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Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 21 août 2020 à 11h02 dans Evènements | Lien permanent | Commentaires (0)
Siegfried Plümper Hüttenbrink publie Jeux de lecture aux éditions Eric Pesty.
1.
C'est d'une lecture, de nuit — à s'angler d'un alterné, d'un battement d'ombre, agissant en éclipse maints tours de page. Exsudant en moi tout le silence dont ma bouche de lecteur aurait encore pu se coudre. Comme si quelque chose de l'usage tangible, de l'adhérence salivante à la langue s'était subitement perdu. À rester sans voix, en nage, à bout de salive, avec un goût plombé d'ouate. Et ce gris-bleu cendré de ce qui tombe dans l'air, au ralenti ; s'accroche et se filigrane à ces éclats d'air vitré, cet air d'arachnée des greniers d'antan... Fines particules de poussière qui crissent. Aréneusité froide du papier. Torpeur aussi... Cendres... Prière d'insérer / d'incinérer. Sarcophagie d'un corps plombé et rongé par la lettre. Et cette tenace odeur, toute testamentaire, qui émane presque léthargiquement d'une diction sourde. Sourde à elle-même...
2.
Et tâcher de n'en rien dire ici que le ton : — exténué, presque aphone, suffoqué en pleine langue (dans cette découpe, en effigie, qu'est une voix off). Ce ton d'exténuation sourde, et qui se poste en insomnie, s'ourdit en voix off.
À la lecture j'y fus tenu sous un éclairage intérieur, factice, en nuit américaine. Tenu en otage. Oreille rivée sous la dictée de cette voix. Blanche, atone et que nerve par endroits une sourde anxiété. Et pour ne dire que ce chuchotement à l'orée, cet à mi-voix de qui veille et n'en ferme pas l'œil de la nuit. De ce qui en l'être parlant — au vocatif — serait voué à veiller. À rester à jamais en éveil, respirationnellement parlant : — dans une sorte d'ouïe pneumologique. Comme si un corps là, passé par l'oreille, « soufflé », n'était plus qu'un corps d'écoute, ouï en transparence.
3.
Ce qui m'est donc resté : — insinuante, en fond d'oreille, une voix parlant sourdement et comme à l'étouffée d'une contrée d'avant la langue, dont elle porterait l'écho. Contrée inculte, enfouie, d'une enfance. Et que cette voix tente de lever (tout comme on fait se lever une pâte, ou soulève un voile) y tâtonnant et s'y récitant en aveugle une sorte d'histoire à dormir debout. Avec ce qui s'en manduque d'un accès gustatif, entre une extrême lassitude et un désarroi sans nom.
Pour cette célébration où l'être parlant saisit voracement en bouche, sur le vif, un peu de sa mort, il y a un mot qui dit tout à la fois le don et le sacrifice de soi : l'« anamnèse ».
Revenir à soi — reprendre connaissance d'une perte de mémoire — dans l'anamnèse rageuse, sourde d'une voix. Avec un corps qui n'aura plus de cesse dès lors de s'extraire — en s'enracinant toujours plus avant dans la langue — d'une sorte de mal, là, à la langue — à rendre, mais en quelle langue — et qui voue celui qui la parle à l'écrit à ne jamais l'entendre, moins encore à se l'entendre dire, de vive voix, et ce du vivant de sa personne. N'écrivant plus que dans un certain état de surdité à la langue.
Ce qui d'une langue est en mal de... est mis à mal, reste intraduisible dans la langue même. Cela ne se communique pas avec des mots, mais fait communiquer les mots entre eux, dans la force de contagion de ce qui se croise ainsi par vase ou courant, d'air ou d'eau.
4.
Mais ce n'est qu'à ce ton que j'en appelle et invoque. L'exercice de la mémoire nous y est récité, dicté. Du moins en détenons-nous à l'oreille, de cet exercice, l'ânonnant et fastidieux récit. Parfois jusque dans la terreur atavique, sacrée, qui gît au fond de toute trace — comme ce qui dut nous arracher aveuglément à nous-mêmes, et là nous y extraire d'un acte de naissance. Une trace se saigne et signe une coupure, un arrêt abrupt en pleine mémoire. C'est en elle — sa découpe d'ombre — que nous sommes comme détenus dans l'oubli de nous-mêmes, « s'ombrons ».
(...)
