Une crique
Une crique sur une immense baie toute en profondeur, sableuse et déserte. Et la mer montant à grande vitesse, très visiblement, avec un jeu de couleurs stupéfiant. Les verts et verts bleus de la mer (La Côte d’Émeraude), la couleur acide d’une fine couche d’algues vertes, celle, claire, des bancs de sables, le noir des rochers. La solitude totale, les oiseaux marins, le vent agitant les arbres qui bordent la crique. Contempler chaque point gagné par l’eau puis disparaissant. Éprouver un sentiment très particulier devant la puissance du phénomène et son côté inexorable.
Jamais la photo
Jamais la photo ne rendra compte des perceptions réelles, jamais elle ne sera vivante, jamais elle ne sera autre chose que du temps congelé, froid et mort. Mais à ce titre, paradoxalement, parfois elle parle. Ce qui importe c’est sa capacité à fendre la mer gelée en nous ! Elle réveille, ressuscite, re-suscite un monde. Elle n’en est que le marqueur, mais doué de propriétés spécifiques. Jamais la photo ne pourra rendre compte de ce phénomène lumineux, bandes d’ombre et de lumière, bandes de couleurs, passant sur un paysage lorsqu’il y a des nuages et que le soleil apparait et disparait. Le film peut-être, mais selon ma perception, il est anecdotique. Aucun moyen technique ne peut rendre ce composé de statique et de mobile qui se vit lors de la contemplation soutenue d’un paysage changeant de centième de seconde en centième de seconde. Rien jamais ne pourra se faire l’écho de ce « faisceau ou [cette] collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes aux autres avec une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel » selon la formule de Hume.
Portrait de lecteur, avec Josef Breuer
7 mai 2016, 15h41 – dans un square. Il est assis dans l’herbe. Il est plutôt jeune, beau, cheveux bruns, teint mat, non rasé, une grande mèche de cheveux sur le devant du visage. Il porte une chemise à manches courtes et à motifs de petits carreaux verts et bleus que je connais parfaitement, un tout proche ayant exactement la même. Il est en short, jambes nues. Il n’a pas de lunettes malgré la luminosité intense et il est particulièrement absorbé dans son livre. Mais que lit-il ? Il me faudra une vraie enquête pour arriver à le découvrir. Car le livre, ouvert, n’a pas quitté ses genoux et je n’ai donc jamais pu voir la couverture. Mais ce lecteur, je l’ai photographié, de loin, à son insu et par le jeu de zooms successifs dans la photo, j’ai pu découvrir le nom de Breuer dans la page qu’il lisait. Le nom de Breuer et ces quelques mots : « Chez les Breuer, les matinées commençaient toujours selon le même rituel. À six heures, le boulanger du coin, qui était également un patient de Josef ; livrait ... » De recoupements en recoupements, je suis arrivée à cette conclusion qu’il s’agit sans doute de Et Nietzsche a pleuré d’Irvin D. Yalom. Une rencontre imaginaire entre Nietzsche et Breuer.
QI et perturbateurs endocriniens
Bien perturbée par cet article découvert dans Le Monde :
« Dans de nombreux pays où les données peuvent s’étudier avec un recul historique suffisant, une légère érosion des facultés cognitives est mesurée, environ depuis le milieu des années 1990. (…) Nous acceptons volontiers que notre foie puisse être intoxiqué, que notre prostate, nos glandes mammaires, notre pancréas puissent s’abîmer au contact des polluants de l’environnement. Mais que l’organe de notre intelligence soit affecté de la même façon, et que ces dégâts puissent altérer notre esprit, notre humeur, notre propension à la joie ou à l’insouciance, nous est intolérable. Le cerveau, pense-t-on, c’est de l’éducation greffée sur de la génétique. Un point c’est tout. (…) C’est pourtant faux. On peut, pour s’en convaincre, lire un livre savant, paru fin mai en France (…) Dans Le Cerveau endommagé (Odile Jacob), la biologiste Barbara Demeneix (CNRS/Muséum national d’histoire naturelle) montre comment la perturbation du système hormonal par une multitude de substances présentes dans notre environnement domestique (solvants, plastiques, etc.) ou dans la chaîne alimentaire (pesticides, additifs, etc.), peut altérer la construction de certaines structures cérébrales, notamment au cours de la période intra-utérine. (…) La chercheuse (…) a ratissé toute la connaissance, de l’épidémiologie à l’épigénétique en passant par l’endocrinologie et la biologie du développement ; elle conclut à un lien fort entre l’exposition généralisée de la population aux perturbateurs endocriniens — ces substances capables d’interférer avec le système hormonal — et l’augmentation d’une variété de troubles neuro-comportementaux (trouble de l’attention, hyperactivité, autisme, etc.). » Stéphane Foucart, dans Le Monde daté mardi 21 juin 2016.
