuels, messages brouillés, mangés par les vers, ilots ou icebergs de réminiscences, motifs du tissu vanishing telles les fresques soudain exposées à l’air. Que deviens-tu dans ce chaos ?
Souffle de Beckett, Marc Blanchet
Une petite page, 35 secondes, à peine plus, c’est Souffle, la pièce de Beckett sur laquelle s’arrête Marc Blanchet selon sa belle méthode : « déployer une réflexion, c’est-à-dire révéler des obsessions et suggérer sans trahir : voici le vœu de cet essai. » (p.5). « Penser donc – face à Beckett, et ce en compagnie de chacun de ses livres. » Le défi n’est pas mince, surtout en partant de cette pièce, Souffle, qui se déploie donc en trente-cinq secondes. Cet essai se voudrait « une dissection bienveillante de Souffle suivie d’une méditation en deux temps sur le corps ouvert de la pièce, interrompue par un interlude. Rien d’autre qu’une réflexion devant l’une des grandes figures du vingtième siècle. »
→ Il y a là à la fois audace et simplicité, le projet peut sembler fou mais c’est un projet d’amour de l’œuvre. Et ce ton à la fois didactique et invitant, fait pour désintimider et devant le présent essai (le mot est en italique), cette tentative présentée comme telle et devant la stature de Beckett.
La pièce, il la donne en intégralité, Marc Blanchet, une page, deux parties, la première en cinq temps depuis 1. Noir jusqu’à 5. Noir. Si peu de choses, un jeu de lumière crescendo decrescendo, un souffle, un cri faible. C’est tout. La deuxième, quatre didascalies. Rien d’autre. « L’écriture de Beckett s’éloigne d’indications sensibles pour n’être que le métronome d’une situation. ». Cela peut paraître peu et ne pas mener bien loin, sauf explique Marc Blanchet à l’orée de cet essai que tous les sens sont sollicités par ce très peu.
Toutes les chances de ressentir l’œuvre
Devant la description très détaillée que Blanchet fait de la pièce de Beckett, disant que l’auteur « donne toutes les chances de "ressentir l’œuvre" » (p.31), je pense à ces propos du pianiste Lucas Debargue expliquant prendre connaissance d’une nouvelle pièce en la jouant très lentement, un peu sans doute pour ses donner toutes les chances de la ressentir.
Un geste photographique
« Bien des pièces à partir des années soixante de Beckett sont des récits rapportés, considérant la prose comme une ombre portée sur la scène. En ceci, le geste est photographique : on dépose une impression visuelle sur scène, elle se forme sur le plateau et établit grâce à cette forme nouvelle un récit né d’un souvenir, d’une obsession, venant d’une prose perdue, sinon lointaine. » (p.38)
→ sans que je puisse préciser en quoi et pour quoi, cette belle remarque de Marc Blanchet fait ressurgir la camera obscura évoquée par Jean-Christophe Bailly. Cela a sans doute à voir avec l’idée d’un déplacement, d’un transport d’un registre vers un autre registre. Qu’est-ce qu’il y a sur la scène ? Qu’est-ce qui est mis en scène ?
Nadeau
Le critique Claro salue, dans Le Monde des livres « un maître de la critique littéraire : Maurice Nadeau (1911-2013), pour qui "un ouvrage qui laisse le lecteur en l’état où il l’a trouvé, et dont on devine qu’il n’a pas modifié en quoi que ce soit son auteur, est un ouvrage inutile." »
Notre condition musicale
Très belle note de Roger Pol Droit en liminaire d’un bref article du Monde des livres sur La Condition musicale d’André Hirt : « La musique ne s’écoute pas, elle se vit. Même en silence, en mémoire. En fait, elle se confond avec l’existence humaine : notre condition est musicale. »
En écoutant A ceremony of Carols de Benjamin Britten.
Souffle
Marc Blanchet pose la question peut-être essentielle : Qui souffle dans Souffle ? Il y a ce mouvement respiratoire, précisément décrit et minuté, inspiration puis expiration et le petit cri. Qui est à l’origine du mouvement respiratoire, de quoi est-il la marque ?