Siegfried Plümper Hüttenbrink, Jeux de lecture, éditions Eric Pesty, 2020, 196 p. 18€
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 19 août 2020 à 11h13 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
LA MAIN COURANTE
(Invitation à un projet collectif)
Je n’ai pas bien en main l’aptitude à écrire. Elle va et vient comme un spectre.
Franz Kafka -Journal
On sait qu’écrire est pour nombre d’écrivains un exercice de remémoration qu’on pratique en solitaire et à huis-clos. Un exercice pour lequel nul témoin n’est envisageable. Et si l’on s’interroge que trop souvent sur le pourquoi et en vue de quoi on se met à écrire, on évite toutefois de poser la question du comment, jugée peu digne d’intérêt. Comment s’y prendre pour parvenir à écrire ? Comment cet acte, qui se pratique à main nue et dont George Bataille va jusqu’à dire qu’il est d’emblée sacrificiel, trouve-t-il à se faire, et parfois au détriment de l’entente que nous supposons en avoir. Ne passe-t-il pas déjà clandestinement de main en main, comme le laissaient entendre les éditions de La Main courante. En souvenir de son éditeur, Pierre Courtaud, qui était aussi un écrivain polygraphe, féru de taoïsme, et grand fervent de Gertrude Stein, l’idée m’est venue de proposer sur Poezibao un chantier collectif au fort duquel chaque intervenant serait convié à faire état de l’acte d’écrire tel qu’il lui est donné à vivre. Un acte qui semble toujours à portée de main, alors qu’il peut à tout moment vous faire faux bond, s’avérer à double tranchant, ou vous égarer dans votre propre labyrinthe mental. Un acte à haut risque, funeste pour certains, salvateur pour d’autres. Et sur lequel il y aurait lieu de s’interroger en clinicien pour noter quelles sont les circonstances propices à sa survenue ? Quels sont les troubles physiologiques qu’il est en mesure de générer dans le corps de qui écrit ? Quels sont les transferts de pensée et les réminiscences qu’il suscite ? De quelle nature est l’état de crise identitaire, voire de dérèglement neuronal qu’instaure sa pratique ? Sans oublier la sorte de menace qu’un tel acte tente souvent de conjurer, tout en l’invoquant à distance et par maints détours ? Voilà, à titre indicatif, une suite de questions qui me viennent en guise de préliminaires pour inaugurer ce projet collectif autour de l’acte d’écrire, et sur lequel plane au dire de Kafka une foncière incertitude. Kafka dont on sait qu’il était sujet à des insomnies, et qui l’amenaient parfois à écrire en état de rêve éveillé, et ce dans l’exacte prolongement de ses nerfs. À broyer du noir sur fond de nuit blanche.
Siegfried Plümper-Hüttenbrink
Ps - Je tiens à remercier pour leur contribution ceux et celles qui se sont laissé embarquer dans ce projet et y ont donné suite par leur propre questionnement.
NDLR : Siegfried Plümper-Hüttenbrink est à l’origine de cette nouvelle série publiée dans Poezibao, qui rassemblera une grande quinzaine de contributions, textuelles ou graphiques. Il en a construit le projet et sollicité les intervenants.
Aujourd’hui huitième contribution à ce projet, celle d'Anne Malaprade. Pour en respecter la mise en page, en faciliter l’enregistrement ou l’impression, elle est proposée ici au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Image : « Écrire », dessin numérique de Claude Royet-Journoud.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 août 2020 à 15h25 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Lorsqu’il commence un poème, un bref poème, Lucien Noullez donne l’air de ne pas y toucher ; mais seulement l’air, et très provisoirement, car un peu plus loin va surgir, qui n’a pas prévenu, l’image ou le mot inattendu, comme un intrus qui viendrait faire tache dans une assemblée jusqu’alors banale – ou sage. Et c’est sur ces pas de côté, ou crocs-en-jambe, prenant le lecteur de court en cassant l’apparente simplicité par laquelle il le conviait, que se fonde l’art, inimitable, de Lucien Noullez.
Reste qu’il est toujours question, dans ses poèmes n’excédant jamais une petite page, de choses minuscules, mais de ces choses, prosaïques ou spirituelles, qui, chaque fois, vont précipiter le lecteur dans d’essentielles interrogations. Spirituelles, oui, car la fréquentation de Dieu et la Foi appartiennent au quotidien du poète qui les évoque avec autant de tendresse que de recul, de familiarité encore, ne s’interdisant ni d’en rire (en riant le plus souvent de lui-même) ni de douter – « J’ai encore perdu la foi » écrivait-il dans un précédent recueil.
