Flacon de sel
découvrir que les sternes à bec rouge font la navette entre de la mer de weddell dans l’antarctique et les îles farne à l’est de l’angleterre, un aller et retour de 96 000 kms, ressentir un double émerveillement devant l’exploit de ce tout petit oiseau et la beauté des noms du monde, penser à son cher jules verne – et apprendre que le cœur du colibri bat jusqu’à 1200 coups par minute – le spectacle de l’éclipse de lune et ce long moment de silence et de saisissement ontologique à le suivre, à l’aube, assise par terre, devant la fenêtre – les brefs voyages à la surface de la lune à travers les jumelles et cette question : pour un lunien, est-ce aujourd’hui éclipse de soleil ? – et que ressent ce petit plan de coton planté par les chinois sur la face cachée de notre satellite ?
Ce grand terreau d’affects, Françoise Héritier
C’est Françoise Héritier l’inspiratrice des flacons de sels de ce Flotoir, sels de la vie de Françoise Héritier appelés, qui sait, à devenir aussi célèbres que les Je me souviens de Perec ! Elle écrit à propos de son ouvrage, Le Sel de la vie : « Ce livre plaide pour que nous sachions reconnaître non pas simplement une petite part ingénue d’enfance, mais ce grand terreau d’affects qui nous forge et continue sans cesse de nous forger, êtres sensibles que nous sommes. Pour que nous ne soyons pas simplement obnubilés par des buts à atteindre – des carrières à faire, des entreprises à commencer, des rentabilités à assurer –, en perdant de vue le "je" qui est en lice. Pour que nous sachions que, sous-tendant l’exploit sans cesse renouvelé de vivre, se trouve ce moteur profond qu’est la curiosité, le regard bienveillant en empathie ou critique et constitutif. » (p. 83)
Et elle ajoute que « ce je est fait également de souvenirs, mais à quoi obéit la sélection des souvenirs ? Elle se fait sans intervention de la volonté et la psychanalyse en sait long sur les raisons d’une nécessité oblivieuse, même si tous les souvenirs disparus ne relèvent pas de l’inconscient. L’événement s’envole, mais reste l’essentiel, inscrit dans le corps, qui resurgit au charme furtif d’une évocation, au frisson d’une sensation, à la force étonnamment vive et parfois incompréhensible d’une émotion. À quoi cela tient-il sinon à cette voix intérieure brûlante, cette dynamo vitale dont nous ne savons même pas que nous l’avons élaborée au fil du temps. Le souvenir n’est plus mais la mémoire sensuelle du corps parle toujours. Nous sommes un tissu muni de capteurs qui enregistrent des empreintes tenaces lesquelles nous servent de tuteurs pour nous diriger. Trop de souvenirs nous paralyseraient. Restent les prototypes de ce qui nous touche vraiment dans le grand registre des émotions possibles. » (p. 85)
→ Particulièrement importantes ici deux idées. Celle de ce moteur profond ou de cette dynamo vitale qui nous meut, parfois à notre insu, mais qui est le vrai ressort de notre existence, bien plus que ces décisions que nous croyons éclairées. Et l’idée de cette mémoire sensuelle., cette inscription profonde des émotions, perceptions et affects dans notre corps. Un peu plus loin dans ce texte qui clôt son très beau livre, Françoise Héritier fait référence bien sûr à Proust mais elle insiste sur le fait que ce qui fait ressurgir le souvenir ce n’est pas tant le goût de la madeleine qu’un trouble sensoriel fait de très nombreuses associations : « C’est le trouble sensoriel ressenti qui rappelle ce même émoi sensuel de l’enfance, dû à un cérémonial où tout, l’atmosphère confinée, le caractère exceptionnel, l’heure, la personne de la tante, le thé, la madeleine, allait, comme condensé dans une flèche bien tirée, se planter pour toujours dans l’odeur douce et un peu fade d’une pâtisserie. »
→ Le souvenir est éminemment composite et sa teneur réelle est souvent impossible à analyser.
Et la conclusion de Françoise Héritier, essentielle, est la suivante : « Le monde existe à travers nos sens avant d’exister de façon ordonnée dans notre pensée et il nous faut tout faire pour conserver au fil de l’existence cette faculté créatrice de sens : voir, écouter, observer, entendre, toucher, caresser, sentir, humer, goûter, avoir du « goût » pour tout, pour les autres, pour la vie. » (p. 87)
Un rapprochement
Ces propos de Françoise Héritier reviennent à la mémoire en lisant, dans le très beau livre de Jean-Paul Honoré, Pontée, sur lequel je vais revenir, ce passage : « On est surpris que les Malais aient la peau aussi brune, que leur physionomie annonce à ce point les côtes de l’Inde et de l’Afrique. Car pendant la traversée, rien n’avait entamé la forte impression laissée par la Chine : la mémoire avait pris un pli, elle confondait ce grand pays avec la terre. Le corps se déplace progressivement, mais les sensations voyagent par bonds » (p. 70) écrit-il à bord du porte-conteneurs Bougainville de la CMA CGM sur lequel il effectue un long voyage de près de quarante jours entre la Chine et le Havre qui est tout l’objet du livre.