Et tu t’assiéras
Et tu t’assiéras par terre dans ton bureau et tu oublieras les livres, les écrivains, les penseurs, les frères et les sœurs. Tu les laisseras un moment à leurs rêves et à leurs vies. Toi tu ouvriras la boîte, prendras un plateau quelconque et les toupies, les dizaines de toupies, tu les lanceras, tu les regarderas tourner, tourner, s’affaisser comme toutes ces vies qui te retiennent, te happent, te prennent, te nourrissent. Tourne, tourne, petite toupie sur toi-même, tourne, tourne, toupie verte et pomme d’api, tourne, tourne, petite vie en voie d’extinction. Assise par terre, tu joues avec tes toupies, où es-tu dans le temps ? Où sont ce gyroscope et cette toupie magnétique, futurs invités de ta collection. Font bal tes toupies en attendant les petites nouvelles et tu danses et tournes, tournes avec elles.
Du conte
Écouté une très intéressante émission sur France Culture, sur le thème du conte. Avec la participation d’une spécialiste, Bernadette Bricout, professeur de littérature orale à Paris-Diderot. En ouverture, une brève archive avec la voix de Marthe Robert parlant des romantiques allemands comme liseurs et faiseurs de contes, et aussi comme collecteurs de ces contes.
J’ai relevé certains propos de Bernadette Bricout qui m’ont particulièrement frappée. Cette idée que le conte s’adresse intimement à nous. Elle me semble si juste et encore plus juste peut-être si on l’éclaire des choix que nous faisons parmi les contes. « Le conte nous choisit autant que nous le choisissons ». Il n’est pas anodin sans doute d’aimer « La Petite Sirène », « le Vilain petit Canard », ou « les Trois petits cochons » plus que tel ou tel autre conte qui sera préféré par quelqu’un d’autre. Bernadette Bricout nous dit aussi que ce monde des contes est « un monde qui nous parle de nous autrement ». Elle insiste sur l’importance des objets, souvent très humbles, surtout dira-t-elle en fin d’émission dans le conte oral alors que dans le conte littéraire (intéressante distinction, à creuser), l’objet est souvent personnifié, transformé en un personnage. Ainsi du personnage de la sœur Anne et de son attente, dont j’ignorais qu’il venait de « Barbe-Bleue » et qui dans certaines versions est un oiseau, un animal.
Tout fait sens
Les récits de littérature orale, contes, légendes, mythes, sont unis, dit encore B. Bricout, par une trame symbolique. Ce sont des mondes où tout fait sens : « la planète des contes est un ensemble où chaque pièce du puzzle vient s’imbriquer étroitement et est à peu près inséparable des autres ».
→ c’est important cette notion de sens. Alors que trop souvent, pour l’enfant, dans les dialogues avec autrui, notamment les adultes tutélaires, les sentiments, les désirs, voire les faits rapportés ont été balayés d’un revers de main comme non signifiants ! Tout fait sens et parfois ce qui fait le plus sens n’est pas le plus manifeste, le plus apparent.
De l’essai
Je pense à Alexander Kluge et à ses collections de faits, certains réels, certains imaginaires. Je pense à ces extraits d’essais d’Eliot Weinberger que donne à lire Guillaume Condello dans Poezibao. La notion même d’essai mute aussi, au fil du temps, même si l’essai universitaire demeure remarquablement stable (ce serait peut-être une erreur de sa part de viser cette conformité à la tradition de l’essai, à sa stabilité). Je pense à ce projet en cours de Poetic Digest comme une forme d’essai, un peu dans la lignée des collections de Kluge, mais avec des thématiques plus intimes peut-être, moins historiques et collectives. Essai en ce sens que l’ensemble sera représentatif, peut-être, de certains traits d’une époque. Parfois, dans le fil de tout ce qui tombe sous mes yeux ou dans mes oreilles, et dieu sait si la matière est abondante, certains faits me retiennent, me donnent envie de tisser quelque chose à partir d’eux. Comme la porosité reconquise du sol lyonnais ou les bouteilles à la mer entre les deux Corées.