J’ai envie de dire, et je ne pense pas pousser le bouchon trop loin en le disant, que chaque poème de Lucien Noullez est une prière. Et non, pas une prière païenne, car ses prières sont explicitement chrétiennes, mais tellement humaines, tellement semées de fantaisies, de questions élémentaires, prières candides, et en cela universelles – aussi chargées de sens pour « Celui qui croyait au ciel » que pour « Celui qui n'y croyait pas ». Des prières « Je ne veux pas de ton gnangnan, Seigneur », ce Seigneur, ce Dieu qui « a créé aussi / cette grandeur de ne pas croire en lui. » Un intégriste aurait vite fait de voir en lui un hérétique !
Ce qui fait l’intérêt et le prix des poèmes de Lucien Noullez, c’est que l’homme, plus encore que le poète, y est ; je veux dire qu’il est entièrement dans chacun de ses poèmes, qu’il s’y trouve vraiment, vrai de vrai, sans posture ni chichis, tout d’humilité et d’ébahissement face au mystère jamais épuisé de la vie et du monde, et avec la conscience de notre importance dérisoire, mais une conscience suffisamment libre pour ne jamais verser dans les excès artificieusement fabriqués que l’on rencontre trop souvent ailleurs.
Considérant l’étrangeté de la chose vie, Lucien Noullez est le plus souvent goguenard, bonhomme, fuyant prudemment les grands mots et les développements alambiqués pour nous confronter, par des rapprochement apparemment incongrus, à des étonnements filés au-delà de la métaphore. (Poésie « vraie fille de l’étonnement » disait Saint-John Perse ; « exercice d'étonnement » dit Lucien Noullez.)
Lucien Noullez est ce poète qui sait que l’homme n’est pas grand-chose, mais que « cet à peu près rien / écoute les oiseaux. »
Lucien Noullez est ce poète qui se sait « presque rien dans l’univers immense » où il vit dans une « douce inquiétude ».
Lucien Noullez est ce poète qu’on présentera sans doute plus justement en citant, par exemple, ces six vers :
« Je marche dans mon corps en me cognant / aux vitres, comme jadis à la foire »
« une impression / carabinée de ne rien ressentir »
« J’ai envie de m’éteindre. // […] mais je ne trouve pas le bouton. »
P.-S.- Si Lucien Noullez lit et apprécie Richard Brautigan, je l’ignore. La miraculeuse simplicité de Brautigan n’est donnée à personne, et ses épigones francophones s’y sont, pour leur plus grande part, cassé les dents. Pour exceptions, je citerai Daniel Biga (qui lui aussi écrit des prières, certes païennes – ou, plus exactement, panthéistes), Pierre Tilman et Roger Lahu. Qui d’autre ? Eh bien, Lucien Noullez – qui, peut-être, ne l’a jamais lu.
Bernard Bretonnière
Lucien Noullez, Tout peut commencer à trembler, poèmes. Clichy, Éditions de Corlevour, 2020, 93 pages. 16 €.
Extraits
Bernard Bretonnière ayant pris la peine de donner de riches extraits du livre, Poezibao les propose ici eu format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 août 2020 à 15h00 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Les éditions Joca Seria publient Autoportrait dans un miroir convexe, de John Ashbery, traduction de Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier.
Le tout et le reste
Et pour ceux qui comprennent :
Nous avons changé de pied ce jour-là, jusqu'à ne plus
Pouvoir rien sortir de la situation que nous avions ainsi imitée.
Et nous en avions dès lors parlé
Non comme d'un être humain, d'une courtoisie et d'une intelligence profondes
Proposant d'exprimer de sombres préoccupations
Mais comme d'une description de soi non dénuée d'intérêt.
Ainsi restent dérisoires les bonnes intentions
Soumises qu'elles sont aux froides rosées
Et aux conditions tenaces d'un gagne-pain.
L'aube grave se drape-t-elle dans un motif de liseron
Que le midi suivant le modifie, falot ou carrément dépourvu de tragique,
Jusqu'à ce que le motif ne soit plus guère qu'empreintes de pas,
Sèches et gaies, entichées du vieux-jeu et du routinier.