Cheval
Vincent Pélissier m’a envoyé un merveilleux petit livre, Le Cheval n’a plus lieu, "pour dire une photographie de Dolorès Marat". Ou la photographie, saisissante, est le prétexte non seulement d’une description extraordinairement fine et informée tant de la photographie que du cheval, de son anatomie avec tout un vocabulaire précis mais aussi d’une réflexion écologique et ethnologique sur la place de l’animal dans nos sociétés, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. L’objet lui-même est merveilleux, un tout petit livre de 10,4 x 13 cm, pesant 50 gr (je pense soudain à la sterne et au colibri !), imprimé en typographie, de manière artisanale, à Rochefort. Dans le livre, un tirage de la photo de Dolorès Marat, ce cheval qui comme tous les animaux photographiés par elle sont, nous dit Vincent Pélissier « affectés de solitude ». Avec ce « flou » si léger un « flou [qui] n’est pas un brouillage ou une estompe des limites entre deux aplats mais la superposition de plusieurs limites, restituant en décomposition ce vif que l’objectif tend à paralyser. » (p. 11). Beauté de ce texte : « C’est en définitive la photographie d’un regard qui se dérobe, se replie, dans une indicible douceur. Paupières à demi-closes, ce cheval regarde à l’intérieur. Quel que soit l’objet de sa crainte, il se rassemble, il cherche refuge en lui-même, il en appelle au sang, à l’instinct, à la lignée, à la fuite, à l’ancien vertige des galops, à la horde brutale, à une musique, à Poséidon, à Balamer, aux Houyhnhnms, à des plaines perdues. On ne sait pas l’arrière-monde d’un cheval. »
[Dans Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, les Houyhnhnm sont une race de chevaux et Balamer était l’étalon d’Attila]
→ et ici le libre jeu des associations qui conduit souvent la ligne de ce Flotoir me ramène aussi bien vers certains textes de Muriel Pic que vers les photos de Marc Blanchet. Et je note comment un arrière-monde, abyssal, se constitue à chacun de nos pas dans les livres, devant les œuvres, à l’intérieur du flux de la musique (j’écoute le jeune et assez miraculeux pianiste islandais Vikingur Ólafsson, dont le nom seul est déjà toute une invite à l’ailleurs, dans un programme Bach)
Oui ce tout petit livre qui fait aussi l’objet d’une note de lecture dans Poezibao est précieux et ouvre sur des dimensions de rêve et de découvertes, de réflexion aussi sur le monde bien plus que maints gros volumes savants mais désaffectés. Mais cela n’étonne pas quand on connait un peu le travail de Vincent Pélissier, éditeur d’une magnifique revue (peut-être ma revue préférée de toutes celles que j’ai eues entre les mains ces quinze dernières années), Fario, dont la parution est malheureusement suspendue et de livres rares mais importants, comme ceux de Gustave Roud ou Günther Anders et Baudoin de Bodinat et tant d’autres, sans oublier la collection des Impardonnables.
Les bonheurs d’un vocabulaire
Ils pourraient remplir un flacon de sels à eux tous seuls, tous ces mots relevant du vocabulaire spécifique à tel ou tel domaine et que l’on retrouve parfois au hasard des livres. Les mots de l’anatomie du cheval par exemple, dans Le cheval n’a plus lieu de Vincent Pélissier ou bien les mots de la marine marchande dans le livre, Pontée, de Jean-Paul Honoré. Chanfrein, garrot, robe grise pommelée, ici, ou bien sabord, stairway, château, étambot, et ce pontée qui désigne le chargement de conteneurs sur le cargo géant, là. Plaisir éprouvé aussi en lisant Jules Verne, notamment dans les récits d’explorations polaires que sont Le Sphinx des glaces ou Le Pays des fourrures. Les mots de métier, les noms de lieux, les noms de famille, tous ces mots singuliers.
Et encore l’enfant de Wolowiec
Retour à Avec l’enfant de Boris Wolowiec. Toujours cette combinaison, à perte de lignes, d’un nombre x d’éléments permutés, combinatoire qui engendre (ou pas) des effets de sens. Parfois très énigmatiques mais qui une fois scrutés, interrogés, semblent adoptables. Pertinents. Féconds pour la pensée et la capacité à détecter, sentir, remarquer, noter, éprouver. Dans la section « Tas de l’enfant » on a affaire à des paragraphes sensiblement plus longs que de coutume dans l’œuvre de Wolowiec et qui demandent un vrai effort, ne serait-ce que celui de prévoir l’élan suffisant avant de les aborder pour pouvoir surfer jusqu’au bout leur vague. On remarque toutefois qu’il y a dans la reprise amplifiée des segments une réserve d’énergie, une poire pour la soif à saisir en cours de route pour se propulser plus avant.
