Poezibao a déménagé. Ici vous trouverez toutes les archives de 2004 au 31 décembre 2022. Les nouvelles parutions se font depuis le 1er janvier 2023 sur ce nouveau site!
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 09 juin 2020 à 19h31 dans Evènements | Lien permanent | Commentaires (0)
« Des livres m’avaient fait comprendre que ce qui regarde autrui peut aussi me regarder moi, publier m’a implanté l’idée en miroir que ce qui me regarde peut en regarder d’autres. Je n’ai pas su voir qu’en acceptant la possibilité qu’un lecteur puisse devenir moi – et plus encore en promouvant des matières et manières exigeant cette identification – je deviendrais ce lecteur devenant moi et du même coup perdrais toute chance d’accéder à ce qui ne regarde pas, ni moi ni personne. »
Poezibao propose dans ce feuilleton, conçu avec Philippe Grand, des extraits de son livre Appendice(s). A l’origine un très grand format, 28 x 38 cm, publié à 40 ex. au début de 2018. Ce premier opus a été adapté ensuite au format livre et constitue la première partie d’un très gros et dense ouvrage de 348 pages, encore inédit. De ce projet très particulier, le présent feuilleton vise à montrer plusieurs facettes. Il comportera douze parutions.
Poezibao rappelle que des notes à partir d’Appendice(s) ont été publiées dans le cadre du Flotoir, ici ou ici, ici encore
Pour en respecter la mise en page, ce feuilleton sera publié au format PDF, plus facile aussi à enregistrer ou imprimer.
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Épisodes précédents :
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 1
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 2
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 3
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 4
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 5
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 6
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(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 9
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 10
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 11/12
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 09 juin 2020 à 19h24 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Ciels, visage propose, en autant de séquences qu’il y a de saisons dans une année, un ensemble de poèmes qui tournent autour de la grossesse et de l’enfantement — ils « tournent autour » (plus qu’ils ne « traitent de »), car les vers qui s’offrent ici ne font pas de ces thèmes des objets stables, vers lesquels une langue au repos enverrait ses flèches référentielles. Au contraire, les simples choses montent dans la langue au milieu des images complexes, sans qu’on puisse toujours distinguer le propre du figuré et l'anecdote de l’ordalie :
quelque chose soulève
lit au bord d’une flamme, soufflet attise
les majuscules tombent […]
la bûche est dans le mauvais sens
L’épigraphe, extraite de Partition rouge, nous avait mis en garde : « Dans les rêves d’un chaman se trouvent les noms des enfants à naître. » Ciels, visage est ainsi un livre ouvrant et disséquant le territoire d’un rêve que Sereine Berlottier voit et donne à voir, dans la langue. Une langue tenue, maîtrisée, au scalpel — mais aussi consciente de ses gestes jusqu’à la facétie :
sur le chemin discrète
inclination de la preuve
(ne pas lire pieuvre car tout peut couler à l’envers)
ou encore :
ton crâne en transparence sous l’adresse
dont je suis la demeure
(verbe d’action)
et sous la peau discrète respiration visible à l’œil nu
Mouvements à la fois littéraux et symboliques, les poèmes ressemblent aux visages des enfants qui naissent aux corps des femmes : on en reconnait les traits, on en identifie certaines expressions, on les aime sans les rabattre sur l’office d’une signification. Que veut dire un visage ? Il est fait de lignes, de gestes, moins que des signes ; son expression tient au mouvement de quelques plis, partition sur fond blanc. Un blanc qui fait partie intégrante du drame, menaçant les vers, suspendant le souffle — mais aussi, laissant la place à l’événement (ainsi un enfant peut-il naitre dans l’espace qui sépare la deuxième et la troisième partie du livre).