« Les conditions » ne sont pas un signe, mais pourraient être
Un sous-produit, une banlieue ouvrière anonyme
Dans la grande douceur qui a envahi l'air
Dans un craquement de rouages, de revirements habiles.
Le soleil aveuglé va devoir en répondre
Mais toujours-est-il que les logements sont construits
Et qu'on a bel et bien emménagé dans certains.
Mais ce que je veux dire c'est qu'il est inexcusable
De déduire sans arrêt le général du particulier,
Comme des taches sur ce soleil. Combien de
Gémissements impuissants ont propulsé des orchestres
Sur des parquets fébriles jusqu'à ce que même
Les danseurs s'y trouvent, en valses gauches au début
Mais maintenant statiques et bourdonnants comme un tissu écossais.
Personne
Ne s'en soucie ni n'utilise plus la petite gare.
Ils sont trop jeunes pour se rappeler
Comment c'était lorsqu'arrivaient les derniers trains.
Un ciel violet rasant les crêtes grises.
Quel paresseux appétit
Entretenait le cercle des busards en vol, et lorsque venait
L'aube c'était sur quatre roues, sans excuses et sans histoires.
Il est impossible de s'imaginer la solidité
Des relations à l'époque. Par principe,
On ne laissait jamais place au flottement, de sorte que
Tout était utile. Les gens mouraient
Ravis de la longue attente,
Faisaient s'élever de brèves paroles dans l'après-midi, les collines :
Puis la gentillesse basculait pour la dernière fois.
Te rappelles-tu comment nous cueillions
La reine des bois, la reine des bois ? Mais toute chose
Ne peut être armoriée, même si bien sûr beaucoup
Le peuvent, et les rares consacrées
Par un caprice échappant aux majestueuses
Mâchoires du temps mènent des vies heureuses et utiles
Sans savoir que l'univers est un vaste incubateur.
Le sentir clairement ce n'est hélas pas le savoir –
De nos jours les instructions proviennent de nombreux domaines distincts
Qui se rejoignent à l'endroit d'un piédestal désert.
Trop d'armées, trop de rêves, et c'en est
Fini. Adieu, dis-tu, à la prochaine
Et je mets nos conditions en place jusqu'à la prochaine fois
Mais le ciel se renfrogne, et le travail est achevé en rêve.
(Traduction de Marc Chénetier)
John Ashbery, Autoportrait dans un miroir convexe, traduit par Pierre Alferi, Olivier Brossard et Mar Chénetier, éditions Joca Seria, 2020, 141 p., 25€, p. 79.
NDLR : l’édition n’est pas bilingue et il n’a pu être trouvé en ligne la version originale de c epoème.
L’image de couverture du livre est une collage de John Ashbery, The mail in Norway, 2009
Sur le site de l’éditeur : « Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler. » Les propos tenus par John Ashbery sur l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent la sienne, si singulière, qui s’ouvre avec Some Trees, choisi en 1956 par W. H. Auden pour le Yale Series of Younger Poets Prize. À peine vingt ans plus tard, le magistral Autoportrait dans un miroir convexe, éponyme du poème inspiré par le tableau du Parmesan, mêle réflexions intimes, propositions esthétiques et regards sur le monde environnant à la lumière d’un examen des rapports difficiles entre peinture et poésie.
Les mensonges tombent du ciel tels des fils de lin
Sur l’Amérique entière, et le fait que certains soient vrais
Ne compte certes pas mais sert tout de même à justifier
Toute cette folie organisatrice sous le déferlement des plaisirs convenables.