L’écrivain joue avec les éléments comme réflexe, âge, comme si, se, infinitif, tout se combine un peu comme dans une méthode essais/erreurs à cela près qu’il n’y a pas d’erreurs ici. Il y a un essai, puis un autre puis un autre en un mouvement possiblement mimétique de l’agir enfantin. Cette activité si mystérieuse de l’enfant pour peu qu’on l’observe sans la juger, l’interpréter. Il y a une tentative par le biais du mixage des données (des datas, des algorithmes ?) de faire émerger quelque chose, le souvenir en soi aussi d’un monde, d’un fonctionnement, d’une manière d’être qui ont été les nôtres. Un être plus qu’un faire, qui petit à petit va se substituer à l’être, au fur et à mesure que l’éducation va imprimer sa lourde marque ?
Il y a aussi des effets typographiques, que je relève pour la première fois chez Wolowiec (mais il se peut qu’il y en ait ailleurs que je n’ai pas vus !) avec ici prolifération de mots très cours de deux ou trois lettres, de, je, se ou ailleurs séries de mots porteurs tous de m et de n, maintenant, recommence, comme, prénomme qui lissent soudain la typo.
Une dimension tellement humaine
Et je dois dire, au risque de choquer, que ce livre me révèle une dimension humaine que j’avais peu perçue dans les livres précédents de Boris Wolowiec, dont j’admirais et redoutais à la fois le caractère abstrait, même si lui réfute, je crois, cette idée, se voulant sismographe de mouvements très profonds de la personne humaine, au-delà des concepts et du sens. Mais il y a ici une interrogation de l’être enfantin dans sa sidérante singularité, que tout nous pousse à oublier ou à ne pas voir qui touche profondément par sa beauté et sa justesse. J’en veux pour preuve ce passage : « L'enfant recommence l'ici-maintenant. L'enfant recommence l'ici avec maintenant. L'enfant recommence l'ici comme maintenant. L'enfant recommence l'ici avec comme maintenant. L'enfant prénomme, recommence prénomme, appelle, recommence appelle, recommence prénomme appelle, crie, recommence prénomme crie, joue, recommence prénomme joue, touche, recommence prénomme touche, rencontre, recommence prénomme rencontre, oublie, recommence prénomme oublie, trouve, recommence prénomme trouve, oublie trouve, recommence prénomme oublie trouve, tombe, recommence prénomme tombe, dort, recommence (...) ». Je suis obligée et je m’en excuse de le tronquer, de manière brutale, car ce paragraphe est fort long... (p. 119)
La main de l’enfant
Et je rapproche ce nouveau passage : « L’enfant refinit le sommeil du commencement, la main de sommeil, la confiance, la main de confiance, le sommeil confiant, la main de sommeil confiant, l’étonnement, la main d’étonnement, le sommeil étonné, la main de sommeil étonné (...) » de ce sel récent : « assise près d’un petit garçon très aimé qui s’endort sentir sa petite main qui vous cherche à tâtons dans le noir et qui vient se promener dans vos cheveux ou sur votre oreille. »
A l’échelle
Cette section « Tas de l’enfant » est centrale et elle est, à l’échelle de l’écriture de Boris Wolowiec, monumentale, couvrant les pages 116 à 160, avec des paragraphes longs pour la plupart, avec toujours une structure combinatoire répétitive. Et ces derniers mots me font soudain penser qu’on pourrait rapprocher ici sa technique de celle d’un Steve Reich avec son déphasage et ses variations infinitésimales des motifs ou thèmes.
Dans un cas comme dans l’autre, Reich ou Wolowiec, soit pratiquer à petites doses (et ici je quitte avec l’enfant pour retrouver David Copperfield !) soit se laisser aller à lire / écouter en boucle, en attention flottante !
→ et le jeune pianiste Ólafsson pendant ce temps joue, lui et de manière très convaincante, Phil Glass (Bach, Glass, Reich, Wolowiec, la combinatoire dynamique ?).