→ Et cela alors que Bruxelles vient de proposer des critères d’identification des perturbateurs endocriniens qui exigent des niveaux de preuve presque impossibles à atteindre !
Les réflexes conditionnés de la langue
La langue a des réflexes conditionnés, que peut-être un Wolowiec tente de désamorcer. Elle a un côté agglutinant, liant fortement certains mots, notamment au travers de ses clichés : lourdement armé, le front des inondations, le loup solitaire, etc.
Le flou stable
Lisant un article du Monde, daté du 14 juin 2016 (« Voyage au cœur des cellules », par David Larousserie), je découvre l’existence des micro-tubules : Au cœur de la cellule, donc, le noyau, renfermant les précieux chromosomes. « Mais, autour, on trouve d’autres molécules tout aussi vitales : des centaines de filaments creux de quelques micromètres de long et 25 nanomètres de diamètre, appelés microtubules. Ils forment un ensemble à peine moins informe qu’un plat de spaghettis, au premier regard, mais tellement plus riche et complexe. » Fonction : construire « un squelette rigide, mais pas trop, présent et changeant sans cesse de conformation ». Un article difficile mais où je retiens surtout une notion très intéressante en dehors du strict domaine biologique, celle du « flou stable » où « assemblages et désassemblages garantissent paradoxalement la stabilité. »
Je pense aux étranges formulations de Boris Wolowiec, avec leurs assemblages et désassemblages et imagine que, peut-être, ils garantissent une forme de stabilité de la trajectoire du livre qui semble tenu alors qu’on pourrait craindre un immense morcellement, une fragmentation. J’ajoute cette remarque de Sénèque, citée aujourd’hui dans Twitter : tota haec mundi concordia ex discordibus constat (toute harmonie dans le monde dépend de la disharmonie, toute concorde en ce monde est basé sur la discorde…)
Le crâne
Les sentences, formules ou aphorismes, je ne sais plus comment les qualifier, et sans doute ne faut-il pas les engager toutes sous une même houlette, de Boris Wolowiec, regroupées sous le mot tête ou titre de séquences « crâne » sont particulièrement nombreux et denses. « Le crâne donne à sentir la connivence absolue de la création et du sommeil »
→ y aurait-il un autre accès à cette poésie ? Elle aurait à voir avec certains des mécanismes très étranges et bien trop peu observés du langage lors de la phase d’endormissement. Ce qu’il advient alors à la pensée et à nos formulations intérieures : presque impossible à observer. Revient à tenter de « mettre du sel sur la queue des oiseaux ». Ce pic-vert du jardin, si farouche qu’il sentait mon mouvement furtif à l’intérieur de la maison alors que j’étais à plus de 30 m de lui.
La sensation
Boris Wolowiec encore : « affirmer le scandale d’inconnu de la sensation »
→ ce qui est en cause n’est pas tant la sensation que ce que le cerveau en fait. Un cerveau conditionné à traiter très vite toutes les sensations, à les trier et les classer, ce qui les vide de leur substance, les assigne à résidence. Notions à lire et relire dans le livre de Santiago Espinosa en cours, Voir et entendre. La sensation est perpétuellement court-circuitée. Ce sont sans doute ces mécanismes d’intégration et d’organisation de la conscience qui font la différence entre la conscience enfantine et la conscience adulte. Les réflexes conditionnés, eux encore, ne sont pas en place et l’enfant baigne dans une sorte d’immédiateté et de surabondance sensorielles. Il n’a pas encore été dressé à interpréter.
Forme visuelle
Il y a aussi une forme visuelle dans cette poésie de Wolowiec. Avec ses mots repris : le silence du crâne, la certitude du crâne, la respiration du crâne. Il y aurait une forme d’enjambement, non par le biais d’un mot ou d’un morceau de phrase coupés, mais plutôt par le rebond induit à l’intérieur d’une ligne et qui propulse l’énergie du mot à la ligne suivante, une sorte de jeu de marabout bout de ficelle noyé dans la masse. Commotion aussi de certains vocables placés à petite distance : on passe ainsi de décapiter à enraciner, sans suture.