(Grand Galop)
John Ashbery (1927-2017) est l’un des plus grands poètes américains du 20e siècle. Après la publication de plusieurs livres remarqués dans les cercles d’avant-garde (dont Le serment du Jeu de Paume en 1962 et Trois poèmes en 1972), il obtient la consécration en 1975 avec la publication d’Autoportrait dans un miroir convexe qui reçoit l’année suivante les trois plus prestigieuses distinctions littéraires américaines : le Prix Pulitzer, la National Book Award et la National Book Critics Circle Award.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 17 août 2020 à 10h00 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Les quatorze livres et revue reçus par Poezibao ces quinze derniers jours :
Jacques Demarcq, La vie volatile, Nous, 2020, 30€
Fanny Garin, Natures sans titre, Angle mort éditions, 2020, 12€
Jean-Marie Barnaud, Allant pour aller, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Albane Gellé, L'Au-delà de nos âges, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Ito Naga, Dans notre libre imagination, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Tania Tchénia, Pop-corn, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Loïc Demey, La leçon de sourir 'ûdissa, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Clara Molloy, Grandirs, Cheyne Éditeur, coll. 40 ans, 2020, 12€
Michel Talon, dans les agates, Editions le Citron gare, 2020, 10€
Traductions :
Mashid Vatan-Doust, Une fleur attend la pendaison, poèmes traduits du persan par Katâyoun Sabzevary & Franck Merger, Alidades, 2020, 6€
Anton G. Leitner, voix en plein trafic, Stimmen in Verkehr, traduits et présentés par Joël Vincent, Alidades/Bilingues, 2020, 6€
Prose :
Mireille Calle-Gruber (dir), Sur le geste de l'abandon, Pascal Quignard, Hermann, 2020, 27€
Catherine Andrieu, A fleur de peau suivi de Interview, images de Vincent Rougier, Rougier V. éd. Revue ficelle, 2020, 13€
Revue :
Europe, n° 1097-1098, septembre-octobre 2020 Jacques Rancière, Andreï Platonov, 2020, 20€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 15 août 2020 à 10h08 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)
LA MAIN COURANTE
(Invitation à un projet collectif)
Je n’ai pas bien en main l’aptitude à écrire. Elle va et vient comme un spectre.
Franz Kafka -Journal
On sait qu’écrire est pour nombre d’écrivains un exercice de remémoration qu’on pratique en solitaire et à huis-clos. Un exercice pour lequel nul témoin n’est envisageable. Et si l’on s’interroge que trop souvent sur le pourquoi et en vue de quoi on se met à écrire, on évite toutefois de poser la question du comment, jugée peu digne d’intérêt. Comment s’y prendre pour parvenir à écrire ? Comment cet acte, qui se pratique à main nue et dont George Bataille va jusqu’à dire qu’il est d’emblée sacrificiel, trouve-t-il à se faire, et parfois au détriment de l’entente que nous supposons en avoir. Ne passe-t-il pas déjà clandestinement de main en main, comme le laissaient entendre les éditions de La Main courante. En souvenir de son éditeur, Pierre Courtaud, qui était aussi un écrivain polygraphe, féru de taoïsme, et grand fervent de Gertrude Stein, l’idée m’est venue de proposer sur Poezibao un chantier collectif au fort duquel chaque intervenant serait convié à faire état de l’acte d’écrire tel qu’il lui est donné à vivre. Un acte qui semble toujours à portée de main, alors qu’il peut à tout moment vous faire faux bond, s’avérer à double tranchant, ou vous égarer dans votre propre labyrinthe mental. Un acte à haut risque, funeste pour certains, salvateur pour d’autres. Et sur lequel il y aurait lieu de s’interroger en clinicien pour noter quelles sont les circonstances propices à sa survenue ? Quels sont les troubles physiologiques qu’il est en mesure de générer dans le corps de qui écrit ? Quels sont les transferts de pensée et les réminiscences qu’il suscite ? De quelle nature est l’état de crise identitaire, voire de dérèglement neuronal qu’instaure sa pratique ? Sans oublier la sorte de menace qu’un tel acte tente souvent de conjurer, tout en l’invoquant à distance et par maints détours ? Voilà, à titre indicatif, une suite de questions qui me viennent en guise de préliminaires pour inaugurer ce projet collectif autour de l’acte d’écrire, et sur lequel plane au dire de Kafka une foncière incertitude. Kafka dont on sait qu’il était sujet à des insomnies, et qui l’amenaient parfois à écrire en état de rêve éveillé, et ce dans l’exacte prolongement de ses nerfs. À broyer du noir sur fond de nuit blanche.
Siegfried Plümper-Hüttenbrink
Ps - Je tiens à remercier pour leur contribution ceux et celles qui se sont laissé embarquer dans ce projet et y ont donné suite par leur propre questionnement.
NDLR : Siegfried Plümper-Hüttenbrink est à l’origine de cette nouvelle série publiée dans Poezibao, qui rassemblera une grande quinzaine de contributions, textuelles ou graphiques. Il en a construit le projet et sollicité les intervenants.