Bouteille à la mer
Hasard et nécessite, bouteille à la mer ? Le capitaine Grant prisonnier quelque part sur le 37ème parallèle sud, l’infranchissable frontière entre les deux Corées sur le 38ème nord : le message de Grant dans le ventre de la baleine que les Japonais s’arrogent le droit de chasser de nouveau, 2018, et les bouteilles coréennes. Remplies de riz truffé d’une clé usb, jetées à l’eau sous courant propice par des Nord-coréens en fuite au sud : nourriture, argent parfois et dans les clés des images de la vie libre. Inlassablement jetées à la mer, mois après mois, une sur mille peut-être en bonnes mains, ni perdue, ni interceptée, une vie sauve ou éclairée à grands risques. Bouteille à la mer.
Les Misérables
Peu de notes ici dans ce Flotoir et pourtant une avancée éblouie dans le livre de Victor Hugo. J’aime ce long temps pris à une évocation, celle d’un personnage comme le merveilleux évêque début de Fantine, celle d’une institution ou d’un lieu comme celle du couvent des Bernardines dans le quartier Picpus à Paris. Extraordinaire puissance de la prose, construite sur une documentation d’une grande précision, le tout doté d’une puissance d’évocation sans pareille. Les images se forment au fur et à mesure dans l’esprit du lecteur : celle par exemple de cette grande forme immobile noire couchée au sol, que Valjean distingue depuis le jardin du couvent où il vient de se réfugier avec Cosette, à deux doigts d’être repris par Javert. Victor Hugo donne une dimension quasi fantastique aux lieux, le jardin avec le vieux jardinier, les bâtiments. Auparavant la description au mètre près du réseau de ruelles par lesquelles Valjean fuit, etc. Qui a encore aujourd’hui cette puissance narrative et descriptive, cette capacité à engendre des paysages, des situations, des personnages, tous plus complexes les uns que les autres ? « L’œil de l’esprit ne peut trouver nulle part plus d’éblouissements ni plus de ténèbres que dans l’homme ; il ne peut se fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus mystérieuse et plus infinie. »
Flacon de sel
la sonate que l’on travaille, dans un tempo relativement modéré qui apaise le découragement, sous les doigts de mitsuko uchida, recommandation d’un ami (mozart, sonate n° 7, K.309) – la découverte d’une initiative enchanteresse, un site participatif de recension de toutes les bibliothèques publiques du monde – revivre ce petit frisson bien particulier éprouvé à chaque rencontre avec une bibliothèque ici ou là et ce désir irrépressible, toujours suivi quand c’est possible, d’y entrer faire un tour.
Autre flacon de sels
Sur la vieille « platine » toujours vaillante, le 33 tours (non, ce n’est pas un vinyle !) du roi babar, les petites filles très aimées médusées devant l’appareil, le son magnifique et toutes les ritournelles encore sues par cœur (papadidi rakoko cromta cromta ripalles,) inscrites pour longtemps sinon à jamais dans les neurones, les voix de François Perier et Jean Desailly et le petit chevrotement de la vieille dame – en arrière-plan la lecture dominicale à haute voix de la saga des brunhoff – les toupies, encore les toupies, la collection, ses cent modèles en tous genres et le jeu de la roulette tyrolienne – mozart, les sonates pour violon et piano avec mitsuko uchida au piano et mark steinberg au violon
Colportage
Double entrée pour ce paragraphe. La question du colportage qui depuis si longtemps m’attitre et m’intéresse et le livre ainsi titré de Gérard Macé.