A bord ! avec Jean-Paul Honoré
C’est à un véritable embarquement qu’invite Jean-Paul Honoré dans Pontée. Embarquement réel mais aussi virtuel, dans les mots, dans les sensations, dans les rêves de voyage, de navires et de transports en tous genres. Pontée ? C’est dans le vocabulaire de la marine marchande, la cargaison arrimée sur le pont, à l’air libre. Il s’agit ici de véritables murailles de conteneurs transportés de Chine vers l’Europe par le cargo « Bougainville » de la CMA CGM sur lequel Jean-Paul Honoré a embarqué, en tant que PAX (alias passager) en août-septembre 2016 pour trente-huit jours de navigation. Ce navire, long de 398 m et pouvant accueillir 17 722 conteneurs (équivalent chacun à un camion !), est un de ces géants qui sillonnent aujourd’hui les océans et que l’on peut apercevoir, parfois, dans un grand port comme Le Havre ou Hambourg (deux lieux d’escale du Bougainville qui s’y délivre d’une part de ses boîtes). Le livre est une formidable collection de relevés d’impressions, de sensations, de questions, celles du PAX, espèce étrangère aux crew members (membres d’équipage) mais soumis lui aussi à toutes les règles du bord, parfois très contraignantes et à ses usages tellement atypiques pour le terrien. Cela donne un livre qui est aussi bien un récit de voyage et un document passionnant sur ce monde de la marine marchande qu’un vrai livre de poésie, en ce sens que toutes les ressources de l’écriture sont mobilisées pour explorer les sensations, le dépaysement, l’étrangeté, l’effroi parfois devant l’immensité du bateau, de l’océan, du moteur-cathédrale, etc. Exploration très subtile, notamment des illusions d’optique ou des erreurs d’appréciation car, dit l’auteur, « le corps se déplace progressivement, mais les sensations voyagent par bonds. ». Il travaille beaucoup sur ce petit décalage entre ce que le corps enregistre, l’interprétation parfois difficile qui peut être donnée à cette perception et ensuite ce que l’écriture va être capable d’en retenir. Cela avance par touches, par bonds en courts paragraphes. Exploration de ce bâtiment inouï, de ses entrailles aux allures parfois infernales, de son château, sorte de donjon aux larges ailes où travaillent et vivent les hommes, évocation de la citadelle, « refuge ultime, réputé inviolable, où courir si Rackham le Rouge s’empare de cette Licorne... » (p. 73). La sensation d’étrangeté est maintes de fois éprouvée et traduite : « Immobile papillon de nuit collé à cette structure d’acier, vous êtes pénétré par la surprise intense d’être là, au-dessus des plis phosphorescents du sillage, sous le ciel indéchiffrable. » Alors que trop de livres de poèmes laissent le lecteur à quai, celui-ci le transporte !
Dans le faisceau des vivants
Dans le faisceau des vivants est un très beau livre que Valérie Zenatti a écrit après la mort d’Aharon Appelfeld dont elle est la traductrice et dont elle fut très proche. Le livre porte sur la période entre le moment de la mort de l’écrivain, le 4 janvier 2018 et la date de son anniversaire à lui, le 13 février. Temps hors du temps, états de conscience presque modifiés, méditation et contemplation, moments très singuliers qu’elle a su décrire avec précision et profondeur sans aucune impudeur. Si bien que l’on a le sentiment d’une double présence et d’une double rencontre dans ce livre, celle d’Aharon Appelfeld et celle de sa traductrice.
Il y a dans tout ce récit une place donnée aux faits, aux éléments matériels, qui procurent un puissant sentiment de réalité et d’incarnation. Réalités concrètes du voyage par exemple qu’il s’agisse du voyage à Jérusalem que Valérie Zenatti avait entrepris, sachant Appelfeld très mal mais pensant le revoir, et au tout début duquel, encore dans le taxi vers l’aéroport à Paris, elle apprend qu’il est mort. Celui du voyage à Czernowitz, la ville natale d’Appelfeld où il lui semble absolument évident, indispensable, d’une nécessité profonde qu’elle se rende pour le 13 février, jour de la naissance de l’écrivain, premier anniversaire qu’il ne célébrera pas mais qu’elle célébrera elle, seule, dans cette ville dont il lui a tant parlé, sur laquelle il a tant écrit. « C’est la première fois de mon existence, / Qu’il m’est apparu vital d’être à un endroit précis, à un moment précis, / Lieu et temps, / Comme une énigme enfin résolue, / Question et réponse dans le même mouvement, / Ici, maintenant. », écrit-elle. (p. 114). Czernowitz, « la ville de tous ses romans, même ceux dans lesquels elle n’apparaît pas, c’est la ville qu’il n’a pas besoin de nommer pour qu’elle existe, elle est là, enneigée, protectrice, peuplée de Juifs cultivés et inquiets, c’est la ville bordée par le Pruth, la rivière de son enfance, la rivière de la vie, des promenades avec ses parents, la rivière de la mort, Juifs noyés dans les eaux glacées, c’est la ville des écrivains et des poètes, Paul Celan, Ilana Shmueli, Gregor von Rezzori, c’est la ville la plus à l’est de l’ex-empire austro-hongrois, Czernowitz, dont le nom prononcé par Aharon avait l’éclat d’un mythe. » (p. 115). Avec en point d’orgue, peut-être, une marche presqu’hallucinée, dans un paysage de rêve éveillé non dénué d’un climat de cauchemar, vers la rivière où Aharon enfant se baignait, cette Pruth, qui ne coule plus que dans une sorte de zone aux usines désaffectées très inquiétantes.