Aujourd’hui septième contribution à ce projet, celle de Liliane Giraudon. Pour en respecter la mise en page, en faciliter l’enregistrement ou l’impression, elle est proposée ici au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
Image : « Écrire », dessin numérique de Claude Royet-Journoud.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 14 août 2020 à 10h49 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Marc Wetzel a proposé à Poezibao cette note de lecture du livre de Hrvoje Pejaković, Une phrase pour entre deux
Pour en respecter la mise en page, elle est ici proposée au format PDF, plus facile à imprimer et à enregistrer.
Incipit de la note :
La maladie (qui a paralysé ce poète dès son plus jeune âge, et l'a emporté, dans les souffrances, à 36 ans, en 1996) n'est ici ni nommée ni jugée. Le fatal et continu déclin (à jamais, mais petit à petit, comme "le bruissement du sablier" p. 34) de cet homme est discrètement, mais très singulièrement, noté comme une vidange forcée des moyens du bord, une espèce d'auto-mutinerie digne et logique, comme une perte d'existence appelée à apprendre d'elle-même
Lire la suite en cliquant sur ce lien
Hrvoje Pejaković, Une phrase pour entre deux, préface et traduction du croate par Brankica Radić, L'Ollave, 2020, 90 p., 15 €
Site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 14 août 2020 à 10h31 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Sophie Loizeau publie Leur nom indien aux éditions Rehauts.
14
La sève rebrousse petit à petit les veines des arbres jusqu’aux racines. Les roses continuent d’éclore. Une assomption : sa mère au ciel, devenue poussière d’étoiles, entrant dans la composition de tout, se déversant sur elle, peut-être en ce moment, au moment où elle pleure et où elle supplie dans le secret de la salle de bain. À qui s’adresse-t-elle au juste ? Qui croit-elle attendrir lorsqu’elle murmure les yeux au plafond ? Sa mère ? Son ange gardien ? La nature ? L’immense et impensable fécondité de l’univers ? Ou bien elle, Lys ? Un peu toutes ces personnes (la nature en personne, l’univers en personne...), et le mélange produit sa magie. Ses règles absentes depuis des mois font le contraire de la sève, fluent. Elle se sent si engoncée. Le soir elle jeûne. Elle est à quelques jours de sa mort, quelques jours seulement la séparent de cet instant. Elle n’est pas retournée au cimetière, elle a laissé son frère et sa sœur, son père s’occuper de la tombe, entretenir / fleurir. La savoir couchée là est au-dessus de ses forces. Une fois tous les quinze jours son père lui cède la maison — la maison pour elle seule. If conduit Buddleia à l’école, la récupère à l’étude, prend la température de son bain, fait cuire sa viande, lui raconte une histoire ou l’écoute elle raconter. Téléphoner c’est troubler cette bonne circulation des énergies entre eux. Ce temps de solitude elle l’appelle Levain, entre, elle écrit de façon décousue. Dès Sombre elle se met à lever. Une poule la suit dans le jardin, ses pattes sont étonnamment grandes et musclées, quand elle court après les mésanges et les fait fuir elle ressemble à un petit dinosaure véloce. Lys qui n’aime pas les coqs, violeurs compulsifs et bruyants, aime bien cette poule. Elle lui rappelle la poule que son grand-père avait apprivoisée les derniers jours de sa vie, une rousse. Il se mettait à genoux pour jardiner et elle surgissait, aux mouvements saccadés de sa tête qui se faisaient plus vifs il pouvait voir qu’elle était inquiète de s’être tant approchée, mais par amitié elle restait. Le décès de la grande libellule. Son envergure n’ayant pas permis qu’on la piège sous un verre ni même sous un bol, elle était restée à voleter dans le ciel confiné de la véranda. La pluie est tombée en particulier sur les peupliers. Ils étincellent. Qui s’en émeut ? Lys peut faire l’impasse sur dehors la brutalité, cela ne dure jamais. En plus de la violence ordinaire (qu’on arrête de dire crime passionnel, qu’on dise crime tout court), une armée de combattants (qu’on arrête de dire combattants, qu’on dise déficients mentaux, décervelés, psychotiques) tente d’imposer sa loi. Lys craint la venue d’un nouvel âge de fer. Elle caresse l’âme de sa fille à travers la capuche, une âme de sept ans, riche, éveillée, belle. Comme dans n’importe quelle âme d’enfant à l’intérieur il y a des couteaux et tout le matériel de torture fantasmatique nécessaire, et ça n’a rien à voir. Buddleia aime avec ardeur, avec passion. Son être entier existe, les duvets blonds de ses bras et de ses jambes sont des vibrisses de chat, rien n’échappe à l’extrême finesse de ses perceptions. Existence. Lys entend comme il l’ancre, comme il ajoute une profondeur à sa vie. Elle existe est la seule raison, cet ancrage éphémère l’apparente à toutes les autres créatures. Ce mot devrait pouvoir créer une chaîne de solidarité. Par dégoût hier elle a tué une mouche ; eh bien, elle s’en est voulu, ça lui a fait quelque chose ce petit assassinat à coup de torchon, à coup de talon sur le carrelage pour finir — cette hiérarchisation des existences. Petit déjeuner dans la chambre, le recueil du moindre rayon de soleil.