L’enfantement est un objet assez courant de la poésie même récente. C’est à raison : quoi de mieux que la nervosité du poème, pour saisir la joie et le mystère d’une existence soudain apparue ? Quoi de mieux que l’intensité d’une telle expérience pour innerver les lignes du poème ? Mais Ciels, visage est un livre singulier, parce que pèsent sur la joie, attendue, des ombres récurrentes. Est-ce parce que donner la vie revient aussi à donner la mort — « graines de disparition / plantées / chaque jour » et « bien sûr la peur / de l’ombre qui va et vient sur la page / ocellée, malicieuse » ? Les raisons de cette peur ne nous sont pas données : la quatrième de couverture avait prévenu : « tout ne sera pas dit. » C’est que Sereine Berlottier s’intéresse sans doute moins à la psychologie qu’à la dramaturgie de l’affect, et à la cause circonstancielle qu’à l’imaginaire (aussi peu confortable soit-il) que le travail du vers en tire. Les dates s’effacent, ne restent que les figures, libres dansant aux ciels comme un visage changeant de forme au gré du souffle.
et soudain un silence
net et frais comme une eau de rivière
où la langue traverse
ne nage pas
apprends la rature
la petite solitude du poème
même si je note la date
cette tige de glace très froide
qui goutte et fond dans mes mains
je tremble et je ne bouge pas […].
Pierre Vinclair
Sereine Berlottier, Ciels, visage, Lanskine, 2019, 88 p., 14€
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 08 juin 2020 à 11h07 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
« Des livres m’avaient fait comprendre que ce qui regarde autrui peut aussi me regarder moi, publier m’a implanté l’idée en miroir que ce qui me regarde peut en regarder d’autres. Je n’ai pas su voir qu’en acceptant la possibilité qu’un lecteur puisse devenir moi – et plus encore en promouvant des matières et manières exigeant cette identification – je deviendrais ce lecteur devenant moi et du même coup perdrais toute chance d’accéder à ce qui ne regarde pas, ni moi ni personne. »
Poezibao propose dans ce feuilleton, conçu avec Philippe Grand, des extraits de son livre Appendice(s). A l’origine un très grand format, 28 x 38 cm, publié à 40 ex. au début de 2018. Ce premier opus a été adapté ensuite au format livre et constitue la première partie d’un très gros et dense ouvrage de 348 pages, encore inédit. De ce projet très particulier, le présent feuilleton vise à montrer plusieurs facettes. Il comportera douze parutions.
Poezibao rappelle que des notes à partir d’Appendice(s) ont été publiées dans le cadre du Flotoir, ici ou ici, ici encore
Pour en respecter la mise en page, ce feuilleton sera publié au format PDF, plus facile aussi à enregistrer ou imprimer.
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(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 8
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 9
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 10
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 08 juin 2020 à 10h51 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Petr Král publie Déploiement aux éditions Lurlure.
La ville de Vrchlabí après Karel Š.
Il arrive qu'on aille à la fois au-devant de ses deux pôles
Pour voir il suffisait au bord d'une place parmi ses hordes
du samedi soir de sentir sur la langue la goutte rouge lumineuse de lamole di lamole
Le néant s'écartait aussitôt
pour nous laisser passer
La foule cachait quelquefois un prophète
un autre jour seulement un artiste d'avant-garde expert en crachement dans les cendriers des autres
portant sur le front un bout de ruban adhésif
Celui-ci il est vrai n'avait de sens que dans une devanture
sur la cuisse d'un mannequin vieilli en maillot neuf
La bourgade survivait à l'illumination restait là
avec ses arcades et commerces autant Broadway shopping que paniers d'ail Les marches la nuit montaient toujours taciturnes
vers le silence de la vieille salle de cinéma
De nouvelles agences s'éclairaient dans le passage
bien que les filles à l'intérieur ne fissent que bâiller discrètement
sur leurs offres d'un voyage à Hong Kong ou vers l'Orient plusdistant