Je me sers de la quatrième de couverture du livre pour préciser la première entrée ! : « Le colporteur apportait autrefois, de village en village, des livres et des colifichets, de la mercerie, des calendriers, des images pieuses, des remèdes de bonne femme et des plans sur la comète. Il jouait le rôle de libraire ambulant, qui faisait circuler les nouvelles et prodiguait des conseils » écrit Gérard Macé qui poursuit : « Je reprends à mon compte cette figure de vagabond qui sait lire, de Juif errant incrédule, qui a vu le monde et même voyagé dans le temps. Dans ma besace de lecteur et de promeneur, je propose donc des livres que j’aime, des vers et de la prose, des images savantes et populaires, des commentaires mêlés de rêveries, et même des histoires brèves. Sans autre but que de partager mon plaisir, et quelquefois mes indignations. »
Mon cher P’tit Bonhomme (Jules Verne) promenait tous ces articles dans sa carriole tirée par son vieil ami le chien Birk. Il s’y connaissait en imprimés pour en avoir vendu longtemps de toutes sortes aux abords de la gare de Cork. J’aimerais l’imaginer en fin lettré et libraire mais il n’en est rien, c’est un tout jeune homme courageux et doué d’un sens inné du commerce qui va magistralement développer sa petite affaire à Dublin.
Les Editions Gallimard reprennent ici trois volumes déjà parus entre 1998 et 2001 en un seul volume largement augmenté. Immense plaisir à fouiller dans la caisse du colporteur, peu riche certes en colifichets, encore moins sans doute en images pieuses, mais coffre aux trésors littéraires de premier plan ou beaucoup moins connus, toujours exposés avec une érudition légère et joyeuse qui donne envie de se précipiter vers la source !
La découverte, selon Gérard Macé
Gérard Macé dit arpenter plus volontiers la « bibliothèque des rues » que fréquenter les « salles de lectures qui rappellent trop la lampe et l’étude. ». Il a son idée sur la vraie trouvaille : « plutôt que les fatigues de la recherche, c’est l’inspiration qui permet la vraie trouvaille : comme tout bonheur imprévu, elle vient combler le cœur, autrement dit se loger à la place vide où le désir réclamait un objet ; elle permet du même coup d’abolir la distance, infranchissable si souvent, qui nous sépare du monde. » (Colportage, p. 13).
C’est aussi un peu ce que l’on appelle aujourd’hui la sérendipité ! Mais concernant cette dernière, merveilleuse ressource, il faut bien se rendre compte qu’elle n’est féconde que si l’objet non cherché mais cependant trouvé vient s’inscrire dans le cadre d’une recherche en cours, vient faire vibrer, fut-ce dans les lointains, une corde sensible.
Sa méthode
La manière plutôt de Macé : de courts chapitres autour d’une idée, sur une piste, avec l’appui de Nerval, Rimbaud, Montaigne et bien d’autres.
Et des mises au point souvent, fort intéressantes. Ainsi sur la fameuse formule de Montaigne « A sauts et gambades : la formule est devenue fameuse, mais citée la plupart du temps comme s’il s’agissait d’un pur caprice, ou de pas de côté qui n’obéissent à aucune logique. Or la phrase entière mérite d’être rétablie, d’autant plus qu’elle est brève. "J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades", écrit Montaigne en se référant à la poésie, autrement dit à l’association d’idées, aux rapprochements plus ou moins lointains dans l’espace et dans le temps, au rythme intérieur qui dicte celui de la phrase, et prouve la marche en marchant. » (p.20)
L’atteindre en boîtant
Autre formule, et beau détournement de ma part, on va le voir. La formule : « Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boîtant » (formule de Rückert, poète, traducteur et orientaliste allemand mort en 1866, connu notamment pour être l’auteur des textes des lieder de Mahler, mais également d’aphorismes d’inspiration hindoue dont relève peut-être celui noté par Gérard Macé). Détournement car je la tire vers le sens suivant, à savoir l’espoir offert au besogneux, au laborieux, au têtu d’arriver à ses fins quelque boiteux qu’il soit pourvu qu’il ait la passion de son but. Oh que je boîte sur mes claviers, celui du piano, celui de l’ordinateur. Mais quelle énergie et quelle conviction bien établie (comme on dit du vent) dans cette claudication. Macé lui travaille plutôt à partir de Baudelaire et de son « Albatros », il insiste sur le fait que « la chute est toujours proche de l’envol.