Sophie Loizeau, Leur nom indien, éditions Rehauts, 2020, 76 p., 16€
Sur le site de l’éditeur : « Chaque chapitre est un laps. C’est donc l’essai de Lys d’écrire ceci (sa vie secrète) à partir d’un point zéro, origine de la perte de la mère. » Autour de Lys gravitent Buddleia, If, Troène et Mélèze, qui sont « leur nom indien ».
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 14 août 2020 à 10h02 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Un livre est une forme qui prend naissance sans connaître à l’avance les contours qui seront les siens. Le texte se construit pièce par pièce, prend du volume ; enfin, il naît. C’est ce qui frappe en premier lorsqu’on ouvre Comme une étoile tombe dans la nuit de Mathilde Vischer : c’est un livre qui naît, qui est en gestation jusqu’à la dernière page et qui ne sait pas qui il sera avant de voir le jour.
Ni poésie, ni roman, ni récit poétique dans le sens courant du terme, il s’agit plutôt d’une suite de fragments en prose plus ou moins liés entre eux, sans début ni fin, et où seul compte le temps de la création. Au fil des pages, des personnages apparaissent et tissent une toile d’arrière-fond où l’on doit se perdre ; les voix qui la composent se mêlent tant et si bien qu’elles ne forment plus qu’un chœur unique : la voix de la naissance.
Il s’agit, dans ce livre, de reconstruire un espace intérieur, une identité fragile (celle de la voix principale du texte) tout en créant une seconde identité (celle de l’enfant de cette voix). Ces deux mouvements vont de pair et se fondent dans le tout qu’est la création littéraire, donnant ainsi lieu à une triple naissance : celle du livre en tant qu’objet ; celle de la voix poétique en tant qu’unifiée et solide malgré sa fragilité ; enfin, celle de l’enfant qui comme une étoile tombera dans la nuit.
À travers un lyrisme puissant et une écriture finement ciselée, le livre accède à cette triple naissance qui, tout en étant symbolique et métaphorique, s’ancre dans un contexte social bien défini : celui d’un pays meurtri – le pays de Taman et de Jeiran – où la vie est pourtant encore possible. Derrière la douleur et la tristesse qui traverse certains fragments du livre, c’est toujours l’espoir qui se cache et qui finit par l’emporter, comme l’ouverture d’un futur dans le présent.
Stéphane Lambion
« Hier soir mon jardin était dense, profond, comme serti de noir et de désir. Je l’ai regardé, j’y suis entrée comme dans un lac tranquille. J’ai eu besoin de le voir encore, j’ai besoin d’y revenir chaque jour, même si je ne sens qu’à peine ses odeurs et ne peux toucher ses arbres, ses pétales, ses murs. Il est l’horizon que je respire et qui me ramène à cette trace intérieure. J’y reviens chaque jour et à chaque fois j’ai besoin de le vérifier, de vérifier sa présence, son pouvoir sur moi, sa puissance changeante au fil des saisons. Je vérifie ainsi chaque lieu dans lequel je ne suis plus ; je le vois, il change mais il est toujours là, c’est bien, il est là, alors je peux le réinscrire dans le présent, le recouvrir des couleurs et du temps que je suis. » (p. 11)
Mathilde Vischer, Comme une étoile tombe dans la nuit, Samizdat, 2019, 116 p., 25CHF
Sur le site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 12 août 2020 à 10h49 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)