Objets étranges
Il y aurait comme des objets étranges sur la page, agrégats de mots qui ne se sont peut-être encore jamais côtoyés… la chute contorsionniste de l’incendie… le magma de neige du sang… la crampe de vide du crâne…. L’apocalypse de calme de la certitude (tous relevés p. 169)
Excroissances
« La bouche du crâne ensevelit le vent à l’intérieur de l’arbre »
→ il y a sans doute de nombreux effets de retournement, vers la face interne, retournement de gant, de peau. Le crâne est doté de mains, de bouches. Tout cela rappelle ces étranges images où l’on voit l’importance nerveuse réelle de tel ou tel organe, traduite par une formidable excroissance de l’organe en question, les oreilles ou les lèvres, sur une sorte de petit homoncule (Homonculus de Penfield)
Les mots viennent alors palper, ausculter la réalité. Ils cherchent des potentiels, des conditions de possibilité. Ils tendent à créer de nouvelles hypothèses par-delà l’incongruité apparente de leurs rapprochements : « la main debout du crâne contemple l’énigme du vide du temps ».
Les contraintes
Jacques Roubaud, remarque 2188 : « certaines contraintes oulipiennes définissent un monde possible de poésie par absence, par mutilation, par suppression. Elles blessent la langue, qu’il importe de guérir. »
Roubaud qui parle aussi d’une poésie où interviendraient des signes hors-langage (signes mathématiques, mots d’une langue étrangère inconnue, etc.)
Poésie… et musique
« Étant mémoire de la langue, la poésie est prémonitoire du futur de la langue ». « (2194)
On pourrait, il faudrait regrouper les remarques de Roubaud, semées ici au fil d’un temps deviné même si jamais précisé, sauf par déduction et de loin en loin, les regrouper par thèmes, par reprise sous forme variée parfois du presque même. Il parle d’ailleurs de « faisceaux de remarques » autour de la même question et d’une méthode par approximations successives.
→ tant de choses se font ainsi, par approximations successives. On se lance, dans l’étude d’une pièce de musique, dans l’idée de développer un compte Twitter et on marche par avancées et reculades successives, expérimentant, adoptant, rejetant. Par approximations successives, en effet. Dans ce processus-là, une part de hasard est possible, il faut savoir deviner une voie, une possibilité qu’on n’aurait pas imaginées.
→ et bien sûr cette remarque 2194 convient merveilleusement aussi à la musique.
Traductible ?
« La poésie n’est intraduisible que si on exige de la traductibilité les propriétés qui valent pour le roman, le texte scientifique ou le mode d’emploi d’un appareil ménager. » (Remarque 2230)
Registres
Et celle-ci, tellement juste : « Les ressources limitées des contraintes dures appellent certains registres de langue : enfantin, pornographique, extravagant, parodique ».
→ l’enfant n’applique pas des contraintes mais en revanche il est plus limité que l’adulte dans ses possibilités d’expression. Il y aurait bien une situation de même type.
Conte
Très belles pages de Jacques Roubaud sur le conte, qui, d’une manière très différente de celle d’un Quignard, y recourt parfois. « La perte du conte est une perte de désir, d’enfance, d’espoir. » (2307), Roubaud qui venait de préciser que « l’enfance désire le conte ». On pourrait dire aussi que le désir de conte chez l’adulte peut traduire un désir de retour en enfance (sens non péjoratif de la formule !).
Lire enfant (avec Christiane Veschambre)
Je commence Basse langue de Christiane Veschambre. Je vais vite comprendre qu’il s’agit d’un livre fort, qui touche des régions très profondes, en lien avec la lecture et l’écriture. Il s’ouvre sur l’évocation de la lecture d’enfance, cet âge où l’on ignore que les livres sont « écrits par des personnes ». Je me souviens en effet que je ne savais jamais, -quel enfant le sait ?-, qui était l’auteur du livre que je lisais ; je me souviens que si un adulte, pris dans ses réflexes de grande personne, me disait « de qui est-ce ? », la question me semblait bizarre et incongrue. Je me souviens que ce n’est qu’avec l’abord des « classiques », en classe (mais sûrement pas avec les pauvres poésies données en pâture aux petits), que j’ai commencé à associer un titre et un nom d’auteur. « Lire un livre c’était vivre quelque chose dont on était l’acteur – sujet ou objet. » Impossible dans ces conditions, souligne Christiane Veschambre, d’imaginer « que quelqu’un d’autre, quelqu’un d’extérieur à ce qui se passait quand on lisait le livre, puisse en être l’auteur. » La solitude de l’enfant avec son livre est encore plus grande que celle de l’adulte avec le livre. L’adulte peut fantasmer une figure spectrale, celle de l’auteur. Il peut concevoir, sentir que le livre est sorti de la conscience de l’auteur (ce qui lui permet le cas échéant de le mettre à distance, ce livre, voire de le rejeter), alors que l’enfant en semble plus captif.