Lectures et souvenirs
Au début de ce court chapitre, il évoque une promenade dans Paris qui ne cesse de faire lever des souvenirs littéraires « comme si je n’avais pas d’autres souvenirs que des souvenirs de lecture » écrit-il. N’y-a-t-il pas aussi, miraculeux, ces souvenirs qui associent une lecture et le lieu où elle se fit, tel grenier de l’enfance, telle salle de bibliothèque pendant les études (je pense ici à la Bibliothèque des Arts décoratifs de Paris, ouverte sur le jardin des Tuileries, avec ses murs tapissés de grands registres d’illustrations et motifs découpés et collés. Et voilà que Gérard Macé me propose une nouvelle fenêtre : « une bibliothèque aux portes battantes puisqu’elles donnent sur le bal du Temps retrouvé » ! (p. 27)
Flacon de sels
les petites framboises dodues posées en équilibre sur le tapis neigeux couronnant un rond de pâte sablée - le plaisir de constituer dans l’assiette, par opérations successives, des petits bateaux, un peu de pâte, une framboise – les retrouvailles avec le système « silencieux » du piano plus actionné depuis des mois et ce qu’il permet d’intimité avec la musique que l’on joue – apercevoir un nom dans la liste des mails reçus, penser à des vœux un peu opportunistes et éclater de rire en lisant ces seuls mots « garanti sans virus » - le nom de joubert, si rare, sous la plume de gérard macé –
Verre et vair
Autre mise au point amusante de Gérard Macé, non ce n’est pas une pantoufle de vair que celle de Cendrillon. Il fait le tour de la question et réfute preuves en main (encore une question de langue !) l’érudition fallacieuse et de Balzac et de Littré... en recourant à des versions de la même histoire dans d’autres langues !
Oui donc, de courts chapitres, aux sujets très variés, toujours très vivants, où s’il y a érudition, elle est légère, voire joueuse, ne craignant pas l’anecdote ou le menu fait, ainsi de Joubert tellement épris de perfection qu’il arrachait dans les livres de sa bibliothèque les pages qui ne lui convenaient pas !
Joubert
Bonheur en effet de voir Gérard Macé évoquer Joubert, qui figure en bonne place dans ma bibliothèque (avec toutes ses pages !) depuis longtemps déjà mais aussi dans ma liseuse, de telle sorte que je peux, un peu partout, me régaler d’une de ses sentences. « Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs. » par exemple. Ou bien encore : « Il est des têtes qui n'ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d'en haut. Rien n'y vient du côté du ciel. »
Joubert qui, dit Gérard Macé « n’est jamais totalement sorti de l’ombre, et que son nom même n’évoque pas toujours quelque chose de précis, son œuvre encore moins. (...) Pour quelques dizaines, quelques centaines de lecteurs il redevient un auteur aussi neuf que méconnu. » (p.35) « En effet, poursuit-il, de quoi nous entretient Joubert ? De la matière, des astres et des saisons, des ailes de Dédale et du miel des abeilles. Du feu, de la lumière, de l’amitié. Des métamorphoses et des correspondances, selon lesquelles le marbre est de l’air concentré, le diamant une condensation de la lumière. » (p.37)
On ne peut tout citer des sujets de Macé, on retient au passage un très beau chapitre sur Lewis Caroll dans ces promenades à sauts et gambades dans la littérature (surtout celle du 19ème siècle). Un autre sur Caillois...
Des milliards de points muets
...un autre encore sur Ponge. « Ponge en faisant jouir la langue lui redonne la mémoire : mémoire de Malherbe et de Lautréamont, plus loin de Lucrèce et d’Épicure. Mais cette mémoire ne sera jamais totale : la limite est celle de l’orgasme (action de pétrir et d’humecter, selon Littré), mais aussi celle de la langue morte avec ses milliards de points muets. Matière vieille, ou rien n’est conservé de ce qui fut dit : la langue est alors rendue au monde muet, celui des choses. » (p.85)
→ Recevoir soudain le choc de l’expression langue morte, elle qui fut parlée dans les rues, sur les bateaux, aux champs et qui ne l’est plus, elle qui demeure seule enfermée dans les pages des livres à perte d’étagères ; langue morte-morte que celle-là car il y a aussi la langue en vie apparente et morte, la langue de bois (et pas seulement).
