Philosophe mélomane, André Hirt a déjà beaucoup écrit sur la musique. On peut citer par exemple son livre sur Glenn Gould, avec Philippe Choulet (L’idiot musical, Glenn Gould, contrepoint et existence, Kimé, 2006), son livre autour de Hugo Wolf (Le Lied, La langue et l’histoire, Les Éditions de la nuit, 2008) et Staccato, Musiques, existences, philosophies, Kimé, 2016).
Pour cette deuxième chronique pour Muzibao, André Hirt réfléchit à la question du tempo et singulièrement à la lenteur en musique.
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en voici les deux premiers paragraphes :
"Il y a déjà quelques années, les annonceurs de la radio précisaient sans défaillir, lorsqu’ils passaient une œuvre musicale, le tempo des différents mouvements. Certains, mais c’est devenu rare, le font encore. Mais qui y prête réellement attention ? Rien, en effet, ne semble plus fastidieux que ces précisions dont du reste toute le monde peut, sans être musicien et tout simplement parce que nous partageons les mêmes repères temporels dans la vie de tous les jours, faire l’expérience. Peut-être n’y a-t-il au demeurant aucune négligence dans cette pratique d’annonce et de présentation des œuvres sans la précision des tempi, seulement une indifférence se nourrissant de l’idée que décidément la mention du tempo n’apporte rien à leur connaissance et pas davantage à leur simple appréhension.
Et pourtant que de soins mis par les compositeurs, en tout cas modernes, dans ces mentions et à leur rédaction (n’est-ce pas déjà toute une composition ?), au point que certaines, comme chez Beethoven, forment de longues didascalies, et même se confondent avec elles ! L’indifférence à leur propos ne serait à cet égard que de l’ignorance. Qu’on en juge chez Beethoven, donc, mais aussi chez Bruckner et chez Mahler en portant, pour une fois, toute son attention à ces indications dont les listes formeraient à elles seules des compositions et dont on pourrait faire tout un livre…. (Ainsi donc Beethoven, Sonate pour piano 28, op. 101 : « III. Langsam und sehnsuchtsvoll. Adagio ma non troppo, con affetto – Geschwind, doch nicht zu sehr und mit Entschlossenheit. Allegro. » Comment l’interprète pourrait-il respecter ces injonctions, ces nuances et même ces indications à la limite, parfois, de la contradiction ? C’est pourtant sur cette limite, j’allais dire par elle et à travers elle que l’œuvre est possible ; elle n’est possible qu’à la condition du respect à la limite de l’impossibilité de ses indications. Et comment, dans toutes les occurrences du même genre chez bon nombre de compositeurs, la musique peut-elle passer ou glisser d’une langue à l’autre, sur les mêmes instruments, comme si le piano, le violon, le violoncelle et l’orchestre tout entier pratiquaient toutes ces langues et discouraient en trouvant le terme adéquat pour l’expression – un peu comme nous, ainsi qu’il m’arrive en tout cas en recourant à l’allemand, au lorrain, à l’alsacien ou au yiddish parce que la langue commune ne rend ni l’idée, ni l’image ni la nuance –, si ce n’est qu’elle parle et essaie toutes les langues pour pouvoir par chance engager la sienne et par conséquent faire exister l’œuvre ? ) (pour lire la suite cliquer sur ce lien)