Comment s’ouvre, parfois, le livre
Je me souviens avoir développé devant les élèves de Pierre Drogi cette image de certains livres comme une paroi haute et inquiétante où rien ne permet de s’accrocher…. Jusqu’à ce que, à même le texte, soudain, quelque chose suscite une possibilité d’ouverture. Une image, un mot se mettent à parler et pourront suffire à donner enfin accès à ce qui se dérobait. Christiane Veschambre : « Il ne s’agit d’ailleurs pas des livres mais de ce qui y est déposé et qui ne commence ni ne finit, ne se borne pas et pousse par le milieu, dont parfois on ne fend qu’un passage qui en s’ouvrant nous fend et fait passage à l’étranger qui nous fait signe. » (CV, Basse Langue, p. 8)
Elle annonce alors qu’elle va parler, dans ce livre, de quatre rencontres et ajoute cela, magnifique : « Sous chacune gronde l’énigme du dessous, d’un étranger qui nous arrive en propre. Et quand on est ainsi secoué, fendu, monte en surface ce qui ébranle et que le familier des jours maintient dans l’en-deçà : c’est la force du surgissement. » (CV, 9)
Lire dans une langue étrangère
Elle donne une très belle description de ce qui advient lors de la lecture d’un livre écrit dans une langue qui n’est pas notre langue maternelle : « Sur chaque page je bute sur un petit monticule, parfois deux ou trois, ou quatre », oui, ces moments où la lecture est freinée, voire arrêtée par des mots inconnus, une tournure inexpliquée, etc. Je pense souvent à ces images qui montrent la structure atomique des matériaux, images si troublantes car elles présentent une sorte de chaos là où l’on imaginait quelque chose de continu, d’homogène, de lisse. Toutes qualités qui ne sont qu’illusions, engendrées par le manque d’acuité de notre perception visuelle.
Beauté
Cette notation si forte sur la beauté, il s’agit ici de celle d’une place dans une ville, une nuit : « La beauté déchirant l’ordre du temps » et ignorant « la présence transitoire » de ceux qu’elle atteint. Cela sans doute la force de l’œuvre d’art, de La Divine Comédie, de la Cavatine du 13ème quatuor de Beethoven, de La Ronde de Nuit de Rembrandt : déchirer l’ordre du temps, être présentes, co-existantes aussi bien pour l’homme contemporain de leur création que pour celui qui vient des siècles après. (CV, 16)
Sur la lecture
Cette lecture dans une langue étrangère qui, dit Christiane Veschambre, lui fait « oublier les glissades sur les livres lisses. » (18). Il y aurait une étude intéressante à faire sur le « régime » de la lecture en fonction de multiples paramètres, les uns afférents au livre, les autres à qui lit, les accélérations, les ralentissements. Il y a les livres rocailleux et les livres pente savonneuse, les livres avec lesquels on lutte (moi avec Boris Wolowiec !) et ceux qui nous endorment, ceux qui nous asphyxient et ceux qui nous donnent élan. Ceux qui, s’en vont résonner profond.
La syntaxe de Boris Wolowiec
Aux prises avec A oui, je tente de changer de pied et d’angle (mais je me laisse aussi souvent simplement porter par le texte, je le descends comme un bouchon balloté au fil de l’eau).
Sa syntaxe est tout à fait classique, souvent même élémentaire. Sujet ou groupe sujet, verbe au présent, complément. Beaucoup de compléments du nom, mais de quel nom, c’est souvent une des ambiguïtés du texte de Boris Wolowiec : du plus proche ou d’un nom plus lointain ? Il y a très souvent, presque systématiquement, de vraies cohortes de noms emboîtés, reliés par un simple de. On trouve aussi des comme, des par, ou des avec. Assez peu de propositions relatives. L’étrangeté, très réelle, nait plutôt en effet de l’enchaînement des génitifs : « l’arbre de bestialité de l’apocalypse ».