Leçons de vie
« L’instinct qui lui a sauvé la vie, cette intuition du geste à faire, du mot à dire ou à taire, de la direction à prendre qui précède la compréhension formulée du monde, qui précède la pensée et les mots. Même pas une voix intérieure, non, un langage physique, un choix inexpliqué et néanmoins tranché de chaque instant, c’est armée de lui, et de lui seul, que je décide d’arpenter Czernowitz, je pressens que le seul moyen de vivre ce jour est d’être dans l’incertitude et en mouvement, sans chercher ce qui n’existe plus, sans penser que je suis face à sa maison alors qu’il n’était pas sûr du numéro exact, je veux, à chaque pas, être dans l’ignorance totale de ce qui va surgir, c’est la suite logique de la volonté irrépressible qui m’a menée là, aujourd’hui, détachée de tout ce qui est ma vie (...) » (p. 117)
Du silence
Il y a dans ce livre des pages admirables sur le silence, le silence dans la vie d’Aharon Appelfeld et dans son œuvre : « Ce silence, comme un abri vital, seul lieu possible pour celui qui est blessé, il a su un jour que c’était lui qu’il voulait habiter, il ne voulait pas lutter contre ce qui le traversait, il lui fallait tendre l’oreille à ce qu’avait emmagasiné le petit garçon né à Czernowitz qui avait entendu le cri de sa mère assassinée par les nazis, et la résonance de la Catastrophe était si grande qu’il lui fallait bien quarante-cinq livres et une vie vouée à ce silence pour lui permettre d’être avec les siens, avec lui-même, pour chercher en lui le monde englouti, lui donner présence, forme, visage, voix, vie, (...) » (p. 27)
→ On retrouve d’ailleurs de très nombreuses réflexions sur le silence dans la belle émission que Marie Richeux a consacrée au livre de Valérie Zenatti. Aharon Appelfeld, y est-il dit notamment, disait qu’il apprenait infiniment plus du mouvement du corps d’un être que de ce qu’il disait : « l’explication trompe un peu, le mouvement est une parole forte. ». Obsédés que nous sommes par la parole, le dire, nous en oublions de percevoir, de tout notre corps à nous, yeux, oreilles, peau, nerfs, le corps de l’autre. Et il est vrai que le cathodique interrompt nombre des flux qui se propagent et s’échangent entre deux corps en présence. « Les non-dits sont plus importants que ce qui est dit, ils ne sont pas là pour cacher des choses. Il y a des mystères qui seraient extrêmement appauvris si on les dévoilait. Quand je parle des non-dits et des mystères, c’est aussi parce que je crois qu’il faut faire une distinction entre ce qui est partageable et ce qui ne l’est pas. A un moment donné, un livre c’est un texte dans lequel le lecteur doit trouver sa place. » dit encore Valérie Zenatti à Marie Richeux.
C’est aussi qu’elle et lui, Valérie Zenatti et Aharon Appelfeld, ont partagé cette expérience de l’apprentissage de l’hébreu en arrivant en Israël : « avant de partager la même langue, avant que l’hébreu soit conquis au terme d’un combat où chaque mot introuvable était un désarroi amer et chaque mot correctement employé un soulagement, avant cela nous avons partagé le silence hébété des "nouveaux immigrants". Puis nous nous sommes mis à parler cette langue dans laquelle nous n’avions pas vécu, c’est-à-dire une langue dans laquelle nous n’avions pas découvert le monde ni été aimés, dans laquelle nous n’avions pas souffert non plus, et surtout dans laquelle n’étaient pas inscrits les silences de l’enfance. »
Valérie Zenatti encore : « Le silence qui a initié ce livre était d’une richesse extraordinaire, parce ce que c’est à la fois le silence de la lecture, le silence de l’écriture que je connais en tant qu’écrivain et que j’éprouve, le silence de la traduction encore plus mystérieux que tous les autres, car c’est un endroit où les mots se transforment d’une langue à l’autre. »
Tant de réflexions
Il faut souligner que Valérie Zenatti est non seulement traductrice mais aussi écrivain (les deux ne devraient-ils pas être toujours associés ?). Son écriture est très belle, dotée d’un fort pouvoir d’évocation et en même temps d’une capacité d’exprimer de manière claire et vivante nombre de réflexions complexes. Elle dit par exemple d’Appelfeld qu’il « ne s’écoutait pas parler, mais il s’écoutait pour parler, il tendait l’oreille à ce que la vie avait déposé en lui, jour après jour, je connais des gens qui ont appris l’hébreu parce qu’ils avaient entendu son hébreu à lui, dont la densité révélait la valeur de chaque mot. »
Photo
Plus anecdotique sans doute mais tellement frappante pour qui « prend » des photos, cette remarque de Valérie Zenatti : « je prends cette photo pour l’étudier plus tard, je fais l’expérience de ce que je vois sans comprendre. » (p. 126).