de Nulle part définitif
Debout
Chose connue : soudain sans savoir comment
on se retrouve seul avec sa faute d'orthographe
Le regard scrute en vain alentour
la place vide
Dans les marges des villes et de l'Histoire heureusement
demeure aussi l'élégance des jours de pluie
Il suffit avec un léger sourire et en gabardine
de se tenir debout sous les gouttes
Savoir — comme disait le grand-père —
pourquoi les Anglais ont une reine
Le climat
La pluie vient toujours peser sur le monde
et l'aplatir il pleut sur le macadam
et sur une balance sur un archet délaissé
Derrière le voile des gouttes les mines allongées des vivants
s'approchent déjà des faces évacuées des défunts
Rosa seule peut-être sera pour un temps sauvée
par son prénom
(Si la terre parfois recrache un corps
il s'agit d'une simple erreur)
À présent c'est la neige elle tombe sur un os
ou sur un ostensoir
Les hallebardes pour l'instant se tiennent à l'écart
De derrière un angle jaillit brièvement
le S.O.S. d'une toux anonyme
Petr Král, Déploiement, Lurlure, 2020, 80 p., 15€, pp. 47-49
On peut lire un autre extrait du livre sur le site de l’éditeur
Prière d’insérer de l’éditeur :
Petr Král est un écrivain tchèque né à Prague le 4 septembre 1941. Poète, membre du groupe surréaliste tchèque, il quitte son pays natal lors du Printemps de Prague en 1968 pour Paris jusqu'en 2006, année au cours de laquelle il retourne vivre en République tchèque. Également essayiste (sur le cinéma et la poésie) et prosateur, nombre de ses livres sont écrits en français.
Petr Král a reçu en 2016 le Prix Jean Arp de littérature francophone pour l'ensemble de son œuvre et, en 2019, le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française.
Il a notamment publié :
Poésie : Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix, P.O.L., 1991; Pour l'ange, Obsidiane, 2007; Ce qui s'est passé, avec des peintures de Vlasta Voskovec, Le Réalgar, coll. « L'Orpiment », 2017.
Proses et essais : Notions de base, préface de Milan Kundera, Flammarion, 2005 ; Vocabulaire, Flammarion, 2008 ; Cahiers de Paris, Flammarion, 2012.
Anthologie : Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, Poésie / Gallimard, 2002.
Sur l'auteur : Petr Král, de Pascal Commère, éditions des Vanneaux, coll. « Présence de la poésie », 2012.
Le livre :
Dans la vie comme dans ses écrits, proses et poésies, Petr Král s'attache au moindre détail du monde réel, à tous ces petits riens que d'ordinaire l'on ne voit pas mais qui constituent pourtant la trame intime de l'existence. Son champ d'expérimentation est essentiellement urbain. Il se définit lui-même comme « un piéton métaphysique », si l'on veut bien comprendre que cette métaphysique dont il parle n'est pas au-delà du réel mais qu'au contraire elle en fait partie. Il parcourt la ville avec une sorte de mélancolie rieuse qui lui est propre, guettant les interstices, les portes secrètes qui s'ouvrent dans les choses et les événements pour peu qu'on soit attentif, présent en soi-même comme en dehors. (Alain Roussel)
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 08 juin 2020 à 10h25 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
« Des livres m’avaient fait comprendre que ce qui regarde autrui peut aussi me regarder moi, publier m’a implanté l’idée en miroir que ce qui me regarde peut en regarder d’autres. Je n’ai pas su voir qu’en acceptant la possibilité qu’un lecteur puisse devenir moi – et plus encore en promouvant des matières et manières exigeant cette identification – je deviendrais ce lecteur devenant moi et du même coup perdrais toute chance d’accéder à ce qui ne regarde pas, ni moi ni personne. »
Poezibao propose dans ce feuilleton, conçu avec Philippe Grand, des extraits de son livre Appendice(s). A l’origine un très grand format, 28 x 38 cm, publié à 40 ex. au début de 2018. Ce premier opus a été adapté ensuite au format livre et constitue la première partie d’un très gros et dense ouvrage de 348 pages, encore inédit. De ce projet très particulier, le présent feuilleton vise à montrer plusieurs facettes. Il comportera douze parutions.