Beaucoup de verbes tels affirmer, déclarer, inventer. Calligraphier également, ce qui conforte l’hypothèse d’un aspect graphique de ce travail. Parmi les rares entorses à la syntaxe, le fait de rendre transitifs certains verbes qui ne le sont en principe pas : « la main surgit l’équilibre du sang » (178)
La main
C’est qu’en effet on est passé à une autre entité, après la longue séquence polarisée par crâne : main. « À l’intérieur de la main, il n’y a pas d’images » (178). Toute une séquence dont on se dit qu’elle parlerait aux pianistes. Mais dont on se demande aussi soudain si elle ne touche pas des sensations très archaïques et complètement enfouies en chacun. Celles qui ont trait au contact avec les choses et les êtres, contact qui est rendu de plus en plus impossible, remplacé par le virtuel. Sensations refoulées ou que l’on ne sait plus décrypter, faute de référent ou par excès de sollicitations d’autres sensations.
Jacques Roubaud, auto-fiction
Au cœur des remarques de Jacques Roubaud, dont certaines sont très pointues et pour tout dire un peu inaccessibles au non-spécialistes (remarques de métrique, de poétique, de mathématique), soudain, presqu’inapparents dans la masse, deux ou trois allusions à des évènements centraux mais cachés, centraux en ce sens qu’ils sont à l’origine d’une partie essentielle de l’œuvre, tout le cycle du Grand incendie de Londres. Deux disparitions, celle de Jean-René, son frère [qui se suicide en 1961] ; et celle d’Alix Cléo-Roubaud, sa femme, en 1983. La presqu’imperceptible évocation de ces faits majeurs de la vie dans cette masse sidérante de remarques, d’analyses, d’hypothèses donne soudain au livre une dimension humaine qui le rend plus remarquable encore.
Rimbaud à nouveau
Parlant à nouveau de Rimbaud, Jacques Roubaud écrit que « Mémoire » est le sommet absolu de Rimbaud (2499) et il ajoute « Pourquoi « Mémoire » et les poèmes semblables ? : à cause de l’extrême intensité-véridicité « ostensive » d’un fragment quelconque, vu, vu très proche du monde : monde des espèces naturelles (« natural kinds ») ; ces choses du monde dont est fait, pour moi, le monde possible de la poésie. » (2501)
Et il ajoute encore « Force des évidences poétiques montrées : c’est cela ; c’est ainsi. Elles sont rares (Rimbaud et après (see Deguy) ; Hopkins)). » (2503).
Précédemment, Jacques Roubaud avait ironisé à propos de l’inflation de commentaires sur Rimbaud : « La réussite du "coup du silence" de Rimbaud se marque, en particulier, par l’énormité du poids de papier qui a été rempli à son sujet. » (2477).
→ la force des évidences poétiques, il arrive sans doute qu’elle nous traverse, parfois, fugitivement. Mais nous sommes, presque tous, incapables de la montrer. Elle apparait aussi parfois dans la pratique photographique, mais la photo échouera tout autant que la tentative d’écriture à la montrer.
Il faut conclure par ces deux remarques de Roubaud, toujours à propos de Rimbaud : « C’est par l’ostension et l’ironie, toutes deux absolues, que Mémoire est sommet de la trajectoire poétique de Rimbaud. » (2511)
Et « La mémoire, c’est dire : c’était cela, c’est cela ; et cela nous quitte. » (2512)
Pourquoi le vers ?