→ Langue rendue au monde muet, à moins que ne passe par là un Dylan Thomas, faisant renaître dans son Au bois lacté tout ce qui fut dit par tous les endormis de la petite cité traversée de nuit ! Ce qui ramène à Jean-Christophe Bailly qui après Dylan Thomas se penche, merveilleusement, sur Sebald, Sebald au Pays de Galles, à travers son personnage d’Austerlitz. Et qui boucle la boucle de ses quatre histoires avec une évocation très forte de la mine au Pays de Galles, à travers notamment les photos de Robert Frank et de W. Eugène Smith. Il donne à voir notamment une impressionnante photo de ce dernier, des mineurs sur trois générations, le père, le fils et le petit-fils dont les visages fascinent par l’accentuation étrange des traits soulignés par la poussière noire de charbon. Il est des livres qu’on quitte avec tristesse, (ce n’est pas si fréquent), Saisir en est un. Et on aura tant aimé cohabiter avec sa très belle couverture qu’on va placer le livre dans la bibliothèque de manière à la voir encore longtemps !
Correspondances
La valse des thèmes ! Trois occurrences, rémanentes de surcroit, du thème de la mine en quelques semaines : la cité minière écossaise des Indes Noires (Jules Verne), l’inondation de la mine dans Sans Famille et ces pages de Jean-Christophe Bailly, comme un point d’orgue mélancolique et tragique à tout son livre (tandis que Mitsuko Uchida lance les sidérantes questions de « L’oiseau prophète » de Schumann...)
La cascade trophique
Découvert cette notion d’écologie en regardant un documentaire sur la réintroduction des loups dans le parc national de Yellowstone, une réintroduction qui a totalement rééquilibré la donne de telle sorte que la végétation très malmenée a pu se régénérer (on peut lire cet article). Pourquoi ? Parce que les loups sont les prédateurs des wapitis, que la population de ceux-ci, sans prédateur naturel, explosait et qu’ils ravageaient la végétation. « En écologie, les cascades trophiques découlent d'interactions prédateur-proie qui affectent l'abondance, la biomasse ou la productivité de plus d'un niveau au sein d'un réseau trophique. Cela se produit lorsqu'un prédateur réduit l'abondance ou modifie le comportement de sa proie, ce qui diminue la prédation sur le prochain niveau trophique inférieur. Les cascades trophiques ont initialement été perçues comme un mécanisme peu commun et typique des écosystèmes aquatiques peu diversifiés, parce que les premières évidences empiriques ont été décrites dans ce type de milieu. Aujourd'hui, on dispose d'exemples de cascades dans tous les principaux biomes, tant terrestres qu'aquatiques, des tropiques aux pôles. » (source)
Liste des livres cités
Lambert Schlechter, Les Parasols de Jaurès, éditions Guy Binsfeld ;
Nuccio Ordine, Les Hommes ne sont pas des îles, Les Belles Lettres ;
Les Grands Turbulents, portraits de groupes 1880- 1980, Madiapop Editions ;
Jean-Christophe Bailly, Saisir, quatre aventures galloises, Seuil ;
Dylan Thomas, Au bois lacté, L’Avant-Scène théâtre ;
Giorgio Manganelli, Discours de l’ombre et du blason, Seuil ;
Marc Blanchet, Souffle de Beckett, La Lettre volée ;
Maurice Nadeau, Soixante ans de journalisme littéraire, Tome 1, Editions Maurice Nadeau ;
André Hirt, La Condition Musicale, Encre marine ;
Gérard Macé, Colportage, nouvelle édition revue et augmentée, Gallimard.