Poezibao rappelle que des notes à partir d’Appendice(s) ont été publiées dans le cadre du Flotoir, ici ou ici, ici encore
Pour en respecter la mise en page, ce feuilleton sera publié au format PDF, plus facile aussi à enregistrer ou imprimer.
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Épisodes précédents :
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 1
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 2
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Rédigé par Florence Trocmé le dimanche 07 juin 2020 à 11h47 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Attention : Poezibao fera une pause du 10 au 17 juin. En conséquence la prochaine lettre hebdomadaire paraîtra le samedi 27 juin.
Les articles publiés dans Poezibao cette semaine :
Une nouvelle anthologie personnelle, celle de Ludovic Degroote :
(Anthologies personnelles) Ludovic Degroote (juin 2020)
Une triple note de lecture sur deux livres de Pierre Vinclair :
(Notes de lecture) Pierre Vinclair, La Sauvagerie et Agir non agir, trois notes signées Laurent Albarracin, Auxeméry et Mathieu Jung
et cette autre note de lecture :
(Notes de lecture) Eliot Weinberger, 19 manières de regarder Wang Wei, par Camille Loivier
Trois nouveaux épisodes du feuilleton de Philippe Grand :
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 7
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 8
(Feuilleton) Appendice(s) de Philippe Grand, 9
Dans l’anthologie permanente :
(Anthologie permanente), Sophie Coiffier, Le Poète du futur
(Anthologie permanente), Elena Schwarz, Elégie sur une radiographie de mon crâne
(Anthologie permanente) István Kemény
et dans celle préparée par Auxméry :
(Anthologie permanente), Rémy de Gourmont (et André Breton), par Auxeméry
(Anthologie permanente), W.B.Yeats, par Auxeméry
Une carte blanche à Claude Minière sur le thème de l’araignée :
(Carte blanche) à Claude Minière : L'Araignée
Des notes sur la création :
(Notes sur la création) Pascal Quignard
Les quatorze livres reçus cette semaine par Poezibao :
(Poezibao a reçu) La vitrine poésie du samedi 6 juin, quatorze nouveaux livres et revues
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 06 juin 2020 à 09h44 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent | Commentaires (0)
Les quatorze livres et revues reçus par Poezibao cette semaine.
Petr Kral, Déploiement, Lurlure, 2020, 15€
Albane Gellé, Eau donné, images Marion Le Pennec, Cheyne Éditeur, 2020, 15€
Werner Lambersy, Table d'écoute, Al Manar, 2020, 15€
Germain Roesz, Mathématiques du trois, Les Lieux-dits, 2020, 6€
S Natacha Guiller, Mocassin, je me prépare et autres récits en cours, Nouvelles éditions Place, 2020, 10€
Enza Palamara, Ce que dit le nuage, Poesis, 2020, 19€
Estelle Fenzy, Coda (ostinato), Les Lieux-dits, 2020, 7€
Alexis Bernaut, Un miroir au coeur du brasier, Le Temps des cerises, 2020, 15€
Melissa Fries et Patricia Cottron-Daubigné, Femme broussaille, la très vivante, Les Lieux-dits, 2020, 18€
Pierre-Louis Aouston, Conversation journalière, Les Lieux-dits, 2020, 10€
Traduction :
Sharon Olds, Odes, traduit de l'anglais (américain) par Guillaume Condello, Le Corridor bleu, 2020, 15€
Revues
Europe, n°1094-1095-1096, juin-juillet-août 2020, Mohammed Dib • Jean Sénac, 2020, 20€
Décharge, n° 186, 2020, 8€
Florilège, n° 179, juin 2020, 10€
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 06 juin 2020 à 09h33 dans Poezibao a reçu | Lien permanent | Commentaires (0)
C’est un livre remarquable que les éditions Ypsilon nous offrent, une fois de plus ; je voudrais le relire cent cinquante fois. Rien ne m’a plus enthousiasmée que de lire dix-neuf fois le même poème sans pourtant avoir l’impression d’en avoir fait le tour, mais au contraire, de chaque fois le découvrir, l’approfondir, c’est cela l’art de la traduction. Elle permet de multiplier à l’infini nos sensations, de les creuser, de les enrichir sans pourtant jamais épuiser nos ressources. Elle crée par multiplication sans copier, ni imiter, sans cloner, ni dupliquer ce que les techniques savent seulement faire. La traduction est par définition en marge de notre monde et la première phrase du livre « la poésie est ce qui mérite d’être traduit » devrait être peinte sur tous les murs. Elle remet les pendules à l’heure, on pourrait s’arrêter là, mais ce serait quand même dommage. Ce livre ne s’adresse pas aux érudits, il y a tellement d’humour et d’esprit dans ce livre, mais à tous ceux qui aiment écrire, lire, traduire, écouter, rêver, il doit en outre rendre accessible la poésie classique en mandarin à ceux qui l’ignorent encore.