→ Il y a bien sûr toujours l’expérience emblématique de Blow up et ce qui se découvre dans la photo au moment de son tirage. Mais c’est bien plus général. On peut sentir sans analyser que quelque chose vaut la peine d’être retenu, noté, immobilisé, quitte bien sûr à le figer. Pour pouvoir y revenir ensuite, l’étudier plus tard, comprendre peut-être ou pas....
Une géographie intime et précieuse
Je relève aussi cette remarque dont la justesse me touche : « Cette géographie si intime et précieuse dont j’ai un jour pris conscience s’est enrichie d’un lieu réel nimbé de mythe, je peux quitter Czernowitz puisque je suis allée à Czernowitz, j’ai marché dans la ville d’Aharon, des visages et des bâtisses se sont nichés en moi, je pourrai m’y replier quand je voudrai, où je voudrai, ce sera si bon de vivre en sachant que je porte Czernowitz en moi, j’y ai trouvé ce que je ne cherchais pas, ce qui était là, entre lui et moi, sous une autre forme, et je n’ai plus peur de ce que signifie vivre sans lui. » (p. 153)
→ Tous ces lieux que nous portons en nous, réels mais travaillés, transformés par la mémoire, le souvenir, lieux de l’enfance, de la jeunesse, lieux traversés, lieux réels ou mythique, lieux traversés en rêve (ô combien !) et lieux inventés, imaginés à partir des livres, des reportages. Toute cette géographie intime et précieuse qui nous est refuge et infini réservoir de songes, ces cartes que nous portons en nous à l’insu de tous et qui animent, allument successivement toutes ces places d’une ville ou d’un lieu connu que nous traversons.... Laissons ici le non-dit s’ouvrir pour chacun !
Triple occurrence
Triple occurrence d’Auschwitz en ce dimanche qui est consacré à l’anniversaire de sa libération.
En premier lieu, dans le livre La Saga des Brunhoff dans les deux chapitres consacrés à Marie-Paule Vaillant-Couturier, qui était la nièce du créateur de Babar. Ensuite dans un reportage sur Simone Polak parlant à des jeunes du lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg de la déportation et des camps, sept décennies après être revenue de d'Auschwitz-Birkenau et Bergen-Belsen. Et en dernier lieu, autre reportage terrible, la présentation d’une lettre d’un Sonderkommando enfermée dans une bouteille, retrouvée dans les ruines du camp et qui sera bientôt exposée au Mémorial de la Shoah à Paris. Un feuillet écrit à Auschwitz en 1944. "Il n'y a que huit manuscrits écrits par des Sonderkommandos [les juifs sélectionnés par les nazis pour vider les chambres à gaz et débarrasser les corps] qui ont été retrouvés dans les ruines des crématoires. Celui-ci est le seul texte écrit en français", explique Karen Taieb, responsable du service des archives au Mémorial de la Shoah. »
Et bien sûr tout le contexte, lecture du livre de Valérie Zenatti, évocations d’Appelfeld et des Sonnets de la prison de Moabit d’Albrecht Haushofer, en parlant avec Mireille Gansel de sa Carte blanche pour Poezibao : Traduire l’extrême.