dit encore Jacques Roubaud : « Pourquoi le vers en poésie ? parce que arbitraire mais nécessaire dans la langue, il est le lieu par excellence de la mémoire, où la langue, le désir-être de la langue retourne (versus) et répète. » (2516)
Un livre de poème
Cette note de Ludovic Degroote à propos de Planche d’Antoine Emaz : « Emaz rend compte d’un livre de poésie avec une concision et une économie de moyens qui lui permettent de mettre l’essentiel en évidence : intérêt thématique ou formel d’un livre, place dans l’œuvre, importance de ce livre ou de cette œuvre. »
Du surgissement et de la jachère
Christiane Veschambre de nouveau (Basse langue) : « Ce qui surgit ne tient pas à se prolonger. Mais, après nous avoir fait trembler, d’une secousse ou d’un signe, veut prendre forme jusqu’au bout – jusqu’à son bout, proche ou lointain, son terme qui est son épuisement en nous. Il faut à nouveau une jachère, une inertie, avant que puissent se reconstituer les conditions du surgissement. » (CV, 20)
→ Belle notion d’une jachère, qui est aussi un repos, une latence, une attente, une mise en disponibilité. Ce qui est curieux c’est que cherchant à en savoir un peu plus sur la jachère, j’apprends qu’en fait il y a une dérive de son sens. Le mot désigne en fait originellement une pratique culturale qui contrairement à ce qu’on pense, demande énormément de travail, puisqu’il s’agit de labourer encore et encore la terre, pour faire remonter toutes les graines des mauvaises herbes ou adventices que l’on laisse germer entre deux labours. Elle permettait en particulier de reconstituer les réserves minérales des sols. Le terme est aujourd’hui surtout employé pour désigner le « gel » d’une terre (dans le cadre de la politique agricole commune).
Écho
« Pas d’écart entre ses mains et ce qui leur est donné à saisir. Pas d’écart entre le silence et la langue. »
→ je pense aux pages sur « main » chez Boris Wolowiec : « la main détruit le murmure de sens engendré à travers le regard »
Et cette dernière remarque tellement en accord aussi avec Santiago Espinosa et la prééminence du voir, tueuse de vraies sensations, invalidant ce qu’émet la perception.
Christiane Veschambre écrit au demeurant, un peu plus loin, à propos de la contemplation d’un tableau : « elle cesse d’interpréter. Se tourne vers le silence et regarde la peinture. (…) Elle sait qu’il en a coûté la même inconsumable confiance en ce qui est singulièrement vu, la même indifférence à ce qu’il est coutumier de voir. » (CV, 49)
→ il y a bien là cette opposition entre ce qui est singulièrement vu, une fois, avec des perceptions et sensations singulières, brutes en quelque sorte, si tant est que ce soit possible et ce qu’il est coutumier de voir, par interprétation.
→ dans la lecture, oublier d’interpréter, ne pas chercher à interpréter. Essayer de recevoir le texte singulièrement, tel qu’il est singulièrement lu à ce moment-là. Conjonction irrépétable d’un lecteur donné à un moment donné (les deux donnés comptent autant l’un que l’autre) et d’une œuvre, telle qu’elle est en elle-même et pour le lecteur à ce moment-là, avec son poids d’interprétation, de tradition, de gloses et l’accumulation parfois immense des lectures déjà faites de ce livre et de celles à venir.
Écrire ce serait
« Écrire ce serait laisser venir une langue qui ignore les questions de sa corruption, une langue sans état préalable et positions prises, ce serait faire avec la langue qui ne s’éprouve pas aux miroirs ». (CV, 22)
→ quasi impossibilité de cette position, une langue qui ne s’éprouve pas aux miroirs. Il y a un tel conditionnement critique et autocritique, induit en particulier par tous les diktats imposés par certains courants musicaux et littéraires dans les années 50 et 60. Et là encore je pense à Boris Wolowiec qui pourrait avoir franchi cette sorte de barrière insurmontable pour tant d’autres. Qui laisse sans doute venir une langue qui ignore les questions de sa corruption. Il y faut une force intérieure considérable.
Régimes de lecture
De nouveau, dans Basse Langue, la féconde opposition entre lecture grumeleuse et lecture lisse : « la lecture grumeleuse tient dans ses mains la langue, ses accidents, tâte pour trouver ses prises et l’éprouve tout entière quand elle en tient une. » (CV, 27)
Ne pas savoir
« Je ne sais pas de quoi il s’agit
Justement, je ne sais pas le dire »
dit un peu plus loin (34) Christiane Veschambre à propos du sens ou de l’interprétation à donner à tel passage dans Erri de Luca.
→ ne pas savoir dire que quoi il s’agit. Accepter de ne pas « comprendre ». Dans le poème, dans le récit. Ne pas être dans une lecture facile qui fait son marché et s’en va, replète et contente de soi. Non, buter, éprouver l’obstacle, qu’il soit de langue ou de sens.
J’ai un jour tendu l’oreille
« j’ai un jour tendu l’oreille vers une voix. C’est ainsi qu’on commence à écrire, sans autre intention.
Je voulais entendre la voix de celle qui n’en avait pas.
Vers elle toujours se tend ma fine oreille civilisée : une voix archaïque. L’étrangère même. » (CV, 44)