Wang Wei est un des poètes les plus célèbres du VIIIe siècle, « regarder Wang Wei » nous indique d’emblée qu’étant poète et peintre, il est question, d’ailleurs, plus que de regarder, de « voir », donc d’expérience. J’ai lu la vingtaine de propositions de traduction du chinois classique vers l’anglais (français, allemand, espagnol) et sa restitution en français, (il faut saluer au passage la traductrice Lise Thiollier, car c’est une gageure) avec délectation, sans pourtant trouver, Octavio Paz s’en approche le plus, ce que je croyais y chercher, mais n’en est-il pas toujours ainsi ? Je me permets donc d’ajouter ma propre conception de la chose, qui vaut ce qu’elle vaut, et qui est redevable aux traductions de François Cheng sans pourtant qu’elles disent non plus ce que j’aie compris grâce à elles. Si dans le poème, il doit y avoir un « œil du poème », comme le pensaient les lettrés, autour duquel le reste tourne, ce serait pour moi le mot « fan » retourner, dont il est souvent question, avec son corolaire opposé et complémentaire au vers suivant « fu ». Octavio Paz souligne l’importance du parallélisme dans la poésie classique, il a raison, même si ici son rôle est ténu. « Fan », doit correspondre à une expérience liée au bouddhisme chan (zen) qui est un bouddhisme teinté de taoïsme, en outre approprié aux artistes, qui donc n’est pas que religion mais tout autant, expérience esthétique. Il me semble que le poème se comprend à partir de ce mot, seul. Et donc par un vécu ; je conseillerais donc à tout lecteur, en ce moment particulier mais en tout autre également, d’aller se promener dans une forêt quand il fait soleil, je pense qu’il comprendra parfaitement ce qu’a voulu dire Wang Wei avec sa lumière, ses ombres sur la mousse qui semblent poser tant de problèmes aux traducteurs, et qu’au retour, non seulement il appréciera mieux ce poème, mais il sera capable de composer une nouvelle traduction, car comme le dit si bien Eliot Weinberger « la grande poésie vit dans un état de perpétuelle transformation, de perpétuelle traduction : le poème meurt quand il n’a plus d’endroit où aller. » (p. 7)
Eliot Weinberger, 19 manières de regarder Wang Wei, traduction Lise Thiollier, Ypsilon-éditeur, Paris, 2020, 104 p., 16€.
Camille Loivier
extrait
« Poésie parfaitement objective, impersonnelle, très loin du mysticisme d’un Saint Jean de la Croix, mais non moins profonde et authentique que celle du poète espagnol. Transformation de l’homme et de la nature devant la lumière divine, quoique dans le sens inverse de celui de la tradition occidentale. Au lieu d’humaniser le monde qui nous entoure, l’esprit oriental s’imprègne de l’objectivité, de la passivité et de l’impersonnalité des arbres, des herbes et des rochers, afin de recevoir, de manière impersonnelle, la lumière impartiale d’une révélation tout aussi impersonnelle. » p. 40
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 05 juin 2020 à 10h43 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
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Poezibao rappelle que des notes à partir d’Appendice(s) ont été publiées dans le cadre du Flotoir, ici ou ici, ici encore
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Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 05 juin 2020 à 10h23 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)