Un directeur de collection
Jean-Marc Baillieu m’envoie un bon article ancien paru dans Kanal Magazine en 1985. Article dans lequel Jean François Bory parle du métier de directeur de collection (Il le fut aux éditions Veyrier]. Il dit notamment ce qui fut une évidence mais l’est sans doute beaucoup moins aujourd’hui : « Faire un livre c'est un peu comme faire un petit film, c'est un travail d'équipe où chacun a sa responsabilité : comité de lecture, maquette, fabrication, choix des couvertures, des illustrations, de ta typographie, mise en page, promotion, service de presse, diffusion. L'aspect technique me plaît beaucoup. La fonction du directeur de collection est d'avoir une idée très forte de sa collection et aussi d'avoir des rapports avec des auteurs qui ne sont pas toujours faciles à enthousiasmer. Mais il faut surtout tempérer ses propres aspirations par rapport au comité de lecture qui est très refroidissant, pour qui la littérature est aussi faite de chiffres... Faire accepter un livre, c'est ce qui prend le plus de temps ». Et il ajoute ces propos éclairants, qui me semblent une bonne piste de réflexion pour qui fait une revue (ou un site de poésie !) : « Animer une collection, c'est toujours avoir la responsabilité d'un choix qu'on cherche à faire pencher vers ses propres tendances. Comme en politique, on fait tout pour que ça aille dans une certaine direction, et puis la pratique fait que ça va un peu dans cette direction mais pas totalement. C'est le monde qui s'oppose à la pensée - on va me trouver très hégélien - et il faut chercher à manœuvrer pour arriver à faire percer l'idée qu'on peut avoir de la littérature, avec des à-coups, des avancées, des reculs. A la fin, c'est l'idée qu'en avait le directeur de collection qui fait cette petite part de la littérature, mais c'est surtout sa praxis qui s'est déterminée dans cette collection plus que son idée première. C'est la marge de manœuvre dans le monde qu'il peut avoir et non pas l'idée absolue qu'il a de la littérature. »
→ Aujourd’hui trop de livres se font sans toutes ces étapes, qui sont finalement autant de validation de la qualité du projet. On frise souvent l’auto-édition même dans certaines maisons d’édition à compte d’éditeur, où le travail est tellement sommaire qu’il aboutit à des livres laids, mal imprimés, peu esthétiques et proposant un texte inintéressant et parfois bourré de coquilles et de fautes en tous genres. Et souvent même l’envoi à la presse reflète l’état d’esprit de l’éditeur. Certains envois sont extrêmement soignés, d’autres arrivent en lambeaux, sont faits de bouts d’enveloppes mal arrimées, accompagnés de prière d’inséré indigents, etc. Et j’ose ajouter qu’il en va malheureusement aussi d’un certain nombre de dossiers examinés pour le CNL. Comme si personne n’y croyait.
De la traduction
Hier échange avec Auxeméry. Il me fallait traduire quatre lignes d’un article de Dickens pour mon projet en cours. Je lui envoie les lignes en question et mon ébauche de traduction et quasiment par retour il me renvoie sa proposition, qui n’a plus rien à voir avec la lourdeur maladroite de la mienne et qui atteste vraiment de sa patte de traducteur, incomparable.
Une belle leçon aussi et la démonstration de ce que ça veut dire traduire et surtout ce que ça veut dire publier un texte dans une traduction donnée. Je pense que beaucoup de chefs d’œuvre étrangers ont pâti d’une mauvaise traduction en français et cela de tout temps !
Il s’agit donc de traduire ce passage, extrait d’un reportage de Dickens où sont campés de jeunes enfants abandonnés dans une école de déguenillés, une ragged-school, au 19ème, en Angleterre : « ….young thieves and beggars - with nothing natural to youth about them : with nothing frank, ingenuous, or pleasant in their faces; low-browed, vicious, cunning, wicked; abandoned of all help but this; speeding downward to destruction; and UNUTTERABLY IGNORANT. »
Je propose : « De jeunes voleurs et mendiants. Sans rien en eux qui évoque leur jeunesse ; rien de franc, d’ingénu ou de plaisant dans leurs visages ; sourcils froncés, l’air vicieux, rusé, méchant ; hors toute aide, sauf celle-ci ; dégringolant à toute allure vers la destruction ; et inexorablement ignorants. »
Et voici la proposition d’Auxeméry : « … Des voleurs et des mendiants, jeunes – et sans rien en eux qui soit véritablement jeune ; rien de franc, de commode ou d’agréable sur leur visage ; nigauds, vicieux, rusés, méchants ; des laissés-pour-compte, sans autre solution que de dégringoler rapidement/ à toute allure jusqu’à la destruction ; et D’UNE INDICIBLE GROSSIÈRETÉ.
[rapidement / à toute allure] : je ne sais pas choisir….. Si c’est du Dickens je pencherais vers rapidement
Pour visage : en anglais on met au pluriel (parce qu’ils sont plusieurs) ; en français on met au singulier (parce qu’on considère l’ensemble)
Destruction : je mettrais peut-être aussi anéantissement (mais ça rime trop avec rapidement !) »
De la poésie et du livre
Bel éditorial de Pierre Vinclair pour le nouveau numéro, le quinzième, de sa revue en ligne Catastrophes : « Dans une tradition qui remonte aux Présocratiques et qui aboutit à Nietzsche et Heidegger, la poésie a été présentée comme une alternative à la métaphysique : en fonctionnant par des visions plutôt que par des chaînes d’arguments, dans des dispositifs discursifs qui laissent béer le sens plutôt qu’ils ne le bouclent, elle pourrait donner un accès à l’être, tout en échappant au risque de clôture qui caractérise un système logique. L’espèce de théologie de la littérature qui s’est développée avec les Romantiques allemands donna ainsi au poète la lourde mission de composer le Livre auquel, comme on sait, "le monde est fait pour aboutir" ».
À propos du rapport au livre et plus largement peut-être à la connaissance, il écrit aussi cela (bel esprit de synthèse !) : « D’abord, plus personne (ou presque) ne se soucie des livres : tout le savoir (ou presque) est contenu dans des ordinateurs et une bonne partie sur Internet, via des schèmes variés qui n’ont rien à voir dans leur fonctionnement, le plus souvent, avec les livres : du moteur de recherches à la traduction en ligne, du service météo aux liens hypertextes de l’Encyclopédie participative, du tube vidéo au réseau social. Ainsi, même sans avoir près de soi aucun livre de Stéphane Mallarmé, Jorge Luis Borges ou Clément Rosset (comme c’est mon cas actuellement), je peux trouver sur Internet les livres qu’ils ont écrits, des conférences et des entretiens qu’ils ont donnés, des articles consacrés à commenter leurs œuvres et même des youtubeurs qui essaient de m’expliquer leurs textes. À chacun de ces auteurs une page Facebook au moins est consacrée, qui fait discuter leurs lecteurs. Et si je ne connaissais pas leurs œuvres, j’y découvrirais sans doute qu’humbles, répétitives et solaires, elles avaient quelques points communs malgré leurs différences d’époque et de genre : une certaine articulation de la littérature avec la philosophie, un souci de la singularité, un sens du tragique (seul ce qui existe existe, et rien ne viendra le sauver de ce qu’il est), et la tentative d’appréhender le réel comme tel, y compris dans son infinité, malgré ce qui leur aura semblé à eux aussi une impossibilité constitutive.
Du livre, d’internet : connaissance(s)
Je relève cela également, qui me parle particulièrement dans le contexte de mon travail en cours : « Mon rapport au savoir ne passe donc plus exclusivement par les livres. Imaginons que je sois en train de composer un ensemble de poèmes sur le monde sauvage : bien sûr, je lirais quelques livres papier, mais combien de livres et d’articles pdf téléchargés, de fiches Wikipédia lues, d’images d’animaux ou d’arbres consultées, d’émissions de débat vues ? Combien d’emails envoyés ? Combien de synonymes, de traductions et de mots commençant par telle ou telle syllabe recherchés ? Je regarderais sur Wikipédia la liste des 100 espèces les plus menacées, j’écrirais un poème sur le Telmatobufo bullocki, je découvrirais que ce crapaud est endémique des Andes, je déciderais donc d’utiliser des mots en mapudungun, puis je demanderais par email son avis à Frédéric Dumond dont je connais le goût pour l’interaction, dans le poème, entre le français et les langues exotiques. Entre l’expérience sensible que je fais du monde et le livre que je composerais, là où il n’y avait auparavant que d’autres livres (comme un nouveau visage du même double toujours redupliqué : des livres qui renvoyaient à des livres qui discutaient de livres), Internet se serait interposé partout, à tous les niveaux. »
→ Et j’écoute Schubert, dont c’est aujourd’hui, 31 janvier, l’anniversaire de la naissance. Six ans après la mort de Mozart (1791), près de Vienne. Il est mort en 1828 à 31 ans (Mozart à 35 ans).
Réactualiser le vieux projet romantique
Et la conclusion de Pierre Vinclair est formidable et me justifie aussi dans mon projet actuel, qui a une dimension de poésie documentaire ! « Internet n’est pas, comme l’étaient auparavant les livres, un point de vue partiel sur le réel, s’occupant localement et selon une seule modalité, de telle ou telle chose : Internet est un double total, c’est le grand double labile et plasmatique, articulé et libre, s’articulant et se réarticulant perpétuellement comme une grande machine mouvante, un filet vivant, auto-apprenant, qui reconfigure en permanence les prises qu’il donne sur le réel. Bref, c’est un visage de la totalité comme telle. Tout le savoir et toute l’ignorance ; une intensité infinie d’intelligence et de bêtise, accessible en un seul clic. L’Aleph et son double. De là à dire qu’Internet redonne une chance — d’une manière tout à fait différente et qu’il reste à construire — au vieux projet romantique de présenter, dans un livre de poésie, la vérité sur le réel, il y a bien sûr un pas.
Franchissons-le. » (Intégralité de cet édito)
Livres évoqués :
Françoise Héritier, Le Sel de la vie, Éditions Odile Jacob
Jean-Paul Honoré, Pontée, Arléa, 2019
Vincent Pélissier, Le Cheval n’a plus lieu, pour dire une photographie de Dolorès Marat, Les Petites allées, 2018.
Boris Wolowiec, Avec l’enfant, Lurlure.
Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, Editions de l’Olivier.